SILENCE DES AUTEURS AU SUJET DES CHRÉTIENS
Le silence absolu des écrivains romains au sujet des chrétiens vient appuyer d'une façon concluante les considérations que nous avons exposées.
Juvénal, qui a vu les bas -fonds de la société romaine; qui sait d'où viennent et ce que font tous ces Grecs, ces Syriens, ces Chaldéens,.ces Égyptiens ; qui nous fait le tableau de leurs métiers, de leurs superstitions, Juvénal, quand il s'agit des observateurs de la loi de Moïse, ne fait entre eux aucune distinction, et il ne les désigne jamais que sous le nom de Juifs. Si le nom de chrétien avait été répandu dans la ville, s'il avait désigné une secte qui fit parler d'elle, le poète l'aurait certainement fait figurer dans ses Satires.
En tel cas aussi Pline l'Ancien, qui avait écrit un pamphlet contre le dernier des Césars, aurait trouvé l'occasion d'en faire mention dans une des vingt mille anecdotes qu'il raconte dans son Histoire naturelle,
Dion Cassius, dans son Histoire romaine, ne dit pas un mot des chrétiens; et, chose surprenante, son abréviateur, le moine Xiphilin, n'a pas été tenté de suppléer à son silence. Ainsi, quand il parle de poursuites dirigées,, sous Domitien, contre des gens qu'on aurait, à la rigueur, pu vouloir prendre pour des disciples de Jésus, il dit* : " Nombre d'hommes,qui donnaient dans le judaïsme;" et plus loin il ajoute ^ que Nerva " arrêta les accusations dHmpiété et de judaïsme ".
Il y a plus. Flavius Josèphe lui-même, dans sa grande Histoire des Juifs, ne prononce pas leur nom.
Nous demeurons donc fondé, croyons -nous, à dire qu'il n'y avait pas à Rome sous Néron des hommes que le peuple appelait chrétiens, que les disciples de Jésus n'ont même été désignés ainsi qu'après l'époque où Tacite écrivait, et
* Hist. rom., LXVIl, 14. — On reprochait à tous deux (Flavius Cleraens et sa femme) une impiété pour laquelle furent aussi condamnés plusieurs citoyens, celle d'avoir embrassé la religion judaïque, — 'EwyivI^yj 6é àpiçoîv eyxXyifjia à6e6- TYjTo; u<p' T) xa\ aXXot e; ta twv 'lovSaicov ï^r^ eÇoxéXXovxeç noXkoi xaTe5ixà<rOY)<ro(v (des manuscrits portent rfiri).
» Id., LXVni, 1.
que rillustre historien n'a pu, en conséquence, parler d'eux sous ce nom dans ses Annales.
Dans les siècles suivants, c'était, on n'en saurait douter, une question fort importune à adresser à des docteurs de l'Église que d& leur demander pourquoi la venue du Messie ou Fils de Dieu sur la terre n'avait pas été considérée comme uji événement remarquable, comment les écrivains romains, grecs, ou même juifs, n'en avaient point parié; c'était encore embarrassant pour eux d'expliquer pourquoi aucun auteur profane du i^^ siècle ou de la première partie du II® n'avait parlé des chrétiens, ni de leurs faits et gestes si miraculeux.
Que faire, que répondre en pareil cas? On ne vit qu'un moyen, mais il était topique : ce fut de remettre la plume aux mains des magistrats ou historiens djéfunts pour leur faire réparer leur ignorance ou leur oubli. On a, par ce procédé, obtenu de Pilate des rapports administratifs; des scribes du Sénat romain, la rédaction de procès-verbaux des déclarations de Tibère ; de Sénèque, des lettres à Paul ; de Tacite, la mention dont nous nous occupons.
On ne pouvait tolérer non plus que Josèphe eût gardé le silence au sujet de Jésus, alors qu'il avait parlé cependant avec éloge de Jean l^ Baptiseur ^ . On intercala donc dans les Antiquités juives un paragraphe rectificatif^ que voici :
" En ce même temps, aurait dit l'auteur juif, vivait Jésus qui fut un sage, si toutefois on doit le considérer comme un homme tant ses œuvres étaient admirables. Il enseignait ceux qui voulaient être instruits de la vérité, et il fut suivi non seulement par des Juifs, mais par des Gentils, c'était le
* Antiquités juives, liv. XVIII, ch. 7.
2 Id., liv. XVin, ch. 3.
Christ. Des principaux de notre nation l'accusèrent devant Pilate, qui le fit crucifier. Ceux qui l'avaient aimé durant sa vie ne l'abandonnèrent pas après sa mort ; il leur apparut vivant et ressuscité le troisième jour, comme les prophètes lavaient prédit; et c'est de lui que les chrétiens que nous voyons aujourd'hui ont tiré leur nom. "
Dans son édition des œuvres de Josèphe, Havercamp a publié les intéressants débats qui ont eu lieu au sujet de ce passage entre les savants Charles Daubuz, Gérard-Jean Vossius, Adam^Rupert, Manasse ben Israël, Frédéric Gronovius, Henri Bœcler, Tanneguy Lefebvre et autres. Après en avoir pris connaissance, on ne saurait mettre en doute l'interpolation.
On voit que le style de Josèphe ne se reconnaît pas dans ce passage; mais c'est là la moindre raison.
Lefebvre* fait observer avec infiniment de justesse qu'on a intercalé maladroitement cette mention du Christ entre le récit de deux événements malheureux que Josèphe rapportait à la suite l'un de l'autre, et qu'il liait ensemble. Le premier est la répression d'une émeute qui eut lieu à Jérusalem parce que le procurateur Pilate voulait employer une partie du trésor du Temple à construire un aqueduc qui amènerait l'eau à la ville; le deuxième est l'expulsion des Juifs de Rome à la suite de l'abus de confiance dont une matrone romaine avait été victime par quatre d'entre eux. Josèphe termine la première partie par ces mots : C'est ainsi que se termina la sédition, xal cuto) ::au£Tai y; oràctç, et il commence la seconde par ceux-ci : Et dans le même temps un autre malheur consterna les Juifs, y.a\ Otuo toùç aixojç xpovo'jç sTspov Ti Seivov è6op'j6£'. tojç 'louSaiouç. Lefebvre s'écrie .
1 Fl. Josephi de Jesu-Christo testinionium suppoaitum esse, ad Joannem Chci^^olium. (Édition Havercamp.)
alors : Quis igitur satis miretur illius hominis, qui nobis imponere studuit, simplicitatem? Neque enim divelleiidae illae historiae erant.
Justin, TertuUien, Clément d'Alexandrie, en quête de preuves à l'appui de leurs affirmations au sujet de la vie de Jésus, n'ont jamais invoqué le témoignage de Josèphe; et certainement dans leur entourage les œuvres de l'historien n'étaient pas inconnues. Donc, de leur temps, ce passage n'existait pas.
Il y a plus : Origène, au contraire, dit formellement : " Quoique Josèphe n'eût pas reconnu le Christ. "
Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique, a le premier fait mention de Josèphe. Il en faut ainsi conclure de deux choses l'une : ou il a produit une citation fausse qui conduisit quelque zélé chrétien à faire cette interpolation, ou cette interpolation avait été déjà effectuée entre 1 époque d'Oi*igène et celle d'Eusèbe.
Le faussaire se trahit encore par la déclaration formelle qu'il met sous la plume de Josèphe que Jésus était le Christ,
Josèphe se trouvait mis dans une situation analogue à celle de Pilate, ou de tout autre païen dont on produisait le témoignage. On ne leur demandait pas, bien entendu, de contredire, mais de confirmer les traditions de l'ÉgUse. Par suite, Pilate et Josèphe devaient reconnaître solennellement le caractère évidemment divin et messianique de Jésus. Ceci obtenu, peu importait ensuite que Pilate fût resté païen et Josèphe juif; on se préoccupait fort peu de la contradiction qui se produisait entre les déclarations et la conduite de ces personnages.
Mais il n'en est pas de même pour le critique, et l'on ne saurait admettre, ce qui est inconciliable, l'affirmation de
la résurrection de Jésus, la déclaration de sa divinité, en même temps que l'incrédulité manifeste chez une même personne.
Saint Jérôme Ta bien compris. En reproduisant ce passage de Joséphe dans son Catalogus scriptorum ecclesiasticàrum, il se garde de traduire littéralement le texte grec par hic erat Christus; il écrit : hic credebatur esse Christus. Or, dit Lefebvre, cette précaution jugée nécessaire de dénaturer le texte n'est-elle pas l'aveu de la fraude ?
A tout ce qu'ont dit ces érudits personn^iges nous nous permettrons d'ajouter une observ^ation, c'est qu'en faisant déclarer par Josèphe : Il était le Christ, on lui met sous la plume un mot dont il se serait servi cette unique fois ; or il n aurait pu supposer qu'il pût être compris de ses lecteurs sans aucune explication. C'est ainsi que se trahit toujours le chrétien qui écrit sous le nom d'un auteur profane.