CHAPITRE III
Influence matérielle et morale des missionnaires
chrétiens
Le but des missions chrétiennes fut dès le début, et reste essentiellement évangélisateur. Il s'agit pour elles de « sauver les âmes i», en leur faisant connaître le culte du vrai Dieu, suivant les chrétiens. Ce but exclusif a pour partisans les personnes d'une grande foi. Il s'allie à d'autres objectifs. On voit les missions chrétiennes fonder des écoles d'enseignement littéraire et, dans de nombreux endroits, d'enseignement professionnel. Les gouvernements coloniaux ont subsidié quelques-unes de ces écoles, qui, sans l'initiative des missions, eussent dû être créées par eux. Quelques missions refusent de donner un enseignement professionnel qui les distrairait de leurs préoccupations spirituelles.
La création d'écoles d'enseignement littéraire a des partisans et des adversaires; les colons sud-africains voient avec défaveur l'instruction littéraire des noirs, mais il y a presque unanimité sur l'utilité de leur enseigner les métiers (1). Les services rendus par les missionnaires dans le domaine de l'enseignement sont considérables ; l'incertitude sur les questions des méthodes, de la nature, et du degré de l'instruction qui convient aux indigènes n'enlève rien à leur mérite.
Ils ont été et sont encore des défricheurs, des planteurs, des cultivateurs de vivres et des professeurs d'agriculture. Ils exercent ainsi sur quelques groupes indigènes une bonne influence, si faible soit-elle,^ car le noir imite peu le blanc dans les améliorations qu'il apporte au milieu.
(1) Sauf dans les colonies de peuplement.
Vivant depuis de longues années parmi les noirs, ils les étudient dans les meilleures conditions ; ils connaissent souvent à fond les langues indigènes et ont fourni des renseignements précieux sur les mœurs et Tethnographie des Bantu ; ils ont composé des dictionnaires et des mo'nographies, qui sont en général dignes d'une grande estime.
Si la prédication est sans écho dans la masse indigène, elle est, pensons-nous, plus heureuse sur l'individu. Ceci est contesté et comporte, du reste, plusieurs points de vue. Que le Bantu chrétien soit un peu moins enclin au vol, au mensonge, ait un plus grand respect du blanc que le païen qui a longtemps séjourné dans les centres, observe mieux les contrats et remplisse mieux sa tâche, nous paraît probable, mais est discuté. On croit douteux que les couches profondes de l'âme du noir soient affectées par l'enseignement de la religion. Les noirs convertis continuent, en général, à redouter les sorciers et reviennent à leurs croyances ancestrales dès qu'ils s'éloignent de la mission ; les jeunes chrétiens désertent parfois en masse ces établissements ; le baptême (1) est, pour beaucoup, une singularité qui distingue des autres ceux qui l'ont reçu ; naguère on se convertissait pour ne pas payer l'impôt ou pour être protégé par les missions ; un courageux missionnaire, qui évangélisait de jeunes noirs depuis trois ans, demanda un jour à l'un d'eux ce qu'il y a de meilleur ici-bas ; il répondit : « un gros porc ».
Il n'est pas certain que les noirs chrétiens et monogames soient moins enclins à l'adultère que les autres ; telle mission institua des peines spéciales pour diminuer la fréquence de ce délit parmi eux.
(1) Il y a quelques aimées encore, les missionnaires croyaient à refflcacité en soi du baptême et l'accordaient à des milliers de noirs.
Beaucoup de colons estiment que la confession est pour le Bantu un encouragement au mal et que le christia* nisme, instituant l'égalité devant Dieu» induit les Bantu à se tenir pour les égaux du blanc. Je pense que la confession fut souvent mal expliquée aux Bantu» et qu'elle est chose fort subtile. Je pense aussi que les Bantu sont les égaux des blancs, car ils sont des hommes comme eux ; il n'y a de danger à l'admission de cette égalité que si les deux sociétés, la petite société blanche et l'immense société bantu, se pénètrent et n'en font qu'une ; il disparaît ou diminue si les Bantu ont leur société où ils vivent selon leurs rythmes.
Enfin, on allègue que la christianisation du noir favorise l'individualisme et le divorce d'avec les liens traditionnels. Ceci paraît vrai, mais n'est pas un effet inévitable de la prédication. Le christianisme sait respecter les institutions établies. Les missionnaires devront rappeler davantage aux indigènes chrétiens le respect qui est dû aux chefs héréditaires et à l'organisation bantu et ne point substituer leur autorité à celles coutumières.