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CHAPITRE II

Des difficultés de la poutxque a observée vis-a-vis des indigènes dans les dominations.

Dans les colonies de peuplement du centre et du sud de l'Afrique» les blancs sont inférieurs en nombre aux noirs; mais la disproportion numérique des deux races est compensée par des facteurs divers et l'on voit dans ces colonies une force armée européenne. Le climat de ces lieux permet l'exploitation des richesses du sol par les blancs seuls : il suffirait pour cela de leur augmentation en nombre et de leur retour aux travaux manuels. Au point de vue intellectuel et moral, la pression sur les Bantu du nombre et de la civilisation des Européens est écrasante, mais elle garde des effets inquiétants. La terre, dont la mise à fruit est le but des Européens, suffit à peine aux besoins futurs des Bantu et des blancs.

Dans les dominations, la proportion entre blancs et noirs met chaque blanc devant plusieurs milliers de noirs : si la population du Congo belge est de 12 millions et demi d'in-

digènes, il s'y trouve un blanc pour 2,000 indigènes (1). Nulle force armée européenne ne peut résister au dimat des dominations. Les indigènes y apparaissent indispensables à l'exploitation du sol, les Européens épuisant leur santé au travail physique. Par contre, dans les immenses espaces des dominations, la présence de blancs clairsemés n'a pas sur les rythmes bantu de réflexe aussi nettement perturbateur que dans les établissements de peuplement. La terre surabonde.

La politique indigène qui offre dans les colonies de peuplement de sérieuses difficultés, en offre de plus grandes peut-être dans les dominations.

Un facteur, la supériorité numérique écrasante des Bantu, domine le problème. Son caractère menaçant n'est atténué que par la jalousie et la division des groupes indigènes, ainsi que par les distances. Si les Bantu prennent un jour conscience de leur force et de la faiblesse des blancs, et si les vainqueurs sont détestés, ou encore si les vainqueurs détruisent les disciplines indigènes sans les remplacer, des luttes de race ou l'anarchie ouvriront une ère pleine de troubles. Le facteur « nombre » est donc capital, n n'a pas encore développé toute sa puissance. L'européen doit pour de fortes redsons favoriser l'augmentation de la population noire : car si elle reste stationnaire ou diminue, le but économique et premier de la colonisation est compromis. Des fléaux déciment encore la grande race : la morbidité et la mortalité des adultes et des nouveau-nés, la faiblesse de la natalité, spécialement dans les pays de recrutement industriel, sont grandes. Il est incertain si la densité actuelle de la race noire permet une exploitation normale des deux richesses de l'Afrique,

(1) Il y a un peu plus de 6,000 blancs au Congo belge.

les agricoles et les minérales, sous un régime de liberté du travail. Si le nombre des Bantu augmente, les difficultés de gouvernement et d'empire des blancs se conformeront à cet accroissement : il est possible de contenir 70 millions de nègres épars dans de vastes régions et dont la majorité est en contact peu fréquent avec les dominateurs» mais la tâche deviendra moins aisée lorsqu'il s'agira de 140, 200 ou 800 millions de noirs.

Ceci est la vue d'un aspect de la question indigène : cet aspect est l'intérêt des blancs qui vinrent ici pour augmenter leur puissance économique et soumirent les Bantu. n y a un autre aspect à la question ; il égale le premier en importance ; tous les jours la psychologie européenne s'y attache davantage : c'est celui de l'intérêt des indigènes. La pensée contemporaire n'admet plus que les blancs n'aient d'autre souci dans les dominations que de s'enrichir et soient <]uittes vis-à-vis des indigènes en leur enseignant leur religion. Les puissances signataires de l'Acte de Berlin se sont engagées « à conserver les populations noires et à améliorer leurs conditions matérielles et morales d'existence ». Economistes, orateurs officiels ou non, législateurs, instructions administratives, une pléiade de philanthropes développent ce thème à l'envi. Semer parmi les Bantu la vie et non la mort, augmenter leurs raisons de vivre et non les acculer au désespoir, telle est la volonté de la conscience européenne : elle ne souffrira aucun compromis.

La colonisation des régions tropicales et équatoriales d'Afrique est donc guidée à l'heure présente par trois préoccupations : la première est la mise à fruit des ressources végétales et minérales du sol africain ; la deuxième est la nécessité de favoriser l'augmentation en nombre

des Bantu ; la troisième est la volonté d'exercer sur eux une action élévatrice. Le premier de ces mobiles pourrait être atteint dans une certaine mesure en négligeant les deux autres. Certains colons» rares il est vrai, admettent que 70 millions de noirs deviennent des esclaves et travaillent pour le bien-être des Européens. Mais l'exploitation du continent africain serait peu intense et peu durable si la seconde préoccupation, celle de la densité des populations noires, ne prenait dans la pensée des colonisateurs la place qui lui revient.

Or, l'augmentation éventuelle du nombre des Bantu pose avec plus d'acuité la question de l'institution d'une politique indigène qui les élève, les maintienne dans l'ordre, et assure le respect du blanc. Si celui-ci, profitant de l'apparente docilité des noirs, les plonge, pour les éduquer et les gouverner, dans une condition proche de la servitude ; si, sous prétexte de les libérer d'antiques préjugés ou de disciplines jugées mauvaises, il répand parmi eux la misère morale, les vices antisociaux, l'anarchie, il n'atteindra ni son but économique, ni son but élévateur : les Bantu s'éteindront ou, s'ils augmentent en nombre, multiplieront dans le désordre universel les révoltes locales. Si, au contraire, il adopte une politique où le génie Bantu ne sente ni exploitation de la race, ni mépris de ses rythmes, on peut concevoir un empire tutélaire de l'Europe en Afrique pendant longtemps, les noirs auront des chances d'accéder à un état social plus parfait ainsi qu'à la productivité, des Etats indigènes pourront naître avec un rôle dans la société des peuples.

L'adoption d'une politique habile vis-à-vis de la masse Bantu est donc indispensable. Les intentions les plus généreuses ne peuvent rien par elles seules : elles con-

dnisent au chaos. L'Europe n'a su encore préciser les grandes lignes de sa politique indigèiie : elle tâtonne, fait de rempirisme et de la phraséologie, laisse chaque nation maîtresse de sa conduite et comprend à peine la gravité da problème. La politique indigène est, à la vérité, une science qui apporte depuis peu à la lumière quelques-unes de ses premières découvertes : on n'est même pas d'accord sur la nature de la « civilisation » qu'il faut inculquer aux Bantu. Nous jetterons un coup d'œil sur quelques aspects de cette science au livre II des présentes études.

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