CHAPITRE I Importance de ia question aoraibe dans
LES colonies de PEUPLEMENT ET DANS LES DOiaNATIONS
La question agraire est, dans les établissements coloniaux, d'une importance capitale. Elle offre des aspects différents selon que l'on considère une colonie de peuplement (la Rhodésie du Sud, l'Union Sud Africaine) ou une domination (l'Angola ou le Congo belge). Son degré d'acuité varie avec le degré de contrariété des intérêts européens et des intérêts des Bantu. Enfin, les différences dans les conceptions agraires des deux races compliquent aussi le problème.
Elle est d'une importance capitale, car la terre est le but et l'enjeu de la colonisation en même temps que la base de la souveraineté. Sans la faculté d'exploiter la terre, point de colonisation. Des européens se sont déclarés souverains en Afrique, mais les noirs exerçaient, avant l'occupation européenne, une souveraineté impliquant des droits exclusifs sur le sol.
Elle se présente sous des auspices autres dans les régions de peuplement que dans les dominations. Dans les premières, habitables pour les blancs, la disproportion entre blancs et noirs ne constitue pas les blancs en infime minorité. En Afrique du Sud, il y a un blanc pour trois noirs environ (1). Mais au Congo belge, par exemple, le rapport est de 1 européen pour 2,000 indigènes environ (2), et cette disproportion grandira dans l'avenir. Dans les pays de peuplement européen, l'accession des noirs au stade national est peu probable, car l'autorité traditionnelle y disparaît, tandis que, dans les possessions, le devoir des civilisateurs est, selon l'auteur, de la favoriser.
Enfin, le problème agraire est également d'une solution difficile à cause de la contrariété d'intérêts entre européens et indigènes. Dans les colonies de peuplement où la population autochtone est minime, comme en Nouvelle- Zélande, en Australie et en Tasmanie, la difficulté est moindre ; dans des régions comme l'Algérie ou le Maroc elle est plus grande. En Afrique du Sud, les noirs civilisés élèvent contre le régime agraire institué par la loi de 1918 de violentes réclamations; les Bantu des viUages sont pleins d'inquiétudes et redoutent l'avenir; trouver une formule agraire qui donne des chances égales aux angloboers civilisés, volontaires, sans cesse croissants en nombre, et à des Bantu arriérés, toujours plus nombreux, est un problème des plus ardus. Dans les dominations, les observateurs voient les Bantu maintenir ouvertement, ou dans leur for, leurs droits antérieurs sur le sol. Mais les immenses étendues qu'offrent ces régions y rendent moins âpres la compétition pour le sol. Toutefois, l'infériorité numérique des blancs, la prolificité des Bantu, le
(1) n 7 a dans TUnion Sud Africaine, 1,400,000 blancs et 4 millions 600,000 noiis environ.
(3) Bn admettant que la population indigène y soit de 12,500,000.
souci de favoriser l'essor de leurs peuples y compliquent les données de l'équation agraire. Ce que doivent trouver les européens, c'est une conciliation entre leur souveraineté et leurs mobiles d'exploitation du sol d'une part et» d'autre part, les droits sui generis mais souverains que les Bantu prétendent sur ce même sol. Les législations agraires, presque immuables depuis longtemps dans les dominations, laissent croire que la difficulté est vaincue, mais il est extrêmement douteux qu'il en soit ainsi.
Il se rencontre enfin une source nouvelle d'erreurs dans les profondes divergences entre les conceptions européennes de la propriété et de la souveraineté et les idées indigènes correspondantes.
n se voit que la question du sol est liée à des problèmes importants de la politique indigène. La plupart des spécialistes de la colonisation, Leroy-Beaulieu , Girault, Cattier, Delannoy, Aubry, ne la rangent pas parmi eux. Pour ces éminents coloniaux, elle semble relever uniquement des droits public, administratif et civil : ils la réduisent à l'organisation de la propriété foncière. Sans nier qu'elle rentre dans ces catégories européennes, on croit utile de la rattacher à cette branche de la colonisation qui étudie les rapports entre blancs et indigènes, car elle touche à l'avenir des sociétés bantu.