‹ Études africainesChapitre 45 sur 87 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Considérations sur la liberté du travail

ET DU recrutement

§ 1®'. — De la liberté du travail.

Le droit du Bantu de ne travailler pour les particuliers que s'il le veut, est une des rares idées pleines de justesse et respectueuses de la société bantu venues d'Europe.

Considéré dans ses rapports avec l'industrie, il interdit l'esclavage déguisé sous des aspects civilisateurs et met un obstacle à la transformation de la race noire en un vaste prolétariat. Le législateur colonial a voulu protéger surtout le noir contre l'industriel et le planteur (1). Faut-il admettre que le noir soit contraint à des cultures vivrières sur ses propres plantations et à son profit? Oui, s'il s'agit des vivres nécessaires à sa subsistance. Une ordonnance-loi du gouverneur général du Congo belge prescrivit, le 20 février 1917, des cultures de riz, notamment pour le ravitaillement des troupes. L'état de guerre justifiait la mesure, mais elle ne peut lui survivre : si

(1) Le travail forcé est demandé par beaucoup de colons et institué indirectement dans TEst ACricain britannique et aUemand. Dans le Sud Africain, certains colons voudraient qu'on enlevât à cet effet, aux noirs, le peu de terres qu'ils ont encore.

— ago —

elle subsistait, elle instituerait, à prétexte de procurer des avantages aux indigènes, le travail forcé.

La liberté du travail industriel existe dans une mesure appréciable au Katanga. Les précautions prises par le gouvernement à cet effet ont eu des résultats. Mais la demande pressante de bras et les opérations de recrutement privé qu'elle suscite enlèvent souvent à l'engagement de la recrue le caractère de la liberté. Après un terme de six mois ou d'un an chez l'européen, l'accoutumance, l'attrait de la vie nouvelle et des tentations font souvent d'elle un travailleur qui se réengage.

Le travail forcé des indigènes est admis par la charte coloniale, s'il s'agit de travaux d'utilité publique. Nul ne peut refuser son accord à pareille réserve. Le Bantu se rallie plus facilement que les individualistes européens à l'intérêt général, et celui-ci veut plus que les petites exigences inscrites dans le décret du 2 mai 1910 sur les chefferies. Mais la notion de l'intérêt général faiblit chez le- Bantu : il sent la société bantu menacée et ses chefs diminuent en prestige.

Le principe de la liberté du travail, décrété en réaction coittre de graves abus, maintient donc théoriquement sous un de ses aspects essentiels les rythmes bantu. H leur est cependant aussi une menace. Si l'industrie se développe, si les conditions du travail deviennent moins préjudiciables à la race, ce qui est l'affaire de peu d'années, si les blancs savent rendre le travail chez eux un plaisir, les Bantu quitteront en masse leurs villages. La liberté du travail peut aboutir, elle aussi, au divorce d'avec la vie agricole et les autorités traditionnelles.

C'est pour n'avoir pas prévu l'avenir, c'est pour avoir rendu dominateur le souci du développement industriel

— agi —

que rUnion Sud Africaine est en ce moment devant une situation grave. Le gouvernement belge devra, d'après nous, empêcher cette distorsion possible de la vie des noirs. Il devra limiter à une certaine fraction de la population de chaque village, le nombre des adultes qui pourront s'engager chez le blanc. Il devra aussi subordonner au consentement des autorités indigènes l'engagement des noirs.

Comment le Bantu est-il incité à s'engager sur les chantiers du blanc? L'attrait de la nouveauté, parfois le désir de se vêtir et d'orner sa femme, celui de payer une dette ou d'échapper au féticheur déterminent un certain nombre de noirs; l'impôt ou l'ordre du chef y contraint d'autres; les violences, qui longtemps marquaient le recrutement dans toutes les dominations, y amènent le restant.

§ 2. — De la liberté du recrtUement.

La liberté du recrutement parut aux législateurs coloniaux le corollaire de la Uberté du travail. D'importantes restrictions doivent être mises à l'acceptation de ce principe. Malgré les précautions dont le gouvernement belge et les autres gouvernements coloniaux entourent son usage, la liberté de recrutement rend souvent illusoire la Uberté du travail des indigènes. La demande de main-d'œuvre est si grande au Katanga et dans les autres colonies de peuplement du Centre Africain, le recruteur peut gagner tant d'argent en a amenant » des hommes, que tous les moyens furent bons pour s'en procurer (1). On acheta des chefs, surtout quand ils n'étaient

(1) De 1917 à 1919, dans le Tanganyka Moero, dix recruteurs ont été poursuivis pour sévices ou cours de recrutements ; quatre ont été condamnés, dont un à trois ans de prison ; trois poursuites ont

pas des chefs de sang; on entoura les villages la nuit, de préférence les petits ; les capitas des recruteurs furent travestis en soldats de la force publique ; ici, on amarra les chefs, là on amarra les femmes (1). Les parquets furent impuissants à mettre un terme à ces procédés : la plupart restèrent inconnus, les chefs plaignants redoutant les voyages au chef-lieu et l'incertitude des procédures. Ces errements sont toutefois beaucoup moins nombreux aujourd'hui (2).

La liberté de recrutement a aussi pour effet de dépeupler les pays proches des chantiers. Les villages de la banlieue d'Elisabethville et de Kambove ne comportent plus qu'un nombre très restreint d'hommes; dans tel village près de Pweto, les cinq sixièmes des adultes sont aux mines (8). C'est que le transport des travailleurs à pied d'oeuvre y est à meilleur marché. Elle provoque aussi au Katanga la hausse exagérée des salaires des noirs : le phénomène se produisit surtout au début de la colonisation de cette province : le recruteur tenait

été classées parce que les prévenus avaient quitté le ^ys ; deux poursuites ne furent pas établies.

Dans le Haut Luapula, du 80 septembre 1916 au 25 septembre 1918, il y eut une trentaine de poursuites.

( 1 ) Bt Ton capturait les noirs accourus à leur déUvrance.

(2) Des recruteurs eurent parfois de fâcheuses aventures : l'un d'eux, se croyant tout permis dans un gros village baluba où je passai, vit ses capitas rossés, lui-même étant menacé, charivarisé et averti qu'A serait reçu à coups de flèches s'il revenait.

(3) On se demande si, le Haut-Katanga étant une colonie de peuplement, les populations indigènes y doivent être traitées comme dans les dominations, s'il ne faut pas se résigner à la prolétarisation de la société bantu. Ce point de vue ne peut être accepté, bien qu'il soit défendable. La densité de la population est si faible dans le district du Haut Luapula (elle compte à peine deux cent miUe hommes, enfants et femmes), qu'y laisser toute liberté au recruteur, c'est amener l'extinction de la population en vingt ou trente ans.

la dragée haute à Temployeur (1). Le taux excessif de la rémunération des services du Bantu ne procure aucun avantage à celui-ci : le noir n'épargne pas» ignore la valeur de l'argent et dépense aussi aisément cinquante francs que vingt.

Le gouvernement belge» guidé par l'exemple de la Rhodésie du Nord et du Sud Africain, eut la sagesse de favoriser la création de la Bourse du travail du Katanga et d'y garder un certain contrôle. Elle a pour objet de procurer de la main-d'œuvre aux entreprises et de régulariser son emploi. Cet organisme a rendu et pourra rendre encore de grands services. Il faut qu'il acquière en quelque sorte le monopole du recrutement dans la province. Il est essentiel, pour qu'il réponde à son but, que ses agents ne touchent pas de prime par travailleur embauché, mais s'installent dans une région et se bornent à envoyer sur les chantiers les travailleurs qui se présentent.

Malgré les libertés du travail et du recrutement, la main-d'œuvre est insuffisante au Katanga comme dans les autres colonies. Les causes de ce phénomène sont nombreuses. La demande de bras va toujours augmentant, mais la population noire n'augmente pas sensiblement ; le recrutement se pratique en grande partie dans les régions voisines des chantiers; la vie tribale garde son

(1) La solution de la plupart des problèmes que soulève l'Afrique est le travail à bon marché (Sir Habrt Johnson, Georges CfronfeU ei le Congo). C'est le peu d'élévation des salaires, dans les contrées tropicales, qui permet à chaque prolétaire d'avoir du thé, du sucre et du coton. (Stioand, AdimniairaHon in tropical Afric<if p. 192.)

charme; enfin» le travail chez le blanc est mal famé : d'innombrables Bantu ont été trompés par les recruteurs et les employeurs (1), maltraités» sont revenus malades au village (2) ou ont succombé sur les chantiers (8). La demande de main-d'œuvre devra subordonner ses exigences aux facultés des populations et au maintien de la société indigène. Le développement des moyens de conmiunication élargissant le champ d'action du recrutement, fournira une main-d'œuvre plus abondante. Les pouvoirs publics et les employeurs porteront une attention plus vigilante encore sur les conditions du travail et sur l'hygiène.

Page 1