CHAPITRE I
De quelques aspects de la question économique
dans les dominations
Le but de l'occupation européenne étant avant tout économique, examinons d'abord quelques-unes des tâches des colonisateurs dans l'ordre des choses matérielles. Il y fallut des explorateurs poiir faire connaître les possibilités des régions conquises. Ils furent souvent, notamment dans les colonies françaises et belges, des militaires ; on leur doit des informations précieuses sur les choses et des renseignements souvent inexacts sur les hommes.
Le temps de l'exploration est passé. Celui de la prospection et de l'exploitation commence. La prospection veut des techniciens et des spécialistes, de même que l'exploitation. Ce furent longtemps les militaires français, belges,
(1) C'est-à-dire : • arrachés aux disciplinea de la société tribale ».
allemands qui accomplirent les travaux techniques dans les pays récemment occupés. Dans cette activité aussi» ils furent utiles à la métropole. Ils surent être arpenteurs» éleveurs» constructeurs, artisans, ingénieurs; ils firent des tracés de chemin de fer : en Afrique française, le corps du génie a construit récemment plusieurs chemins de fer coloniaux et se tire avec avantage de cette tâche.
Mais les militaires ne sont point des spécialistes et Ton ne fait bien que ce que l'on connaît. La défaveur qui frappa longtemps les carrières coloniales en France et en Belgique fait que l'exode des techniciens n'est pas assez considérable. On entend par technicien celui qui a joint à des connaissances théoriques la pratique de son art. Les Anglo- Américains tendent à n'attacher que peu d'importance au diplôme et à tenir pour essentielles les connaissances pratiques ; ils sont empiriques. Les Latins, Français et Belges donneraient plutôt la préférence au seul diplôme : ils sont formalistes. Aucime des deux écoles n'est bonne ; il faut combiner les deux méthodes si l'on ne veut gaspiller de l'argent et s'exposer à des échecs. Dans le domaine de la technique des arts et des métiers, le degré de profondeur de l'enseignement dans les diverses métropoles aura dans l'avenir une très grande importance. Il est plus grand en France, en Belgique et en Allemagne qu'en Angleterre. Nos écoles du génie et des mines confèrent des connaissances intégrales à nos élèves. C'est un Belge qui exécuta récemment au Rand d'importants travaux de cémentation à des mines que l'eau avait envahies et que le Sud Africain voulait abandonner.
L'exploitation des dominations veut aussi des commerçants et des planteurs résignés à une vie active et fort simple dans la brousse solitaire, qui soient livrés à leurs seules initiatives et ne dépendent pas des conseils d'administrations d'Europe. Ces commerçants devront
s'inspirer de l'exemple des négociants portugais, sobres» tenaces» connaissant Tindigène et sa langue ; ils devront se garder de la redoutable concurrence des marchands hindous qui n'ont pas de besoins et arrivent déjà nombreux dans les irégions soumises à l'Acte de Berlin. Elle veut aussi l'accession des noirs (1) à la productivité.
Des techniciens, des commerçants, des planteurs ne suffisent pas. Il faut, pour la mise à fruit des richesses des dominations, des capitaux. L'Etat colonisateur doit en disposer en grand nombre pour l'exécution des travaux publics, la construction des postes, des centres, des routes, des ports : la construction et l'équipement des chemins de fer actuellement existants a coûté plusieurs milliards dans les régions tropicales ; il doit en avoir aussi pour payer ses fonctionnaires et son armée. Des capitaux élevés sont également nécessaires pour l'achat des machines et du matériel sans lesquels le commerce et l'industrie restent dans une quasi stagnation. Les colons ' se passent avec peine, eux aussi, de l'appoint, de quelque capital, soit qu'ils observent et attendent avant de prendre une direction, soit qu'ils vendent des marchandises. Il est donc nécessaire que la nation colonisatrice soit riche et prospère. C'est pourquoi le Portugal n'a point porté ses colonies à un haut degré de développement.
Mais la puissance économique du peuple colonisateiir ne suffit pas. Si les citoyens reculent devant le danger et l'incertitude des entreprises coloniales, car ,elles commencent seulement de gagner^a faveur, l'effort d'expansion n'atteindra pas son maximum. Ce fut longtemps le cas de la France. Si au contraire, comme dans la riche Angleterre,
(1) L'accession des noirs à la productivité peut avoir sa réper- GUBsion sur l'abondance à la main-d'œuvre industrieUe et sur l'avenir des plantations d'européens.
Tesprit des citoyens est traditioimeUement (1) colonial et audacieux, les capitaux se trouveront» bien que les hommes ne soient pas de premier ordre.
La mise à point des richesses minérales du sol» les plantations des blancs veulent aussi de la main-d'œuvre. La demande de main-d'œuvre pourra devenir considérable si, les capitaux, les techniciens et les voies de conununications étant nombreux, on décide d'exploiter les mines et de créer des plantations. Nous sommes ici devant une source de difficultés graves. La race bantu n'est pas ime race industrieUe, mais ime race agricole et pastorale qui pourrait être affectée moralement et matériellement par un développement trop rapide de grandes exploitations industrielles.
L'industrie n'a pas encore pris un développement marqué dans les dominations, par suite de l'insuffisance des voies de communication et du coût du transport des produits. Le présent voit cependant, et l'avenir verra de nombreuses et grandes industries y naître. La «colour bar », la concurrence de la main-d'œuvre indigène et de la blanche n'auront pas dans les dominations la même importance que dans les colonies à peuplement, le climat des dominations étant défavorable à l'établissement de nombreux blancs.
C'est le commerce surtout qui florit à l'heure présente dans les dominations. Les produits du sol y sont exportés en quantités déjà appréciables et pourront l'être un jour dans des proportions énormes. Les produits manufacturés d'Europe y arrivent en assez grand nombre. Les colonisateurs devront s'attacher à l'écoulement aisé des produits naturels que les indigènes apporteront ; des commerçants
(1) L'une des causes de la colonisation anglaise en Amérique serait le bouleversement économique produit en Angleterre par la substitution des pâturages aux cultures.
n'y suffiront pas toujours et les Etats auront peut-être à créer des sociétés qui achèteront aux noirs les récoltes non vendues aux commerçants. Ils devront également prot^er l'indigène contre l'indélicatesse et les rapines des traficants.
L'exploitation économique des dominations semble donc à première vue devoir être plus aisée que celle des colonies de peuplement. Mais elle est plus étroitement liée aux problèmes de la politique indigène que dans ces établissements coloniaux, à cause du climat que les blancs ne peuvent supporter longtemps et en raison de la densité de la population indigène.