DE LA CRÉATION DU NOM DE "CHRÉTIEN" A ANTIOCHE
Les Actes des Apôtres , nous objectera-t-on sans doute, ne nous apprennent- ils pas que le nom de xpt<rwav6ç avait été donné à Antioche spécialement aux disciples de Jésus, dès les premières prédications de Paul et de Barnabas ?
Dans les Origines du Christianisme, M. Renan nous dit * :
" Une circonstance capitale prouve que la secte eut pour la première fois à Antioche pleine conscience d'elle-même. Ce fut dans cette ville qu'elle reçut un nom distinct. Jusquelà les adhérents s'étaient appelés entre eux les croyants, les fidèles, les saints, les frères, mais ils n'avaient pas de nom officiel et public pour les désigner. Ce fut à Antioche que le nom de christianus fut formé.,. C'est ici un moment très important ; l'heure où une création nouvelle reçoit son nom est solennelle, car le nom est le signe définitif de l'existence."
L'autorité sur laquelle est appuyée cette tradition est le verset 26 du chapitre XI? des Actes des Apôtres.
La critique historique ne saurait cependant admettre comme un fait acquis à l'histoire "^que la qualification de chrétiens ait été spécialement donnée aux disciples de Jésu?5 à Antioche, au début de l'apostolat • de Paul, par ce seul motif que cette affirmation se trouve dans les Actes des Apôtres. On ne peut, en effet, considérer les Actes comme une autorité incontestable. Il est évident que personne n'accepte comme des faits réels la plupart de ceux qui y sont
^ Los Apôtres, ch. XIII,
donnés pour tels. On ne saurait, sur la parole de l'anteur, croire au phénomène de l'Ascension; ni aux histoires de la navigation et du naufrage de Paul, où les matelots demeurent quatorze jours sans nourriture, „et où se reproduit le miracle de la multiplication des pains à bord. Les Actes ne sont qu'un recueil de légendes *.
La critique chrétienne répond : Nous consentons à refuser le caractère d'authenticité aux affirmations des auteurs évangéliques, quand ils rapportent des faits évidemment impossibles; par conséquent, nous sommes en droit de déclarer incontestables ceux qui ne sont pas dans cette catégorie. Cette manière de raisonner nous semble peu correcte ; et tout au contraire nous dirons : Puisque l'auteur nous rapporte à chaque page des faits imaginaires qu'il prétend nous donner pour des vérités historiques, nous devons nous tenir en garde contre lui et n'accepter comme vraies ou probables que les parties de son récit que nous aurons reconnues telles après un examen attentif.
Ce verset est-il dans ce cas?
Le texte porte * : 'E?fjX6e 8à. elç Tapaov Bapvàôaç (r/aÇyjT^jat SayXcv, xal eOpwv aitov ^yxyt'^ auTov eiç 'Avcié^etav. Ey^VÊTO 8à auTSÙç èvtauTcv oXov Œuva^ôfjvat ev 'rtj sxxXifjafa xal SiSa^at o)rXov Uavov, ypri\Lix'dtj(x\. xe -îupwTov èv *AvTio^e(a toÙç [JLaÔYjxiç Xptdxtavcuç.
Suivons-le littéralement : " Barnabas alla à Tarse chercher Suùl, et Vayant trouvé, il Vamena à Antioche. Il arriva que CEUX-CI durant toute une année attirèrent dans la secte une foule nombreuse et V instruisirent et furent appelés pour la première fois à Antioche Chrétiens les disciples. "
1 Actes, I, 9; XXVII.
î XI, 25, 26. — L'édition C. Tischendorf (A.-F. Didot) porte : *Eyhtxo auToî;
60 PERSÉCUirON DES CHRÉTIENS SOUS NÉRON.
Ainsi, quand Tordre logique et naturel donnait à penser que c'était aussi à Saûl et Barnabas, à eux seuls en jeu jusqu'alors, qu'allait se rapporter la suite de la phrase, on s'arrête surpris en voyant inopinément que la fin du verset concerne d'autres personnages, les disciples. Et vains sont les efforts de l'imagination pour comprendre comment se trouve insérée ici la mention de l'époque et du lieu de la création du mot chrétiens et de son application spéciale aux disciples de Jésus ; car le renseignement n'est pas accompagné de la moindre explication, et il n'a aucun lien non seulement avec les versets précédents ou les suivants, mais pas même avec le premier nçiembre de phrase. On s'étonne aussi de voir la répétition inutile du nom de la ville d'Antioche.
Cette fin du verset est si étrangement accolée au commencement, qu'on a peine à admettre que le verset entier ait été écrit par une même main.
Ces remarques viennent si naturellement à l'esprit de tout lecteur attentif, qu'elles n'avaient pu manquer de frapper le rédacteur de la Vulgate, Aussi a-t-il voulu lier la fin du verset à sa première partie, et il traduit ainsi en latin le texte grec : Et annum totum conversati sunt in ecclesia et docuerunt turbam multam; ita ut cognominarentur primum Antiochiae discipuli Christiani.
Le ita ut ainsi ajouté donne au latin une liaison qui manque au grec; mais ce n'est qu'une liaison grammaticale, fictive, car dire c'est pourquoi, n'explique pas le moins du monde comment il y a relation entre la prédication de Paul et la création d'un surnom donné aux disciples.
D'autre part, les auteurs évangéliques, on le sait, n'avaient l'habitude d'écrire que les choses qui pouvaient être titiles à la conversion de ceux auxquels ils s'adressaient, ou celles qui répondaient aux préoccupations qui régnaient dans les
esprits, ou celles encore qui devaient servir à réfuter des objections. On ne saurait donc déterminer dans quel but et dans quel intérêt l'auteur aurait été amené à s'occuper ici de la formation du nom de chrétiens. Or, en admettant que ce nom eût été en usage alors, la question de son origine ne pouvait préoccuper ni les apôtres ni ceux auxquels ils annonçaient la Bonne Nouvelle. C'est là une question purement historique, et, à ce titre, elle n'a pu être agitée qu'à une époque postérieure à celle où les Actes ont été rédigés.
Ce qu'il y a de plus singulier encore dans le cas qui nous occupe, c'est que l'auteur n'a jusqu'alors jamais employé ce terme dont il veut nous apprendre l'origine et que, dans la suite de son récit, en nous parlant des missionnaires de la Bonne Nouvelle et de leurs adhérents, il continue à les nommer disciples, apôtres, anciens, nazaréens, et jamais il ne les appelle chrétiens, alors qu'il s'agit d'événements qui se passent à Antioche même*. Et pas plus que lui, aucun des évangélistes ne se sert du nom de chrétiens pour désigner les croyants à Jésus.
Ainsi, on le voit, ce n'est pas seulement par sa construction, c'est encore par son objet que ce membre de phrase semble avoir été ajouté au texte après coup.
Cette opinion prend plus de force, devient une conviction quand on constate que le mot xpw^^'^^^^ slu sens d'être appelé, ne se trouve dans les Actes que cette unique fois et qu'il n'appartient pas au style habituel de leur rédacteur.
Dans la langue évangélique, X9W^'^^^ signifie d'ordinaire avertir ou instruire par l'inspiration divine à la voix active, et à la voix passive être averti ou instruit par l'inspiration divine *.
1 Actes, Xni, 1 ; XIV, 22-26; XV, 1-25.
* Ainsi : Épître aux Hébreux, XII, 25 : Ne méprisez pas celui qui vous parle;
Quand il s'agit de noms ou de surnoms donnés à des personnes ou des lieux, l'auteur des Actes dit* : xaX£w, e^cixaXéc*, ovofxaÇw, jamais xp'^iIJ^ol'zO^^, Il en est de même des auteurs dont les écrits forment le Nouveau Testament.
XpY;[AaT{Ça) ne fut, en effet, usité au sens d'être appelé que dans la basse grécité. Dans son Thésaurus graecae linguae, Henri Estienne place parmi les diverses acceptions de ce mot celle de nuncupor, appellor, et il dit à ce sujet : Hujus significationis exempla antiquiora quant ex Polybio, DiodorOy Plutarcho aliisque recentioribus infra posita sunt nulla videntur extare. Tanto frequentiora sunt exempla apud scriptores medii aevi. Mais on peut remarquer qu'au temps de Polybe, de Diodore et de Plutarque, XpYjj/.aTtÇw ne signifiait pas, à proprement dire, recevoir un nom ou surnom^ mais prendre une qualité bonne ou mauvaise, celle par exemple de roi ou de mendiant, d'homme vertueux ou de criminel^.
car si ceux qui méprisaient celui qui les avertissait sur la terre au nom de Dieu n'échappèrent point, nous échapperons encore moins. El yàp exetvoi oux eÇÉçuyov eiA ytjç itapaiTr)(iaji.evQt tov ^prjjiaTtCovTa.
Même épître, XI, 7 : Noé averti par la foi des choses qu'on ne voyait pas encore, niaxei ^pr)|xaTi(i6ei; Nûe uepi tôv piYjSéTCb) pXEwofilvwv.
Actes, X, 22 : Corneille... fut averti par un messager dimn de te faire venir dans sa maison. Kopvr,Xioc... è-/pr,(iaTi(i6Y) xiizh àyyiXou àyiou, x. t. >.
!«*■ Évangile, II, 43 : Joseph et Marie ayant été divinement avertis par un songe de ne pas retourner vers Hérode. Ka\ x'?W^'^^^^^'*^^^ *af ' o^*P'
1 Actes, 1^24; IV, 36; VI, 9; VII, 59; etc.
* On lit dans Diodore de Sicile, I, 44 : Nous arrivâmes en Egypte où régnait Ptolémée, qui se qualifiait de Nouveau Bacchus, cSaaiXeue $è IlToXeiJiaioc o Nso; Aiovudoç xpTQP^ŒTiÇwv.
Plutarque {Antoine, 24) dit également, en parlant de Gléopâtre : Elle se qualifia de Nouvelle Isis, xàt Nia *'I<yiç e^pyj^iaTKxe. Ces personnages ne prenaient pas des surnoms, mais bien des qualités, des attributions.
Le même auteur, en rapportant dans sa Morale le service qu'avaient rendu à leur cité les femmes de Xanthe en conjurant la colère de Bellérophon, ajoute qu'il était par suite d'usage chez les Xanthois de se qualifier dç leur mère et non de leur père. Aib xa\ v6[io; yjv toÎ; SavOfoi; jjlt) irarpôlev, àXX* àwb (lYjxpb; ^pTQfxaTiCeiv.
On ne saurait, en effet, entendre que les Xanthois prenaient leur nom de leur mère, attendu que les enfants ne portaient ni le nom du père ni celui de la mère. Mais on tirait qualité àe sa naissance, on se disait fils de tel père. Plutarque nous apprend que, chez les Xanthois, au lieu de dire par exemple comine partout
C'est ainsi qu'on lit dans VÊpître aux Romains^ : "Apa oh
ÇcovTOç Tou ovSpoç, [Koiycùiq ^(pr^iAaTtcei liv yévYjTat àvSpl èxépcj). " Le
mari étant vivant, la femme prendra la qualité d'adultère si elle épouse un autre homme." Il s'agit de qualité et pas de nom.
L'acception exacte de ce mot démontre donc encore qu'il n'a pu trouver place dans les Actes qu'à une époque où le terme de chrétien n'était pas une simple dénomination donnée à quelqu'un, mais une qualification ^ honorable aux yeux des uns, flétrissante aux yeux des autres.
Remarquons, en effet, que dans les Actes on fait dire par le roi Agrippa à Paul, après l'avoir écouté dans sa défense ^ : " Tu me persuaderais presque de me faire chrétien : 'Ev oXtya) [AS TCstôstç XptjTtavov xoifidat. " Personne ne peut supposer que nous ayons sous les yeux le texte officiel. Le caractère légendaire de cette scène est évident; et l'expression se faire chrétien prouve que la rédaction en a été faite à une époque postérieure à celle où elle aurait eu lieu.
Il y a encore bien d'autres difficultés relatives à ce verset. Ainsi, comment expliquer que ce fût à Antioche, ville où la langue commune était le grec, qu'aurait été créé le mot XpttJTiavoç? Sa forme est purement latine et non hellénique, et elle donne à penser qu'il n'a pu l'être qu'en pays romain. Aussi M. Renan dit* " que le mot fut créé par l'autorité romaine, comme une appellation de police, de même que Herodianiy Pompeiani, Caesariani; ou qu'en tout cas il fut
ailleurs, Glaucon fils de Leagros, le père, rAMuxoiv ô Aectypou, on disait Glaucon fils d'Hélène, de la mère, D.auxwv ô *EXévriç. 1 Romains, VII, 2.
* Tertullien, Apolog., 3, 4. • 8 Actes, XXVI, 27.
* Les Apôtre8,\h, XIII.
(i4 PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS SOUS NÉRON.
formé par la population païenne d'Antioche. " Ce ne sont là que des conjectures, une tentative d'explication d'une donnée acceptée à priori comme exacte.
Mais qn' Herodiani d'ailleurs ait été formé en Asie ou que ce soit une expression latine grécisée à l'exemple de Pompeiani ou Caesariani, là n'est point la vraie question ; il ne peut y avoir doute que ces mots aient désigné, pour les Asiatiques aussi bien que pour les Romains, les partisans de Pompée, de César ou d'Hérode; tandis qu'il n en est pas de même pour christiani. On ne saurait expliquer comment le terme d'hommes de Christ ou partisans de Christ ait pu être créé et appliqué aux disciples de Jésus, alors qu'il n'était bruit à Antioche que des nombreux Christs qui se prétendaient appelés à rétablir en Orient le royaume d'Israël ou de Jéhova. La Syrie, en effet, nous dit fort justement M. Renan, était presque une terre juive; et c'est probablement un juif que Lucien désigne par Syrien de la Palestine * .
La chose devient encore moins admissible quand on songe que ces missionnaires de la Bonne Promesse avaient précisément déjà un nom particulier, tiré de celui du personnage qu'ils déclaraient être leur maître. Pourquoi, en effet, auraient-ils ou aurait-on changé à ce moment leur nom caractéristique de 'UoaaXoi, Jesséens, disciples de Jésus, contre la désignation vague de xpt<yTiavo(, hommes de Christ?
Rien donc n'infirme les considérations que nous avons présentées, et on doit conclure, croyons-nous, que les Actes contiennent en ce point, comme en beaucoup d'autres, une affirmation erronée, soit qu'elle provienne de l'auteur primitif, soit, ce qui nous paraît vraisemblable, qu'elle provienne d'une interpolation. *
* Le Conteur de fables.