‹ Études africainesChapitre 43 sur 87 · CHAPITRE I Le noib et le travail · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Le noib et le travail

C'est une opinion courante que l'indigène est paresseux et travaille mal. Il faut être méfiant au regard d'axiomes de ce genre : ils sont, comme ceux relatifs à l'anarchie politique, à l'amoralité des noirs l'œuvre

(1) Actuellement, les chefs indigènes sont souvent pauvres; ils sont mal payés par les blancs, car on les tient pour des f onctionnaii68 inférieurs. Il arrive que le noir qui rentre au village après un terme de service chez le blanc, a plus d'argent que son chef, c'est-À-dire 84m souverain.

combinée du mépris, de Tignorance et de l'avidité. H y a de multiples genres de travaux et le noir n'est pas pour tous inférieur à sa tâche. Chaque race indigène a vraisemblablement des aptitudes ou des répugnances au travail en général ou à telle espèce de travail. Les Wanyamwezi, les Kavirondo de l'Est Africain aiment à s'engager chez le blanc et les Baluba sont d'actifs travailleurs. Si l'on considère le Bantu dans telle région du Haut-Katanga, on est porté à le juger d'une grande indolence ; mais, ailleurs, on constatera la propreté des villages, l'industrie de la sculpture ou de la vannerie, la vigueur et la vélocité dans la capture du gibier ; plus loin, les plantations sont considérables et celles de rapport s'établissent sur une grande échelle.

Un monde agricole, industriel et commercial est né dans l'Afrique du Sud, semblable dans ses grands traits à la civilisation européenne, fait de cités immenses, d'usines, de chemins de fer, de plantations, produisant et distribuant des denrées de tout genre ; ce monde est l'œuvre du seul travail manuel des indigènes commandés par les blancs.

En vérité, la collaboration des noirs à l'exploitation des richesses du continent est dès à présent un fait accompli. Elle fit, parmi eux, de gigantesques hécatombes. Qui dira le nombre d'indigènes qui succombèrent le long de la voie ferrée de Capetown à Bukama, de Bulawayo à Beira?

L'interrogatoire de la psychologie bantu n'est pas favorable cependant au travail manuel. L'idéal de vie du noir lui est hostile : c'est la possession d^nombreuses femmes et d'esclaves qui cultivent ses champs, préparent ses nourritures, tandis que lui-même s'adonne à,la chasse

et à la pêche, visite ses frères, conseille ses chefs, se défend des ennemis invisibles. A peine les ouvriers d'art, forgerons, faiseurs de flèches, sculpteurs, maîtres chas* seurs échappent-ils au mépris dont le travail est entouré. Aussi les chefs qui cèdent à la pression « civilisatrice » des recruteurs sont-ils encore dans l'usage de désigner des esclaves pour aller au travail chez le blanc.

De tous les genres d'activité, c'est la culture, la pêche, la chasse que le Bantu préfère. Elles sont les occupations familières du village aimé; elles l'y maintiennent dans le. plein air, la liberté, les disciplines traditionnelles, au milieu de ses frères, près des mânes des disparus. C'est dans son village, au milieu de ses plantations nouvelles, qu'il remplira le plus spontanément et le plus joyeusement la tâche civilisatrice à laquelle il est convié. C'est là qu'il atteindra, sous l'impulsion de chefs puissants et bien conseillés, ce stade de la productivité dont l'éloignent encore d'ancestrales insouciances. Au fond, le travail sur le chantier du blanc n'exerce sur lui qu'une attirance de curiosité; il le dé jette vers des rythmes non congéniaux à sa nature.

Il faut reconnaître au travail du nègre dans son village un effet moralisateur. Le noir est un honmie et le travail le sauve de lui-même, des sollicitations des sens, de la puérilité de la pensée en même temps qu'il améliore son ambiance et sa vie.

Page 1