‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 10 sur 44 · LA CONDUITE DE NÉRON LORS DU SINISTRE · texte numérisé non relu

LA CONDUITE DE NÉRON LORS DU SINISTRE

Voyons ce que les historiens rapportent à ce sujet.

" Le bruit, dit Tacite, se répandit alors que, tandis que la ville flambait, Néron, monté sur le théâtre de son palais, avait chanté la ruine de Troie, comparant ainsi les désastres anciens aux calamités actuelles. " Par le " bruit se répandit '' pervaserat rumor, Tacite fait entendre qu'il n'affirme rien, qu'il se borne à mentionner ce qui s'était dit dans la foule.

Suétone est catégorique. *' Néron, affirme-t-il, regardait ce » spectacle du haut de la tour de Mécène, et, charmé de la beauté des flammes, il chantait la prise de Troie, revêtu de son costume théâtral. "

Le César mélomane était bien capable d'un tel cynisme. Mais pour qu'il chantât sur la tour de Mécène ou sur son théâtre privé, il eût fallu qu'il fût ou se crût à l'abri de -tout danger, qu'il fût alors sans aucune préoccupation, sans aucune crainte. Or, d'après Tacite*, "Néiwn revint à Rome au moment où le feu atteignait la maison qu'il avait fait élever pour joindre le palais d'Auguste aux jardins de Mécène. " Comment donc Néron aurait- il osé rester dans une demeure dont les murailles étaient, léchées par les

A .Inn., XV, g9.

iS PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS SOUS NÉRON.

flammes? Tacite lui-même nous apprend, en effet, que loin de garder du calme et du sang-froid, loin de chanter alors la ruine de Troie, Néron fut affolé par la peur; on le voyait courir de tous côtés, et pour fuir le danger il commettait l'imprudence de se mêler à la foule sans être protégé par ses gardes, quum flagrante domo per noctem hue illuc cursaret incustoditus^. Il y a donc contradiction entre ce passage de Tacite et celui de Suétone.

Remarquons que la môme accusation fut aussi portée contre Vitellius. '* Il surprit, dit Suétone, les partisans de Flavius par une attaque, les poussa au Capitole, et fit mettre le feu au temple. Puis il contempla l'incendie du haut de la maison de Tibère, où il s'était mis à table. " Tout ceci donc ressemble fort à un lieu commun.

Selon JuvénaP, qui n'est pas tendre pour Néron, le désastre de Rome aurait fourni au prince non l'occasion de chanter la beauté des flammes qui dévoraient la ville, mais , l'inspiration d'un poème sacrilège, dans lequel, sous le nom de Troie, il décrivait l'épouvantable sinistre de Rome. Ce serait plus vraisetnblable.

Ce ne sont pas seulement des chants impies qu'on reprochait à Néron. Il fut accusé d'avoir fait mettre le feu à la ville.

Suétone affirme qu'il l'a fait volontairement et avec préméditation. " Il n'épargna, dit-il, ni le peuple, ni les murs de sa patrie. Quelqu'un ayant récité devant lui ce vers du poète grec : Que la terre après moi périsse par le feu, — Non, reprit César : ce sera de mon vivant. Et il tint parole. Choqué

* Ann.. XV, 50.

« Sat, VIII, 221 :

... Orestes Troïca non scripsit.

l'opinion publique a ROME APRÈS L'INGENDIE. 19

de la laideur des anciens édifices ainsi que des rues étroites et tortueuses de Rome, il y mit le feu si publiquement, que plusieurs consulaires n'osèrent pas arrêter les esclaves du service de sa chambre qu'ils surprirent dans leurs maisons avec des étoupes et des torches. Des greniers, voisins du palais d'or, qui lui faisaient envie, ne purent être abattus que par des machines de guerre parce qu'ils étaient construits en fortes pierres. "

Ce récit n'a évidemment pas le caractère historique. Le vers d'Euripide était devenu une exclamation banale ' équivalant à notre " après moi le déluge ^' ; Tibère le répétait sans cesse*. Que Néron ait ajouté " de mon vivant " ou qu'il ne l'ait pas dit, ce n'est pas une preuve qu'il ait fait mettre le feu à Rome. Quelles sont les personnes qui ont porté une telle accusation contre lui? Sont- ce ces consulaires anonymes dont parle Suétone? Quelle confiance aurait pu inspirer le témoignage de telles gens, qui ne rougissent pas d'étaler leur lâcheté? Ils n'ont certainement pas eu le courage de parler à visage découvert, ces patriciens qui avouent n'avoir pa3 osé frapper les incendiaires qui pénétraient chez eux. Et quels étaient les scélérats qui leur faisaient peur? Les chiourmes de la flotte aux ordres de Proculus? les Germains de la garde? les gladiateurs du cirque? Non, ceux que Néron a choisis, ceux qui fascinent et font trembler les consulaires, ce sont des valets de chambre. Est-ce croyable?

Et dans quel but Néron portait-il la flamme dans la ville? Il trouvait les rues tortueuses, nous dit Suétone, et il voulait l'emplacement des greniers voisins de son palais. Il est fort possible qu'il y ait eu des magasins détruits par des machines

* Sénèque, De Clementia, U, 2.

« Dion Gassius, LVIU, 23.

de guerre; mais faut-il penser qu'ils n'aient pu être jetés bas que pour Tagrandissement de la demeure impériale? Certainement non. Tacite, en effet, nous donne la véritable raison. Ils ont été, dit-il, démolis pour arrêter la marche du fléau. Faire la part du feu était la mesure usitée en pareil cas et nécessitée par le manque de moyens pour jeter une masse d'eau suffisante pour l'éteindre. " Quand le feu éclate dans une maison, écrit Sénèque*, la famille qui l'habite et les voisins apportent de l'eau; mais si l'incendie s'étend, s'il a déjà dévoré plusieurs maisons, il faut démolir une partie des immeubles environnants pour Tétouffer. "

Si donc l'accusation de Suétone est catégorique dans la forme, elle n'a, en fait, aucune base solide.

Sur ce même sujet Tacite s'exprime ainsi ^ : " Le désastre fut attribué par les uns au hasard, par les autres au dessein criminel de Néron, car le fait a été raconté de deux manières. " Mais il ajoute, en parlant du progrès des flammes : " Personne n'osait combattre le feu, car un certain nombre d'individus défendaient de l'éteindre en proférant des menaces, tandis que d'autres lançaient ouvertement des torches en criant qu'ils y étaient autorisés. C'était peut-être pour piller; peut-être aussi était-ce réellement par ordre. "

Nous remarquerons l'hésitation de Tacite quand il s'agit de quelques-uns des crimes abominables imputés â Néron. Ici ce ne sont plus des valets de chambre pénétrant la torche à la main dans les palais des sénateurs, ce n'est plus la livrée de César; ce sont des individus sans qualité, des inconnus, crebris muUorum minis, qui empêchent d'éteindre le feu et propagent la flamme. On avouera qu'il n'est pas admissible que le peuple ait laissé faire les incendiaires qui

* De Clementia, I. 25.

» Ann., XV, 38.

l'opinion publique a ROME APRÈS L'INCENDIE. 21-

ne s'attaquaient pas seulement aux grands, mais aux biens et aux demeures des petites gens. Ils auraient été à coup sûr mis en lambeaux ceux qui auraient été surpris portant le feu dans la ville.

Quoique Dion Cassius et son abréviateur ne brillent point par le discernement, nous devons cependant rechercher si nous ne trouverions pas quelques éclaircissements dans les compilations historiques qu'ils nous ont laissées. Or, toici ce que nous lisons * : .

" Néron voulut alors exécuter le dessein qui avait été l'objet de ses vœux, celui de ruiner, de son vivant, Rome tout entière et l'empire. Il enviait à Priam le bonheur d'avoir assisté à la destruction de son royaume et de sa patrie. Il envoya sous main quelques hommes qui, feignant d'être ivres ou de faire un mauvais coup, mirent le feu en plusieurs endroits à la fois. Beaucoup de maisons furent détruites faute de secours, beaucoup aussi furent incendiées par ceux-là mêmes qui venaient porter aide ; les soldats et surtout les vigiles, au lieu d'éteindre le feu, l'excitaient. Le vent vint enfin augmenter l'intensité des flammes.

'^ Tout le monde alors demeura épouvanté et se borna à considérer d'un lieu sûr un si effrayant spectacle. On ne songeait plus aux malheurs particuliers, on se rappelait le souvenir de la destruction de Rome par les Gaulois.

" Pendant que les Romains étaient dans cette disposition d'esprit, que de douleur et de désespoir plusieurs se jetaient dans les flammes, Néron monta sur le haut du Palatin d'où il embrassait toute l'étendue de l'incendie, et, vêtu en cithariste, il chanta la ruine d'Ilion et en réalité celle de Rome. "

Faire de la destruction de son royaume un bonheur pour

* Dion Cassin?, Histoire rœnainef LXII, Iti et 17.

Priam et présenter ce bonheur comme un objet d'envie, est-ce chose assez absurde? Attribuer à Néron le désir de voir la ruine de tout l'empire, est-ce admissible? C'est une peine inutile que nous avons prise en cherchant quelque éclaircissement chez Dion.

Nous ne trouvons donc chez les historiens, il faut en convenir, rien qui établisse la probabilité que Néron ait fait mettre le feu à Rome.

Néron, toutefois, ne nous inspire aucune sympathie, et il est pour nous d'un fort médiocre intérêt qu'il ait ou non chanté la sinistre grandeur du spectacle de Rome en flammes, qu'il ait ou non ordonné de mettre le feu à la ville. Ce qu'il nous importe pour l'étude qui nous occupe, c'est de savoir si, alors que les cendres étaient encore chaudes, la rumeur publique, à tort ou à raison, accusa Néron d'être l'auteur de l'incendie.

Quand les flammes dévoraient une maison, un massif de maisons, le malheur était naturellement imputé à la n^ligence de quelque particulier ou à la malveillance de quelque scélérat. Le Romain y était d'ailleurs habitué; rien n'était plus fréquent qu'un incendie à Rome. Le feu trouvait un aliment facile dans ces immenses maisons dans la construction desquelles le bois entrait en grande proportion, dans ces étages superposés où pullulait une population cosmopolite et insouciante. Aussi Ju vénal fait-il de la peur du feu un de ses motifs de fuir Rome. " Je veux vivre, dit-il*., dans un lieu où l'on n'ait rien à redouter la nuit, surtout pas d'incendie. Ici Ucalégon crie au feu, il demande de l'eau, il déménage ; tout est en flammes au bas du logis ; le troisième

1 Sat. III, 196.

l'opinion publique a ROME APRÈS, L'INCENDIE. , 23

étage fume déjà, tanfts que tu dors profondément; abrité SOUS la tuile ou la colombe amoureuse vient faire son nid, tu auras le privilège d'être rôti le dernier. "

Mais la destruction des deux tiers de la ville, un malheur tel qu'on ne trouvait de précédent qu'au jour funeste de la prise de Rome par les Gaulois, pouvait-il avoir pour cause une vulgaire imprudence? Telle était la question qu'agitaient patriciens, chevaliers, artisans et affranchis, dans cette grande ville où Ton aimait tant à discourir*.

Dans tout état d'exaltation des esprits, les nouvelles les plus invraisemblables, les accusations les plus absurdes sont facilement acceptées de la foule; elles naissent même spontanément et se propagent souvent en raison de leur étrangeté. Cependant, elles ont toujours leur cause, leur raison d'être, soit dans les sentiments que professe le peuple à l'égard de ceux qui occupent son imagination, soit dans les sentiments à son égard qu'il suppose à ceux-ci. Il eût donc été fort possible que dans le trouble des idées qui régnaient à Rome en ce moment, des rumeurs hostiles à Néron se fussent accréditées parmi la population. Mais qu'est-ce qui les aurait fait naître? Seraient-ce les projets que Néron avait manifestés et dont la réalisation fut favorisée par l'incendie? Serait-ce l'indignation qu'aurait soulevée son indifférence pour les malheurs publics? Serait-ce le mécontentement causé par ses mesures administratives? Ou enfin les hommes politiques qui voulaient le renversement de Néron, ont-ils répandu ces accusations pour le discréditer et rendre le succès de leur entreprise plus facile? Voilà les motifs qui auraient pu créer et propager ces rumeurs hostiles au prince. Examinons chacun de ces points.

1 Afin., XIII, 6 : " In urbe sermonuiii avida. "

Voyons d'abord quelles étaient 1^ idées qui hantaient l'imagination de Néron avant le sinistre et que le public connaissait.

Écoutons Tacite :

"Au commencement de cette année, nous dit-il*, Néron était tourmenté de la passion, de jour en jour plus vive, de se montrer sur les théâtres publics. Jusqu'alors il n'avait chanté que dans son palais, dans ses jardins, ou aux jours des Ju vénales, et il n'y trouvait pas une scène assez grandiose et digne de sa voix. N'osant toutefois débuter à Rome, il se rendit à Naples. Cette ville, pour ainsi dire grecque, devait être la première étape d'un voyage en Achaïe, d'où il retour^ nerait à Rome, orné de couronnes sacrées et illustres; et il pensait qu'alors les applaudissements des citoyens romains né sauraient lui être refusés. "

L'enthousiasme des Napolitains fut calmé par l'écroulement du théâtre à la fin de la première représentation. Cette fâcheuse circonstance contraignit Néron d'abréger son séjour, et, quittant Naples, il se dirigea vers Brindes. Cependant, avant d'atteindre les bords de l'Adriatique, on ne sait par quel motif il revint à Rome.

De retour dans la ville impériale, les provinces d'Orient et, parmi elles, l'Egypte surtout, continuèrent toutefois à hanter son imagination. Il annonça publiquement par un édit son projet de voyage, assurant que son absence né serait pas longue et que le repos et la prospérité de la République n'en souffriraient pas.

A l'occasion de son départ, Néron monta au Capitole pour adresser des hommages aux dieux, puis il se rendit au temple de Vesta. Mais à son entrée dans ce sanctuaire il fut,

1 Ann., XV, 34, 36, 37.

l'opinion publique a ROME APRÈS l'INCENDIE. 25

disait-on, saisi d'un tremblement dans tous ses membres, èoit qu'il fût effrayé de la présence de la déesse, soit qu'il fût obsédé du remords de ses crimes, qui l'agitait toujours. 11 renonça à son projet.

, De tels motifs de l'abandon du voyage en Grèce ne sont pas admissibles, et Tacite nous permet d'en saisir les véritables : " Les sénateurs et les patriciens, dit-il, se demandaient si Néron ne serait pas plus à redouter de loin que de près ; et, ce qui est naturel aux époques de trouble et de peur, on craignait dans tout changement une aggravation de la situation présente. De son côté la plèbe manifestait le déplaisir que lui causait le voyage du prince; elle craignait que son absence n'amenât la suspension des jeux et surtout, ce qu'elle redoutaîl le plus, la disette des grains.

"En cet état de choses, Néron, ajoute l'historien^ déclara que l'amour de la patrie l'emportait sur tous ses désirs; qu'il avait vu la tristesse sur tous les visages; qu'il avait entendu les lamentations que son départ causait au peuple qui, habitué à se rassurer par la vue du prince contre les malheurs imprévus, ne pouvait supporter ses moindres absences ; et que, si dans les affections privées les liens du sang doivent prévaloir, le peuple romain devait, à plus forte raison, avoir toute-puissance sur César, et qu'il serait obéi : Ita populum romanum vim plurimam hàbere parendumque retinenti ' . "

Les motifs que Néron allègue pour la détermination qu'il prit de renoncer à son voyage en Grèce, nous semblent sincères et véritables. Ne le voyait-on pas, en effet, se préoccuper sans cesse de l'opinion publique à Rome, et mettre tous ses soins à conserver la faveur populaire?

* Ann., XV, 36.

Aussi Néron voulut- il montrer que rien ne le charmait autant que le séjour de Rome. Pour cela il donnait des fêtes et des festins publics^. A cette occasion, nous trouvons dans Tacite le tableau d'une orgie dont les détails auraient pu trouver place dans les contes de Pétrone, mais ne sont pas dignes d'un historien qui se propose de transmettre à la postérité le récit des événements mémorables de son pays. Nous nous croyons fondé à les regarder comme inexacts, car, outre leur extrême invraisemblance *, Suétone n'en dit pas un mot, et cependant il ne néglige pas Ja chronique scandaleuse de la cour des Césars. Pour lui, et cela nous semble beaucoup plus admissible, Néron est à ce moment absorbé par sa passion pour la musique et Toi^nisation de concerts *.

Quoi qu'il en soit, fêtes de libertinage ou fêtes littéraires et musicales, Néron, à son retour de Naples, n'était occupé que de jeux et de plaisirs.

Son séjour dans la capitale fut cependant court. Le printemps touchait à sa fin, lors de son arrivée; Tété venu, toute

* Ann., XV, 37 : " On construisit sur Tétang d' Agrippa un radeau que d'autres " bâtiments faisaient mouvoir et sur lequel on servit le festin. Les navires étaient " ornés d'ivoire et d'or. Les rameurs étaient des jeunes gens que l'on avait rangés " suivant leur âge et leur habileté dans la débauche. Tigellinus avait rassemblé " de tous les points de la terre des oiseaux, du gibier et même des poissons " de l'Océan. Sur les bords de l'étang s'élevaient des lupanars remplis de dames '' les plus illustres, et en face on voyait des courtisanes toutes nues. On commença " par des danses et des gestes obscènes, et quand le jour disparut, le bois voisin et " les maisons d'alentour retentirent de chants et s'illuminèrent de clartés. Néron " se souilla de tous les plaisirs permis et défendus, et il eût atteint en ce moment "jusqu'aux dernières limites du vice si quelques jours après il n'avait épousé^ " avec toutes les cérémonies des unions solennelles, Pythagore, l'un des hommes " de cette bande flétrie. L'empereur reçut le voile des épouses. Les aruspices, la "dot, le lit nuptial, les flambeaux de l'hymen, rien ne fut oublié, et l'on vit " publiquement ce que l'on cache dans la nuit, même avec une femme. '*

Que penser de rameurs rangés par ordre de vice? d'oiseaux exotiques demeurant perchés sur les arbres pour le plaisir d'une multitude bruyante? de poissons de mer vivant dans de l'eau douce? de matrones illustres se mêlant à des courtisanes éhontées? des noces de Néron et des plus hideuses infamies commises publiquement? Est-ce du Tacite? N'est-il pas plujtôt présumable que le texte primitif a été altéré par le copiste du xv siècle ou tout autre avant lui ?

' Néron, 2^1.

l'opinion publique a homk après l'incendie. 27

raristocratie quittait la cité, fuyait la malaria, pour aller respirer Tair plus pur et moins chaud des splendides domaines ruraux ou des villas au bord de la mer. C'était aussi Fépoque de la moisson et celle des vacances judiciaires.

Néron se retira à Antium, dans sa ville natale, dans Kancien palais d'Agrippine que les eaux de la Méditerranée baignaient de leur écume. Qui pourrait dire les pensées qu'il roulait dans, son âme? Gomme un de nos rois de France, un des moins estimables, il disait peut-être : Qu'ai-je fait pour être tant aimé? Plus probablement, il jrévait à son voyage en Grèce, aux moyens de surmonter les obstacles qu'il avait rencontrés. En tout cas rien ne pouvait faire supposer au peuple qu'il eût alors le dessein de jeter bas la moitié de la ville pour se livrer aux folles entreprises des grandes constructions.

Néron, par sa conduite durant le sinistre, avait-il irrité le peuple, l'avait-il disposé à croire les bruits qui auraient été répandus contre lui?

Suétone ne signale aucune mesure prise, ni pour arrêter le feu, ni pour venir en aide aux victimes. Il dit sèchement^ : " Le fléau exerça ses fureurs pendant six jours 'et six nuits. Le peuple n'eut d'autres refuges que les temples et les tombeaux. "

Ge n'est pas possible. Il y avait des règlements administratifs pour les cas d'incendie. Les édiles avaient à leurs

ordres les sept cohortes des vigiles ^ ou gardes municipaux, plus spécialement les pompiers fsiphonariij , qui étaient exercés à manœuvrer les pompes fsiphones) que l'on tenait

» Néron, 38.

2 C'était, on le sait, une milice composée de soldats d'élite. Ils jouissaient de certains privilèges. Il y avait d'ailleurs dans presque toutes les villes de l'empire des gardes nocturnes, ou pompiers. Tçrtullien parle de ceux de Garthage (Apologétique, 29).

toujours prêtes pour combattre les incendies, et les esclaves publics qui formaient presque une armée. Le préfet du prétoire mettait à leur disposition les soldats du camp. Tous les magistrats urbains connaissaient leurs devoirs et n'avaient pas d'ordre à attendre pour se mettre à l'œuvre.

Or, quand un si grand désastre «frappait Rome, Néron a-t-il pu se désintéresser de la chose publique? A-t-il pu se dispenser de faire parade de dévouement aux infortunes du peuple? Ses conseillers ont-ils pu ne pas lui rappeler l'exemple de Tibère et ne pas^lui montrer la conduite qui lui était imposée en de telles circonstances?

Tacite va nous le dire * : " Pour venir au secours du peuple sans asile, il fit ouvrir les temples d'Agrippa, le champ de Mars, ses propres jardins. On y construisit à la hâte des hangars pour recevoir les indigents ; on fit venir des provisions de toutes sortes des entrepôts d'Ostie ; le prix du blé fut réduit à trois sesterces, '^

Suétone, qui ne peut se décider à être un historien impartial, prétend 2 *' que Néron ne laissa pas échapper cette occasion de pillage et de butin ; qu'il promit de faire enlever gratuitement les cadavres et les décombres, pour ne permettre à personne de s'approcher des restes de sa propriété. ** Cette accusation est encore sans valeur. Quel désordre, quelle confusion devait régner dans la ville ! Que sont devenus les parents, les amis, tous ceux qui sont chers et qu'on ne voit pas? Sont-ils sous les cendres? ont-ils fui vers les champs? Que de lamentations, que de cris de désespoir devait faire najtre l'affreuse misère du jour.au souvenir de ce qu'on possédait la veille ! Chacun sans doute voulait voir les débris de son logis, tenter de retrouver parmi les décombres quel-

1 Ann., X\\ 40.

^ Néron, m.

L^OPINION PUBLIQUE A ROME APRÈS l'iNGENDIE. 29

ques objets précieux ; chacun voulait retirer le cadavre d'Un père, d'une épouse, d'un fils, pour leur rendre les honneui^ funèbres et ne point laisser leurs ombres errer aux portés des enfers. Mais comment déterminer a qui appartenaient les débris des meubles ou autres objets? Gomment contenir l'audace des voleurs? L'administration fit sagement en s'attribuant les sauvetages et en prenant à sa chaîne les frais de débraiement et d'inhumation. En conséquence, la police eut à contenir la foule hors des ruines, hors des chantiers de travail.

Ces dispositions urgentes une fois prises, on se mit à l'œuvre pour la réédification de la ville. Tacite nous dit* : " Les marais d'Ostie furent désignés pour recevoir les décombres; on les chargeait sur des bateaux qui redescendaient le Tibre après avoir déchargé des grains sur les quais de Rome. "

Sous la terreur du désastre, on ne négligea aucune mesure de prudence pour éviter le renouvellement d'une pareille calamité. '' Il fut décidé que les édifices, en certaines parties, ne seraient plus construits avec du bois, mais, pour plus de sécurité, avec des pierres de Gabies qui sont à l'épreuve du feu. Des gardes veillèrent à ce que les eaux ne fussent plus détournées par les particuliers et qu elles coulassent, pour ie service public, avec plus d'abondance et dans plus de quartiers. Ghaque habitant reçut l'ordre de tenir toujours prêts, et sous sa main, des secours contre l'incendie.

" On prit soin d'éviter la faute qui avait été commise quand Rome fut brûlée par les Gaulois. Les maisons ne furent plus rebâties au hasard et sans ordï*e; on divisa l'emplacement des quartiers; on élargit les rues; on fixa la hauteur des

* Ann,, XV, 43.

*S0 PERSÉCUTION DES CHRÉTIENî^ SOUS NÉRON.

édifices; il fut défendu d'user des murs mitoyens, et chaque maison dut avoir une enceinte séparée; un vaste espace fut réservé pour^ les cours intérieures, et chaque massif de maisons fut entouré de portiques. " Mais cette dernière obligation étant trop onéreuse pour les propriétaires, et tous ne pouvant dépenser d'aussi fortes sommes pour la réédification de leurs demeures, la construction des portiques demeura aux frais du trésor.

Voilà, convient Tacite*, comment la sagesse des autorités avait pourvu au soin des intérêts publics, et haec quidem humanis consiliis providebantur, et quels furent les utiles règlements qui contribuèrent à Tembellissement de la ville nouvelle.

Ainsi rien ne nous permet de supposer que le gouvernement de l'empire eût été alors à la discrétion des caprices ou de l'incurie d'un satrape efféminé et omnipotent; tout nous montre, au contraire, que les hommes chargés de l'administration se montrèrent à la hauteur de leur mission soit quand ils eurent à combattre le feu, soit quand ils eurent à en réparer les désastres. Le peuple donc, n ayant pas à se plaindre des mesures prises pour le secourir, n'a pu, de lui-même, imaginer les accusations contre Néron.

Ce serait donc malgî^é les efforts de l'administration, malgré les généreux secours offerts par le prince, que la rumeur publique se serait élevée contre Néron ; et c'est en effet ce qu'entend dire l'auteur : Sed non ope humanâ, non largitionibus Principis decedebat infamia. Qui donc avait pu répandre ces bruits dans le peuple?

Faut-il en rendre responsables les hommes politiques?

A Ann„ XV, 44.

L'OPINICm PUBLIQUE A ROME APRÈS L'iNCENDIE. 31

Pendant que les édiles et les ingénieurs déblayaient et réédifiaient la ville, que tous les bras étaient en mouvement, ceux qu'avait épargnés le fléau et que la fortune rendait oisifs, remarquèrent, " les uns, nous dit Tacite, que Tincendie avait commencé le 14 des calendes d'août, jour où les Gaulois avaient jadis pris et brûlé Rome; les autres supputèrent le nombre d'années, de mois et de jours écoulés entre les deux incendies, et comparèrent le résultat d'un pareil travail au temps qui séparait ces désastres de la fondation de Rome. "

Ceux qui critiquaient les mesures prises ne faisaient pas défaut.

"Les uns prétendaient que les anciennes constructions étaient plus favorables à la salubrité publique ; que les rues étroites et l'élévation des toits formaient un obstacle aux ardeurs du soleil, tandis que ces voies larges, ces grandes places sans abri et sans ombre seraient brûlées par les chaleurs de l'été. " Ces gens n'étaient toutefois pas à craindre; ils n'étaient que des boudeurs.

Mais il y avait aussi, il est vrai, nombre de citoyens qui, comme Timagène*, dans leurs regrets de la liberté perdue, déclaraient que le seul chagrin qu'ils éprouvaient dans le, désastre était de voir Rome embellie de nouvelles constructions dont on rapportait l'honneur au prince. Ces personnages se trouvaient dans les hautes classes, parmi ceux qui, aidés de leurs partisans, aspiraient au principat, ou parmi les sénateurs qui en voulaient la suppressio^n. Ils avaient dans leurs rangs des hommes d'action prêts à tout oser pour atteindre leur but ; et même une grande conspiration était, sinon déjà organisée, du moins en voie de formation assez

« Sénèque, lettre 91.

avancée*. Ils n'exerçaient en temps ordinaire et ne tentaient d'exercer aucune influence ostensible sur le peuple ni sur les prétoriens; ils ne pouvaient compter que sur le poignard.

Or, dénoncer les chants du prince, le représenter comme un incendiaire, comme le criminel auteur des malheurs publics, aux trois cent mille hommes, femmes et enfants, sans pain et sans asile, entassés dans le champ de Mars, dans les jardins du Vatican, sous les portiques de la ville, c'eût été un sûr moyen de provoquer une insurrection ou même une révolution politique et vouer Néron à la mort.

L'ont-ils fait? Non. Écoutons Tacite* : " Parmi les conjurés, nous dit-il, était Subrius Flavius. Il avait d'abord projeté de frapper Néron sur la scène ; il songea ensuite à le tuer durant l'incendie quand on le vit, au moment où son palais brûlait, se porter au milieu de la nuit tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et n'ayant pas de gardes près de lui. Dans un cas la solitude, dans l'autre la foule qui devait être témoin d'une si belle action, avaient excité un moment ce noble courage; mais Flavius fut retenu par le désir de l'impunité, obstacle éternel des grandes entreprises. "

Le meurtre de Néron ne serait pas resté impuni! Quels étaient donc les vengeurs de sa mort que redoutait Subrius? Si son parti, le parti des stoïciens, eût triomphé, quelle gloire n'aurait-il pas recueillie? L'aristocratie romaine, loin de voir en lui un coupable, l'aurait glorifié comme un nouveau Brutus. Mais Subrius regardait autour de lui, dans la plèbe et dans les affranchis ; il connaissait tous ces gens qui loin de rendre Néron responsable de leurs malheurs, le considéraient, à tort ou à raison, comme leur protecteur dans un si grand désastre et se félicitaient d'avoir obtenu

^ Ann., XV, 48 et suiv.

» Ann,, XV, 50.

l'opinion publique a ROME APRÈS l'iNCENDIE. 33

qu'il renonçât à son voyage en Grèce. Le peuple n'aurait pas vu dans le meurtrier un libérateur, pas plus qu'il ne saluera avec joie l'avènement de Galba,

Ainsi, nous ne trouvons rien qui ait pu produire dans le peuple l'explosion spontanée de telles accusations contre Néron ; et aucun groupe politique n a tenté de lui présenter ce prince comme le coupable auteur de l'incendie.

la popularité de Néron ne fut pas diminuée

L'esprit superstitieux* de la population romaine ne lui permettait pas de penser qu'une main criminelle eût pu causer la ruine de la cité. Gomme il arrivait toujours lors des grandes calamités, elle ne vit dans ce désastre autre chose que la manifestation de la colère des dieux, ira numinum in res romanas^, suivant le mot de Tacite.

L'incendie, en effet, n'était pas le seul fléau qui frappât la capitale. Il semblait lié à d'autres malheurs incontestablement envoyés par les dieux : les tempêtes détruisaient les flottes chargées de blé à destination dOstie; les ouragans ravageaient les campagnes ^. Ce n'était pas tout. L'entassement de la population dans de détestables conditions hygiéniques et la misère avaient amené une peste affreuse^. Aucun sexe, aucun âge n'échappait au fléau ; les rues étaient encombrées de convois funèbres, et trente mille morts furent, dit -on, inscrits sur les registres publics. Aussi le peuple demeura-t-il courbé sous une terreur religieuse. Les coups de tonnerre lui parurent plus fréquents que jamais*; l'apparition d'une comète augmenta l'effroi.

4 Ann., XVI, 16.

* Ann., XV, 46.

3 Ann., XVI, 13. — Suétone, Néron, 39.

* Ann., XV, 47.

Prêtres officiels, tolérés ou interlopes, nationaux ou étrangers, virent les ex-voto et les offrandes affluer dans leurs sanctuaires. Ce n'était pas leur affaire de déclarer que Tincendie était dû à une cause naturelle, à une imprudence ou à la malveillance ; ils proclamèrent hautement qu'il n'y avait rien d'humain dans l'événement, qu'on n'y devait voir que la colère des dieux et qu'il fallait calmer leur courroux par des prières, des dons et des sacrifices.

Le gouvernement, loin de s'opposer à l'explosion des sentiments religieux, organisa, d'accord avec les pontifes, des cérémonies publiques. " On recourut aux expiations pour apaiser les dieux. On consulta les livres sibyllins, et d'après leur réponse on fit des prières solennelles à Vulcain, à Cérès et à Proserpine. Les matrones romaines firent des actes particuliers de dévotion à Junon; elles montèrent d'abord au Capitole, puis elles se transportèrent au bord de la mer et puisèrent de l'eau pour asperger la statue de la déesse*. "

Comment donc la rumeur publique aurait-elle pu s'élever contre Néron? Cela ne semble pas possible. Et quand on examine attentivement les récits des historiens, on remarque qu'ils confessent que le peuple a ignoré tous ces bruits de chants sur le théâtre, de valets ou de soldats portant des torches enflammées sur tous les points de la ville.

Suétone, en effet, traçant le tableau d'un déchaînement de satires et d'injures contre Néron dans les temps qui suivirent l'incendie, dit que ces satires et ces injures étaient affichées aux murs des édifices et débitées même sur le théâtre, qu'on y traitait presque ouvertement de parricide le fils d'Agrîppine. Cela est peu croyable. Mais remarquons que Suétone, si affîrmatif sur le rôle du prince dans la destruction de la ville,

« Ann,, XV, 44.

l'opinion publique a ROME APRÈS l'iNGENDïB. 35

ne cite pas une seule allusion à ce sujet; nulle part il n'a laissé supposer que le peuple l'eût soupçonné d'un tel crime.

Tacite, en nous montrant le César poltron qui se porte impunément au milieu de la foule, la nuit, sans gardes, sur divers points de la ville, tandis qu'un conjuré, valeureux soldat, n'ose le frapper par la crainte de la vengeance du peuple. Tacite nous prouve que Néron était resté populaire dans la ville, et que ses ennemis redoutaient une puissance qui s'appuyait sur l'opinion des masses.

Il n'avait donc aucun motif de se croire l'objet d'une accusation flétrissante au sujet de l'incendie. Il se considérait au contraire à l'abri de toute inquiétude pour sa vie ou pour son pouvoir, et nous le trouvons installé après le sinistre à la splendide villa de Servilius*, tout près de Rome, sur la route d'Ostie, sur les bords du Tibre, au confluent de l'Almo, pour être à même de surveiller les approvisionnements et les travaux de réédification de la ville.

Loin d'être hostile au César, le peuple se montrait satisfait et, par suite, prêt à s'opposer aussi bien aux tentatives des personnages qui voulaient le renversement du prince ou la suppression du principat, qu'aux insurrections des déshérités de la société. Il eut l'occasion de manifester ses sentiments dans l'année même de l'incendie.

La nouvelle, en eff*et, se répandit un jour à Rome que des gladiateurs internés à Preneste s'étaient évadés et tenaient la campagne sous la terreur^. La population fut alors pleine d'inquiétude et laissa voir combien elle redoutait l'apparition de quelque Spartacus et le renouvellement des maux d'une

4 Ann., XV, 55, 58. — Hist,, lll, 38. — Suétone, Néron, 47. - Pline, ïlist, nat., XXVI.

« Ann., XV, 46.

guerre servile, jam Spartacum et vetera mala referente populo. Ce fut avec joie qu'elle apprit la prompte et vigoureuse répression de cette tentative de soulèvement.

D'autre part, un matin au point du jour, les sentinelles amenèrent à Néron étonné un homme qui venait, disait-il, sauver la vie du prince en lui révélant une conspiration ourdie par Pison et ses amis*. Néron eut peur. Avec l'assentiment du Sénat ou par un coup d'État, il s'arrogea une sorte de dictature. Rome, dirions-nous, fut mise en état de siège, si nous pouvions appliquer ces expressions modernes à l'histoire du passé. On vit des agents escortés de Germains de la garde parcourir^ le Forum, faire des perquisitions dans les maisons, dans les villas, et traîner sans cesse des accusés de tous rangs, chargés de chaînes, aux jardins de Servilius pour y être interrogés et conduits ensuite à la mort.

Vainement on avait engagé Pison à se rendre au camp des prétoriens pour les gagner à sa cause par des promesses de récompense ; tout aussi vainement on l'avait pressé de se rendre au Forum et de faire appel au peuple. Il était trop assuré d'avance de l'inutilité de pareilles démarches. Néron put être cruellement impitoyable contre tous ceux qui étaient ou qui pouvaient être ses ennemis.

En présence des mesures sanguinaires qui frappaient les conspirateurs, on ne vit pas le peuple debout pour s'y opposer comme^il le fit lors de l'exécution des esclaves de Pédanius; il demeura impassible; il ne bougea pas. Son dévouement à Néron ne fat point altéré malgré les calamités pubhques, les épidémies, les conjurations ; il se consolida au contraire par l'activité prodigieuse qui fut déployée à la réédification de la ville.

1 Ann.y XV, 55.

« Ann., XV, 58.

l'opinion publique a ROME APRÈS l'incendie. 37

Faire vite, effacer au plus tôt les traces de Tincendie, telle fut évidemment la volonté de Néron, et il semble n'avoir rien négligé pour atteindre son but.

" Il accorda des primes, selon le rang et les ressources de ■ chacun, à ceux qui dans un temps déterminé auraient achevé leurs constructions ^ " Pour augmenter le nombre des bras, il ordonna " que les criminels ne fussent plus condamnés qu'aux travaux publics, et il fit transporter en Italie les détenus de toutes les prisons de l'empire : Quorum operum perficdendorum gratta, quot ubique essent custodiae in Ilaliam deportari, etiam scelere convictos non nisi ad opus damnari praeceperat^ , " C'était suspendre la peine de mort pour les criminels de droit commun.

Que d'hommes furent alors occupés à creuser les carrières, à rougir le fer, à abattre les forêts ! Quel mouvement maritime à Ostie! Que de bateaux montaient et descendaient chaque jour le Tibre! Dans la. ville, de longues files de chariots faisaient trembler le sol des rues sous le poids des poutres et des sapins dont ils étaient chargés^. Que de fortunes rapidement faites par les entrepreneurs et les artisans ! Quelle affluence de peintres, d'artistes divers arrivant de Grèce ou d'Orient pour offrir leurs services et leurs talents !

C'était avec des sentiments de haine et d'envie que les Romains de race, trop nobles pour rien fair^, regardaient ces parvenus du travail et de l'intelligence. '^ N'est-ce donc rien, s'écrie Juvénal*, que d'avoir en naissant respiré l'air de l'Aventin? Je ne puis souffrir cette ville remplie de Grecs. Que dis- je? cette ordure achéenne n'est que la moindre partie des étrangers ; l'Oronte syrien a versé ses eaux dans le

.1 Ann., XV, 42. .,\

* Suétone, Néron, 31.

' Sénèqae, lettre 90.

* Juvénal, Sat. lU,passim.

Tibre. Quittons la ville. Laissons-y ces entrepreneurs avides à qui tout est facile, soit qu'il s'agisse de travailler aux bâtiments publics, de nettoyer les ports, les fleuves, les égouts, de porter les cadavres aux bûchers. Ce sont eux aujourd'hui qui donnent les spectacles. Pourquoi pas? Ne sont-ils pas de ceux que la fortune se plaît à élever du rang le plus abject au faîte des grandeurs ? "

Mais il y avait à Rome plus de provinciaux, plus de fils d'affranchis devenus citoyens que de fils de vieux Romains. A la satisfaction de la masse des habitants, les travaux publics étaient conçus et dirigés *' par deux illustres ingénieurs, nous dit Tacite, Severus et Celer, dont le génie inventif et audacieux savait réaliser par l'art ce que la nature n'avait pu faire; " et des ruines de la ville s'élevèrent des monuments et des palais dont la magnificence attira l'admiration.

Bientôt Néron put inaugurer son palais. Tout l'éloge qu'il en fit, nous dit Suétone*, se résume en ces mots : " Je commence à être logé comme un homme. " Cependant, ajoute l'historien, " pour faire connaître l'étendue et la magnificence du palais d'or, il suffira de dire que dans la cour d'entrée la statue colossale de Néron s'élevait à 120 pieds de haut; que les portiques à trois rangs de colonnes avaient un mille de longueur ; qu'il renfermait une pièce d'eau semblable à une mer; tout autour, des groupés de bâtiments semblaient former des villes; on y voyait des champs de blé, des vignobles, des pâturages, des forêts peuplées de troupeaux et d'animaux sauvages de toutes sortes. Dans les diverses parties du palais tout était doré et enrichi de pierreries et de coquillages à grosses perles. Les salles à manger avaient pour plafonds des tablettes d'ivoire mobiles qui répandaient sur les convives

^ Néron, îil .

l'opinion publique a ROME APRÈS l'INCENDIË. 39

des fleurs et des parfums amenés par des tuyaux. La principale pièce était ronde, et jour et nuit elle tournait sans relâche pour imiter le mouvement du monde. Les bains étaient alimentés par les eaux de la mer et celles d'Albiila. "

Au sujet de ce bâtiment nous lisons encore dans Tacite * : " On construisit un palais dans lequel For et les pierreries qui sont d'ordinaire des objets de luxe, excitaient moins Tadmiration que les champs cultivés, les étangs, les forêts qui présentaient Faspect de la solitude, les plaines ouvertes et les perspectives. "

Chacune des phrases de ces descriptions nous rempUt d'étonnement. Il est fait mention dans les lettres de Sénèque de plafonds mobiles qui oflraient aux regards des convives des décorations nouvelles à chaque service ; mais que signifie une salle entière qui tourne continuellement avec ceux qui s'y trouvent? Par quel mécanisme? Dans la superficie Hmitée qu'occupait le palais, au centre de la ville, et sur les débris des fondations anciennes, comment a-t-il été possible de créer des champs de blé, des pâturages, des forêts remplies d'animaux sauvages? Gomment a-t-on amené d'Ostie à Rome, et élevé sur les hauteurs du Palatin, l'eau de la mer destinée aux bains? Ces merveilles nous paraissent n'avoir jamais existé que dans l'imagination de Tacite et de Suétone; et pour nous les donner comme vérités historiques, il faut qu'ils aient pensé que la naïveté des lecteurs n'aurait pas de bornes. A moins toutefois, ce qui nous parait plus plausible, que nous n'ayons ici non les descriptions qu'ils avaient dû faire, mais des descriptions dénaturées par des copistes.

Au dire de ces historiens, ces immenses travaux auraient provoqué chez Néron la folie des constructions. Il aurait

» Ann., XV, 42.

projeté d'établir un bain couvert depuis Misène jusqu'au lac Averne, de l'entourer de portiques et d'y faire arriver les eaux thermales de Baies. Il aurait encore voulu faire creuser un canal, allant de l' Averne à Ostie, sur une largeur telle que deux trirèmes pussent se croiser.

Quoi qu'on puisse penser à ce sujet, malgré les horreurs de la peste, la famine, la conjuration, au bout de deux ans il ne restait plus à Rome de trace de l'incendie. Est-ce possible? Londres brûlé en 1666 fut bien rebâti en trois ans, nous dira-t-on peut-être. C'est vrai. Mais quelle différence de travaux! Quand nous voyons le temps que mit Constantin à bâtir sa nouvelle Rome qui s'écroula; le temps et les moyens employés pour édifier le palais de Versailles; de nos jours, ce qu'a duré, malgré toute l'activité qu'on y a mise, la reconstruction des monuments de Paris que des mains parricides avaient livrés aux flammes, nous sommes tentés de croire que dix des quatorze quartiers de Rome n'avaient pas été détruits comme l'affirme Tacite.

Nous ne pouvons toutefois douter de la prompte réédification de la ville, puisqu'une brillante réception y fut faite à Tiridate venant recevoir l'investiture de sa royauté, et que le monarque oriental demeura émerveillé des splendeurs de Rome.

Les œuvres d'art cependant ne s'improvisaient pas. Comment remplacer celles qui avaient disparu? On n'eut pas grand effort d'imagination à faire. On n'eut qu'à imiter les proconsuls de la république. On réquisitionna les provinces et les temples de la Grèce et de l'Asie. C'est ainsi qu'à son tour Constantin ornera la Ville chrétienne.

Les provinces orientales virent donc de nouveaux Verres et de nouveaux Mummius s'abattre sur elles. **Acratus et

l'opinion publique a ROME APRÈS l'INGENDIE. 41

Cannas*, nous dit Tacite, se signalèrent en Asie et en Grèce. Ils enlevèrent non seulement les offrandes faites aux dieux, mais les dieux eux-mêmes. Acratus était un affranchi prêt à tous les crimes; Carinas était versé dans la philosophie grecque, en paroles seulement, car son âme ignorait la pratique du bien. " Pergame et Rhodes refusèrent cependant de laisser dépouiller leurs places publiques et leurs sanctuaires ; devant la sédition, les agents du prince n'osèrent encourir l'accusation de sacrilège. C'étaient, il est vrai, deux villes puissantes, et elles furent les seules à protester. Partout ailleurs les objets d'art furent livrés sans résistance. En maints endroits on vit, comme jadis à Ségeste^, " les vierges et les matrones, en habits de deuil, accompagner jusqu'aux bornes de leur territoire la déesse objet de leur adoration, versant des larmes de regrets et d'adieux. "

Sénèque avait désapprouvé ces spoliations. Il pensait avec raison que tant que la paix publique n'était pas en jeu, il fallait respecter les sentiments religieux et les objets du culte, si absurde qu'il fût 3. Entre autres motifs, pour se soustraire à la responsabilité de ces mesures, il s'était retiré dans une de ses maisons de campagne, éloignée de la ville*.

Mais quelle que fût l'injustice de ces mesures en ellesmêmes, quelles que fussent les récriminations qu'elles eussent suscitées chez les spoliés, à Rome la population ne pouvait qu'y applaudir. La capitale était persuadée qu'elle avait le droit incontestable de prélever sur les provinces une contribution en œuvres d'art.

Une question bien plus grave était celle des finances. II fallut venir en aide aux particuliers pour la reconstruction

i Ann., XV, 45.

* Cicéron, De Signis.

3 Lettre 95.

* Ann., XV, 45.

de leui's maisons; il fallut augmenter les distributions de blé, en réduire le prix ; les travaux à la charge de l'État pour le déblaiement de la ville et la reconstruction des monuments furent immenses ; et la maison d'or ! Louis XIV a fait brûler les comptes de Versailles ; nous n'avons pas non plus ceux de Néron; mais la somme dut être énorme. Comment le trésor impérial pourvut-il à toutes ces dépenses?

"Pour avoir de l'aigent, nous dit Tacite*, on épuisa l'Italie, on ruina les provinces, les peuples, les alliés et les cités qui, par leurs privilèges, s'appelaient libres. Les dieux eux-mêmes ne furent pas épargnés : on prit dans les temples de la ville l'or que le peuple romain y avait consacré depuis des siècles, à l'occasion de triomphes, de vœux, d'événements heureux ou aux jours de crainte. "

Nous n'avons pas de données sur l'élévation du taux des contributions imposées aux provinces; mais les historiens ne nous entretiennent d'aucune plainte grave, d'aucune tentative de rébellion à cette occasion. Nous voyons, au contraire, une sorte d'empressement spontané chez elles à fournir aide à Rome, Ainsi, Lyon envoya volontairement quatre millions de sesterces*; des princes tributaires, des particuliers tinrent à honneur de faire des dons au trésor. Admettons toutefois, contre toute probabilité, que les provinces se récrièrent, devinrent hostiles à Néron. Qui dans la capitale aurait approuvé leurs doléances, se serait uni de sentiment avec elles contre le prince? Ce n'est point là ce qui aurait pu compromettre à Rome la popularité de Néron .

Dans la réquisition de Tor des temples, le peuple vit-il un sacrilège, une profanation? Craignait-il que par ces actes d'impiété Néron attirât de nouveau sur la ville la colère des

» Ann., XV, 45.

* ,-tnn., XVI, 1H.

l'opinion publique a ROME APRÈS l'INCENDIE. 43

dieux et le considéra-t-il xomme un obstacle à sa prospérité? Évidemment non. Ces temples de la ville étaient des propriétés publiques dont les trésors n'appartenaient pas à la corporation des prêtres qui les desservaient. Ceux-ci dépendaient de l'autorité civile, et ils n'avaient aucun intérêt à s'opposer aux mesures édictées par le prince, aucun droit à crier au sacrilège contre celui qui était en même temps leur souverain pontife. Aussi les voyons-nous, au contraire, faire parade de dévouemer^t à Néron. Après la répression de la conjuration de Pison ils offrent aux dieux des actions de grâces, ils consacrent à Jupiter le poignard de Scévinus, ils proposent de changer le nom du mois d'avril en celui de Néron*.

Il en était de même des aruspices, ces prêtres ou oracles des campagnes. Dans le territoire de Plaisance naquit un veau qui avait une tête à la cuisse. L'émotion fut gfande. On consulta ces écorcheurs sacrés. Ils répondirent qu'on tenterait vainement de conjBer les affaires de l'empire à une autre tête, car cette tête ne saurait rester cachée et n'aurait aucune force*.

Donc le haut et le bas clergé étaient pour Néron ; et le peuple ne pouvait songer à l'accuser d'impiété.

Il n'est pas besoin, croyons-nous, de redire que nous n'avons aucun désir de tenter une réhabilitation de Néron. Nous établissons seulement qu'au témoignage des auteurs qui lui sont hostiles, il continua à jouir après l'incendie de la plus grande popularité. Le peuple n'est pas toujours judicieux dans les sentiments de haine ou de dévouement qu'il manifeste aux princes. Louis XV reçut, lors de sa maladie, loi-s de l'attentat de Damions, des marques non équivoques

1 Ann., XV, 74.

« Ann., XV, 47.

de rameur que lui portaient ses sujets. Peut-on contester que Napoléon III n'ait été, jusqu'à sa chute, considéré par l'immense majorité des Français comme un homme providentiel, comme un souverain qu'il ne fallait pas songer à remplacer? Reconnaître ces faits est le devoir de l'historien ; et il n'aliène pas pour cela l'indépendance de son jugement sur là valeur politique et morale de ces monarques.

Il nous faut donc rejeter comme contraires à la vérité ces prétendues rumeurs qui s'élevèrent contre Néron et troublèrent sa sécurité après l'incendie.

Remarquons que l'auteur reconnaît au commencement de son récit les efforts des édiles et du prince pour venir au secours des victimes et atténuer le désastre, et qu'il le termine en nous montrant Néron se mêlant au peuple, recevant des applaudissements. S'il en fut ainsi, il n'y eut pas une foule, irritée qui le tînt pour responsable de la ruine de la ville ; et, d'autre part, si Néron avait eu soupçon de l'accusation qui pesait sur lui, aurait-il osé s'aventurer parmi ses ennemis? L'auteur se trahit ainsi, et fait de lui-même l'aveu que les rumeurs qui sont la base de son récit n'ont eu d'existence que dans son imagination,

La persécution se trouve donc privée de sa causé déterminante, de sa raison d'être.

Nous ne sommes cependant pas en droit de conclure d'ores et déjà que cette tuerie de chrétiens n'a pas eu lieu. Il se pourrait que l'auteur eût, par erreur ou pour un motif quelconque, donné une cause imaginaire et inadmissible à un événement réel. Maisja première partie de cette étude nous montre que nous devons nous mettre en garde contre la fidélité de sa relation, et qu'il ne faut y ajouter foi qu'après un examen attentif.

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