‹ Études archéologiques et variétésChapitre 43 sur 45 · BOURSAULT · texte numérisé non relu

BOURSAULT

Le génie n'est nullement nécessaire pour arriver à la distinction ; il suffît pour cela de travailler et de vouloir. Le génie seul, sans l'application et l'amour du travail, ne peut amener de succès durable. Le génie, disait Bufîon, c'est la patience ; c'est le pouvoir de faire des efforts. Cette humble faculté, disait Hugh Miller, qui lui-même dut sa réputation de savant géologue à la persévérance de ses recherches, cette humble faculté, la patience, ptut, convenablement dirigée, conduire à des développements d'idées plus extraordinaires, que ceux même dont le génie est la source.

On demandait un jour à Newton qui, certes, était un esprit éminent, comment il était arrivé à faire ses découvertes : « En y pensant toujours », répondit-il tout simplement. Sa manière de travailler consistait à ne pas perdre de vue son sujet, et d'attendre que les premières lueurs, grandissant peu à peu, se changeassent en une pleine et éclatante lumière, et ce fut à son apphcation et à sa persévérance qu'il dut sa grande réputation. Il

est de fait que les plus grands génies furent aussi les travailleurs les plus infatigables. Si nous avons de grands talents, le travail les perfectionnera ; il y suppléera, si nous n'avons que des capacités ordinaires.

Le travail ne doit pas être envisagé comme une épreuve, un châtiment, mais plutôt comme une bénédiction et une source de plaisir. « Être occupé, disait un poète, c'est être heureux ». « Le travail, répétait Mozart, est mon plus grand plaisir ». La richesse elle-même expose à tant de tentations, elle occasionne souvent la perte d'un temps si précieux, qu'il est même avantageux de débuter dans la vie avec des ressources relativement restreintes ; c'est quelquefois une des conditions essentielles du succès. « Si j'avais été riche, disait Lagrange, je ne serais probablement jamais devenu mathématicien ». D'ailleurs, celui pour qui la vie est trop facile, et qui obtient sans efforts la satisfaction de tous ses désirs, est souvent plus malheureux que celui qui travaille fort et vit pauvrement. 11 lui faut, sous peine de mener une existence tourmentée, se créer des occupations, un besoin d'agir. L'ennui dévore l'homme inactif, l'homme frivole, et lui rend la vie insupportable ; étant né pour agir, la nature ne manque jamais de se venger, et bien cruellement parfois, sur celui qui viole cette loi. Un jour, Spinosa demandait à un de ses amis qui venait de perdre son frère, de quelle maladie celui-ci était mort : « De n'avoir rien à faire », lui répondit-il. — « Ah ! je le crois sans peine, s'écria le philosophe, car c'est bien assez pour tuer n'importe qui »... Le fait est que lorsqu'on cherche à tuer le temps, c'est lui qui finit par nous tuer.

Celui qui a beaucoup reçu, qui est né avec de

la fortune et qui a des loisirs, doit, plus que tout autre, s'occuper à quelque chose d'utile, tant pour lui-même que pour ses semblables. Si aucune classe particulière, aucun degré de la hiérarchie sociale ne peut réclamer comme lui appartenant les grands savants, les grands littérateurs, tous ceux enfin qui doivent leurs succès et leurs titres de noblesse à la vaillance de leur cœur, on ne peut nier cependant que les hommes qui illustrèrent le plus l'humanité sont sortis pour la plupart des conditions sociales les plus humbles. On a vu les plus pauvres parvenir aux premières positions, en dépit de mille difficultés, en apparence insurmontables, qui se sont présentés sur leur chemin. Ces difficultés même ont stimulé leur courage, et réveillé chez eux des facultés dont ils ne soupçonnaient pas l'existence, et qui, sans cela, seraient probablement pour toujours demeurées à l'état latent. Il y a tant d'exemples d'obstacles ainsi surmontés et de triomphes ainsi obtenus qu'on peut bien dire avec raison : « Qu'avec de la volonté on vient à bout de tout ».

« Ce n'est pas en général des universités, mais des bouges de la misère, dit Isaac Taylor, que sortent les grands inventeurs qui révolutionnent l'industrie ; ils ne sont pas d'ordinaire vêtus de soie mais de bure, et sont plus souvent noirs de poussière et de fumée que parés de décorations brillantes ».

L'astronome Copernic était fils d'un boulanger, Kepler d'un cabaretier. Newton d'un petit propriétaire, Laplace d'un pauvre paysan.

Chez les Grecs, Eschyle était fils d'un pauvre maître d'école. Chez les Romains, Horace eut pour père un esclave ; Virgile était fils d'un ouvrier en poterie ; Épictète, Térence et Phèdre étaient

d'abord esclaves. Shakespeare était fils d'un boucher ; Marmontel, Métastase, J.~B. Rousseau, Mohère, eurent tous une origine très humble ; le père de l'illustre Franldin était fabriquant de chandelles ; celui de Christophe Colomb, cardeur de laine ; Abraham Lincoln, avant d'être président des États-Unis, était bûcheron ; sa femme lui ayant appris à hre et à écrire, il poursuivit ses études, se fit recevoir avocat, et finit par occuper la première place d'honneur qu'un Américain puisse envier. Horace Greely, né de parents pauvres, réussit avec peine à apprendre à lire suffisamment pour entrer, à l'âge de 14 ans, dans une imprimerie. Mais, pendant cinq années, sans interrompre son travail de chaque jour, il complète son éducation. Il emploie ses économies à acheter quelques livres qui sont ses seuls compagnons pendant de longues veilles ; puis il devient collaborateur de plusieurs journaux et revues. Il fonde enfin la Tribune, un des plus grands journaux des États-Unis. On calcule que ce qu'il a écrit pendant dix ans formerait cent cinquante volumes.

Le pape Adrien VI, dans sa jeunesse, étant trop pauvre pour se payer le luxe d'une chandelle, préparait ses leçons à la lueur des réverbères qui éclairaient les rues et les porches des églises, nous donnant par là un admirable exemple de patience et d'ardeur au travail.

Citons encore l'exemple de "William Cobbett, célèbre publiciste anglais. Voici comment il nous raconte les débuts de sa carrière ; vous allez voir ce que peuvent faire la volonté et l'énergie du caractère.

« J'appris la grammaire, dit-il, étant simple soldat, à douze sous par jour. Le bord de mon ht dans une chambrée, au celui du lit du camp au corps

de garde, fut le seul siège que j'eusse pour étudier ; mon sac fut ma bibliothèque ; une planchette posée sur mes genoux, ma table à écrire ; et cette tâclie ne me prit pas, à beaucoup près, un an de ma vie. Je n'avais de quoi acheter ni huile ni chandelle ; et en hiver il était rare que je pusse avoir d'autre lumière que celle du feu, et encore, à tour de rôle seulement. Si j'ai pu, dans de telles circonstances et sans parent ni ami pour me guider ou m'encourager, venir à bout de cette entreprise, y a-t-il une excuse qu'un jeune homme puisse invoquer, quelque pauvre qu'il soit, quelque surchargé de travail qu'il soit, quelque mal servi qu'il soit par les circonstances extérieures ? Quoique je fusse toujours mourant de faim, je ne pouvais acheter une plume ou une feuille de papier qu'en me privant d'une partie de ma nourriture. Je n'avais pas un moment que je pusse dire mien ; et il me fallait lire ou écrire au milieu des conversations, des rires, des chants et du tapage d'au moins une douzaine d'hommes insouciants, s'il en fut au monde, et cela juste au moment où ils étaient libres de tout contrôle. Ne vous figurez pas que les quelques centimes que me coûtaient de temps en temps mon encre, mes plumes ou mon papier fussent peu de chose. Un centime, hélas ! était une somme pour moi ! J'étais aussi grand que je le suis à présent. J'avais une excellente santé et je prenais beaucoup d'exercice. Tout l'argent qui ne se dépensait pas pour nous au marché montait à quatre sous par semaine pour chaque homme. Je me souviens, et comment pourrais-je l'oublier ! qu'un jour, un vendredi, je m'étais arrangé de manière à avoir, toutes dépenses payées, un sou de reste : je destinais ce sou à l'achat d'un hareng saur le lendemain matin. En me déshabillant le soir, — je souffrais de la

faim à un tel point que la vie m'était à charge, — je m'aperçus que j'avais perdu mon unique sou... Je me cachai la tête sous ma misérable couverture et pleurai comme un enfant ! Or, je le répète, si, dans de telles circonstances, j'ai pu entreprendre et mener à bien cette tâche, y a-t-il, peut-il y avoir, dans le monde entier, un jeune homme qui puisse trouver une excuse pour s'en exempter » ?

Voilà, certes, des actes de courage et d'énergie, communs autrefois, mais que notre siècle, énervé par la frivolité et les amusements, ne semble plus guère comprendre.

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