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CHAPITRE m

MESURES ADMINISTRATIVES A PRENDRE A l'ÉGARD DES THEATRES.

Les diverses mesares dont nos investigations ont dû faire sentir la nécessité peuvent être ramenées à quatre objets principaux. 11 convient, selon nous,.1<> de réorganiser les théâtres en réduisant le nombre de ceux qui existent ; 2^ de garantir les droits légitimes des écrivains dramatiques, mais, en même temps, de réprimer les empiétements de la société illégale qu'ils ont formée ; 3° de faciliter aux scènes, littéraires les moyens de se recruter en acteurs; 4° de rendre plus vigilante et plus eflScace la tutelle que l'État doit exercer sur les théâtres. Un résumé rapide suffira au développement de ces quatre propositions.

1 » L'exagération du nombre des théâtres est la cause . première de tous les embarras, de tous les désordres que nous avons signalés ; elle a porté à l'art un grave dommage, en favorisant le gaspillage des productions de l'esprit, en récompensant outre mesure ces compositions hâtives qui ont épuisé, pour des succès d'un jour, des intelligences heureusement douées. Au lieu d'un petit nombre de théâtres réunissant des acteurs d'élite, on en laisse ouvrir une foule dont pas un ne possède une troupe complète. La prospérité matérielle du théâtre , si nécessaire aux progrès de l'art, est devenue une impossibilité, puisque les ressources fournies par le public sont mani-

festement insuffisantes pour faire réussir tant d'entreprises, fussent-elles toutes dirigées avec la plus incontestable habileté.

L'enquête du Conseil d'État a constaté jusqu'à la dernière évidence, comme nous l'avons déjà dit, que la liberté de l'industrie dramatique serait le plus sûr moyen d'empêcher la multiplication ruineuse des théâtres. La spéculation privée se montrerait plus clairvoyante que l'administration , et ceux mêmes qui, sur l'appât trompeur d'un privilège, forment une entreprise, se garderaient bien d'en courir les chances, s'ils se sentaient livrés à leurs propres forces et exposés à tous les hasards d'une concurrence illimitée. Telle a été l'opinion presque unanime de ceux qui ont été interrogés dans l'enquête.

Mais si le gouvernement reste en possession des pouvoirs qu'il possède aujourd'hui, il dépend de lui de prescrire une réforme dont la nécessité est désormais constatée jusqu'à la dernière évidence. La responsabilité de l'administration, l'éciuité envers les anciennes entreprises, l'intérêt bien entendu des auteurs et des artistes vraiment distingués, l'intérêt plus pressant encore de l'art, sont autant d'arguments en faveur de la réduction du nombre des théâtres. L'exécution de cette mesure serait facile. Il ne s'agit point comme en 1807 de détruire les propriétés reconnues par la loi. A peu d'exception près, tous les théâtres sont exploités en vertu de privilèges temporaires, dont la plupart expirent dans peu d'années. Il suffira de ne point renouveler ceux qui ne paraîtront pas devoir être maintenus, et de faire rentrer dans les limites de leur autorisation les simples théâtres de curiosités qui, au mépris de la loi et de leurs devoirs, empiètent sur le

genre des théâtres proprement dits. Aucun droit ne sera violé; nul ne pourra se plaindre. Les auteurs et les acteurs vulgaires seront seuls intéressés à réclamer : en revanche, on pourrait compter sur l'adhésion des écrivains et des artistes véritables, à qui la réforme proposée préparerait plus de gloire avec une égale rémunération.

2° Les écrivains voués au théâtre se nuisent euxmêmes en abusant d'un pouvoir usurpé. Leur association, telle qu elle est conçue et telle qu'elle se manifeste, ne saurait être longtemps tolérée. Le gouvernement, tôt ou tard, sera conduit à prendre des mesures contre la dictature des dix ou douze membres composant le comitédirecteur de l'association ; pouvoir absolu, irresponsable, dont les arrêts sans appel enchaînent non-seulement ceux qui les approuvent, mais chacun des cinq cents écrivains qui ont signé l'acte social.

Toutefois, reconnaissant que les ouvrages destinés à la représentation scènique se produisent dans des circonstances particulières, et que, tant que l'industrie ellemême ne sera pas libre, ils admettent difficilement une liberté parfaite de transactions ; nous pensons que le gouvernement, avant de se prononcer contre la société des auteurs dramatiques, doit remplacer son action par une tutelle désintéressée et bienveillante de nature à protéger les écrivains sans alarmer les directeurs.

3« Entre toutes les plaies du théâtre, il en est une qui deviendrait mortelle si l'on n'y portait remède, c'est la progression toujours croissante du traitement d'acteurs souvent médiocres. Plus d'une fois les directeurs ont essayé de se concerter pour réduire les appointements des artistes : de semblables coalitions repréhensibles en

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elles-mêmes, resteront d'ailleurs toujours sans effet, car il n'est pas possible qu'un entrepreneur dramatique résiste longtemps au désir secret de fortifier sa troupe, en désorganisant celle de ses rivaux. Les prétentions exagérées ne pourront être réduites que par la concurrence que les acteurs se feront à eux-mêmes. Il faut que les directeurs se coalisent, non pour molester les talents qui existent, mais pour créer et développer des talents nouveaux.

C'est surtout pour les grands théâtres que les moyens de recrutement sont insuflSsants. Pour briller sur les scènes inférieures, il ne faut qu'une intelligence superficielle, un chaleureux instinct , ' une certaine aptitude à l'imitation, qualités naturelles qui peuvent se révéler instantanément ; mais l'artiste véritable ne se forme pas en un jour, si richement doué qu'il soit. Autrefois, l'honneur de paraître sur les grands théâtres était l'ambition de presque tous les artistes ; il n'en est plus de même aujourd'hui. On a hâte d'acquérir quelque peu de métier pour l'exploiter sur une scène vulgaire. Il y aurait moyen de contre-balancer cette funeste disposition par quelques mesures en faveur des études que l'art et le bon goût peuvent avouer. La composition des théâtres subventionnés n'est pas assez irréprochable pour justifier l'insouciance de l'administration à cet égard. Le Conservatoire, dont nous avons approuvé l'institution et reconnu les services, ne suffira jamais au recrutement des grands théâtres. Il n'est qu'une école. Or, au sortir de toute école , il y a nécessité de couronner l'éducation théorique par les leçons de l'expérience. Le Conservatoire ne peut former que des élèves , et encore

serions nous heureux s'il en formait beaucoup qui donnassent des gages pour Tavenir. Autrefois, les théâtres des départements, voués à la tragédie et à la comédie, commençaient des réputations qui tôt ou tard étaient consacrées à Paris par les suffrages des bons juges. Ils sont stériles aujourd'hui. Les scènes lyriques ne leur doivent aucun artiste éminent ; Monrose est le dernier comédien qu'elles aient donné au Théâtre Français.

Il est donc nécessaire que l'autorité intervienne au plus tôt, si elle veut prévenir la décadence irrémédiable de l'art théâtral. Le programme des études du Conservatoire doit être soumis à une révision sévère. Un ou deux théâtres d'essai doivent être élevés et encouragés pour les élèves qui étudient isolément et sous l'inspiration d'un professeur particulier.

Les ordres de début de l'ancien régime, renouvelés sous l'Empire, répugnent à nos principes de liberté. On ne comprend guère non plus l'obligation imposée à un comédien de paraître malgré lui sur un théâtre où ne l'appelle point son goût ni peut-être sa vocation. Cependant il est une disposition qui ne nous paraît pas incompatible avec la législation générale, et dont l'adoption favoriserait le recrutement des scènes du premier ordre. L'obstacle à l'exécution d'un ordre de début peut venir du comédien qui le reçoit, ou du théâtre où il est présentement engagé. On ne peut contraindre le premier, s'il refuse de déférer à l'ordre; mais le gouvernement pourrait, si le régime des privilèges était maintenu, renouveler les conditions imposées aux fondateurs du Gymnase, c'est-à-dire stipuler dans les privilèges, que, dans le cas où le comédien donnerait son consentement.

son engagement antérieur serait rompu sans dédit. La liberté personnelle de l'artiste serait respectée, et le directeur ne pourrait se plaindre de l'exécution d'une clause à laquelle il se serait soumis en recevant son investiture.

Il est surtout un théâtre auquel cette disposition devrait s'appliquer; nous voulons parler de VOdéon. La création d'un second théâtre français a été utile et bonne ; il était convenable que deux scènes fussent consacrées à la littérature sérieuse, S la tragédie, à la haute comédie ; mais on a eu le tort de constituer l'Odéon en rivalité directe avec le Théâtre-Français : il en devait être seulement l'annexe, comme l'avait voulu le décret de 1807. Organiser rOdéon de telle façon qu'il devienne une scène de début et d'essai pour le premier théâtre, sans toutefois compromettre la liberté nécessaire aux progrès de l'art, et la dignité personnelle des artistes, c'est un problème d'une solution difficile, nous l'avouons, mais non pas impossible, à ce qu'il nous semble. Nous insisterons seulement sur cette pensée, quTl serait peu logique de subventionner des théâtres, si on ne leur facilitait pas les moyens de recruter leur personnel, et de justifier, par une incontestable supériorité, les sacrifices /aits en leur faveur.

4° Comme couronnement de ces mesures, et pour en assurer le succès, le gouvernement doit ressaisir sur les théâtres une autorité qu'il a trop laissé affaiblir. La réorganisation générale que nous sollicitons doit être étudiée et réglée dans des vues d'ensemble, avec une certaine hauteur de pensée, avec la constante préoccupation des intérêts d'ordre, de bonnes mœurs, d'éducation publique

et de police qui y sont engagés. Les théâtres, depuis qu'ils ont été remis au ministre de l'intérieur, manquent d'une direction spéciale et attentive. La liste civile, sous l'Empire et sous la Restauration, tenait à honneur de soutenir les grands théâtres ; elle leur accordait de larges gratifications, et ceux qui la représentaient se faisaient un devoir de défendre des établissements dont le succès touchait en quelque sorte à l'honneur de la couronne. Cette solidarité a cessé le jour où le gouvernement des théâtres est devenu l'office d'un simple bureau de ministère.

Pour les théâtres secondaires, comme pour ceux des départements, le gouvernement est souvent appelé à choisir des directeurs. Si nous en croyons des renseignements dignes de foi , ces choix jusqu'ici n'ont pas été fort heureux : ils n'ont pas toujours porté sur les hommes les plus irréprochables, sur ceux que leurs ressources mettaient le plus en état de subvenir aux obligations qu'ils contractaient. On a vu un directeur acheter un privilège un million et demi, et, à défaut de capitaux, le payer en billets de spectacle, qui, vendus à moitié prix, devaient le priver pour longtemps de bénéfices, combinaison qui rendait sa ruine inévitable.

Le premier devoir de l'administration est de ne point imposer aux entreprises des charges inutiles. Il y aurait peu de dignité de la part des fonctionnaires publics, à s'anner de leurs titres pour obtenir des entrées gratuites, pour quêter des loges, lorsque cette faveur n'est pas légitimée par les nécessités du service. L'ancienne aristocratie se faisait un point d'honneur de soutenir les théâtres. Ceux qui possèdent aujourd'hui l'influence s'ex-

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poseront-ils plus longtemps à une comparaison fâcheuse? Les petits spectacles, à qui tous les moyens de succès sont bons, ont une subvention assurée dans la bourse de tous ceux dont les instincts et les goûts sont vulgaires. Que restera-t-il aux théâtres qui ont pour mission de conserver les traditions 6t les convenances de la bonne société, si le gouvernement ne s'applique pas à leur ménager Futile patronage des classes supérieures?

Nous nous sommes montré favorable au principe de la censure, sans admettre que le gouvernement ait accompli sa tâche quand les ciseaux de ces examinateurs ont mutilé les pièces soumises à son examen. La censure est purement négative, elle prévient la notation de Tordre ou de la morale; mais elle n*assure point leur règne. Un gouvernement a une mission plus élevée. Il doit guider le peuple confié à sa direction suprême, le vivifier par de nobles émotions, lui inculquer des principes. Ce devoir est surtout impérieux dans un pays où de longues agitations ont ébranlé les croyances, dans une société à qui aucun pouvoir ne ravira jamais la liberté de la pensée et le droit d'examen, dans une nation qui renferme des classes laborieuses, en nombre immense, travaillées par l'esprit de désorganisation et souvent irritées par de dures souffrances. Aucun moyen d'influence n'est plus puissant que le théâtre, où la foule accourt, avide de plaisir, et accesâble à tous les sentiments de grandeurs, de générosité et de dévouement. Tous les gouvernements éclairés ont appelé à leur aide les représentations dramatiques. Des récompenses sont déjà décernées à l'écrivaia qui répand dans les familles des productions utiles aux mœurs. Pourquoi serait-on moins généreux envers celui qui par

le drame s'adresse au public en masse? Que des encouragements lui soient offerts. Après la censure, qui aura défendu de dépraver par des spectacles honteux les classes inférieures, de leur présenter le pauvre et le faible comme la victime obligée du riche et du fort, doit intervenir la puissance publique pour honorer et enrichir l'écrivain appliqué à faire pénétrer dans le peuple de bonnes et saines doctrines, à lui montrer dans le travail, dans l'instruction, dans la soumission aux lois de la Providence, les moyens sûrs et honnêtes d'améliorer la condition ou d'alléger le poids de sa misère. Ne serait-il pas temps d'essayer, au prix de quelques sacrifices, de diriger vers un but de perfectionnement moral le plaisir des' classes les plus nombreuses, les plus dignes de notre sollicitude? Déjà, M. Léon Faucher, pendant son ministère, a réalisé en partie cette pensée, et les mesures qu'il a prises ont obtenu une approbation générale.

Tels sont les objets sur lesquels nous appelons l'attention du gouvernement. Que le théâtre trouvée auprès de lui la protection et la discipline, les encouragements et les conseils. Le jour où l'administration publique prendra ce rôle, l'avenir de la scène française cessera d'être un sujet d'inquiétude.

TABLE DES MATIERES. iç^s

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