CHAPITRE V
Du BENBElfENT DES CT7LTUBES
La mise à fruit du sol africain est, avec Texploitation de ses richesses minérales, l'objectif principal des colonisateurs. Elle est susceptible d'être confiée à différents agents : des planteurs, les indigènes, l'Etat lui-même peuvent s'en charger en tout ou en partie.
Ces divers modes d'exploitation ont des avantages et des inconvénients. Les colons européens, particuliers ou sociétés, apportent en Afrique leurs procédés perfectionnés, leur énergie, leur avidité : la terre, les forêts, les lianes seront souvent mieux utilisées; mais l'avenir ne sera pas ménagé ; de plus, des conflits avec la maind'œuvre et les indigènes voisins sont à craindre.
Les natifs, agriculteurs depuis des siècles, faits au climat tropical, sont plus appelés par la nature des choses à demander au sol ses récoltes périodiques ; mais ils sont arriérés, assez peu actifs, sans besoins; ils brûlent les forêts et abîment les pâturages; leur reconnaître le monopole de la culture du sol n'est recommandable que dans quelques régions où ils sont fort nombreux.
L'Etat colonisateur peut lui-même exploiter le sol de la colonie. Mais l'Etat est un mauvais exploitant : la routine, rirresponsa]t)ilité, le gaspillage marquent ses entreprises économiques. Ce n'est qu'en s'associant à des tiers qu'il se débarrassera de ces tares spécifiques. Les indigènes seront, par lui, bien traités, et l'avantage des procédés scientifiques restera acquis; malheureusement, les sociétés dont l'Etat est actionnaire ont contre elles, au Congo belge, le souvenir des sociétés caoutchoutières. Il ne subsiste plus que le comité spécial du Katanga dont le régime est fort différent de celui de
ces sociétés (1) ; il se borne à louer et à vendre des terres ; son activité pourrait aller jusqu'à la culture avec avantage pour tous.
Il semble que ces trois modalités de l'exploitation du sol doivent coexister. EUes sont imparfaites, mais la colonisation rationnelle en est à ses débuts. Dès à présent, on voit les deux premiers de ces modes d'exploitation du sol répandus. Les planteurs sont assez nombreux en Rhodésie, dans l'Est Africain britannique et allemand, en Angola. Leur nombre est cependant limité par la rigueur des climats tropicaux; c'est surtout dans les colonies de peuplement, ou dans certaines régions favorisées des dominations, qu'on en voit. Il y a des régions, comme la Nigérie, où le gouvernement anglais s'oppose à l'établissement de colons.
Dans la plupart des possessions, ce sont surtout les indigènes qui exploitent le sol. Au Congo belge et en Afrique occidentale française, les préoccupations des gouvernements se portent sur l'agriculture indigène. L'opinion s'accrédite que les noirs seront les metteurs à fruit des régions à climat excessif. Ils sont réputés, en général, fort mauvais agriculteurs. Us se bornent à gratter la terre de leurs houes primitives, ne la retournent pas, perdent un terrain précieux, observent mal l'alternance des cultures. Ils n'ont, dans mainte région, nulle prévoyance : ils font pousser juste ce qui est nécessaire à leurs besoins et sont surpris par la famine si la récolte manque ; ou bien ils vendent tout ce qu'ils ont réservé pour la saison sèche si on leur offre un bon prix. Stigand (2) se pose la question si les noirs pourront lutter sur les marchés avec les planteurs et la résout
(1) Voir au livre premier des présentes études Téconomie du Comité spécial du Eatanga.
(2) Stigand» AdminigtraHon in tropical Africa, p. 02.
négativement. « Ils détruisent sans discrimination les » forêts et les pâturages. Le rendement par hectare est de » beaucoup inférieur à ce qu'il pourrait être (1). Leurs D procédés de culture ne se sont pas améliorés depuis un » siècle. Il n'y a de progrès que dans certains districts et » généralement sur une petite étendue, où ils ont en vue » la vente des produits ». L'extrême fertilité du sol» la modestie des besoins, rendent l'effort superflu; la croyance à l'influence de la magie sur les récoltes favorise l'indolence naturelle.
Il ne faut pas générifliser ces critiques. Les Basuto obtiendraient de leurs terres, si l'on en croit Sir Godfrey Lagden, un rendement excellent. Dans le nord de la Nigérie, à Kano, où il y a une population d'environ 500 habitants par mille carré, la culture intensive florit, le sol est fumé et la rotation des cultures bien comprise. En Uganda, les noirs ont fait d'immenses progrès dans la culture du coton : en 1909, ils en produisaient 725 tonnes, tandis que la production s'élève à 2,470 tonnes pour 1911. Au Congo belge, un petit district produisait, après deux ans, 400 tonnes de coton ; en 1917, la production était de 600 tonnes ; la région de Stanlejrville a produit, en 1917, 17,000 tonnes de riz.
L'exploitation du sol par le noir n'est donc pas partout synonyme de stagnation et d'inunobilité, mais susceptible d'amendement. Ces améliorations dépendront du degré de réceptivité des races et de la manière dont elles seront proposées.
Les nations colonisatrices, absorbées par de multiples tâches, n'ont fait que peu de chose dans les dominations
(1) Southern Rhodeaia Native Réserves Commission Report passion^ p. 13 et 18.
pour amélioTer les cultures indigènes. Dans le Matabéléland et dans une partie du Mashonaland, la charrue a remplacé la houe ; il en est de même en Abyssinie ; Tusage de cet instrument est fort peu connu ailleurs. La qualité des semences dont se servent le^ noirs n'est pas surveillée; ils emploient souvent des graines dégénérées et peuvent ainsi inférioriser leurs produits. Au Congo belge, le département de Tagriculture s'applique à améliorer Tagriculture indigène et à augmenter les cultures. Il a par devers lui une vaste tftche, qui est à peine commencée.
Le noir, on l'a dit avec raison, est commerçant., et ses procédés agricoles s'amélioreront promptement s'il voit avantage à les modifier et s'il y est peu à peu amené. La coercition ne produira que des effets peu durables (1), car la force est impuissante à modifier l'être intime. L'action sur les chefs, l'action soutenue et autoritaire de ceux-ci sur leurs sujets, sont recommandables. L'exemple, ou plutôt un certain exemple, sera, lui aussi, favorable. La vue des résultats obtenus par les planteurs éloignés de leurs villages n'est pas celui qui les entraînera ; ils diront : « c'est leur manière, ce n'est pas la nôtre » ; celui des planteurs installés dans leurs plantations (2) et travaillant sous leurs yeux sera plus efficace ; ils verront que les récoites poussent sans l'intervention des esprits. Le meilleur stimulant sera celui de villages de la même race ayant progressé par l'emploi de méthodes meilleures, sous la pression de chefs dont l'autorité sera forte et
(1) Opinion contraire de SmoAND, AdminitiraHon of tropical Afriea.
(2) Dans le régime agraire que nous proposons à la section IV, chapitre III, cet établissement est possible.
respectée. Mais ces moyens resteront vains dans de nombreux endroits aussi longtemps que des communications faciles ne les rattacheront pas à des marchés.
La question agricole n^est pas confinée à l'amélioration des méthodes indigènes, à l'augmentation du nombre des emblavures, et de celui des communications. Elle comporte aussi des facteurs adventices des plus importants. La liberté du commerce, le taux des prix, l'écoulement des produits doivent être considérés avec attention. Certes, la liberté du commerce entraîne la libre concurrence et est un certain obstacle à la spoliation des indigènes. Mais elle peut aisément amener, dans des circonstances spéciales, la surenchère : au Katanga, en 1918, les noirs reçurent des commerçants 25 centimes par kilo de manioc, lequel ne coûte en temps normal que 10 centimes : quand ce dernier prix reprendra cours, les indigènes seront découragés; en 1918, les indigènes du Congo belge refusèrent de vendre la gomme copal parce que le prix était tombé à 15 centimes (1). Si le produit n'a pas de marché, ou si le marché est trop lointain, les noirs auront travaillé en pure perte ; en 1918, les indigènes voisins des missions du Tanganika firent de belles récoltes de froment, mais ne purent les vendre. Les gouvernements doivent-ils fixer un maximum au prix des produits ? Dans les régions où le coton est cultivé, ce maximum est législativement déterminé; au Congo belge, le prix d'achat des palmistes fut, par ordonnance du 17 décembre 1917, fixé à 80 centimes. Ces mesures semblent recommandables, le noir n'étant utile produc-
(1) Rapport annuel pour 1915, p. 78.
teur que par le bon marché de son travail (1). Mais les commerçants éluderont ces prescriptions. L'Etat ne devra-t-il pas garantir à l'indigène l'écoulement de ses récoltes à un prix qu'il aura fixé? Or, cette garantie suppose une organisation commerciale très vaste, peut-être coûteuse, et dénuée de chances de profit. L'Etat s'y engagera-t-il ou s'associera-t-il à des particuliers auxquels il garantira une rémunération minima?
n se voit que la question de la production agricole est complexe et veut être étudiée de près. H faut se garder de règles uniformes pour toute une colonie, comme le Congo belge, par exemple ; le décret du 17 avril 1917, réduisant à 80 centimes le prix maximum des noix palmistes, ne put être appliqué au Katanga. C'est par subdivisions territoriales beaucoup plus étroites, en s'inspirant des conditions locales, et avec prudence, que l'autorité européenne résoudra le problème de l'augmentation des cultures et de leurs prix de vente. Il importe que l'indigène ne soit pas déçu dans ses espérances de gain.
L'augmentation des récoltes indigènes a un autre aspect encore. Les peuples colonisateurs comptent sur l'impôt pour inciter les noirs à s'engager sur les chantiers des blancs : mais si les noirs sont poussés à augmenter leurs cultures et s'ils en trouvent le marché, le prix de vente de ces produits leur servira à payer leur impôt et le nombre des engagements diminuera.
(1) SnoAND, AéMni&iratMn of tropical AfricOf p. 42.
TITRE IX
Aperçus analytiques
IntroduetioB.
On voudrait terminer les présentes études sur la politique indigène par des aperçus analytiques sur le contact des blancs, l'impôt indigène, le travail du noir, l'influence des missions. L'européen espère de ces divers facteurs un grand bienfait et les tient pour des leviers de relèvement de la race bantu. On est loin de refuser un effet utile à tous. Il y a cependant des aspects multiples à leur action et l'on en dégagera quelques-uns.
L'auteur aurait souhaité entreprendre la même étude de dissociation pour l'influence du commerce sur les indigènes et pour la question de l'instruction.
N'ayant séjoiuné en Afrique que sept ans environ, il ne se croit pas assez informé pour émettre des points de vue réfléchis sur ces difficiles questions. Le lecteur l'excusera.
SECTION I Colons et noirs.
La civilisation a plusieurs sortes de représentants dans le continent noir : il y a les colons au sens large du mot, c'est-à-dire les missionnaires, les commerçants, les indus-
triels et planteurs ; il y a les fonctionnaires ; il y a TEtat colonisateur lui-même. Les états président aux rythmes généraux de la politique économique et de la politique indigène ; les missionnaires ont un dessein purement moralisateur; un but d'enrichissement conduit les colons. Tous ces pionniers ont une réaction particulière sur l'indigène. Quelle est-elle?
Et, tout d'abord, se ralliera-t-on à l'opinion de tant d'observateurs quant à la disparition, à bref délai, du prestige de l'européen sur l'indigène? Cette opinion est, semble-t-il, trop absolue. D paraît plus vrai que le prestige de la race dominante s'affaiblit par le triple effet de l'accoutumance, des erreurs de politique et de l'infériorité morale de beaucoup d'européens. Le décret congolais du 24 juillet 1918 témoigne des nombreux actes d'irrévérence commis par les noirs vis-à-vis des administrateurs. Il est remarquable que le blanc, dont l'autorité devrait remplacer celle des chefs noirs, si l'on en croit les philanthropes, ne se fait obéir en brousse de ses porteurs que si ceux-ci sont les sujets d'un chef respecté et craint. La guerre de 1914, la vue de blancs s'entretuant et de noirs tuant des européens, ont, sans aucun doute, diminué le prestige du blanc comme tel. On observe aussi que le respect pour le blanc est plus marqué chez les noirs restés indemnes de tout contact prolongé avec lui qu'auprès des autres; il n'existe pas chez la plupart des noirs civilisés ; par d'étranges effets de retour, ceux-ci ravalent leurs maîtres auprès de leurs frères de race et se font haïr de ceux-ci par leurs exactions et leurs dédains. Les européens, comme race, ne sont que la force ; l'européen, comme individu, peut avoir encore une grande autorité morale. Le Bantu observe l'occidental bien plus
que celui-ci n'observe le Bantu; il fait une profonde différence entre l'européen d'allure distinguée» sobre, calme, et son congénère méprisant, vulgaire et agité, entre l'agent de l'Etat, le missionnaire, le recruteur; quelques hommes au regard pénétrant ont, sur le noir, une grande influence.
Les colons les plus respectés des indigènes paraissent être les missionnaires ; le noir ne se rallie pas à leurs croyances, mais ils lui apparaissent désintéressés, conseillers excellents, et d'une grande dignité de vie.
L'instinct de race qui rampe au fond de l'âme de tous, le mépris, l'avidité, mettent leur sceau sur l'ensemble des rapports entre colons Icucs et indigènes. Les commerçants, les entrepreneurs, les planteurs, animés du dessein de faire fortune, ont eu, dans toutes les colonies et de tout temps, des procédés marqués par la jalousie, la tromperie, la rapacité, la cruauté. Ils ont pratiqué. Intimé et exalté l'esclavage. Maintenant encore ils s'irritent des mesures prises par les États pour protéger la main-d'œuvre. Pour un grand nombre d'entre eux, et surtout pour ceux des colonies de peuplement, l'Afrique appartient aux blancs, les Bantu disparaîtront et n'ont d'autre raison d'être que d'aider le blanc à faire fortune. Maurice Evans (1) cite le cas d'un indigène sud -africain à qui un colon avait prêté de l'argent et qui, vingt ans après, se trouvait lui devoir six fois la somme empruntée ! Lors du a rush » européen au Katanga et de la fondation d'Élisabethville, des commerçants prélevaient sur les articles de traite des bénéfices de 200 et 800 pour cent, ne rendcdent pas aux indigènes la monnaie de leur argent
(1) Black and whUe in StnUh Africa*
et les frappaient sUls réclamaient ; l'action des parquets» la concurrence, la méfiance des Bantu ont mis fin à ces abus. Des « contracteurs » étrangers ont, au Katanga comme ailleurs, gagné des sommes d'argent considérables en ne payant pas leurs- travaiUeurs noirs. En 1919, plus de deux cents indigènes qui avaient, durant deux mois, travaillé à une route pour des particuliers du Katanga, reçurent l'offre d'un salaire dérisoire, refusèrent cette somme et appelèrent les blancs des voleurs. A Sierra Leone, en août 1919, les négociants syriens provoquèrent, par la hausse des prix, la mise à sac de leurs boutiques et une grave révolte des noirs.
Des auteurs, tels que Leroy-Beaulieu, Girault, Meynier sont très sévères dans leur appréciation de la valeur morale des colons. Après avoir déclaré que tout colon possède une âme de négrier, Leroy-Beaulieu (1) continue : « Un fait incontesté trouve sa place à chaque page » de l'histoire des colonies, c'est que les naturels, pos- » sesseurs primitifs du sol, ne sont à l'abri des violences » et des injustices que quand le gouvernement métro- » politain exerce une grande surveillance sur les colons » et les empêche, par des lois sévères et une répression » sans pitié, de se livrer à leurs haines ou jalousies contre » les indigènes. Partout où les colons sont Ubres et mBÎ* n très de leurs actions, à Hispaniola, dans les colonies » anglaises du continent américain, à l'origine de l'occu- » pation de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, ils se » montrent d'une rapacité et d'une cruauté sans scrupule » contre les indigènes. » Cette sévérité n'est plus aussi justifiée aujourd'hui. Le noir est mieux protégé : les lois, une notion plus juste des devoirs du blanc vis-à-vis de lui, les progrès de l'opinion qu'il est un homme et n<Hi un animal ont rendu les excès d'autrefois plus rares ; il est
(1) CoUmuaiion chez les peuples modemeêf t. I«', p. 112.
moins frappé, souvent honnêtement payé, mieux soigné. Les agents de PÉtat ont une place éminente dans Taction de la civilisation européenne. Ils représentent directement la nation colonisatrice. Ils seront des collaborateurs excellents ou des gâcheurs de tâche, selon qu'ils connaîtront ou non les mœurs et la langue des noirs ; s'ils ont cette connaissance et s'ils y joignent la sympathie, s'ils ne sont pas avant tout des collecteurs d'impôts et des recruteurs de main-d'œuvre, ils pourront assurer à l'État colonisateur une certaine affection chez les indigènes ; dans le cas contraire, une partie du mépris qu'ils s'attirent rejaillit sur l'État lui-même. Il y a au Congo belge, comme dans les colonies voisines, des administrateurs vraiment aimés des noirs.
Tels sont les caractères dominants des rapports entre le Bantu et les diverses catégories d'européens qui colonisent l'Afrique. On peut distinguer aussi, dans un pareil examen, selon la nationalité de ces européens. Un français et un belge ont, vis-à-vis du Bantu, une attitude fort différente de celle d'un anglais, d'un allemand, d'un portugais. Le français, bienveillant par nature, le belge, bon enfant et railleur, font du cas du Bantu, le gâtent, ne lui cachent ni leurs faiblesses ni querelles. Les anglais, habitués au commandement, enclins à se tenir pour supérieurs aux autres peuples, forment un bloc d'individus solidaires dans la masse soumise ; ils méprisent l'indigène, le traitent de haut, ne le frappent qu'à bon escient. L'allemand croit le noir destiné à l'obéissance passive et né pour son enrichissement et sa grandeur. De tous les européens, le portugais connaît le mieux le nègre, ce qu'on en peut obtenir et comment il le faut conduire; c'est par l'effet de l'ancienneté de ses voyages dans le
continent et de l'habitude de la traite ; naguère» un Bantu le suivait plus volontiers à San Tome qu'il n'eût suivi un belge ou un français libérateurs.
On peut pousser l'analyse plus loin encore et rechercher quels sont les rythmes généraux des États colonisateurs dans leur politique vis-à-vis de la masse bantu. Ceci est affaire de psychologie nationale. La politique indigène de la France, de l'Angleterre» de la Belgique» reflète le génie de ces grandes nations.
La France» égalitaire et généreuse» enseigna au monde les méthodes du raisonnement» la sociabilité, l'art de la conversation. Elle croit volontiers à l'unité d'origine des races naturelles. C'est au sein du génie français que les noirs trouvent leur titre d'êtres humains. Mais la France déduisit longtemps de ces prémisses la conclusion que les indigènes doivent être gouvernés comme des français : elle connut ainsi de graves mécomptes. Pas à pas» par une victoire de sa raison alerte» ses méthodes tendent à s'éloigner maintenant de ces premiers errements. La pensée de créer un empire colonial de Tunis à Brazzaville» en passant par Dakkar et le Tchad et de le pénétrer de sa civilisation» est encore l'objectif de sa politique coloniale. La diversité des races» l'opposition de leur mentalité, l'immensité des espaces forment de graves obstacles à ce projet. Seule au monde» l'institutrice des nations les pourrait vaincre.
La politique indigène de l'Angleterre est dominée par l'esprit pratique. Il est, avec l'amour de la liberté et de l'indépendance individuelle» une des caractéristiques de la race anglo-saxonne. Le grand peuple s'inquiète assez peu des théories, est avide de résultats et ne répugne pas à l'idée que le commerce et les chemins de fer sont les
xneflleuTS agents de la colonisation. La doctrine de Tassimilation est, en général, répudiée par lui. Son attitude vis-à-vis de la masse bantu est diverse. Dans ses établissements de peuplement, comme l'Union Sud Africaine, sa politique est un mélange de philanthropie et d'exploitation et s'ingénie à la recherche d'une introuvable formule; ailleurs, comme dans l'Est Africain, elle refoule les noirs ; à la vérité, les difficultés sont si grandes dans ces régions que des fautes sont inévitables. Dans les dominations, la Grande-Bretagne donne aux peuples colonisateurs de grands exemples. Le sens exact qu'elle a des réalités, son habitude de commander à des peuples nombreux ont affiné sa psychologie politique. Elle a institué, dans nombre de ses dominations, un régime voisin du protectorat : c'est le cas pour l'Uganda, la Nigérie du Nord, le Basutoland, le Barotséland. Elle montre ainsi que le meilleur gouvernement est celui d'hommes de la race vaincue et qu'on gouverne mieux des millions de barbares avec quelques résidents et conmiis qu'avec une pléiade d'administrateurs incompétents.
De tous les peuples colonisant l'Afrique, le peuple belge est le seul qui combine les apports spirituels de deux grandes races historiques : la latine et la germanique. Il tient de la pensée latine ce qu'il faut d'idéalisme pour ne point réduire la colonisation à une œuvre d'exploitation pure. D a, de par ses origines germaniques, assez de réalisme et de bon sens pour comprendre que chaque race naturelle a une civilisation et des destins qui lui sont propres. Entrée il y a dix ans dans la carrière de la colonisation, la Belgique a, dès à présent, accompli de grandes choses. Le rendement économique du Congo belge a plus que doublé dans ce laps de temps : il est le plus élevé de toutes les possessions tropicales africaines. Les pratiques de l'ancien
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régime, condamnées par la commission d'enquête de 1905, ont fait place à une politique indigène indemne de tout excès. Le décret qui organise les chefferies indigènes n'est inférieur à aucun système de gouvernement direct; il n'est surpassé en efficacité que par les institutions anglaises de protectorat ; il est certain que la Belgique sera l'une des premières à imiter sa devancière anglo-saxonne (1). Si telle est sa règle de conduite, si elle modifie ses lois agraires africaines, qui sont parmi les moins spoliatrices cependant de toutes les possessions européennes, la Belgique aura peut-être des rivaux dans l'art de la colonisation, mais non des maîtres.
SECTION II L'Impôt indigène.