DU NOM DE '' CHRÉTIEN
Y avait-il à Rome, sous Néron, des individus que le peuple appelait chrétiens, ainsi qu'il est dit dans le chapitre des Annales^ C'est ce que npus allons chercher à déterminer.
Les apôtres et les premiers disciples de Jésus étant originaires de la Palestine, demandons-nous d'abord quels étaient les noms qu'ils portaient dans leur pays natal. .
Tous ceux qui se glorifiaient de faire partie du peuple privilégié avec lequel Jéhova avait fait solennellement un pacte d'alliance et auquel il réservait de brillantes destinées, tous se disaient Yehoudim. Les Grecs les nommaient 'louSaTc, les Romains Judaei.
Ils se divisaient en diverses sectes : pharisiens, sadducéens, esséniens, disciples de Jean^ Il y avait encore les disciples de Jésus^é
^ Lmc, V, 33 : ol iiaôrjxai *Iu)âvvou.
• Nouveau Testament, passim : o\ (jia6Y)Ta\ *Iiq(xoO.
Ce qui distinguait ceux-ci des autres sectes juives, c'est qu'ils aflfîrmaient que Jésus avait été ou serait le Messie promis à Israël ^ Aussi s'appelaient-ils et les appelait-on Jesséens^. C'était leur nom caractéristique.
Ils étaient encore parfois à Jérusalem appelés Galiléens 3, probablement parce que Jésus et ses premiers apôtres étaient originaires de la province de Galilée.
Mais les noms qu'ils se donnaient de préférence et sous lesquels on les désignait le plus généralement en Judée étaient ceux d'Ebionim, de pauvres, c'est à dire de fidèles à Dieu*, ou de Naziréens , pBvce que la plupart d'entre eux accomplissaient les vœux suivant les prescriptions de la Loi^. C'est ainsi que le souverain pontife, conduisant Paul au tribunal du gouverneur romain, Félix, l'aurait présenté comme le chef de la secte des Naziréens*^.
Toutefois, entre ceux qui prétendaient que leur maître Jésus avait été ou serait le Messie, et ceux qui le méconnaissaient, les haines ne pouvaient manquer d'être violentes. Les apôtres et leurs disciples ont dû par suite recevoir des Juifs des sobriquets, mais nous ne les connaissons pas.
^ * Nouveau Testament : 6 icktteuwv 8ti *Iyi(xoOc èertiv o XpKiTic.
< Saint Épiphane, Panarium, Hep^ t&v NaC(«>paia>v, I, 4 : ^^ Avant d'être appelés XpKXTtavo: à Antioche les disciples s'appelaient *Ie?(raToi, Jesséens; soit que ce nom fût tiré de Jessé, fils de David, soit qu'il vint de Notre-Seigneur Jésus-Christ dont ils suivaient les enseignements et dont ils se disaient les disciples, soit qu'il dérivât du mot 'lY](roO; pris dans sa signification hébraïque, qui veut dire médecin ou guérisseur. "
* Actes des Apôtres, I, i; II, 7.
* Reuss, Théologie chrétienne au siècle apostolique, liv. I, ch. XI : Ébionisme et Essénisme.
* Nombres, VI.
^ Actes, XXIV, 5 : irpWTO(TTaTy)v xe ttiç twv Nal^topafeov octpétfeu};. Le Na(C<i^patoc en grec ou Nazaraeus en latin est le Naziréen des Juifs. C'est à tort qu'on a voulu entendre par ce mot Ihabitant de Nazareth. Les Grecs appelaient celui-ci NaCapy)y6;, Naiarénen. Il n'y a pas de confusion possible. D'ailleurs Épiphane {loc. cit., 6) nous dit : " Il y eut des Nazoréens avant le Christ et qui ne le reconnurent pas; mais, je le répète, les chrétiens étaient désignés par tout le monde sous le nom de Nazoréens, "
Quand, par suite de circonstances diverses, le cercle de leur propagande fut porté hors de la Judée, il fallut nécessairement transporter dans la langue des nouveaux adhérents les qualifications hébraïques qui distinguaient la secte.
Pour Ebionim, on traduisit la signification en grec par TCTwyoC et en latin par pauperes; et les fidèles, selon la langue qu'ils parlaient, se disaient tctwxoi ou pauperes * .
Pour Nazirêen, on conserva à peu près la prononciation hébraïque, et Ton dit Naïwpotot en grec, et Nazaraei en latin. Mais cette qualification fut peu usitée hors de la Judée. Elle fut remplacée par dés équivalents. Les fidèles en Orient se disent aytct, en Occident, sancti^ les consacrés à Dieu^.
Gomme dans toute hétairie, les membres des Églises étaient les uns pour les autres des frères, àSeXçcC, fràtres. Les principaux d'entre eux étaient cependant distingués par les noms d'apôtres, à^éaTcXot, en \Biin apostoli.
Mais quels que fussent les noms particuliers qu'ils aient pris ou reçus, les disciples de Jésus ne pouvaient manquer de revendiquer le titre de Juifs, Judaei, 'louSaTct, c'est à dire de ceux-là à qui avaient été faites les promesses de Dieu.
Donc, entre eux ils se disaient Juifs ^ et ils ne souffraient pas que leurs rivaux palestiniens leur contestassent ce titre ; à plus forte raison tenaient-ils vis-à-vis des étrangers à être considérés comme Juifs.
* Épître de Jacques, II, 7 : xb xaXov crvofia xh entxXyiOèv eç' ujjlSç. Cette qualification, détournée de son sens primitif et hébraïque, fut prise plus tard au sens littéral dans les Églises, et il en est résulté les plus étranges confusions dans l'interprétation du Nouveau Testament; c'est ce que nous montrerons dans une prochaine étude.
* La consécration distinguait les fidèles du monde païen ; mais elle était le caractère essentiel et commun de tous les fidèles. II Corinthiens, XIII, 12 : o\ ayioi irâvteç. Ils étaient tous yjytaffjxévoi ev Xpiffiû ou ev irvE^piaxi. (i Cor., I, 2; VII, il, etc.); aussi traduit-on r,yiaa6ai non par être saint, mais par appartenir à la communauté, '
« Calâtes, H, 11 à 14.
En effet, cette qualité de juif, de fils d'Abraham, était la condition essentielle pour être admis dans le royaume du Messie; c'était donc celle qu'ils entendaient donner aux prosélytes, et c'était également cette qualité que ceux-ci entendaient acquérir des apôtres. C'est ce que montre YÉpUre aux Romains. Il n'y est jamais question d'autre qualification que celle de juif; elle déclare qu'on peut être juif intérieurement sans la circoncision ^ De son côté, l'auteur des lettres aux sept Églises, qui ont été placées en tête de VApocalypse, entend que lui et les siens soient appelés Juifs*, et il refuse le droit à cette qualification aux apôtres des Gentils, à ceux qui consentent à manger des viandes provenant des sacrifices offerts aux divinités païennes. " Es se disent juifs, dit-il, et ils ne le sont pas, " 11^ est ainsi incontestable que les disciples de la circoncision et ceux de la non-circoncision revendiquaient également le nom de Juifs.
Les étrangers, les populations des provinces de l'empire ne pouvaient donc voir dans les apôtres de Jésus, les frères, les disciples, que des Juifs, et c'est ainsi qu'ils les appelaient, comme on le voit dans les Actes des Apôtres^.
Aussi, à Rome, on donnait le nom de Judaei ou de Juifs à tous les habitants de la Palestine. On les qualifiait quelquefois d'Hérodiens* ou sujets d'Hérode. Mais on ne faisait et on n'aurait su faire aucune distinction entre les Juifs des différentes provinces de la Judée ou ceux des différentes sectes religieuses auxquelles ils appartenaient.
4 Romains, II, 28, 30.
s ilpoc, II, 9;III, 9.
« Actes, XVIII, 14, 15; XVII, 19-21 : La scène est Philippes de Macédoine : « Ils se saisirent de Paul et de Silas et les traînèrent sur la place publique, devant les magistrats; et les ayant présentés aux préteurs, ils leur dirent: Ces hommes troublent notre ville; ce sont des Juifs; ils enseignent une manière de vivre qu'il ne nous est pas permis d'accepter ni de suivre, à nous qui sommes Romains.''
* Perse, Sat. V, 180. ~ Math., Il, 26.
En cet état de choses, comment le peuple de la capitale aurait-il pu nommer chrétiens une certaine catégorie dlndividus qui se disaient Juifs, qui observaient alors le sabbat et les prescriptions mosaïques? Comment a-t-il pu être initié aux dissensions religieuses des hôteâ des synagogues d une façon si complète? On ne saurait l'imaginer.
C'est pourquoi on admet généralement que Tacite a employé un terme qui ne fut usité que de son temps, pour désigner ces hommes accusés par Néron et que le peuple n'appelait pas chrétiens comme il le dit à tort. C'est l'opinion de Gibbon*; c'est aussi la supposition de Voltaire ^ : " 11 est bien difficile, dit-il, que le nom de chrétien fût déjà connu à Rome. Tacite écrivait sous Vespasien et sous Domitien. Il parlait des chrétiens comme on en parlait de son temps. "
Il y aurait dans cette façon d'écrire l'histoire une faute grave. Il ne peut être donné à un auteur, en parlant de partis politiques ou de sectes religieuses, de transporter à une époque des noms qu'ils avaient à une autre. Un historien du commencement du xvm® siècle ne serait pas admis à dire : Charles IX ordonna le massacre de ceux que le peuple appelait Camisards. Les noms caractérisent presque toujours une époque ; on ne doit pas les changer.
Mais Tacite a-t-il pu commettre une pareille faute? C'est la question qu'il faut examiner.
Dans les langues qui ne possèdent pas les mêmes caractères alphabétiques, deux seules méthodes peuvent servir à transporter un mot de l'une dans l'autre. Il faut faire un groupement de lettres dont la prononciation réponde à peu près à celle qu'a le mot dans sa langue d'origine, ou traduire l'idée qu'il exprime par un équivalent.
^ Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, XVI. • Voltaire, Traité sur la Tolérance, note.
A Rome ceux qui avaient été en contact avec des Juifs, disaient : Moses, pascha, sabbata, etc., en se servant du premier procédé; de même, en parlant du futur libérateur d'Israël, ils disaient : Messias. Si on avait voulu, au lieu d'en former ujie expression typique, faire comprendre aux populations latines la signification de ce mot, on aurait dit : Unctus. Par suite, si le peuple avait eu à désigner les croyants au Messie d'une façon directe et qui lui fût propre, il les aurait nommés Messiani en latinisant l'hébreu, ou Unctiani en se servant de l'équivalent Unctus, Ce n'est donc pas sans étonnèment que nous entendons dire à Rome christiani, car nous n'avons ici ni le radical hébraïque ni son équivalent latin ; nous constatons la latinisation du mot Xpicnoç dont se servaient les Grecs comme équivalent, comme traduction de l'hébreu Messias^,
Ce ne sont donc pas des Palestiniens qui ont importé à Rome le mot Christibs, Ils n'avaient aucun intérêt à ti*ansformer celui de Messias. D'abord, en dehors des classes lettrées avec lesquelles ils n'avaient rien à faire, la langue grecque n'était pas aussi répandue à Rome qu'on pourrait le croire, et dans les classes inférieures Christus n'aurait guère été mieux compris que Messias^.
En eût-il été autrement, que l'idée attachée au mot Oint n'aurait rien appris aux Romains. Qui, parmi ceux-ci, en effet, n'avait été oint? Cette expression eût donc entraîné la nécessité d'explications assez difficiles à donner par les disciples de Jésus à ceux qui les écoutaient.
* Dans le 4« Évangile, I, 42, André dit à son frère Pierre : " Nous avons trouvé le Messie, Ë6p^xa|jL£v tov Mf(T<riav; " et l'auteur ajoute pour explication : " Cest ce qui a été traduit par Christ, 8 eaiiv fjLeOepjxiQvsuojjLsvov XpiffTÔ;."
* Pline, Hist. nat., XXTX, 8 : " Ceux des Romains qui cultivent la médecine Se sont faits Grecs; pour les ignorants et pour ceux qui ne savent pas le grec, les médecins seuls qui écrivent dans cette langue, ont autprité; et Ton a moins de' confiance pour ce qui concerne la santé si l'on comprend. "
Aussi remarquons-nous que Josèphe n'emploie jamais le mot Xp'.ffToç pour équivalent de Jdessias; il dit Prophète, npcçrj-cYjç*. C'est le mot prophète, qui fut également employé par les premiers évangélistes pour qualifier Jésus. On y lit ^ : " Les disciples qui se rendaient à Emmaûs disaient : Jésus de Nazareth qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles; " et c'est en parlant de lui-même qu'il aurait déclaré qu'aucun prophète n'est cru dans son pays^.
Evidemment le mot Christus et son dérivé christianus^ ainsi que beaucoup d'autres qui avaient leurs correspondants en latin, n'ont pu y être transportés qu'à une époque où la langue grecque était devenue non seulement la langue généralement parlée dans les confréries, mais la langue officielle, sacrée, celle qui servait à désigner les symboles, et avait supplanté l'hébreu. En effet. Christ et ses dérivés sont devenus des mots typiques et qui, par suite, n'ont pas eu d'équivalents dans aucune des langues parlées par les populations qui ont accepté la foi de l'Évangile.
Il est incontestable qu'à un moment donné le christianisme devint une religion toute hellénique, n'ayant et ne voulant avoir aucune attache au judaïsme.
Il n'en pouvait être autrement.
En se transportant hors du milieu judaïque qui l'avait vu naître, en recrutant des adhérents parmi les populations des , provinces de l'empire romain, le christianisme ne pouvait manquer de subir la loi inévitable du développement de toute société. Ceux qui se laissaient persuader que Jésus de Nazareth avait été le Messie, qui ajoutaient foi à la Bonne
1 Ainsi dans la Guerre judaïque, liv. II, ch. 13, en parlant du Messie venu d'Egypte et qui fît beaucoup de bruit en Palestine, il dit : icpoçiQTYi; elvai Xéywv. * 3» Évangile, XXIV. 19.
9 l«r Évangile, XIII, 57.
Promesse du Royaume de Dieu, ne pouvaient par ce seul fait se transformer en juifs, vivre et penser comme de vrais fils d'Israël. Ils conservaient, en grande partie du moins, leurs idées et leurs mœurs. C'est ainsi que dans les plus anciennes chambres des catacombes de Rome, on ne saurait dire de prime abord si Ton a sous les yeux des fresques chrétiennes ou païennes. On y voit Bacchus présidant à la vendange. Mercure portant un agneau, Psyché, Orphée, Ulysse. Les nouveaux venus constituèrent ainsi des éléments avec lesquels il fallut compter, et les concessions que les apôtres palestiniens durent leur faire, modifièrent les conditions primitives de l'établissement de la secte.
L'histoire de cette première période est symbolisée par la lutte de Paul et de Pierre, et par leur entente finale, c'est à dire par la consécration du nouvel état de choses.
Les non-Juifs étant ensuite devenus la grande majorité, l'élément sémitique demeura une quantité négligeable dans les Églises. On ne se contenta plus alors de tolérance au sujet de la circoncision et de l'usage des viandes; on déclara
que Vancien pacte de Dieu avec son peuple était rompu,
qu'un nouveau pacte était conclu avec les Geutils, que la postérité d'Abraham était déshéritée, et que par suite on ne saurait faire partie d'une hétairie chrétienne si l'on voulait observer la moindre pratique de l'ancienne Loi.
La qualité de Juif qui avait été un titre d'honneur, un titre recherché, devint une injure, désigna un ennemi. ^
"Les Pères, écrit saint Jérôme*, ont anathématisé les Ebionites, uniquement pour leur obstination à mêler les prescriptions de la Loi à celles de l'Évangile du Christ, et à vouloir accepter les nouvelles sans renier les anciennes. En
ji
^ Saint Jérôme, Lettre à saint Augustin»
voulant être à la fois juifs et chrétiens ils ne sauraient être ni juifs ni chrétiens. ''
Quelle évolution avait effectuée le christianisme depuis l'époque où les apôtres disaient au nom de Jésus* : '' Je ne suis point venu pour abolir la Loi et les Prophètes, mais les confirmer ! "
Dans toutes les provinces de Tempire romain, l'hellénisme formait le fond des idées philosophiques et religieuses des classes les plus éclairées. Ceux donc des chrétiens qui avaient reçu une certaine culture intellectuelle avaient tous étudié la philosophie. Ainsi, Marcion avait été stoïcien, Valentin fut platonicien. Aristide, qui adressa, dit-on, une apologie à l'empereur Hadrien, sortait des écoles grecques; il en fut de même de saint Clément d'Alexandrie, de Jules Africain, d'Origène et de tous les docteurs de l'Église. Tous ces hommes conservaient la plupart des idées et des sentiments dont ils avaient été imbus; et ils exerçaient une grande influence dans les hétairies auxquelles ils s'affiliaient. C'est ainsi que le christianisme devint dans sa partie dogmatique une religion presque entièrement gréco-romaine.
L'hellénisme toutefois ne s'était pas encore substitué au judaïsme dans les Églises au temps de Tacite. Les Juifs et les judaïsants, en effet, ne se laissèrent pas évincer sans lutte. Le Nouveau Testament nous les montre faisant des tournées d'inspection et envoyant des émissaires pour maintenir les apôtres des Gentils sous leur obéissance. Parmi eux se trouvaient des zélateurs^ j comme disaient les Grecs, ou cananites, comme disaient les Syro-Chaldéens, des exaltés prêts à frapper tout traître du poignard, aussi bien dans les
^ 1" Évangile, V, 17.
* ZyjXwttiç, Kavavaîoç. Actes, 1, 13.— Xuc, VI, \b,— Math., X, 4.— Afarc, III, 18.
villes que hors de la Palestine ; et traître à leurs yeux était quiconque paraissait tiède pour la Loi * . " Haine^ disaient les judaïsants, aux meiiteurs et aux faux apôtres qui rejettent la circoncision, permettent de manger des viandes consacrées aux idoles, qui se disent juifs et ne le sont pas! " Ils conservèrent leur suprématie durant au moins tout le siècle. Les Actes et V Apocalypse montrent en effet que, lors de leur composition, les judaïsants étaient encore prépondérants et craints dans les Églises * ; et saint Jérôme ^ déclare que Paul, celui dont on fait Tapôtre de Rome, s'était luimême soumis à toutes les prescriptions de la Loi par crainte des judaïsants.
D'après Sulpice Sévère^, jusqu'à la destruction complète de Jérusalem par Hadrien j le parti de la circoncision domina.it absolument, et, selon lui, l'écrasement des Juifs fut le fait providentiel qui amena l'émancipation de l'Église et de la foi.
Donc, avant que la langue sacrée et les idées fussent tout à fait grécisées dans les confréries des croyants à Jésus, les cendres de Tacite avaient été renfermées dans l'urne funéraire.
Quelle a été l'origine de cette qualification de chrétiens^ A ce sujet Tertullien^ nous dit : " Notre secte est haïe dans le nom de son fondateur. Qu'y a-t-il donc d'étrange à voir les disciples prendre le nom de leur maître? D'où vient le nom des Platoniciens,, des Épicuriens, des Pythagoriciens?"
* Apocalypse, passim; I Cor., V, 1 à 5; XVI, 22. — Galates, V, 7-12. — Actes, XXI, 24. — Renan, Apôtres, V.
« Actes, XV, 24; Apoc, II, 2, 9, 12/, III, 9, etc. 3 Lettre à saint Augustin.
* Sulpicii Severi Chronicorum liber, II, 31 : Nimirum id Domino ordinante dispositum ut legis servitus a libertate pdei atque Ecclesiae tolleretur.
'^ Tertullien, Apologétique, 3 : " At enim secta oditur in nomine utique sui auctoris. Quid novi, si aliqua disciplina de magistro cognomentum sectatoribus suis inducit ? Nonne philosophi de auctoribus suis nuncupantur Platonici, Epicurei, Pythagorici ? "
D'accord avec lui, les auteurs ecclésiastiques déclarent unanimement que le nom de christiani vient de celui du fondateur de la secte, de Christus.
Mais alors même qu'on admettrait que du vivant de Tacite Christus fût dans la langue romaine l'équivalent du mot hébraïque Messias, il n'eût pas été possible que ce terme désignât spécialement alors Jésus de Nazareth; par suite, la qualification de christiani n'aurait pu caractériser ceux qui avaient foi en lui.
Tous les Juifs, en effet, croyaient que le temps prédit pour la venue du Messie était arrivé. Une foule d'imposteurs ou d'illuminés exploitèrent cet état des esprits. Josèphe* nous montre les populations de la Judée s'attachant à leurs pas, voyant en chacun d'eux le libérateur dTsraël. Les Épîtres et les Évangiles^ nous font une peinture semblable de cette situation : "Si quelqu'un vous dit, y lisons-nous, que le Christ est ici ou là, ne le croyez pas , car de faux Christs et de faux prophètes s'élèveront et feront des prodiges pour séduire les hommes et même les élus de Diçu, s'il était possible. "
Parmi la foule des messies qui apparurent en Palestine, outre Jésus, on citait Dosithée, Simon, Ménandre, Theudas, Judas le Galiléen, etc., et parmi ceux qui ne sont pas désignés nominativement, il y en eut d'importants, tel qu'un certain Juif originaire d'Egypte qui se fit suivre, disait-on, de plus de quatre mille hommes^.
Écoutons ce que dit Bossuet à ce sujet^ :
" La venue des faux Christs et des faux prophètes semblait
* Flav. Josèphe, Antiq. Jud., liv. II, ch. 12. — Guerre des Juifs, prologue, liv. II, ch. Xn.
* l«r Évangile, XXIV, 24 à 26; 3» Évangile, XXI, 8, etc.
' E. Havet, Le Christianisme et ses origines, t. III, pages 315 à 317; t. IV, pages 2 à 6, 310 à 312. — Actes, V, 36, 37.
* Discours sur l'Histoire universelle, II® partie, ch. XXII.
être un plus prochain acheminement à la ruine dernière; car la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prêter l'oreille à la vérité est d'être entraînés à leur perte par des prophètes trompeurs. Jésus-Christ ne cache pas que ce malheur arrivera aux Juifs. ^'11 s'élèvera, dit-il, un grand "nombre de faux prophètes qui séduiront beaucoup de " monde ; " et encore : *' Donnez-vous garde des faux Christs
" et des faux prophètes " Jamais il ne parut tant de faux
prophètes que dans les temps qui suivirent la mort de Notre-Seigneur ; surtout vers le temps de la guerre judaïque ett sous le règne de Néron qui la commença. Josèphe nous fait voir une infinité de ces imposteurs qui attiraient le peuple au désert par de vains prestiges et des secrets de magie, leur promettant une prompte et miraculeuse délivrance... Vous pouvez croire que le nom de Christ , sans lequel il n'y cffvait pas de délivrance parfaite pour le Juif y était mêlé dans ces promesses imaginaires; et vous verrez
dans la suite de quoi vous en convaincre
"Ce n'était point assez que les faux prophètes eussent livré Jérusalem entre les mains de Tite; les Juifs n'étaient pas encore bannis de la Judée, et l'amour qu'ils avaient pour Jérusalem en avait obligé plusieurs à choisir leurs demeures parmi ses ruines. Voici un faux Christ qui va les peindre. Cinquante, ans après la prise de Jérusalem, dans le siècle de la mort de Notre-Seigneur, l'infâme Barcochébas, un voleur, un scélérat, parce que son nom signifiait fils de l'Étoile, se digait l'étoile de Jacob prédite au livre des Nombres et se porta pour le Christ, Akibas, le plus autorisé des rabbins, et à son exemple tous ceux que les Juifs appefeient des sages, entrèrent dans son parti, sans que l'imposteur leur donnât aucune autre marque de sa mission, sinon qu'Akibas disait que le Christ ne pouvait pas beaucoup
tarder. Les Juifs se révoltèrent par tout l'empire romain SOUS la conduite de Barcochébas qui leur promettait Tempîre du monde. Hadrien en tua six cent mille, et ils furent bannis pour jamais de la Judée. "
Et plus loin*:
" Durant près de cent ans il ne se parlait parmi eux que des faux Christs qui se faisaient suivre et des faux prophètes qui les annonçaient. Les siècles précédents n'avaient rien vu de semblable ; et les Juifs ne prodiguèrent le nom de Christ ni quand Judas le Machabée remporta sur leur tyran tant de victoires, ni quand son. frère Simon les affranchit du joug des Gentils, ni quand le premier Hircan fit tant de conquêtes. Les temps et les autres marques ne convenaient pas, et ce n'est que dans le siècle de Jésus-Christ qu'on a commencé à parler dé tous ces Messies.
"Les Samaritains qui lisaient dans le Pentateuque les prophéties de Jacob se firent des Christs aussi bien que les Juifs. "
On ne saurait donc comprendre comment la qualification de christiani, croyants au Christ ou hommes du Christ, eût pu, au temps de Néron, ni même à celui de Trajan, distinguer les disciples de Jésus de ceux des autres Messies. Elle n'a évidemment pu être employée alors dans ce but.
Cette qualification n'a pu être spécialisée que beaucoup plus tard, quand les souvenirs des autres Christs eurent disparu ou se furent concentrés sur un seuljpersonnage. Quand il ne pourra plus y avoir de confusion, lorsque l'attente du Messie signifiera l'attente du retour de Jésus de Nazareth, alors seulement le mot de Christ deviendra synonyme de Jésus, et celui de christiani pourra désigner ses croyants.
* Discours sur VHistoire universelle, II« partie, ch. XXIII.
Encore à ce point de vue le nom de christiani n'a pu entrer dans un récit de Tacite pour indiquer les disciples de Jésus.