‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 13 sur 44 · DE CHRIST ET DE PILATE · texte numérisé non relu

DE CHRIST ET DE PILATE

Nous ne sommes pas moins étonné de la mention de chrétiens qui se trouve dans les Annales de Tacite, que des explications que nous y rencontrons sur l'origine de ce nom.

Jérusalem avait tenu en échec les forces* romaines ; elle avait apparu aux nations de TOrient comme une nouvelle Numance ; et Rome avait jugé sa prise assez glorieuse pour élever près du Forum un arc de triomphe en Thonneur de Titus. On y avait représenté les objets sacrés du Temple; et en passant devant le monument commémoratif, chaque citoyen se demandait sans doute quel était le culte mystérieux dlsraël. Nous devions donc compter que Tacite, quindecemvir, préteur, écrivant pour la postérité, nous aurait donné sur les Juifs une foule de renseignements précieux. On éprouve une profonde déception en lisant ce qui nous reste du V® livre de ses Histoires; on est surpris dy trouver des légendes puisées à des sources qWil n'indique pas et de constater qu'il a complètement ignoré la tradition nationale du peuple dont il se propose de nous entretenir. Tacite, il est vrai, ne pouvait se douter que la postérité attacherait une grande importance aux annales de ce petit peuple de montagnards fanatiques, et qu'elle rechercherait anxieusement quelles étaient ses croyances religieuses. " Le rite des Juifs, dit-il, est absurde et sans valeur : Judaeorum mos absurdus sordidusque^, "

Aussi est-ce chose incompréhensible pour nous de voir en pareil cas Tacite prendre soin de nous parler d'une de leurs sectes et tenir à nous éclairer avec précision sur son

* Histoires, V, 5.

fondateur. Notre étonnement est ici d'autant plus légitime qu'il serait le seul des historiens de Tempire, grecs ou latins, qui s'en fût occupé.

Quoi qu'il en soit, voyons les renseignements qu'il nous a transmis à ce sujet.

Il nous dit : Auctor nominis ejus Christus, Tiberio imperitante, per procuratorem Pontium Pilatum supplicio affectus erat. " Ce nom vient de Christ, qui, sous le règne de Tibère, fut condamné au supplice par Ponce Pilate. "

D'où Tacite aurait-il pu tirer des données si précises et si conformes à l'orthodoxie chrétienne? Longtemps encore après lui les annaUstes sacrés n'étaient pas d'accord sur la date de laf naissance, ni sur celle de la mort de Jésus. Luc le fait naître à l'époque où Quirinus gouvernait la Syrie, dix ans après la mort d'Hérode*; Mathieu place sa naissance sous le règne de ce prinqe^; saint Irénée soutenait qu'au témoignage de Jean et des autres apôtres, Jésus était mort à l'âge d'environ cinquante ans^. Ces auteurs faisaient autorité, et pour un grand nombre de fidèles la tradition devenue orthodoxe n'était pas exacte.

Ces questions ne furent pas seulement agitées dans les confréries de croyants. Quand leur développement attira l'attention publique, les lettrés païens déclarèrent que les chrétiens inventaient impudemment de l'histoire à leur usage et qu'ils étaient dans l'impossibilité de fournir la moindre preuve des faits qu'ils avançaient. Tertullien sembla vouloir relever le défi et démontrer la vérité des traditions ecclésiastiques. " Quon cesse de nous traiter d'imposteurs, dit-il* ; nous justifions par Vhistoire authentique quelle a été la

i Luc, n, 2.

2 Math., Il, \.

3 Saint Irénée, Uv. XI, ch. XXH, § 5.

* Apolog,, 21, 23. " Dicent ibidem : et quis ille Christuh cum sua fabula?^*

LES RENSEICtNEMENTS DE TACITE SUR LES CHRÉTIENS. 67

date de la naissance de notre secte, quel fut son fondateur, quelle a été Vorigine de notre nom. " Et quelle est cette histoire authentique qu'il invoque? Écoutons le docteur africain, car il savait tout ce que de son temps on pouvait connaître à ce sujet.

"Jésus, dit-il*, d'un mot chassait les démons des corps des hommes, rendait la vue aux aveugles, guérissait les lépreux, rendait aux paralytiques l'usage de leurs membres, ressuscitait les morts, commandait aux éléments, marchait sur les eaux, et il se montrait partout le Verbe étemel de Dieu, rempli de sa sagesse, de sa puissance et de son esprit. Mais les docteurs et les principaux d'entre les Juifs révoltés contre sa doctrine qui les confondait, furieux de voir le peuple courir en foule sur ses pas, forcèrent Pilate, gouvernant alors la Syrie au nom des Romains^, à le leur abandonner pour le crucifier. Lui-même l'avait prédit, et les prophètes l'avaient aussi prédit longtemps auparavant. Attaché à la croix, il rendit- l'âme en parlant et prévint le ministère du bourreau. A l'instant le jour disparut en plein midi. Ceux qui ignoraient que ce phénomène avait été prédit pour marquer la mort du Christ le prirent pour une éclipse ; mais dans la suite, ne pouvant en découvrir la raison, ils l'ont nié. Mais vous le trouverez rapporté dans vos archives.

Le troisième jour la terre trembla tout à coup; la pierre

qui fermait le tombeau fut renversée, les gardes furent saisis de frayeur... Enfin il monta au ciel, environné d'une nuée qui le déroba aux yeux de ses disciples. Ce prodige est plus sûr que celui de Romulus dont vous n'avez que des Proculus pour garants. De tout ce que je viens de dire, en effet, au

* Apolog., 21.

» Pilate ne fut point gouverneur de la Syrie; c'était Silanus qui Tétait alors. Cependant, Cyprien, Lactance et autres auteurs ecclésiastiques ont répété l'erreur de Tertullien.

sujet de Christ, Pilate, chrétien dans le cœur, fit un rapport au César qui était alors Tibère ; et les Césars auraient cru au Christ s'ils n'étaient fatalement attachés au monde et si l'on pouvait être chrétien et César en même temps. "

Il eût été cependant étrange qu'un tel rapport ne produisît aucun effet sur l'esprit du César. TertuUiën ajoute donc* :

" Tibère rendit compte au Sénat des preuves de la divinité de Jésus-Christ, qu'il avait reçues de la Palestine, et les appuya de son suffrage. Le Sénat les rejeta parce qu'elles n'avaient pas été soumises à son examen; mais l'empereur persista dans son sentiment et menaça de sévères châtiments les accusaieurs des chrétiens. "

Voilà cette preuve éclatante si solennellement annoncée. TertuUien se borne à déclarer que Pilate envoya à Tibère un rapport relatif aux miracles, au proches et à la mort de Jésus, et que ce rapport doit se trouver enfoui dans la poussière des archives de l'État. Il lui était bien plus facile d'affirmer la chose qu'à ses auditeurs de la vérifier.

Cette affirmation de l'évêque carthaginois a cependant fait autorité dans l'Église. S'appuyant sur son témoignage, tous les écrivains ecclésiastiques ont reproduit comme un fait incontestable l'existence du rapport de Pilate et l'exactitude du résumé qui en avait été donné. On en invoquait l'autorité au Concile de Trente 2. A la fin du xvii« siècle, le savant et honnête Lenain de Tillemont en était convaincu ^.

En admettant que, par suite des troubles causés par sa présence à Jérusalem, Jésus eût été condamné au supplice par le procurateur de la Judée, celui-ci aurait peut-être donné connaissance du fait au proconsul de Syrie dont il relevait ;

* Apolog.fh.

' R. D. Didaci a Payva Andradi Lusitani Oratio in concilia THdentino habita, P. Labbei et G. Cassiartii S, S, Concilia, t. XIV, p. 1311. 8 Mémoires pour servir à V Histoire ecclésiastique.

mais aurait-il écrit au prince? Il est permis d'en douter, car les faits de cette nature étaient fréquents en Palestine. Il n'est pas probable non plus qu'un tel rapport eût été soigneusement conservé aux archives de l'empire. En tous cas ce rapport n'aurait point parlé des ténèbres qui, à midi, enveloppèrent toute la terre, ni énuméré les preuves de la divinité du condamné ; le fonctionnaire qui se trouvait investi de l'autorité pour faire régner l'ordre et la justice, ne pouvait de son plein gré faire Taveu de sa faiblesse ou de son erreur.

Donc TertuUien a eu sous les yeux quelque pièce apocryphe dont sa crédulité a été abusée, ou son affirmation a été toute gratuite. C'est cette seconde hypothèse qui nous paraît la plus vraisemblable, car il ne parle pas de cette lettre comme d'un document devenu public. On est ainsi en droit de penser que c'est ce que Tertullien avait dit à ce sujet qui amena plus tard la publication des lettres de Pilate et de Tibère et leur annexion kV Apologétique comme pièces justificatives. Il n'est depuis longtemps personne qui ne reconnaisse comme une fraude due au zèle religieux cette prétendue correspondance *.

Nous ne savons donc où Tacite aurait puisé les renseignements qu'il donne.

Mais il nous est très facile de remarquer que si notre auteur n'a pas indiqué ses sources, c'est qu'il n*a pas cru que ce fût nécessaire, et cela, évidemment, par la seule raison qu'il supposait ses lecteurs au courant de la question.

* Elle est dépourvue d'intérêt et nous ne croyons pas utile d'en donner des extraits. On la trouve annexée à V Apologétique dans quelques éditions de Tertullien, dans le Codex apocryphus novi testamenti d'Albert Fabricius. Voltaire en donne la traduction dans sa Collection d'anciens évangiles ou monuments du premier siècle du christianisme. — Dom Calmet (Commentaires de V Ancien et du Nouveau Testament : Les Actes de Pilate, t. HI, p. 651) ne peut se refuser à cotivenir que tous ces écrits proviennent de faussaires.

En effet, il ne juge pas à propos de dire du gouvernement de quelle province était chargé Ponce Pilate, qu'il nomme ici pour la première et pour la seule fois. Il ne lui a pas semblé utile, non plus, de faire connaître le motif pour lequel le procurateur avait ordonné le supplice de Christ. C'étaient là cependant deux choses qu un historien ne devait pas négliger. Si nous n'avions que ce passage des Annales pour nous éclairer, nous ne saurions pas en quelle contrée exactement l'événement s'est passé, ni pourquoi Christ a été mis à mort.

Il y a bien, il est vrai, dans la phrase suivante : " Cette exécrable superstition, réprimée d'abord, se répandit de nouveau, non seulement dans la Judée dont elle était originaire, mais dans Rome même, etc. " Mais, "de bonne foi, erumpebat rursus non modo per Judaeam, originem ejus maliy peut-il, pour qui l'ignore, vouloir dire que Pilate était gouverneur de la Judée, et que c'est en cette quaUté qu'il prononça la sentence de mort de Jésus?

D'où peut venir une telle absence de clarté? Elle n'est certainement pas volontaire, et l'auteur croit avoir parlé d'une façon très intelligible. L'explication est toute simple, évidente : c'est qu'il est persuadé que tous ceux à qui il s'adresse connaissent Pilate aussi bien que lui; cest qu'il sait qu'il sera parfaitement compris de ses lecteurs. Une telle phrase n'a donc été écrite que par un chrétien s'adressant à des chrétiens, et c'est ainsi qu'on s'est trouvé n'avoir pas besoin d'explication*.

* Ainsi Tertullien, dans V Apologétique qui n'était pas écrite uniquement pour les chrétiens, n'a pas commis une telle faute. Il dit, nous l'avons vu : " Les Juifs forcèrent Pilate, qui gouvernait alors la Judée au nom des Romains, de leur livrer Jésus. " Mais quand il ne s'adresse qu'aux fidèles, il parle de Pilate sans aucune qualification; il sait que ce personnage est connu de tous. Entre autres exemples : une citation de saint Paul dans les Prescriptions contre les hérésies, ch. XXV, et Résurrection de la chair, ch. XX.

Ce n'est pas tout. Ce fondateur de la secte que Ton considère comme un personnage important, digne de notre attention et au sujet duquel on veut nous instruire, on rappelle Christus. L'auteur montre ainsi qu'il ne le connaissait pas; et la valeur de son témoignage se trouve réduite à peu de chose.

Tacite aurait -il pu ne pas remarquer que le mot qu'il employait n'était pas hébraïque, mais grec? La langue de Thucydide lui était- elle inconnue à ce point d'ignorer la valeur qualificative de XptŒT6(;?

D'autre part. Tacite, qui avait déjà écrit la Guerre de Judée, pouvait-il ne pas savoir que les Juifs se considéraient comme un peuple élu de Dieu, qu'ils attendaient avec confiance un envoyé du Ciel, un Messie, un Oint, qui devait rétablir la puissance de Jérusalem? Pouvait-il ne pas avoir appris qu'un grand nombre d'aventuriers avaient poussé à l'insurrection de la Judée en se déclarant tous des Messies? Comment expliquer la possibilité d une telle méprise de la part d'un illustre historien?

H n'y a évidemment pas eu de méprise. Il en est de Christ comme de Pilate. Pour Fauteur, Christ est synonyme, mieux que le synonyme, la véritable désignation de Jésus ; il est convaincu que ses lecteurs pensent comme lui; il est persuadé qu'il leur parle clairement, et que ceux-ci, comme lui, ne connaissent qu'un personnage du nom de Christ. Ici encore nous n'avons donc point le langage de Tacite, mais celui d'un chrétien.

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