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LE LAC MISTASSINI ATTEINT ET EXPLORÉ

Vendredi, le 9 août. — A deux heures cette après-midi nous étions rendus au poste de la Baie d'Hudson, où nous avions l'intention de camper pour la nuit.

L'intendant, M. Miller, et presque tous les hommes du poste, étaient partis dans la direction de la côte avec la « brigade », nom donné à la flottille de canots qui se rend tous les ans au magasin d'ap-

provisionnement de Rupert, sur la rivière Rupert, près de l'endroit où elle se décharge dans la baie James. Il ne restait au poste que les femmes, les enfants et une armée de chiens esquimaux sous les soins du commis, M. Charles Isenhofï. Celui-ci, en apercevant un canot monté par six hommes déboucher de la pointe, en face du fort, avait hissé le pavillon de la Compagnie de la Baie d'Hudson pour saluer, croyait-il, le retour d'un des canots envoyés vers la côte.

Personne n'avait annoncé la nouvelle que nous devions visiter cette partie éloignée du pays, et, en nous voyant arriver, le commis avait tout naturellement pensé aux provisions qu'il attendait et dont le besoin se faisait visiblement sentir. D'abord, nous ne comprenions absolument rien nousmêmes en voyant hisser le pavillon : mais nous nous rendîmes bientôt compte de la situation en apercevant la figure longue et déconcertée de Charles, lorsque, malgré son désappointement, il descendit sur la rive pour nous souhaiter la bienvenue. Dès que nous crûmes le moment convenable, nous lui demandâmes des renseignements au sujet des provisions. Nous n'avions plus de sucre et de lard, et, en fait de thé, il ne nous restait que 2 Ibs de thé vert que nos hommes pouvaient à peine boire. A cette demande, Charles nous regarda d'un air singulier, et nous fit comprendre que tous les habitants du poste vivaient de poisson qu'ils prenaient au jour le jour dans des filets tendus dans une petite baie voisine.

UN MAGASIN DE LA C^e DE LA BAIE d'hUDSON

Néanmoins, le commis nous invita à visiter son magasin de provisions ; nous le suivîmes jusqu'en face d'une petite construction de sombre appa-

rence, qui représentait la puissante et honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. Nous entrâmes dans le magasin, qui était tout simplement une cabane en bois rond d'une seule pièce d'environ 20 pieds carrés et de 15 de haut. Nous regardâmes de tous côtés, jetant les yeux à droite, à gauche, en haut ; mais, de provisions, pas le moindre indice. Quelques vieux pièges couverts de rouille, de la gomme d'épinette et des débris de poissons, vieillis, secs et rongés des vers, étaient étendus épars sur le plancher en avant du comptoir. En arrière se tenait Charles qui, tantôt jetait ses regards sur nous, puis les reportait sur les rayons qui ne contenaient que quelques capsules, un peu de poudre, de plomb, une boîte d'allumettes et une demilivre de thé. Cette demi-livre de thé était tout ce qu'il possédait ; il nous l'ofîrit avec la plus sincère générosité, et nous osâmes l'accepter, donnant toutefois, en retour, de la farine que nous avions en abondance.

On peut se figurer, par ce qui précède, à combien de privations sont exposés les habitants du poste quand ils trouvent à court. Et, remarquons-le bien, cet état de choses est inévitable, vu la distance qu'il faut parcourir pour se procurer des provisions. Le poste de Mistassini est situé à près de 300 milles du lac Saint-Jean et de 400 milles du magasin d'approvisionnement de Rupert. Pour se procurer les choses indispensables, on est obligé d'avoir recours à tous les hommes qu'on peut trouver pour cette fm. Le lac Saint-Jean est bien le point le plus proche du poste de Mistassini, mais le trajet en est difficile ; et comme il n'existe pas d'autres routes pour communiquer avec ce dernier poste, on a choisi l'établissement de Rupert comme représentant l'endroit le plus rapproché. Le chef.

M. Miller, et ses hommes, qui ont charge des fourrures, partent en juin pour se rendre à Rupert d'où ils reviennent vers la fm d'août, emportant les provisions d'hiver.

La rivière Rupert est d'une navigation difficile ; et, pour faire ce voyage, on ne compte pas moins de 75 portages. Il n'est donc pas surprenant que l'on manque de provisions parfois vers le printemps, et qu'on laisse ain^i les femmes et les enfants dans un état voisin de la famine.

DANS l'isolement

Lors de notre arrivée, le poste de la Baie d'Hudson présentait l'image de la désolation. La maison de M. Miller, située sur un coteau, est une habitation assez confortable ; elle se compose de trois ou quatre chambres et est pourvue d'un poêle ; mais le reste de la population demeure dans les wigwams et des tentes en fort mauvais état. Les petits enfants sont vêtus de la manière la plus misérable ; et, à les voir, courant ci et là avec un morceau de poisson bouiUi d'une main et un petit cassot d'écorce de bouleau remph de bluets de l'autre, ils paraissent bien alîamés. Une pauvre indienne, qui venait de prendre le lit, se mourait presque faute de nourriture, et notre guide nous pria de lui céder un peu de farine : ce que nous fîmes de grand cœur. Les chiens esquimaux, avides de nourriture, grondaient, le poil hérissé, prêts à bondir sur une proie quelconque pour satisfaire leur faim ; le commis nous avertit de ne rien laisser derrière nous en fait de sacs, de chaussures, couvertes et autres choses de ce genre, les chiens étant portés à s'emparer de tout ce qui leur tombait sous la dent.

Il n'y a aucune chasse à faire dans les environs

du poste ; on y rencontre quelques ours^ mais bien loin dans le nord ; quant aux carribous, on en voit encore moins. En été, lorsque les provisions viennent à manquer, il ne faut compter que sur le poisson et les bluets pour subsister. Il y a un petit champ près du poste où M. Miller essaie de récolter des pommes de terre ; mais, à notre arrivée, elles n'avaient pas encore fleuri, et le commis nous dit qu'elles gelaient toujours avant de mûrir. On ne voit pas l'ombre de chevaux, de vaches ou autres animaux des régions civilisées, excepté toutefois les chiens esquimaux. Il n'existe aucun lieu, aucun jardin où des fleurs s'épanouissent, où l'on entend le doux chant des oiseaux ; pas la moindre fleur sauvage ne rompt la monotonie de ce désert où l'œil n'aperçoit qu'une herbe rude et des rochers ; on n'y voit pas même ce complément indispensable de toute civilisation : un cimetière, fût-il le plus humble. Lorsque des Indiens meurent, cela arrive généralement durant l'hiver alors qu'ils sont éloignés dans la forêt, et que la famille s'est trouvée à court de provisions. Les pièges sont tendus, mais ils ne prennent ni castors ni gibier pouvant fournir quelque aliment, et ces pauvres gens sont peut-être à cent milles du poste.

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