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LIVRE II

De quelques aspects

de la politique indigène

dans les dominations.

TITRE I Aperçu ethnographique

SECTION I Raeei noires et teintées de TAfrique.

Les populations africaines de teint plus ou moins foncé ne sont pas toutes de race noire. Beaucoup n'offrent que peu de différence avec le type blanc. Elles s'en distinguent surtout par la couleur de la peau, laquelle est due surtout à l'ardeur du soleil. Les caractéristiques physiques, morales, sociales, historiques les éloignent de la race noire. EUes appartiennent aux deux grandes familles de la race blanche : la sémitique et l'indo-européenne.

C'est dans les déserts africains du Nord que l'on trouve surtout ces variétés teintées de la race blanche et aux confins de cette zone désolée. Les peuples les plus connus de l'Afrique qui se rattachent par leur origine au rameau blanc de l'espèce humaine sont notamment : les Berbères, les Peuhls, les Arabes, les Manding, les Baggara, les Somali de l'Est.

Les Berbères habitent les contrées en bordure de la Méditerranée et le Maroc. Les Berbères purs, dont l'origine est controversée, sont très peu nombreux. Jls se sont croisés avec tous les peuples qui ont passé dans le Nord

Africain, Phéniciens, Romains et Grecs, vandales, juifs installés dans le Nord Africain après la chute de Jérusalem, Arabes, retenant de ces mélanges de sang des particularités qui se sont presque toutes fondues dans le type arabe. Ds ont l'art, la religion, la civilisation arabes. Us se sont également unis avec les noirs au Sud du Sahara et de ces unions sont sortis les Béribéri, les Barabra.

Les Foulbé, ou Peuhls, ou Fellahs, ont une origine encore moins certaine que les Berbères. Les uns les disent des Polynésiens, d'autres, des descendants des anciens Egyptiens. Us seraient enfin issus des Phéniciens qui, sous la conduite d'Hannon, auraient les premiers colonisé le territoire actuellement appelé la République de Libéria. Les Peuhls sont installés dans une partie du Soudan, notamment dans le Fouta Djalon. Ils se sont croisés avec les noirs Soudanais, et les Toucouleurs sont les produits de ces métissages. Us ont un type remarquable de finesse et une peau rougeâtre. Ils possèdent parmi eux de véritables savants et eurent autrefois des hommes d'Etat.

Ces Africains teintés sont nomades, sauf les Berbères du Nord, et vivent par groupes épars dans l'indépendance familiale; ils connaissent surtout l'autorité du chef de famille et pratiquent souvent l'indivision des biens. On rencontre parmi eux des individus du type nègre accentué qui sont le résultat de croisements avec des nègres purs, importés ou esclaves, et confondus socialement dans la masse.

Beaucoup de ces populations proviendraient, selon M. de Préville (1), du revers occidental du massif austral de l'Asie, dont les steppes africaines et arabiques sont

(1) Leê Sooiàtéê africaines.

le prolongement. Elles furent contraintes de s'éparpiUer dans le désert par groupes familiaux, soit sous Tempire de la poussée de plus forts, soit par suite de la stérilité des sables qui ne fournissaient pas de nourriture à des groupements nombreux. Le régime patriarcal leur est donc imposé par les conditions de leur milieu.

La race noire, au contraire, ignore la vie patriarcale, est sédentaire, ne se rencontre pas dans les déserts et semble arrêtée par eux. On la voit surtout dans les régions situées au sud du Sahara, ainsi qu'autour des steppes du Kalahari : il y en a cependant quelques individus dans les oasis. « La race noire, dit Livingstone, aime passionnément la culture. »

II existe entre les races blanches et teintées d'Afrique et la race noire d'importantes différences. Les premières, physiques, résultent de la couleur fuligineuse de la peau, de la chevelure laineuse, du prognathisme qui caracté- « risent la race noire. Les autres proviennent des milieux si dissemblables où vivent les deux races, de l'art nourricier et probablement aussi de la constitution mentale. Les difficultés de la vie nomade ont eu pour effet de développer davantage l'intelligence et l'indépendance des populations qui vivent sous ce régime.

SECTION IL — Les Bantu.

Inspiré par l'observation des sociétés africaines, M. de Préville (1) pense que le berceau de la race nègre fut quelque région de l'Asie antérieure soustraite au régime du pâturage nomade. Si en effet, dit-il, les races noires provenaient des mêmes lieux que la variété blanche de

(1) Tm Sociétés afrieainea.

la race humaine, il est très probable que la race noire aurait vécu, comme la blanche, sous le régime patriarcal. (Il faut entendre ici par « régime patriarcal » un état social qui ne reconnaît que Tautorité du chef de lEamille.) « Or, aucune société noire, ajoute-t-il, ne vit sous ce régime qui est surtout propre aux tribus vivant sur des pâturages nomades (1). »

Pour gagner de TAsie le continent africain, la géographie et rhistoire montrent deux voies principales : risthme de Suez et le détroit de Bab-el Mandeb, qui sépare la Somalie française de TArabie. Conquérants, pasteurs, nègres les ont suivies.

La première se dirige sur la vallée du Nil par les plaines fertiles de l'Arménie, la Syrie, Tisthme de Suez; de la haute vallée du NU, elle atteint le cœur de l'Afrique. La seconde voie conduit dans la même région par les vallées de l'Ëuphrate et du Tigre, et les rives bien arrosées de Test et du sud de l'Arabie.

Ces deux routes ont chacune des particularités qui, d'après de Préville, donnent raison à d'importants faits ethniques.

XiSL route par la Syrie présente des sites montagneux et de grandes ressources ; le bétail y est nombreux et peut aisément transhumer vers les plateaux. Toutes les cultures existent dans le pays de Chanaan, qui ressemble

(1) Remarquons que l'autorité politique traditionnelle chez les peuples et tribus bantu a quelque chose de patriarcal, en ce sens que le chef est souvent le représentant des plus lointains ancdtres et que la tribu est une extension de la famiUç.

un peu aux contrées de l'Est Africain ; il est riche aussi en blé, en vin, en huile. Les conditions du travail et de la vie sont faciles et diverses. Les hordes noires qui traversent ces zones élevées et riches y reçoivent un premier classement; les plus fortes demeurent dans ces lieux privil^és et expulsent les plus faibles d'entre elles, les moins bien organisées.

La route qui, de la vallée de l'Euphrate et du Tigre, mène en Afrique par l'Arabie, est au contraire une région moins montagneuse suivie des régions basses et cultivables en bordure du golfe Persique, de celui d'Oman, de la mer Persique. Ces contrées, où régna le régime urbain et eonmiercial, affaiblissent certes la cohésion des populations qui les traversent, mais elles les maintiennent homogènes et intactes, aucune puissante raison d'établissement définitif ne les y fixant ; il faut, pour que cette raison naisse, une contrée particuUèrement favorisée et défendable. Au contraire de celles arrivant de Syrie, les hordes noires arrivant en Afrique par l'Arabie et le détroit de Bab el Mandeb n'ont donc point subi de déperdition antérieure. Leur classement s'est effectué en Afrique même, dans les régions montagneuses de l'est, tandis qu'elles avaient encore leurs éléments les plus forts.

Aussi les groupes arrivés dans le centre africain par l'Egypte seront-ils aisément rejetés par elles vers le nord et vers l'ouest : on les retrouve encore sur les bords du Nil blanc et dans la région du Dourah (Sorgho), c'està-dire dans le Soudan, aux confins du désert, où elles cultivent un sol moins fertile. Ce sont les Chilouk et Dinka du Nil blanc, pasteurs sédentaires.

Les hordes venues par le détroit de Bab el Mandeb restent donc maîtresses de la riche région des montagnes de l'Est, c'est-à-dire du pays compris entre le Nil blanc et le Nil bleu et l'Abyssinie. Au cours des siècles, elles se répandirent dans l'immense territoire central africain et

sur le pourtour austral du continent. Ce sont les nègres du type Bantu, race très vigoureuse (1 et 2).

(1 ) Tout ceci est emprunté à Db PRévnxB, Le% Soeiêiés afrieaineB,

(2) Les Chilouk et les Bantu furent-As les preDdiers habitants du continent africain? La négative est certaine : les Bushmen l'habitaient avant eux.

lies Buslmxen doivent leur nom aux premiers blancs qui arrivèrent en Afrique. Ceux-ci les appelèrent «Bushmen», hommes de brousse, parce que les aborigènes préféraient les endroits touffus où Us pouvaient se cacher et que leur peau avait la couleur du sol. Les Bushmen portent aussi la désignation de nains, également céHe de « pygmées », qui remonte aux poèmes d'Homère. Le point de savoir d'où sont venus les Bushmen n'est pas édairci. Ils sont vraisemblablement originaires du centre de l'Asie, dont ils émigrèrent soit par suite de leur augmentation en nombre, soit par l'effet de la pression d'autres races. Une partie des hordes des Bushmen aurait pénétré en Europe, une autre aurait pris la direction du Sud-Est et passé en Australie, tandis que la dernière aurait pris la route de l'Afrique. Il faut noter, en effet, que les pygmées paléolythiques ont habité l'Europe. Les savants ont trouvé en Europe des armes qui leur appartinrent et qui ont la même forme et les mêmes dimensions que celles trouvées en Afrique. A Pau, les excavations * anciennes faites par des pygmées montrent des dessins d'animaux ; ils sont d'un style et d'un degré d'art semblable à ceux des abris rocheux du centre de l'Afrique.

Les Bushmen, eux-mêmes, sont-ils les premiers habitante de l'Afrique? Ils prétendent que non, mais leur tradition devrait rejoindre une époque si reculée qu'elle manque de certitude. Selon les traditions de certains Bantu, lorsqu'ils arrivèrent sur les bords du limpopo, il s'y trouvait une race noire qui ignorait l'usage du feu. Enfin, quelques ethnographes croient qu'une autre race ressemblant aux Fuégiens précéda les Bushmen. L'hypothèse la plus généralement admise est cependant qu'ils furent les premiers colons du continent africain.

Les noirs, particulièrement les Bantu, livrèrent aux Bushmen des combats féroces ; ils les massacrèrent systématiquement, ne laissant la vie qu'aux femmes. Vers la fin du XVI « siècle, il n'y avait plus de Bushmen de la Méditerranée au Zambèse; seules quelques bandes isolées échappèrent à la destruction.

SECTION m Bantu et Ethiopiens.

Les Bantu eurent à soutenir des luttes nombreuses» longues et dures, malgré l'étendue de Taire par eux colonisée. C'est qu'un peuple plus fort que le Bantu s'est établi dans la partie septentrionale de la zone montagneuse, le peuple éthiopien. Il provoquera la dispersion des Bantu.

Les Ethiopiens ou Abyssins sont une population métisse formée, croit de Préville (1), par le croisement de noirs installés le long des côtes arabiques avec des tribus pastorales arabes, a les Cathanêtes », qui avaient envahi ces dernières; plus tard des apports de sang égyptien donnèrent au type abyssin sa beauté.

Peu à peu les Arabes nomades se rendirent maîtres des côtes arabiques et la race métissée, moins forte, dut chercher refuge ailleurs. Elle traversa le détroit et se tailla une large place sur les plateaux de l'Ethiopie. Elle vainquit, au coiu-s des siècles, les Bantu par la supériorité du nombre; elle s'était de plus améliorée par des croisements avec les Arabes et les Berbères.

La race éthiopienne, qui n'est ni de sang nègre pur ni de pasteurs nomades, fut ainsi un des facteurs déterminants de la dispersion des peuples bantu à travers l'Afrique. Elle habite encore les plateaux de l'Abyssinie, qu'elle conquit il y a des siècles.

Des mélanges de sang se produisirent entre Abyssiniens et d'autres noirs, notanmxent, croit-on, avec les Hyksos, ces anciens envahisseurs de l'Egypte, avec les

(1) Les Sociétés africaineê.

Berbères qui habitaient le nord et le sud du Sahara. I^es Éthiopiens ont coopéré par des transports d'idées égyptiennes et berbères à la diversité des races africaines, ns détachèrent des essaims au nord du Sahara et à Touest de r Afrique, jusqu'au Sénégal^ On a constaté en Dahomey des coutumes et des superstitions sabéennes, importées sans doute par des peuplades abyssines ou galla.

I SECTION IV. — Généralités.

Trois groupes nègres colonisent donc l'Afrique : les Chilouk» les Bantu et les Ethiopiens. Aucun de ces groupes n'est vraisemblablement resté pur» le mouvement de continuelle « vibration » (1) qui les anime durant des siècles, rendant impossible la fixité du type primitif. D'innombrables croisements s'effectuèrent avec les aborigènes, les vaincus, les Ethiopiens, les Hottentots. Il est possible que la grande forêt équatoriale et le bassin du Congo recelaient et recèlent encore dans la vigueur barbare de leurs populations, les races les plus semblables aux premiers conquérants.

Les luttes auxquelles ces migrations donnèrent lieu furent marquées sans aucun doute par le massacre systématique des mâles vaincus et, seules, les femmes furent épargnées. Elles étaient réduites en esclavage et devenaient parfois, les concubines des vainqueurs ; il en fut ainsi lors des rencontres entre Bantu et Hottentots et de celles entre Hottentots et Bushmen ; il est vraisemblable que les femmes des tribus victorieuses refusaient de s'unir aux vaincus survivants. Cette circonstance est, avec les

( 1) Mot employé par de Préville pour exprimer les déplacements et poussées des races noires dans le continent.

maladies, la traite et les guerres indigènes, une des causes du peu de densité actuelle des populations noires d'Afrique dont la proliftcité est cependant très grande.

La direction générale des migrations noires est, comme on vient de le montrer, de Test à Touest. Elles arrivent par le nord et par Test et c'est sur les plateaux abyssins, ainsi que dans les régions fertiles, qui séparent le Nil bleu du Nil blanc, que se produit la diffusion des peuples noirs à travers l'Afrique.

Cet envahissement se fait par deux courants principaux.

Le premier se fraie vtn chemin de l'est à l'ouest par les plaines fertiles de la r^on que l'on appelle le Soudan, n aura à soutenir de fortes luttes avec les aborigènes, les Bushmen ou Pygmées, ensuite avec un peuple a rouge » qui résulte sans doute des croisements des Berbères de l'ouest avec des noirs éthiopiens. Les hordes noires seront souvent vaincues par ces métis plus forts et se replieront dans la grande forêt équatoriale pour en sortir à tout recul des Berbères rouges. Les hordes noires qui pénétrèrent au Soudan participeront ainsi dans une certaine mesure à une civilisation plus perfectionnée et formeront une partie des races soudanaises.

Le second courant de diffusion des peuples noirs se crée son passage vers le sud, par les pays situés entre les grands lacs africains. Il garde encore des points de contact avec la civilisation métisse de l'Ethiopie, mais ils sont peu nombreux et cette civilisation elle-même est peu développée et fermée. D'autre part, s'il est vrai que ces noirs rencontrent des tribus hottentotes et Bushmen d'im état social différent, celles-ci sont encore plus sauvages qu'eux. Ils resteront donc longtemps livrés à eux-mêmes et ne se modifieront guère, à l'inverse des colons noirs

du Soudan. Ce n'est qu'à l'arrivée des Arabes et des premiers Européens en Afrique, qu'eUes auront une chance de sortir de leur état primitif.

n est possible que le bassin du Congo ne fût envahi qu'en dernier lieu. Protégé par la grande forêt équatoriale et la tsètsé» la région centrale africaine se vit préférer par les hordes noires des régions d'accès plus facile où le bétail pouvait résister. Ce n'est que pressés par la défaite ou sa menace, le va-et-vient d'autres peuples, ou l'accroissement en nombre de leur population que les Bantu seraient entrés dans la grande forêt. Sans aucun doute une grande partie de ces envahisseurs avaient déjà perdu la pureté de leur sang primitif.

Les envahisseurs du nord, les Rouges d'abord, puis les Berbères s'y installèrent aussi et refoulèrent vers le sud, les noirs purs, moins forts et moins intelligents. Ceux-ci sortiront à leur tour de la forêt aussitôt qu'une civilisation soudanaise faiblira.

TITRE II

Les Bantu et l'histoire

On donne aujourd'hui le nom de Bantu à toute la race n^pre pure d'Afrique. « Des considérations d'ordre sur- > tout philologique ont conduit les géographes à ramener » Fensemble des populations noires à im tjrpe unique qui » serait la race bantu ^ dit Meynier, dans son livre U Afrique noire. Ni les Bushmen, ni les Hottentots ne sont compris dans cette dénomination.

C'est le D' Bleek qui proposa de donner le nom de Bantu aux nègres purs, parce que ceux-ci n'emploient pas de désignation spécifique pour se distinguer des autres races et que, dans leur langue mère, « ntu » signifie un être himiain de n'importe quelle souche.

Cette désignation repose donc sur la seule unité initiale d'un grand nombre de langues indigènes. Elle est certes trop générale et non adéquate à la diversité des origines, de l'évolution et des langages de ces peuples. H faut l'accepter cependant : les tentatives de différenciation dans l'ethnographie des nègres africains conduiraient à l'éparpillement et à l'obscurité. « De plus, il est certain, dit » encore Meynier, que les nègres purs du Soudan, ceux de » l'Afrique équatoriale et de l'Afrique orientale et au- » strale présentent entre eux de remarquables analogies

)» sous le rapport du faciès, du type physique» et même du » caractère des institutions» des mœurs» de la langue (1 ). »

Les traditions des Bantu sont très vagues et ne contiennent presque rien sur Thistoire et l'époque de leurs migrations, sur leurs combats et leurs adversaires» sur leurs croisements. On en est réduit à des hypothèses sur beaucoup de ces points et au silence sur d'autres. Seules» les lignes générales de leur diffusion à travers TAfrique peuvent être tracées. Les Portugais» Boers et Anglais d'il y a trois siècles» les premiers occupants eiiropéens de l'Afrique» n'apportèrent pas sur l'histoire de ces races de bien grandes précisions : elle ne les intéressait pas. Des ethnographes» des administrateurs» des missionnaires étudient aujoiird'hui leurs mœurs» mais de leur passé lointain peu de chose est recueilli. Est-il à jamais perdu? Un espoir qui reste de le reconstituer est la découverte possible de documents arabes ou indous qui pourraient renseigner sur les déplacements des masses bantu le long de la côte orientale. On peut espérer aussi un peu de lumière de la confrontation des renseignements obtenus des noirs par les administrateurs européens. Cependant» la précision des dates nous échappera toujours : les anciens» c'està-dire ceux qui avaient le dépôt de traditions claires et récentes» ont disparu et la mémoire de ceux qui vivent» si puissante soit-elle» ne reporte pas leurs souvenirs à des époques éloignées.

Les Bantu n'ont donc pas d'histoire. C'est à peine si quelques écrivains anciens citent leur nom.

Les Phéniciens et les Juifs furent probablement en rapport avec les Bantu.

Les Grecs les appelaient « Éthiopiens » et Homère les tenait pour « des honmies irréprochables à qui les dieux rendaient visite ». Strabon montre une connaissance

(1) L'Afrique naire^ p. 46.

étendue des Bantu et les particularités qu'il mentionne n'ont pas cessé d'exister. Beaucoup d'auteurs arabes décrivent les mœurs des noirs de la côte orientale.

En contraste avec la haute opinion d'Homère sur les noirs, ces écrivains les placent au dernier échelon de rhmnanité(l); l'un d'eux, Ebn Hankal, s'excuse de décrire leur pays» car « j'aime naturellement, dit-il, la sagesse, la religion, la justice et ne saurais m'intéresser à pareil peuple ».

(1) Cependant un auteur arabe, Amr, écrivit un livre sur la « supériorité dee noirs et leurs luttes contre les blancs i.

TITRE III

De quelques manières d'être, d'agir et de

PENSER DE certains GROUPES BANTU

Introduction.

Est-il possible d'entreprendre l'étude des caractéristiques essentielles des Bantu? Ils constituent une fraction de rhumanité nettement différente des autres par la couleur de la peau et les manières de penser, d'agir, de sentir. La couleur de la peau est déterminée par la race et le milieu. Les manières d'agio, de penser et de sentir dépendent d'un état moral élémentaire dont les sources sont principalement la race, le milieu, le moment. La race est l'ensemble de ces particularités innées et héréditaires que l'homme porte en soi et qui sont jointes à des différences marquées dans le tempérament et la forme du corps. Le milieu altère, dérange ou complète le naturel qui lui est livré. Enfin, les circonstances du moment influencent aussi la résultante des forces du dedans et du dehors.

Il serait possible de déterminer les grandes caractéristiques des Bantu. Cette étude est cependant difficile. Il y a de très nombreuses branches dans la race noire et chacune a ses idiosyncrasies ; de plus, aucune de ces branches n'est connue dans le détail de sa structure

interne et externe; quand même Tanatomie intellectuelle, morale et politique de tous les peuples nègres serait faite, la tentative de clicher leurs caractéristiques dans une large synthèse serait peut-être téméraire, car des généralisations trop vastes perdent de leur valeur à l'analyse.

A la vérité, il y a peu de temps que les Bantu sont l'objet de recherches rationnelles et celles-ci sont rares. Dès à présent il se voit qu'il y a entre leurs groupes épars des ressemblances marquées et des divergences* appréciables. Lisez Les sociétés ^primitives de V Afrique équatoriale française^ de Cureau, la Collection de monographies ethnographiques^ de Cyrille Van Overbergh, les ouvrages de Theal sur les mœurs des noirs de l'Union Sud Africaine, U Afrique noire^ de Meynier, Black and xohite in South Africa^ d'Evans, The Gréai plateau of Northom Rhodesia, de Goulsbury, et vous serez frappé des similitudes entre noirs de races historiques différentes et séparées par d'immenses espaces.

On peut découvrir, chez presque tous les Bantu, une trame homogène dans les conceptions politiques et surnaturelles marquées d'étroite subordination et de croyances à la magie, dans l'idée du lien entre l'individu et la collectivité, dans les institutions familiales avec l'abaissement de la femme, la polygamie et l'esclavage; de même en est-il des manifestations cynégétiques et chorégraphiques de la vie collective, de la distribution du travail tribal, de l'incapacité du noir d'exercer équitablement un pouvoir s'il ne le possède en vertu de la coutume, de l'opinion des rapports entre sexes, de la tendance à vivre replié dans un groupe étroit. Parallèlement à la fraternité d'origine ainsi attestée dans les grandes valeurs

de l'existence» il y a communauté dans certains traits de mœurs d'importance moindre : l'ignorance de son âge» la grégarité, la prompte indifférence à la nouveauté» la fréquence des changements de noms, la manière d'indiquer l'heure, de porter les enfants, de témoigner son chagrin de la perte d'un être cher, l'amour de la musique et de la danse, l'aptitude aux longs discours et au mensonge, la fidélité dans la remise du message, l'accord des gestes avec les paroles, la détérioration par le contact avec la civilisation, sont propres à la grande majorité des noirs.

Mais ces similitudes n'excluent pas des différences caractérisées qui rendent téméraire la généralisation. Les langues bantu reconnaissent une origine unique, dit-on, mais sont dissemblables et nombreuses (1). Le type physique des noirs varie par la stature, le degré du mélanisme et du prognathisme, selon les croisements antérieurs et le genre de vie. S'il est en général vigoureux et debout (2) comme chez les Bangala, les Azandé, les Barotsé, il est chétif et rabougri chez certaines tribus du Haut S[atanga, d'une taUle extraordinaire chez les Wat- 8uzi de rUruandfe, affadi et dégradé par l'alcool chez beaucoup de noirs des côtes. Le Bantu des plaines, celui

(1) Cette divendté rélève peut-être d'une coutume aseee répandue «atref ois et appelée « hlonipa » dans le Sud Africain : elle obligeait les femmes à inventer des mots nouveaux pour dire certaines choses ; elle s'explique aussi par le fait que les femmes mariées introduisaient dans leur nouvelle tribu des mots de leur langue. Telle est l'explication de Theal dans son ouvrage : The yeUow and dark tkmned peapîe of South Africat p. 170.

(2) Souvent, les infirmes sont supprimés dès leur naissance. On voit peu de gibboeité, de claudication, de cécité, d'idiotie dans les villages indigènes.

des forêts» le pêcheur, le chasseur, l'agriculteur, ont des formes corporelles et des points de vue moraux qui leur sont propres. Les mœurs et Tétat social des Bantu vont de la sauvagerie où Ton voit les habitants de la forêt équatoriale, à la barbarie et à l'état quasi policé. Ils se diver« si fient, non seulement de peuple à peuple, mais de clan à clan et parfois de village à village. L'esclavage et la polygamie n'existent pas chez tous les Bantu et comportent des variantes là où ils existent (1). Selon qu'il y a des chefs puissants ou non, tous les rythmes sont différents.

Les noirs métissés et afihiés du Soudan ont une histoire presque brillante par l'éclat et la durée des empires qu'ils ont fondés. Les indigènes swahili de la côte orientale d'Afrique ne sont plus comparables par l'effet de leur contact séculaire avec les Hindous, les Portugais, les Arabes, les Abyssins, à leurs congénères de l'intérieur. De même en est-il, mais à un moindre degré, des arabisés de la province orientale du Congo belge, modifiés par les mœurs arabes. « La grande forêt vierge, dit Meynier, » fut le lieu d'asile de tous les vaincus du continent » refoulés par les plus forts; elle résista pendant des » siècles à toute pénétration (2). » Il est probable que l'on y voit les nègres les plus purs et les plus arriérés. #

(1 ) De même, les vieUlards ne sont pas traités partout de la môme manière : chez les Baluba, ils sont négligés ; chez les Basonge, on les honore.

(2) Il faut tenir compte, pour comprendre Tétat social actuel des noirs, du fait que les noirs civilisés du Soudan ont fait de continuelles incursions vers le sud, apportant un peu de leurs idées. Mais ce flot de lumières était plus faible à mesure que Ton se rapproche du sud, où les popuîfations ont été maintenues dans un état plus complet et peut-être augmentant de barbarie. Ces populations se sont, à leur tour, portées vers le nord jusqu'à ce qu'elles soient arrêtées par une nouvelle avance des peuplades de ces régions.

Non seulement les diverses branches de la race bantu ont été inégalement et diversement influencées par les contacts et les métissages, mais elles varient aussi en dons naturels. Les Basongé» les Batétéla, les Nigériens, les Ougandais, les Azandé témoignent de facultés plus nombreuses et plus fines que certains Damara, que les haut Katangais, que les Baluba. De même varient-elles en indépendance, en volonté d'isolement. Enfin, les races conquérantes comme les Baluba, les Batétéla gardent une ombrageuse fierté.

On ne se propose donc pas dans les pages ci-dessus la détermination des caractéristiques esssentielles des Bantu. On a pour but de faire connaître quelques manières générales d'agir, de penser et de réagir, de certains groupes nègres du Katanga et de Rhodésie. Lors donc que Ton emploiera les mots « les Bantu », on ne visera pas toute la race, mais seulement cette fraction dont il s'agit, et ce sera pour la brièveté du discours. Ces formes d'action et de réaction, ces attitudes devant la vie, ont été constatées au cours de voyages ou recueillies dans des conversations avec des noirs ou des administrateurs. Elles recevront des explications, tantôt personnelles, tantôt tirées d'au* teuis qui en ont constaté de similaires ailleurs. On est loin de vouloir imposer ses points de vue et il est vraisemblable qu'ils contiennent des erreurs. Le seul souhait que l'on forme, c'est que le lecteur, en terminant le présent titre, se dise : « j'ai, sur certains noirs, des clartés que je n'avais pas en commençant ma lecture. )»

SECTION I De la soeiété Bantu

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