CHAPITRE III
Critique des législations instaurant
LE GOUVERNEMENT DIRECT DES BaNTU
§ 1®'. — Des défauts du gouvernement direct.
Pour ingénieuses qu'elles soient, les législations de gouvernement direct des Bantu ne sont pas une œuvre saine ni définitive. Elles sont plutôt une forme de l'empire des blancs sur les Bantu, dans laquelle les institutions bantu sont respectées en apparence, mais, en fait, affaiblies et lentement ruinées.
Les peuples ou fractions de peuples bantu ne reçoivent de ces législations ni existence politique, ni existence légale distincte des autres peuples ou fractions de peuples bantu. Qu'ils soient organisés, semi organisés ou inorganiques, ils sont par elles fragmentés en agrégats indépendants appelés chefferies et sous-chefferies, lesquelles correspondent souvent à des villages, parfois à des clans, rarement à des tribus jamais à des peuples (1). Ces législations maintiennent ainsi et avivent l'hostilité entre clans, villages, tribus d'un même peuple ; les prétendus chefs deviennent indépendants et se détachent, petit à petit, du grand chef ; elles affaiblissent les sociétés bantu au lieu de les fortifier.
De plus, ces législations entament le bloc politique tribal. Le chef véritable en est maintenant l'européen et les indigènes n'ont plus qu'un lien moindre avec leur chef naturel (2). L'autorité politique du conseil des
(1) En 1914, il y avait 8,500,000 indigènes recensés au Ck>ngo belge et répartis en 3,500 chefferies, ayant chacune à leur tête un prétendu chef qui, dans Torganisation indigène^ occupait un hsa échelon de la hiérarchie, ou un chef de fantaisie. Les vrais chefs sont, en réalité, extrêmement rares : au Katanga, par exemple, il n'y a de vrais chefs que Kitanika, Chiniama, Kassongo Niembo, Mwata Yamvo, Tumbwe, Ngoi, Kamena, Mwende Kamania, Kisengo, Lusu^, Kayumba, Mwana Ngoie, le chef des Babemba, celui des Batabwa (renseignements donnés par M. Vanderkerken, substitut du procureur du roi, qui a fait une étude approfondie de Porganisation politique des Bantu du Katanga).
Le même magistrat a constaté, par exemple, que les Bakunda du chef Mwende Kamania sont divisés en quatre chefferies indépendantes, que les Bulumbu du chef Ngoie le sont en six, que les Babuye du chef Kayumba le sont en huit, que les Balunda de Tumbwe le sont en quatre, que les Baluba de Kassongo Niembo le sont en un nombre beaucoup plus considérable. Aucun de ces chefs n'est reconnu comme grand chef.
(2) Le mot « sujet > n'est pas employé dans le décret belge du 2 mai 1910 pour exprimer le rapport de dépendance du noir vis-à-vis de son chef.
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anciens et celle de l'assemblée ne sont pas mises en relief par elles ; ^ en est de même de celle du grand chef, qui est ignoré. Elles Tentament encore en méconnaissant son principe essentiel : elles imposent, en effet, des obligations distinctes au chef, à la conmiunauté, aux indigènes ; selon la coutume, au contraire, la communauté bantu, c'est le chef.
EUes minent, enfin, l'autorité traditionnelle du chef. On voit des chefs de sang refuser de remplir des fonctions qu'ils trouvent serviles. Le chef, en effet, n'est plus un souverain, mais un fonctionnaire mal payé, investi de certaines attributions coutumières, aux ordres d'un européen. H est soumis à la loi commune en cas de délit, alors que, selon les noirs, il est inviolable (!)• H n'a plus la dédsion dans les affaires pénales graves et n'exerce plus l'entièreté de ses pouvoirs de châtiment, même s'ils ne sont pas barbares ; il perd ainsi l'une de ses prérogatives principales. H est désigné, révoqué et déporté par un fonctionnaire qui n'est pas la suprême autorité européenne (2).
Le gouvernement direct a d'autres inconvénients encore. H demande trop de qualités peu communes d'un
(1) La condumnatioii d'un chef lui enlève toute autorité peisonneiUe et diminue du coup le prestige de tous les chefs, car le chef est par elle ravalé au rang d'un esclave ou d'un homme libre.
(2) Les révocations et déportations de chefs, si fréquentes avant les législations dont nous parlons, sont encore parmi les grandes erreurs du système et tout jeune administrateur incline à en abuser : elles jettent le désarroi dans les populations noires. Au Congo belge, c'est le Ck>mmissaire de district qui prend ces graves mesures ; en Rhodésie, c'est l'administrateur en conseil qui nomme les chefs et il ne peut les révoquer ou reléguer qu'avec l'approbation du Haut- Commissaire, c'est-à-dire du Gouverneur de l'Union Sud Africaine. Le grand chef des Baluba, au Congo belge, Kassongo Niembo, fut déporté en 1917, à l'insu du gouvernement métropolitain qui, selon la législation existante, ne devait pas intervenir. Kassongo Niembo est le chef héréditaire d'environ un million d'hommes.
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trop grand nombre d'hommes, les commissaires de district, les administrateurs et leurs subalternes. Investir les chefs de sang et non des usurpateurs, trancher selon la coutume les palabres si nombreuses qui surgissent entre chefs ou entre individus de même chefferie ou de chefferies différentes, conunander aux chefs et les surveiller dans Pexécution de leurs fonctions sans annihiler leur prestige, faire exécuter les travaux publics, recenser les populations, fixer l'impôt selon le& capacités de chaque groupement indigène, le recueillir sans violence, ce sont là des tâches qui veulent des dons naturels exceptionnels.
Il faut cinq ou six ans de résidence dans le même district pour comprendre quelque chose aux rythmes indigènes ; il y faut de plus des connaissances générales ; il y faut enfin la sympathie (1). L'opinion de Sir G^rge Goldie, dans sa préface à Campaigning in ihe Vpper Nile and Niger 9 en ce qui concerne les administrateurs anglais est vraie ailleurs aussi : « Il est certain que des administra- » teurs africains noirs, imparfaits et tyranniques, refrénés » dans leurs abus par la surveillance d'européens, pro- 9 duiraient, au début, beaucoup moins de mécontente- » ment parmi leurs sujets que des fonctionnaires euro- » péens bien intentionnés, mais mal dirigés, souvent » jeunes et entêtés et rarement doués de sympathie et » d'observation (2). »
(1) Un ancien gouverneur de la Nigérie du Nord, M. Tekflis, dans son -livre Native race» and their nUerSt déclare qu'un administrateur de territoire ne peut exercer d'influence que sur 200 noirs au maximum,
(2) Voy. African World, 15 février 1019, sur l'incompétence des administrateurs anglais de la Nigérie du Sud, à propos de la révolte des Abékuba dans l'Egba district. Voy. aussi dans les monographies et rapports coloniaux, les observations du commandant Corsi, ancien consul général d'Italie, au sujet de l'Afrique orientale britannique {BttUetin de colonUalion comparée, août 1013, p. 886 et s.).
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Or, quand d'aventure un des nombreux administrateurs territoriaux que comporte le gouvernement direct, commence de connaître son territoire, il est envoyé ailleurs (1 ), soit pour avancer en grade, soit par le caprice d'un supérieur, soit pour cause de maladie.
Certes, il y a maintenant au Congo belge, en Rhodésie, dans TEst Africain anglais, dans le Congo français, des fonctionnaires territoriaux excellents. J'ai vu des instructions de gouverneurs belges sur le gouvernement des noirs qui sont vraiment éclairées. Cependant, peu de groupements indigènes sont en équilibre.
Que de difficultés dans les palabres, l'investiture des chefs, la levée de l'impôt I Trancher les palabres est tentant pour l'administrateur, car c'est un témoignage d'autorité ! Mais chaque palabre vidée par lui nuit à l'autorité du chef compétent et le sera bien souvent contrairement à la coutume. Par suite des errements du passé, beaucoup de groupements bantu sont encore le siège d'intrigues et les ambitieux ont des chances de s'imposer : trouver le vrai chef, le soutenir, sera souvent une œuvre délicate ; même si le chef de sang est investi, il sera contesté sans raison connue. On voit des groupements bantu s'étendre sur divers districts et provinces : comment les raUier autoiir de leur chef de sang? Fréquemment, l'autorité européenne qui veut « organiser » exige des chefs à tout prix, même par retour du courrier. Il y a des chefs « amis des blancs » qu'il faut préférer aux chefs naturels (2).
(1) H y a une forte réaction contre ces errements, notamment au Congo belge et en Bhodéede.
(2) Voy. African Wctld^ 13 novembre 1018, p. 90. L'auteur de l'article, protestant contre la désignation de chefs de paille chez les Abekuba de la Nigérie, entrevoit la destruction de la société indigène.
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Enfin, si Tadministrateur ne connaît pas la langue indigène, il est livré à des interprètes, subornés peut-être ou ignorant eux-mêmes Tidiome qu'ils traduisent (1). L'impôt, cette grande préoccupation des États colonisateurs, peut soulever les populations, rendre l'administrateur odieux ; mais si Tadministrateur ne fait pas rentrer l'impôt, il sera mal noté. Quelle tâche hérissée d'embûches et d'incertitudes que celle du Commissaire de district ou du Native Commissionner 1 Des agglomérations bantu éparses sur un territoire deux ou trois fois plus grand que la Belgique sont sous ses ordres. Il remplit, en outre, de nécessaires devoirs de pure administration. Ne pouvant connaître les idiosyncrasies locales, il s'en rapportera souvent à l'avis de son adminisrtrateur mal informé peut-être ou nouveUement arrivé ; s'il s'en écarte, sera-ce avec raison? D'autre part, il veut « organiser » ; que de fois ne désorganise-t-il pas I Et il dispose de pouvoirs presque souverains I Que de mécontentements naissent ainsi, que d'erreurs se commettent (2) I
§ 2. — De VabauHssement du gouvernement direct.
Par essence, le gouvernement direct déshabitue les noirs du soin de leurs affaires. Par ses erreurs, il engendre chez eux des sentiments voisins de la désaffection. Le Bantu méprise celui qui ignore son langage et ses mœurs, ou il se moque de lui (8). Il n'obéit à l'européen que s'il
(1) Voy. SnoAND, AdministraJbion of tropical Afrioh P« 252.
(2) Voy. supplément to the African World, 9 février 1018, p. IV, sur The ignorance of Afriea, par Sir Habby Johnston.
(8) Un décret congolais du 24 juillet 1018 est significatif à cet égard, n punit tout acte ou propos irrespectueux commis ou tenu vis-à-Yis de l'autorité européenne ; tout acte, geste ou propos marquant « du mépris » ou de l'insoumission aux agents de l'État ; le fait de répandre des bruits pour exciter les populations contre l'au-
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ne peut faire autrement. Les révoltes locales, la passi* vite, des plaintes expresses, la démarche craintive de la population sont les réflexes divers de cet état d'âme. Aussi l'administration directe ne donne-t-elle pas de résultats : sous son empire, les Bantu perdent toute confiance en eux-mêmes et végètent dans l'abaissement et la division. Le gouvernement direct est enfin, dans les possessions, une grande erreur politique. Il menace, pour des raisons profondes, la domination européenne. D sape, en effet, moitié par volonté, moitié en dépit qu'il en ait, l'autorité traditionneUe chez le noir. Mais il ne remplace pas l'autorité qu'il supprime par une autre qui lui soit équivalente. L'autorité européenne, aussi longtemps qu'elle restera directe, sera l'autorité de fait et son prestige ira diminuant. Que le temps s'écoule, que les populations indigènes augmentent en nombre, et .les européens se trouveront devant le chaos.
§ 8. — Delà possibilité ^améliorer le système
de gouvernement direct.
Le régime d'administration directe des Bantu est-il amendable?
Des principes plus conformes aux idées Bantu sur la nécessité de n'investir que les chefs de sang, sur la dignité du chef, sur son irresponsabilité pénale, sur ses droits
toiité ; celui de refuser des renseignemente aux magistrats ou agents ; celui de leur mentir ; le recel des personnes poursuivies par la Justice, etc. Si le gouvernement a pris un pareil décret, c'est que les actes qu'il réprime sont fréquents. Et s'ils sont fréquents, c'est que le gouvernement direct les provoque ou ne les sait empêcher.
Voy., au sujet du mépris du noir pour le blanc, les observations du commandant Corsi, ancien consul général d'Italie en Afrique orientale anglaise {BuUeHn de colonisation comparée, août 1913, p. 886 et s.).
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juridictionnels amoindriraient les inconvénients du système. Ils pourraient être appliqués dès maintenant aux groupements dont le chef est sage et modéré. Le chef devrait seul lever l'impôt et en percevoir pour lui-même une partie appréciable; l'impôt devrait être collectif. Enfin, une modification au régime agraire institué par les européens paraît nécessaire.
Les administrateurs eux-mêmes devraient, avant d'entrer en fonctions, avoir des notions précises sur les mœurs et institutions des Bantu, recevoir des instructions plus pressantes encore sur l'obligation d'honorer les chefs, de les consulter en toute chose, ainsi que le conseil des notables ; ils devraient être invités à renvoyer toutes les palabres importantes devant le grand chef et à renforcer par tous les moyens son autorité. Seuls ils devraient donner des ordres aux chefs et aux noirs et ce droit devrait être enlevé aux agents secondaires. La diplomatie et l'adresse devraient être plus prisées chez eux que le souci du rendement de l'impôt.