CHAPITRE II
Main-d'œuvre industrielle indîqène
Lorsque l'observateur passe de la catégorie « travail » à une de ses subdivisions a main-d'œuvre industrielle », il s'engage dans un domaine spécial. De l'Egypte au Cap, de la Gambie au Cameroun, gouvernements et employeurs
s'inquiètent des moyens d'attirer le noir sur les chantiers. Qu'il soit le barbare abrupt du centre de l'Afrique, l'indigène plus policé du Nyassaland, de l'Uganda, le nègie montre assez peu d'empressement à quitter son village pour un long terme. Dans les colonies de peuplement» comme la Rhodésie du Sud, l'appareil majestueux de la civilisation n'exerce pas sur lui l'influence que l'on espère; l'indigène y abandonne les disciplines tribales sous la pression du milieu, mais l'idée de gagner désormais sa vie en peinant chez l'européen ne séduit pas la masse. C'est que le Bantu n'a pas besoin de travailler pour le blanc et qu'il vit heureux au village dans l'abondance et l'indivision des biens.
Le problème de la main-d'œuvre industrielle est à la vérité un problème à double aspect. H y a, d'une part, demande toujours croissante de bras dans tout l'est de l'Afrique, l'est du Congo belge y étant compris : c'est un phénomène économique. H y a, d'autre part, les dispositions innées des Bantu qui les éloignent du travail industriel : c'est un phénomène ethnique. Ces deux aspects du problème ont une égale importance. Les colonisateurs inclinent à le réduire aux seuls moyens de combattre ce qu'ils appellent, à tort, la paresse du noir. Mais l'aspect : exigences de bras toujours augmentantes, est capital. En soi d'abord, car ces exigences sont susceptibles de croître dans des proportions indéfinies ; ensuite, par rapport au second aspect du problème : car la population indigène n'augmente pas, ou pas sensiblement, sous les tropiques, et est, par nature, peu encline au labeur chez l'européen.
Il suit que la demande de main-d'œuvre indigène n'est pas susceptible d'une augmentation illimitée. Elle ne
pourra croître sensiblement et être écoutée du Bantu que si la population indigène augmente ou si les moyens de communication se développent. Si demain l'Union minière du Haut-Katanga voulait exploiter la moitié de ses gisements et si 100,000 travailleurs étaient nécessaires pour cela, il faudrait instituer le travail forcé sous une forme quelconque.
La sous- évaluation de l'un des facteurs du problème peut avoir les plus fâcheuses conséquences. Si l'on sousestime le développement extraordinaire des chantiers de l'Afrique dans ces dernières années, on méconnaît l'effort indigène qui l'a assuré ; si l'on oublie que le noir n'aime que la vie au village natal et peut y remplir une grande tâche, on croira volontiers que l'avenir de la civilisation en Afrique est le salariat. Le premier de ces soutènements est une injustice ; l'admission du second ouvrirait une ère pleine de troubles.
La mauvaise volonté du noir à s'engager au service du blanc n'est pas que l'attachement à des habitudes héréditaires : elle extériorise le refus dç la race de se convertir aux rythmes d'Europe et son ferme propos de rester elle-même. Consultez les chefs indigènes ! Pour eux, le développement des entreprises européennes menace toute la société bantu.
Pour la domination européenne, le péril n'est pas moins grand. Des masses de nègres détachés des disciplines tribales, méprisant et détestant les blancs et courant l'Afrique en quête de travail seraient des semeuses d'anarchie, tout au moins des fomenteuses de troubles graves (1) ; à la civilisation pacifique succéderait la civilisation des mitrailleuses. Enfin, si les Bantu se séparaient en masse de la culture du sol, l'exploitation des richesses agricoles du continent serait mise en question.
41) DxTDLGBY Kmn, Kccffir Soeialiam.
Il se voit ainsi que ce phénomène économique, l'augmentation constante de la demande de bras, ce double phénomène ethnique, la répugnance du Bantu pour l'usine et le non-accroissement de la population bantu ne sont pas que des contraires qu'il faut concilier. Ds sont liés à l'accomplissement dans la paix et la dignité de la mission des occidentaux en Afrique.
Aux gouvernements d'Europe incombe la tâche de prévoir, de prévenir, et de ménager les intérêts en cause. Ce sont d'abord les droits imprescriptibles des peuples bantu à la conservation de leur société et de leur idéal, ce sont ensuite les droits des industriels à satisfaire leurs mobiles économiques. Sacrifier les premiers serait non seulement un acte inqualifiable, mais une faute ; entraver complètement les seconds serait une infidélité au but primordial de la colonisation.
Ces deux objectifs sont-ils contraires ou susceptibles d'harmonisation? Dans les colonies de peuplement, leur conciliation paraît impossible ; aussi voit-on dans le Sud Africain ttl'unresti» (1), résultante de la désharmonisation et de la haine du Bantu ainsi que der craintes des blancs. Dans les possessions, la densité de la masse indigène est tout ensemble le danger et la solution du problème : le danger, car en révolution il est périlleux d'être un contre 2,000 ; la solution, car dans des masses d'indigènes déjà nombreuses et qui peuvent augmenter avec l'aide du temps, une politique avisée trouvera ce qu'il faut de bras pour satisfaire aux exigences raisonnables de l'industrie, et respectera les propensions naturelles de la race autochtone.
(1) Inquiétude.
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On ne prétend pas, dans les pages qui vont suivre, exposer ni résoudre le problème de la « main-d'œuvre » en Afrique. On considère seulement quelques-uns des aspects de cette question au Katanga.