‹ Etudes antiquesChapitre 5 sur 87 · TUANT PRI-MIER. C · texte numérisé non relu

TUANT PRI-MIER. C

Je guiderai tes pas, puisque tu le préfères,

Vers les vieillards sacrés qui jugent les affaires ,

El tu ne peux manquer d’avoir un bon succès ,

Tant l’esprit est charmé des choses que tu sais.

Il dit, et l’étranger, touché de son langage ,

Lui rend grâce en son cœur pour cet heureux présage .

Et, saisissant la coupe, en épanche le vin En l’honneur de l’Olympe et du peuple divin ,

De Jupiter surtout, par qui la foudre gronde.

Ces soins remplis, il boit dans la coupe profonde.

Alors le forgeron approche du foyer Les peaux qu’il tire à lui pour les mieux déployer;

HOMERE

Puis y faisant coucher le vieillard , il arrange Autour de celui-ci son manteau de rechange , Ample et fort, composé d’une épaisse toison , Dont il s'enveloppait dans la froide saison.

CUANT II

CHANT II

Déjà parait le char de l’Aui'ore aux doigts roses. Les vieillards respectés, qui vont juger les causes, S’assemblent, et le peuple, à l’entour répandu, Attend le jugement qui doit être rendu.

HOMERE

Les vieillards sont assis en cercle sur la pierre ;

Chacun a son héraut qui se tient en arrière ;

Chacun , lorsqu’il se lève et va donner sa voix ,

Des mains de son héraut prend le sceptre des lois..

Dès qu’ils ont prononcé , le plaideur qui l’emporte S’en retourne, suivi d’une nombreu.se escorte.

Les siens font retentir l’air de leurs cris joyeux ,

Et prennent place autour d’un festin copieux ;

Tandis que le vaincu, seul et baissant la tête ,

Au fond de sa maison va cacher sa défaite.

Cependant l’étranger, par Tychius conduit,

S’avance dans la foule, où l'on parle à grand bruit.

— Comme un vaisseau courbé fend la vaste amertiuac .

CHANT II

Et coupe en deux le flot qui le couvre d’écume ; Ou comme on voit le soc, armé d’un fort airain , Enfoncer le sillon dans les flancs du terrain ;

La glèbe soulevée hésite, et se renverse

Des deux côbis du soc, qui marche et la traverse j

— Ainsi le forgeron, de ses robustes bras,

Ouvrait la multitude au-devant de ses pas.

Ils arrivent enfin vers l’enceinte sacrée,

Et tous deux, par respect, s’arrêtent à l’entrée.

En voyant l’armurier et le nouveau venu.

Chacun se tait, pensant : Que veut cet inconnu ?

Or, quand nulle rumeur ne vint à son oreille ;

HOMERE

O vieillards renommés, que Jupiter conseille.

Dit alors l’étranger, son sceptre est dans vos mains Pour vous donner pouvoir sur les autres humains. Je souhaite d’abord que Jupiter, très-sage.

Vous inspire toujours d’en faire un bon usage,

Afin que votre peuple, étant bien gouverné.

Devienne en peu de temps puissant et fortuné. Quand les chefs sont pieux et remplis de prudence , La nation prospère et vit dans l’abondance ;

Le laboureur récolte une foule de fruits Qu'il échange à son gré contre d’autres produits,

Et le guerrier, content de l’aiguillon du pfttre. Suspend ses javelots au-dessus de son âtre.

CHANT II

Tel est le sort d’un peuple aimé de Jupiter;

Et quel est le moyen de lui sembler plus cher? C’est de prêter l’oreille à la voix qui demande, Puisque tout suppliant de lui se recommande.

Vieillards, amis des Dieux, je suis ce suppliant; Faible, courbé par l’âge, aveugle, mendiant.

J’embrasse vos genoux et votre droite auguste;

Et pour que vous sachiez si ma demande est juste , Je dirai qui je suis, d’où je viens, et quel sort Par des pays divers m’a conduit sur ce bord.

A Smyme est la campagne où j’ai vu la lumière. Crithéis, qu’engendra Ménalippe, est ma mère. Ménalippe mourut, après avoir remis

HO,\\ÈRE

La garde de sa fille à l’un de ses amis ;

Mais cet ami trompeur, mandataire infidèle,

Séduisit sa pupille et se relira d’elle.

Crithéis resta seule, et quelque temps après

Il lui naquit un fils sur les bords du Mêlés ;

C’est pourquoi, n’ayant point de famille certaine,

Du nom de mon berceau je suis Mélésigène.

Or, Crithéis filait la toison et le lin,

Pour gagner ses repas et ceux de l’orphelin,

Quand un homme pieux, qui tenait une école Et formait la jeunesse à l’art de la parole.

Ayant connu ma mère, et plaignant ses malheurs. Entreprit de la rendre à des destins meilleurs.

CHANT II

Phémius, c’est le nom de cet homme équitable, Épousa Crithéis, et m’admit à sa table;

Il m’a toujours traité comme un enfant chéri ,

Se plaisant à me voir bien vêtu, bien nourri ,

Et m’instruisant lui-même à chanter sur la lyre La gloire des héros que l’univers admire;

Enfin , quand il mourut , je fus son héritier ;

Par là j’eus son école et son bien tout entier.

Le sourire des Dieux sur moi daigna descendre;

’ Les jeunes gens en foule accouraient pour m’entendre, Disant que de ma lèvre, ouve^ aux dons du ciel. Découlait une voix plus douce que le miel;

Aussi j’avais du gain autant qu’un maître habile,

HOMERE

Et je comptais parmi les premiers de la ville.

Mais la Muse historique et Phœbus Apollon M’ont inspiré l’ennui de ce séjour trop long.

Le voyage est utile à qui veut bien s’instruire ; Qui n’a pas voyagé n’a pas beaucoup à dire,

Et quand on veut chanter les héros d’autrefois, FauNil pas ayoir vu le lieu de leurs exploits?

Un jour donc , ayant su que Mentès de Leucade Riche marchand de blés , à l’ancre dans la rade Équipait son vaisseau pour des borrls étrangers , J'obtins qu’il me prendrait parmi ses passagers; Nous détachâmes l’ancre, et le libre navire Fendit les flots, poussé par un heureux zéphire.

CHANT II

Depuis lors j’ai toujours erré de lieux en lieux ;

J’ai vu, sous chaque ciel, des pays merveilleux :

Ceux des étés, à qui la pluie est inconnue;

L’eau d’un fleuve y tient lieu des bienfaits de la nue ; Ceux des constants hivers , où sur les hauts sommets Blanchissent des frimas qui ne fondent jamais;

J’ai vu la terre où croît un fruit doux à la bouche ;

Le lotos est si doux que, si sa lèvre y touche , L’étranger, oubliant le fruit de ses coteaux ,

Veut vivre au pied de ceux où fleurit le lotos;

J’ai vu les Læstrigons , mangeurs de chair humaine , L’Éolie , où les vents frémissent de leur chaîne ,

Et cette île où Circé , la fille du Soleil ,

Change l’homme en pourceau sous son bâton vermeil;

noMfciU'.

Je me suis arrêté jilusicurs mois dans Ithaque ,

Où règne un petit-fils du fils de Télémaque ;

Et là j’ai recueilli d’intéressants propos Sur la guerre de Troie et les anciens héros.

Mais les ans sur ma tête accumulaient leur nombre; Le jour m’était déjà de la couleur de l’ombre,

*Et ma vue, éteignant son débile flambeau.

M’avertissait déjà de la nuit du tombeau.

Alors je m’en revins dans ma patrie aimée ,

Et foulai de nouveau la terre accoutumée Qu’éclairait sous mes pas , mal guidés par mes yeux , *Le jour du souvenir, sinon le jour des cieux.

Hélas! cette faveur échappe à mon envie

De mourir au pays où j’ai reçu la vie.

Vainement j’attendis que les jeunes gai’çons ,

Par la Muse attirés , vinssent à mes leçons;

Ma lyre , vainement par mes doigts caressée , Résonna pour la foule autrefois empressée.

— Comme le forgeron, apprêtant ses marteaux, Dans un ardent brasier jette divers métaux,

Et mêlant l’or brillant avec la fonte dure , L’urgent avec l’étain qui sert pour la soudure,

De ces lingots, fondus au point de s’allier.

Compose un éclatant et vaste bouclier ;

Ainsi , car le voyage a peuplé ma mémoire ,

J’ai su de faits divers composer une histoire.

Je disais dans mes chants le désaccord fatal

HOMÈRE

D’Atride , chef des chefs , d’Achille aux dieux égal ,

‘ La retraite d’Achille , et, sous les murs de Troie ,

Les restes des héros dont les chiens font leur proie.

— Mais mes plus beaux récits n’étaient point estimés , Et les fils des vieillards qu’ enfants j’avais charmés , Accompagnaient ces mots d’un dédaigneux sourire :

Le bon homme est trop vieux maintenant pour la lyre

11 a trop voyagé ; les pénibles hasards «

Ont éteint sa pensée ainsi que ses regards ;

Telle , quand l’huile manque , une lampe qui tremble Et qui perd et chaleur et clarté tout ensemble. Vieillard , Apollon manque à tes chants indigents ;

. Apollon, toujours jeune , aime les jeunes gens.

CHANT II

Ils parlaient de la sorte , excités par Thersyte, Homme ignorant , jalotlx de toute réussite ,

Qui, ne sachant rien faire et n’ayant rien produit, Insultait au travail et riait avec bruit ;

Et, quoiqu’il ne parût bon à rien qu’à l’injure ,

Il raisonnait sur toüt, sans règle ni mesure.;

J’ai quitté cette terre ingrate, j’ai marché.

Le pain que j’ai reçu , le lit où j’ai couché ,

— Et le pain et le lit souvent me faisaient faute -r Je ne les ai payés qu’en chantant pour mon hôte ; Car, à suivre mes goûts errants , j’ai dépensé

Et tout mon patrimoine et le gain amassé ;

HOMÈRE

Il ne me reste plus qu'une voix inégale

Qu'anime la chaleur et glace un soleil pâle.

Mais j'ai peur maintenant des sentiers sans maison ,

Des caillons, des brouillards de la froide saison.

J'ai besoin de repos , enfin ; à ma faiblesse Il faut la chaude ampleur d'une tunique épaisse,

Un siège au coin du feu , d'où j'entende, à couvert, Siffler les aquilons pendant les nuits d'hiver,

Et quelque peu d'un vin généreux, dont la flamme Circule en mon vieux sang et me réchauffe l'âme.

O sages , pardonnez ces vœux où je me plais !

CHANT II

Le pauvre se console avec les longs souhaits. Pandore , qui tient Tume où resta l’espérance , S’assied à nos côtés, derrière la souffrance;

Et lorsque celle-ci nous déchire le sein ,

La divine Pandore , attentif médecin ,

Pose d’un doigt léger, sur la plaie enflammée , Comme un frais appareil , l’espérance embaumée.

C’est ce consolateur, l’espoir d’un sort plus doux. Qui m’a donné courage et m’a conduit vers vous.

Or, voici ma prière : Accordez-moi la somme

Qui suffit , chaque année , à l’entretien d’un homme.

Si le grand Jupiter vous porte à consentir,

HOMÈRE

Vous n’aurez pas sujet de vous en repentir, Car je chanterai Curae et ses plaines fertiles, Et la rendrai fameuse entre toutes les villes.

Quelquefois , Cumœens , un doute méfiant Retient la main déjà tendue au suppliant.

On craint qu'un vagabond , enclin à la paresse , Colorant avec art sa honteuse détresse ,

Ne parle faussement d'un malheur, inventé Pour ennoblir sa faim due à la lâcheté.

Trop souvent en effet l’oisif tient ce langage , Qu’il gagnerait son pain , s’il avait de l’ouvrage , Et silùt qu’on le met à l’œuvre , on s’aperçoit

CHANT II

Qu'au bout de deux sillons ce fainéant s'asseoit. On a regret alors qu'un paresseux consomme La part qui suffirait à nourrir un brave homme.

Un maître prévoyant aura soin d'essayer

L'art de son serviteur, avant de le payer :

S’il sait serrer les blés et les lier en gerbes ,

Ou, la faux à la main , faire tomber les herbes, En disposer les tas , et les mettre à l’abri ,

De peur des eaux du ciel , dont le foin est pourri S’il va couper au bois des rameaux qu’il aligne Pour clore le verger où prospère la vigne , - Et si d’un bon zéphyr il choisit le moment

HOMÈRE

Pour séparer la paille et le gr&in du froment; Et quand le ser\4teur a bien fait son ouvrage,

H est juste qu’ alors il reçoive son gage.

■Âtin qu’on sache donc si je suis un menteur,

Ou bien si d’Apollon je tiens l’art du chanteur,

Écoutez, Cumœens, ces chansons du rhapsode La muse Ionienne en a dicté le mode.

A la lyre ignorante apprêtez vos mépris;

Mais le chantre inspiré sera digne du prix ,

Et le travail du Dieu dont sa poitrine est pleine Aura doté d’un toit sa vieillesse sereine.

Tel l'innocent grillon qui se plaît au foyer ;

CHANT II.'

L’aïeul se réjouit de son bruit familier,

Et, réprimant pour lui l’enfance aux mains barbares , Craindrait, en l’exilant , d’offenser les dieux Lares.

A ces mots, entouré de la foule sans voix,

Sur la lyre un instant il promène ses doigts ,

Et commence : — il disait comment un dieu propice A vers Nausicaa conduit le sage Ulysse.

CHANT III

ÜLISSE ET NAÜSIGÀÀ

CHANT III

Sur un lit opulent , couvert de fins tissus,

Dormait Nausicaa, fille d’Alcinoüs,

Jeune vierge aux bras blancs , si bien faite et si belle Que celui qui la voit croit voir une Immortelle;

HOMËRE.

Et de chaque côté du seuil silencieux Couchait une servante aux contours gracieux.

Comme un souffle léger, Minerve entre et se pose Vers le sommet du lit où la vierge repose,

Se penche sur sa tête , et lui parlant tout bas. Sous les traits de Charis, la fille de Dymas ,

Qui, née en môme temps que la jeune princesse , Était sa favorite et la suivait sans cesse :

Nausicaa, c'est mal d'avoir si peu de soin ;

Vos habits négligés sont gisants dans un coin. Pourtant le jom* approche où pour le mariage Q faudra revêtir les parures d'usage;

Outre le bel habit que vous aurez sur vous ,

CHANT III

Il en faudra donner un autre à votre époux ;

C'est ainsi qu'on acquiert la bonne renommée ,

Et que l'on réjouit sa famille charmée.

Allons , au point du jour, tout laver dans le flot ; Moi , je vous aiderai pour en finir plus tôt ;

Car on n'a pas longtemps à rester jeune fille , Quand on est, comme vous, d'une illustre famille.

C'est pourquoi , dès l'aurore , entrez dans le palais , Et demandez au roi son char et ses mulets;

Vous mettrez dans le char vos robes et vos laines, Et vous y monterez , tenant en msdn les rênes. Comme la ville est loin du lavoir, il vous sied D'aller en chariot mieux que d'aller à {ded.

HOMÈRE

Ayant ainsi parlé , la déesse retourne Dans roiympe , où la troupe immortelle séjourne ; Les vents n’ébranlent point ces radieux climats Inconnus à la pluie , et viei^es des frimas.

Une blanche clarté toujours les environne,

Et la sérénité sans voile les couronne.

Là, toujours de plaisirs les plaisirs sont suivis;

Là s’envole Minerve, après ses bons avis.

Or sitôt que l’Aurore , aux doigts roses , se lève, Nausicaa s’éveille en admirant sou rêve;

Elle s’en va conter à ses parents chéris Le songe dont Minerve agite ses esprits.

La reine était assise au miliéu des servantes ,

CHANT III

Et les fuseaux tournaient entre ses mains savantes, Et le roi se rendait, escorté des anciens,'

Au conseil, composé des chefs Phéaciens.

Nausicaa l’aborde et lui tient ce langage .

Cher père, prélez-moi votre char de bagage;

Je veux porter au fleuve et, dans les eaux plongés. Blanchir vos beaux habits trop longtemps négligés ; Pour siéger au conseil, selon votre coutume,

11 faut que rien ne manque à l’éclat du costume.

En outre vous avez cinq fils dans vos maisons.

Deux déjà mariés , mais trois encor garçons ; Ceux-ci veulent toujours, pour aller à la danse.

Des habits bien lavés , et j’en ai l’intendance.

HOMERE

Elle parlait ainsi , dans son chaste embarras , Songeant au doux hymen et ne le nommant pas.

Son père lui répond , comprenant ses scrupules : Vous aurez , chère fille , et le char et les mules. Allez. Mes serviteurs attelleront dehors Un char couvert, muni d’essieux luisants et forts.

Il dit , et donne l’ordre aux serviteurs dociles D’apprêter la voiture et les mules agiles.

La princesse, apportant les habits précieux.

Les place dans le char muni de bons essieux ,

Et monte sur le siège ; et cependant la reine Prépare pour sa fille une outre de vin pleine ,

Puis remplit un panier de vivres , puis encor

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CHANT III

Lui donne des parfums dans une fiole d’or,

Afin qu’après le bain la vierge et ses esclaves Répandent sur leur corps les essences suaves.

Alors Nausicaa prend les rênes en main ,

Et fouette les mulets qui vont par le chemin ,

Et , trottant avec bruit , emportent aux campagnes La vierge en chariot, que suivent ses compagnes.

Quand elles sont au bord du fleuve aux flots d’azur, * Où l’on trouve toujours un lavoir clqir et pur.

Si pur, qu’en y lavant l’habit le plus sordide On l’en tire plus blanc que la neige splendide,

Elles ôtent le frein aux mulets fatigués

Qui s écartent , paissant l’herbe le long des gués.

HOMERE

Puis on prend les habits, on les lave , on s’excite , On se défie à qoi les lavera plus vite.

Après que les habits finent bien nettoyés ,

Au bord de l'Océan ils sont tous déployés, Par-dessus des cailloux, à la surface ronde.

Que la mer tous les jours lavait avec son onde. Gela fait, chaque vierge entre dans le courant.

Et se baigne, et s’enduit du parfum odorant.

Tandis qu’au grand soleil la laine devient sèche. Le chœur joyeux s’en va dîner sur l’herbe fraîche; Puis , la paume à la main , les cheveux dénoués , ‘ Nausicaa préside aux combats enjoués.

— • Telle que des forêts l’infatigable amante

CHANT III

Parcourt le haut Taygète ou le vert Érymante ; Filles de Jupiter^ les Dryades des bois Accompagnent Diane, au sonore carquois ; .

Elle poursuit le cerf dans ses sombres retraites , Et Latone en son cœtir sent des fiertés secrètes; Car les nymphes étant belles comme elles sont , Sa fille les dépasse encor de tout le front ,

Si bien qu’on reconnaît aisément la déesse ;

— Telle, dans son cortège, apparaît la princesse.

Quand l’instant est venu de rentrer au palais, De plier les habits , d’atteler les mulets , Minerve éveille Ulysse, endormi sous la feuille, Pour que Nausicaa l’aperçoive et l’accueille.

HOMÈRE

Il advint que la paume, étant lancée en l'air, Dépassa la joueuse et tomba dans la mer.

La troupe alors s’écrie; au féminin tumulte,

Ulysse réveillé se lève et se consulte.

Hélas! dans quel pays suis-je arrivé? Les gens Y sont-ils inhumains, injustes, outrageants?

Ou la crainte de Dieu estrelle dans leur âme?

Sont-ils hospitaliers? — J’entends des voix de femme: Qui pousse ces clameurs? Les nymphes des forêts.

Ou la nymphe du fleuve , ou celle des marais ? Seraient-ce pas plutôt quelques simples mortelles?

— Il faut m’en assurer en me rapprochant d’elles.

CHANT III

n dit , et sort du bois , et de rameaux touffus Couvre sa nudité dont il était confus.

— Comme l’on voit sortir d’un bois inabordable , Confiant dans sa force, un lion formidable;

Il a longtemps souffert de la pluie et du vent;

Un feu luit dans ses yeux; il s’élance en avant;

Il fond sur les troupeaux , car sa faim est extrême , Au point qu’il les poursuit dans leur étable même.

— Vers les femmes ainsi le héros s’avançait, Quoique nu ; le besoin extrême l’y poussait.

Dès qu’il paraît , horrible et souillé d’eau salée , Chacune çà et là s’enfuit dans la vallée.

Seule , Nausicaa l’attend ; car dans son cœur Minerve a mis l’audace et dissipé la peur.

100 HOMÈRE. I

Elle attend, immobile. Or Ulysse est en peine : i

Ira-t-il embrasser les genoux de la reine?

Ou , lui parlant de loin , prtra-t-il humblement Qu’on lui montre la ville et prête un vêtement?

Après réflexion , il croit qu’il est plus sage De lui parler de loin avec un doux langage ,

De peur de l’irriter s’il touchait ses genoux ;

Et, choisissant des mots insinuants et doux :

Je vous supplie , ô reine , ou déesse , ou mortelle !

Si vous êtes déesse, alors on vous appelle Diane des forêts, fille de Jupiter;

Car vous avez son port , et sa taille et son air.

Si vous êtes mortelle , ainsi que nous le sommes ,

CHANT III

Heureux sont vos parents, entre les autres hommes; Vos frères sont heureux ; la joie enfle leur cœur Quand ils vous voient danser , si belle , dans un chœur. Mais plus heureux celui qui doit , ô jeune épouse ,

Vous emmener , suivi de la foule jalouse !

Non , je n’ai jamais vu rien qui soit si parfait,

Et l'admiration me laisse stupéfait.

Tel est le beau palmier , qui , jeune et plein de sève , Dans nie de Délos, près du temple s’élève.

Jadis , pour mon malheur, je traversai les flots;

Avec mille guerriers, je passai par Délos ,

Et je fus stupéfait devant cette merveille ,

Car jamais on ne vit une tige pareille.

Ainsi je reste , ô vierge , étonné devant vous ,

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HOMÈRE

Et n’ose, par respect, embrasser vos genoux.

Je suis un malheureux ; de l’üe d’Ogygie Jeté sur cette plage où je me réfugie,

Vingt jours durant, jouet des vents et de la mer, Je ne fus qu’hier soir sauvé du gouffre amer.

Une divinité m’a poussé vers cette île.

Pour m’y liwer encore à la fortune hostile ;

Car je n’espère pas la fin de mes malheurs ;

Les Dieux m’ont réservé de nouvelles douleurs. Mais secourez-moi , reine. Après tant de souffrance C’est en vous que je mets ma première espérance. Je n’ai vu jusqu’ici personne, et ne sais pas Quel peuple hospitalier habite ces climats.

Indiquez-moi la ville; et, pour m’en faire un voile

CHANT III

Prêtez-moi , s’il se peut, quelque méchante toile.

Ainsi les justes Dieux vous puissent envoyer Un mari, des enfants, et la paix du foyer !

Il n’est rien, en effet, de plus heureux au monde ^ Qu’un bon ménage où règne une amitié profonde ;

C’est un chagrin cuisant pour tous les envieux ,

Et pour les vrais amis un spectacle joyeux.

Étranger, dit la vierge aux bras blancs comme neige,

Vous ne me paraissez ni fou ni sacrilège.

Jupiter est le maître, et, selon ses penchants ,

Il dispense les biens aux bons comme aux méchants ;

Il faut soufi! ' le mal, lorsque le mal arrive ;

Mais puisqv vous avez abordé cette rive.

HOMÈRE

Vous n'y manquerez pas d’habits ni de secours; ns sont dus au malheur, qu’il faut aider toujours. , Je vous enseignerai le chemin de la ville,

Et vous dirai quel peuple habite dans cette lie :

Vous êtes, étranger, chez les Phéaciens ;

Mon père Alcinoüs est le chef des anciens.

Elle dit, et parlant aux femmes de sa suite : Arrêtez; pourquoi donc avez-vous pris la fuite? Pensez-vous que cet homme ait de mauvtüs desseins , Ou que ce soit quelqu’un des ennemis voisins?

Mais, sachant que les Dieux protègent cette terre, Quel ennemi jamais y portera la guerre?

Et d’ailleurs nous vivons environnés des mers ,

CHANT III

4 Où

Et loin du continent et de tout l'univers.

Cet homme a fait naufrage et sa misère est grande ;

Il faut le secourir, Jupiter le commande ;

Au nom de Jupiter viennent les malheureux ,

Et le peu qu’on leur donne est d’un grand prix pour eux. — Vite, à l’abri du vent, baighez-le dans le fleuve.

Et donnez-lui des mets pour qu’il mange et s’abreuve.

Les femmes, à ces mots, s'encourageant tout bas, S’arrêtent, puis enftn reviennent sur leurs pas ;

Elles mènent Ulysse en un lieu du rivage Où l’on peut se baigner à l’abri de l’orage,

Posent auprès de lui des habits sur le bord.

Lui donnent des parfums dans une fiole d’or.

HOMÈRE

Et le pressent d'entrer au lit de la rivière.

Mais lui : Retirez-vous un peu plus en arrière, Jeunes filles , pendant que je me baignerai ,

Et nettoierai l’écume, et me parfumerai.

L'huile délassera mon corps battu des lames ;

Mais je n’ose , tout nu , me montrer à des fenunes.

Les femmes, à ces mots, s’en vont d’un pied légor Dire à Nausicaa ce qu’a dit l’étranger. .

Or Ulysse lavait la souillure marine

Qui couvrait son épaule et sa large poitrine ,

Et trempait ses cheveux dans le flot pur et clair,

Pour exprimer le sel déposé par lu mer ;

CHANT lli.

n verse sur son corps les huiles onctueuses ,

Et se revêt enfin de robes somptueuses.

Alors Minerve accroît la beauté de son port; Elle le fait paraître et plus grand et plus fort,

Et de scs blonds cheveux enrichissant la teinte, Les déroule, pareils à la üeur d’hyacinthe.

Comme un bon artisan, par Vulcain conseillé.

Entoure d’or brillant l’argent bien travaillé ; Ainsi d’un vif éclat la déesse environne La face du héros et toute sa personne.

H va resplendissant , s’asseoir près de la mer. — Cependant la princesse admire son bel air.

Et par les mots suivants témoignant sa surprise

HOMERE

Or donc , écoulez-moi , femmes , que je vous dise : Ce n’est point à l’insu des Dieux olympiens Que ce prince aborda chez les Phéaciens.

11 me semblait d’abord vulgaire et misérable,

Et maintenant il brille , aux Dieux mêmes semblable. Plût aux Dieux immortels que tel fût mon époux ,

Et que cet étranger voulût rester chez nous !

Mais apportez les mets , afin qu’il se nourrisse.

Les femmes aussitôt placent devant Ulysse L’outre et les mets; il mange et boit avidement, N'ayant depuis deux jours pris aucun aliment.

Pourtant Nausicaa songe à rentrer chez elle;

CHANT III

Elle met les habits dans le char qu’elle attelle,

Monte , et prenant en main les rênes des mulets :

Levez-vous, étranger, et venez au palais;

Je vous mèn'î à mon père, un prince charitable ,

Et vous verrez les chefs , qui mangent à sa table. Mais vous n’avez pas l’air d’être inconsidéré;

Voici donc comme il faut agir, selon mon gré :

Tant que nous marcherons à travers les campagnes , Suivez le chariot, derrière mes compagnes ;

Moi , je vous montrerai le chemin , sur mon char.

Et nous irons ainsi jusqu’au pied du rempart.

Car la ville est puissante : un rempart la couronne ; Un double port reçoit la mer qui l’environne;

HOMÈRE

no

L’accès en est étroit; mais, une fois entré ,

Chaque navire y trouve un asile assuré.

On voit aussi chez nous , au milieu d’un portique ,

Le temple de Neptune et la place publique ;

C’est là qu’est le marché ; c’est là que le marin Apprête le cordage et les ancres d’airain.

L’adroit Phéacien , qui navigue et qui pêche ,

Ne sait pas tendre l’arc et décocher la flèche ;

Mais il aime les mâts , les voiles, les vaisseaux ,

Sur lesquels , intrépide, il fend les vastes eaux.

Or, dès que nous serons au pied de la muraille ,

Il faudra nous quitter, de peiu* qu’on ne nous raille.

Je crains les méchants bruits; le peuple est indiscret, Et si l’on nous voyait ensemble, on se dirait ;

Quel est cet étranger qui suit la jeune reine? Comme il est beau ! serait-ce un mari qu’elle amène Où donc l’a-trelle pris, vraiment? Il est certain Que c'est un voyageur venu d’un bord lointain ,

Ou même un dieu, tombé de la voûte éternelle, Tout exprès pour lui plaire et pour vivre avec elle. C’est ce qui la rendait si rebelle à l’hymen ,

Quand nos principaux chefs se disputaient sa main ; Il faut bien qu’elle cherche un mari chez les autres Puisqu’elle est orgueilleuse et méprise les nôtres.

Voilà ce qu’on dirait, et j’auràis à rougir J Car je réprouve aussi cette façon d’agir ,

Et trouverais mauvais qu’une fille, peu sage,

Vécût avec un homme avant le mariage.

Tenez donc mes avis dans votre esprit gravés,

E^t je ne doute pas que, si vous les suivez ,

Vous ne vous ménagiez, auprès du roi mon père , L’espoir d’un prompt départ et d’un retour prospère. — Écoutez : Nous allons rencontrer, sur nos pas,

Un bois de peupliers consacrés à Pallas ;

Une source y jaillit et s’enfuit dans les herbes.

Là mon père a des champs et des jardins superbes, Tellement rapprochés des premières maisons ,■

Que d’un endroit à l’autre on distingue les sons.

Vous demeurerez là , quelque temps , pour at^ndre Qu’aux portes du palais nous ayons pu nous rendre ;

CHANT III

Puis acheminez-vous, seul; aux premiers venus Demandez le palais du grand Aleinoüs ;

Tout le monde chez nous le connaît et l’admire ,

Et les petits enfants vous y pom-rajent conduire. Arrivé dans la cour, poursuivez hardiment;

Allez jusqu'à ma mère en son appartement;

Vous la verrez assise au milieu de ses femmes ,

Et filant près de Pâtre , à la lueur des flammes; Adossée au pilier qui supporte le toit,

Elle tient le fuseau tournoyant sous son doigt.

Là , comme un Immortel , mon père , calme et grave Est assis sur un trône et boit du vin suave.

Ne mairchez pas à lui, mais agenouillez-vous Vers ma mère , et portez la main à ses genoux ;

HOMÈRE

Si rua mère à vos vœux se montre favorable.

Bientôt luira le jour du retour désirable;

Vous reverrez les champs que vous avez semés,

Et le toit paternel, et ceux que vous aimez.

Elle dit. Les mulets , fouettés par la lanière ,

S’éloignent promptement des bords de la rivière ;

De leurs pas alternés ils battent le terrein;

Mais elle les modère en se servant du frein ,

Pour qu’Ulysse et le chœur , qui marchent par la plaine , Puissent la suivre à pied sans être hors d'haleine.

Le soleil se couchait à l’horizon doré^

Quand on arrive au bois à Pallas consacré ;;

Diçj;::.od bv Goo^k

CHANT III

Là le héros s’arrête , et restant en arrière :

Fille de Jupiter , exaucez ma prière ,

0 Pallas ! Je me vis abandonné de vous ,

Quand j’étais le jouet de Neptune en courroux;

Vous ne m’écoutiez pas; mais, aujourd’hui meilleure, Faites qu’Âlcinoüs m’accueille en sa demeure !

CHANT IV

CHANT IV

Voilà ce que chanta le rhapsode divin.

Ulysse , ajouta-t-il , n’espéra pas en vain;

Le sage Alcinoûs le reçut comme un hôte ; Les mets et le vin pur ne lui firent pas faute ,

HOMÈRE

Et quand vint le moment de gagner d'autr«s bords ,

11 s’embarqua, chargé d’habits el^de trésors.

Des bons Phéaciens , vieillards , suivez l’exemple.

Leiu* cœur hospitalier des Dieux était le temple;

Jamais un voyageur, dans leur île égaré ,

N’y connut le refus d’un secours imploré.

Aussi , les Dieux souvent , pendant les sacrifices.

S’asseyaient à leur table et mangeaient les prémices ,

Et souvent, si quelqu’un se mettait en chemin.

Un dieu l’accompagnait sous un visage humain.

11 dit : un long silence accueille sa harangue.

Tous , enchantés des sons qui coulaient de sa langue ,

CHANT IV

Craignaient qu'il ne ünlt, quand il eut commencé. Et l’on écoute encore , après qu’il a cessé.

Enfin un bruit s’élève , et sé propage , et roule ,

Et grandit. La louange éclate dans la foule.

C’est un chantre divin ! un prophète içspiré !

A l’égal de la Muse il doit être honoré !

Ainsi , lorsque la nuit du haut des monts s’élance ,

Dans la campagne sombre il se fait un silence.

Le voyageur tardif par les sentiers n’entend Que le bruit des caillons sous son pied hésitant ;

La Peur, hôte des puits et de la solitude ,

Dans son cœur inquiet jette l’incertitude.

HOMÈRE

Mais si les pas de l’homme éveillent à l'entour Le chien gardien des seuils , qui couche dans la cour, Tout à coup retentit un aboiement immense ;

Il s'éteint sur un point , ailleurs il recommence ;

Au signal éclatant chaque dogue répond,

Et l’air est ébranlé d'un concert furibond.

— Du peuple frémissant tel était le tumulte.

Le juge Ægyptius, que chaque âge consulte ,

Et dont l'expérience est d'un puissant secours,

Car l'auguste Thémis préside à ses discours ,

Se lève ; il fait un signe , et tout murmure cesse A l'aspect vénéré du sceptre qu’il abaisse.

Peuples , écoutez-moi. Ce chantre, égal aux Dieux ,

Digilized by

CHANT IV

N’a-t-il pas le secret des sons mélodieux?

Sa voix , avec douceur, enchaîne la cadence,

Et tout ce qu’il enseigne est dit avec prudence.

J’ai pris un tel plaisir, que , chargé d’ans nombreux. Je ne me souviens pas d’un moment plus heureux , Sauf quand mon fds naquit, et quand , robuste et les Il remporta le prix de la course et du ceste.

Certes , on ne saurait penser en l’écoulant ,

Que c’est un imposteur, comme l’on en voit tant ,

Un de ces vagabonds , qui, ne voulant rien faire , Aiment mieux mendier que gagner un salaire.

On penserait plutôt , tant il a bien parlé ,

Entendre un Immortel en suppliant voilé.

— Mais, du sort des humains c’est la triste coutume ,

nOMÈflE.

La Muse à ses faveurs a mêlé l’amertume.

Il est aveugle , errant , sans patrie et sans toit ,

Pâli par la fatigue , et la faim , et le froid ,

Et ce n’est point un mot envers les Dieux impie,

Ni quelque fait honteux que sa misère expie ;

Mais il s’est appauvri daps les pays lointains,

En amassant partout ses glorieux butins ,

L’histoire des héros , les noms de plusieurs villes ,

^ Les prodiges qu’on voit dans les diverses lies.

Il n’est donc pas blâmable , et si vous m’en croyez , Ne lui refusez pas du pain et des foyers;

Mais comme il le demande , accordez-lui la somme Qui suffit, chaque année, à l’entretien d’un homme Vous ne lui devrez pas bien longtemps vos secoiyrs

CHANT IV

Car le pauvTe homme arrive au terme de scs jours;

Peu de chose d’ailleurs comblera son envie ,

Et lui rendra plus doux le décliu de la vie.

Le vieillard, qui n’est plus tourné vers l’avenir,

Ne veut que du repos pour* se ressouvenir.

Ce peu , qu’il vous demande et qu’il faut qu’on lui donne ,

L’enrichira beaucoup, sans appauvrir personne ,

Et vous plairez aux Dieux, qui seraient affligés

S’ils voyaient qu’on fût dur envers des gens âgés.

Peutril être en effet un spectacle plus triste

Que celui d’un vieillard que personne n’assiste?

Lejeune homme a souvent bien des maux à souffrir : »

Quand l’orage détruit ses blés prêts à mûrir ,

Quand il perd ses parents qu’il aime avec tendresse ,

HOMÈRE

Ou quand ii est trompé par sa belle maîtresse.

Alors, dans sa douleur, il accuse le sort ,

Et maudit sa naissance, et désire la mort;

Mais il a la vigueur égale à la souffrance ,

Et la source du rire , et la riche espérance;

L’avenir sans limite est semé, sous ses pas ,

De plaisirs qu’il devine et qu’il ne connaît pas;

Nul espoir ne s’éteint sans qu’un autre renaisse ; n est maître de tout , car il a la jeunesse ; Indépendant du sort et plus heureux qu'un roi, n porte son royaume et son bonheur en soi.

Au lieu que le vieillard , à qui la force échappe , Tombe sans mouvement sous le coup qui le frappe. Gomme un tronc épuisé , qui ne reverdit plus

Quand la hache a coupé ses rameaux vermoulus Il ne peut plus du sort réparer les injures ,

Car sa dernière sève a fui par ses blessures.

Sa force décroissante augmente ses besoins ;

Plus il faut le soigner, plus il manque de soins, Et si nul ne l’assiste, il ira, seul et morne , S’asseoir et se laisser mourir sur une borne.

•— C’est pourquoi Jupiter voit d’un œil indigné Qu’on refuse une obole au vieillard dédaigné ,

Et que sous les affronts soit courbée et fléchie L’auguste majesté d’une tête blanchie.

Cependant vos bienfaits ne seront pas perdus; Mais en gloire immortelle il vous seront rendus;

HOMÈRE

Car il chantera Gume et ses plaines fertiles ,

Et la rendra fameuse entre toutes les villes.

C’est le plus grand honneur que l’on puisse obtenir Que d’aller par la Muse aux siècles à venir ;

C’est par là qu’une vUle éclipse ses rivales ,

Plus que par ses moutons, ses bœufs et ses cavales. En vain l’air retentit du bruit de vos marteaux ,

Et la lime stridente en vain mord les métaux ;

En vain de vos brebis couvrant au loin la plaine , Dans la pourpre de Tyr vous en teignez la laine ;

Un jour l’herbe croîtra sur vos noms effacés,

Et que restera-t-il des trésors amassés?

Combien d’autres cités, avant l’âge où nous sommes , Florissaicnt, dont l’histoire a péri chez les hommes !

CHANT IV

Aux amoureux de l’or, un nom n’est pas promis; Mais la Muse indigente illustre ses amis ,

Et si vous accueillez le chantre qu'elle inspire ,

Par delà tous les temps durera votre empire.

Quand le soc passera sur vos anciens remparts ,

On parlera de Cume où régnaient les beaux arts ,

Et nul n’abordera les côtes d’Ionie,

Sans y saluer Cume, ouverte à l’harmonie.

— Moi , je crois qu’ Apollon , notre dieu protecteur, Nous a daigné lui-même envoyer ce chanteur. Parce qu’il nous sait gré des récents sacrifices ,

Où nous avons brûle la graisse des génisses .

Je vous engage donc à l’accueillir chez vous,

De peur que nos voisins , mieux avisés que nous ^

130 HOMÈRE

Ne l’attirent près d’eux , et n’usurpent la gloire Qu’un chantre si savant promet h notre histoire.

C’est ainsi que parla le prudent orateur.

Autour de lui s’élève un bruit approbateur :

Oui , disait-on , il faut lui donner un asile ;

Traitons-le bien , afin qu’il chante notre ville j

Nous serions bien fâchés si nos voisins jaloux

Nous prenaient ce chanteur qu’il faut garder pour nous.

Voilà ce qu’on disait d’une voix unanime ;

Mais cela ne plut point à Mastor, fils d’Alcime.

Il avait de beaux champs et de belles maisons;

Nul ne savait mieux l’art d’échanger les toisons;

Car c’était un marchand habile et plein de ruses ,

CHANT IV

Ardent à s’enrichir, mais dédaigneux des Muses, Qui n’aimait que le gain et n’estimait que l’or.

— S’étant levé, voici comment parla Mastor :

Cumœens , j’ai toujours ouï dire à mon père.

Que deux choses fondaient une maison prospère : L’activité d’abord , assidue aux travaux ,

Qui fait que le marchand devance ses rivaux ; Puis, gardienne des biens, l’austère économie

Sans quoi croule bientôt l’œuvre mal affermie.

L’homme actif et rangé ramasse de grands biens; Il est fort estimé de ses concitoyens;

On l’envie; on le flatte, il peut, s’il a des filles. Les marier aux fils des premières familles.

Mais l’homme qui n’a rien n’obtient aucun égard;

HOMÈRE

Chacun le fuit; il n’est invité nulle part.

Or, je ne sais à quoi la poésie est bonne ,

Mais jamais les chansons n'ont enrichi personne;

Témoin ce mendiant, qu’on voit, la lyre en main.

Réduit sur ses vieux jours à demander du pain.

Est-ce donc, en effet, un métier d’homme sage

Que de chanter, au lieu d’entreprendre un ouvragé

Et quel fruit pensez-vous tirer de ses chansons ,

Quand il n’a pu lui-même en tirer que des sons?

Vous serez, vous dit-on, immortels dans son livre Avant d’être immortel il importe de vivre.

Et l’immortalité semble une triste fin ,

Quand , pour y parvenir, il faut' mourir de faim.

On ne peut être sûr d’une gloire lointaine ;

Mais la vie actuelle est chose plus certaine,

Et pour moi j’aime mieux , dans mille ans ignoré Vivre aujourd’hui puissant, riche et considéré, Que si, laissant peut-être une gloire posthume.

Je vivais misérable et méprisé dans Gume,

Ce destin vous attend , si vous êtes trop bons ,

Et donnez votre argent à tous les vagabonds ; Car, étant informés de votre accueil facile. D’autres viendront encor vous demander asile;

Il en arrivera de ceüt lieux différents ;

Vous serez accablés de rhapsodes errants ,

Et pour le seul plaisir d’écouter leurs chimères , Vous vous ruinerez à nourrir des Homères.

iU

HOMÈRE

Il donnait ce surnom à l’aveugle vieillard;

Car Homère, chez eux, veut dire sans regard.

n dit, et se rassied. — Cependant son sarcasme Dans les cœurs refroidis sèche l’enthouSiasme. Comme l’on voit fleurir, daiîs le mois printanier.

Un pommier vigoureux , espoir du jardinier;

Sous le premier baiser des soleils encor pâles,

Chaque fleur blanche et rose entr’ouvre ses pétales. Et l’heureux jardinier vient visiter souvent Ces fleurs , berceaux des fruits , que balance le vent; 11 voit d’un œil d’amour pousser les plus hardies , Reproche leur paresse aux branches engourdies.

Et va tous les malins compter son frais trésor,

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CHANT tV.

Accru d’une autre fleur, et puis d’une autre encor;

C’est que dans les boutons sont des pommes vermeilles Dont l’automne féconde emplira ses corbeilles,

Et du prix de leur vente il aura des outils.

Et de chauds vêtements pour sa femme et ses fils.

Mais parfois, dans la nuit, un vent glacé se lève Qui détruit tout d’un coup l’avenir de la sévc ;

Le jardinier s’afflige, en voyant sous son doigt

Tomber ses pauvres fleurs surprises par le froid;

Alors, foulant du pied leurs stériles promesses ,

U maudit l’aquilon jaloux de ses richesses.

De même le marchand , de ses discours moqueurs,

A flétri la pitié qui germait dans les cœurs.

HOMERE

On compte les avis , et le sénat refùse D’accoler les secours demandés par la Muse. — Aussitôt l’étranger, honteux de cet affront , Se retire en silence, aidé du forgeron.

CHANT V

CHANT V

Cependant le vieillard , le cœur plein d'amertume Marchait le long des mers à la bruyante écume. — Ami, dit l’armurier, ne sois pas soucieux;

Ces hommes sont méchants, durs, avaricieux;

HOMÈRE

Mais qu’importe ! Il te reste une sûre demeure Où tu vivras en paix jusqu’à ta dernière heure; Viens chez moi; tu pourras y chanter à loisir,

Et nous écouterons tes chants avec plaisir.

IMais lui, se retournant : Ville aux chantres amère Cume, dit-ii, reçois les adieux de V Homère :

Les immortelles Sœurs, déesses des concerts ,

Te voulaient à jamais illustrer dans mes vers ;

Mais tes fils ignorants dédaignent le génie ;

Tes fils ont repoussé les dons de l’harmonie ; Malheur à ces ingrats ! un jour, ils connaîtront Qu’un poète a des Dieux qui vengent son affront ;

CHANT V

Puisqu’ils n’estiment pas ce qui donne la gloire ,

Us vivront ignorés et mourront sans mémoire.

A la misère, moi, voué par Jupiter,

Je saurai supporter mon destin d’un cœur Ger.

Non, jamais je ne veux rentrer dans cette ville ;

Mes pieds brûlent de fuir cette plage incivile ;

Je m’en irai ; j’irai chercher un autre endroit Où je me plairai mieux, quelque petit qu’il soit.

Mais exaucez mes vœux , ô Viei^es immortelles ,

Muses ! Si mes amours vous ont été Gdèles,

Et si , reconnaissant de vos doctes leçons ,

J’eus soin de vous nommer dans toutes mes chansons .

HOMÈRE

Que jamais ces pays , condamnés aux ténèbres , N'enfantent un chanteur qui les rende célèbres !

Quant à toi , Tychius, bon parmi les méchants ,

Qui , pauvre, as mieux agi que ces riches marchands. Tu seras immortel , grâce au vieillard malade ;

Car Homère écrira ton nom dans ITliade.

riR d’borèibj

^ Diqitiz ed by Googk'

ULYSSE

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