CHAPITRE II
De l'idée que les blancs et les indigènes se font
DE l'impôt indigène
Au point de vue indigène, les noirs n'admettent que contraints et forcés la perte de leur souveraineté et de leurs droits sur leur sol. D en va autrement pour
(1) M. Van der Kerken, substitut du procureur du roi, fut témoin de ce geste d'un chef.
l'impôt. Ils admettent, dans leur ensemble, sa légitimité. C'est à leurs yeux le tribut payé au conquérant. Rares sont les noirs qui le refusent délibérément, s'ils ont fait leur soumission ; le refus en masse est ou bien un signe de révolte, ou bien l'indice qu'ils n'ont pas d'argent pour l'acquitter; le refus individuel signifie souvent l'absence de ressources, ou encore le peu de respect du Bantu pour les ordres, des blancs, s'il peut se soustraire à leur exécution.
Le noir ne comprend nullement qu'il contribue par l'impôt à satisfaire des besoins collectifs. Cette notion est, du reste, difficile à comprendre; car l'impôt n'est pas dépensé sur le territoire où il est recueilli. Pour lui, l'impôt sert plutôt aux menues dépenses des fonctionnaires, à l'achat de poules, de chèvres, d'alcool, de femmes. Seuls, les Bantu du Transkei, ceux des protectorats et quelques chefs indigènes s'élèvent à une conception plus haute de l'impôt : les noirs du Basutoland entendent par lui pourvoir à leurs .besoins comme peuple : ceux du Transkei se taxent eux-mêmes ; enfin, quelques chefs indigènes et quelques noirs civilisés admettent que l'impôt est utile à tous, mais disent souvent qu'ils ne tirent des sommes payées aucun profit.
Tel est le point de vue indigène. Quel est le point de vue européen?
Tous les colonisateurs ont forcé le noir à payer une contribution. Les bienfaits que l'occupation européenne assure aux Bantu sont grands, disent-ils ; la cessation des guerres indigènes, des coutumes barbares, de la traite ont conservé la race. Exiger d'elle une taxe est la justice même; ne point le faire serait la maintenir dans la paresse, dont il faut la sauver par le travail : or, si k noir n'a pas à songer au paiement de son impôt, il ne travaillera point. De plus, coloniser un continent est fort coû-
teux : la construction de ponts, de chemins de fer, de cités, profite aux noirs ; l'impôt indigène est une des sources où puise l'État colonisateur pour y pourvoir.
Il est remarquable que les colonisateurs trouvent des justifications philanthropiques et juridiques à leurs entreprises les plus intéressées sur les populations bantu.
Ils leur ont ravi leur souveraineté et toute chance d'atteindre les stades nationaux; mais c'est parce que la souveraineté européenne ne tolère pas de partage et qu'au surplus leurs chefs sont des tyrans sanguinaires. Ils leur ont pris tous leurs droits sur leur sol ; ce n'est pas pour s'avantager, mais parce que ces droits dépendaient de leur souveraineté, laquelle n'existe plus, et qu'aussi bien ce sol était terrain vague. Par la pression civilisatrice ils requièrent le travail des Bantu sur leurs chantiers ; c'est pour leur bien, ne faut-il pas les arracher à leur indolence? Ils exigent, de plus, l'impôt annuel ; qui ne voit qu'ils paient ainsi d'inappréciables services?
La part de vérité que contiennent ces soutènements disparaît sous les mobiles utilitaires qui dictent les messures dont il s'agit. Dans l'état actuel des dominations, il y a contradiction entre les intentions maintenant généreuses des blancs et leur politique intérieure, agraire et fiscale. Les peuples civilisés ont dépassé la limite des exigences possibles vis-à-vis des noirs.
L'impôt indigène ne résiste pas, si on le rapproche de la confiscation de la souveraineté et des droits des Bantu sur leur territoire, au jugement du droit naturel. Il ne sera une mesure équitable que : 1^ si l'européen relève les Bantu de leur abaissement en leur accordant une souveraineté mitigée et tous les droits sur leur sol compatibles avec ceux de la civilisation, et 2^ si une notable partie de l'impôt est remise au chef pour être dépensée en travaux d'utilité publique dans son territoire.