CHAPITRE IV
Les lettres de Pline et de Trajan au sujet des Chrétiens. — Du témoignage de Tertullien. — Les manuscrits de Pline. — Pline a-t-il été gouverneur de Bithynie? -- Les inscriptions relatives à Pline.
On ne manquera certainement pas de nous dire : Quelle que soit la valeur des considérations que vous venez d'exposer, elles se heurtent contre des faits établis, et par conséquent elles ne sauraient être acceptées; car Suétone
confirme le témoignage de Tacite, il déclare que les chrétiens, christiani, furent livrés aux supplices par Néron, et Pline le Jeune, qui fut Fami de Tacite et celui de Suétone, se sert dans sa correspondance avec Trajan de la qualification de christiani comme d'un terme fort connu. Nous allons répondre à ces objections.
Pour le passage de Suétone, nous demanderons au lecteur de vouloir bien en renvoyer la discussion à la fin de notre étude sur le chapitre des Annales; elle ne pourra avoir lieu utilement qu'à ce moment.
La lettre de Pline le Jeune à Trajan relative aux chrétiens
de Bithynie et la réponse du prince ne sauraient être considérées comme des documents dignes de foi. Leur authenticité a été contestée déjà par des critiques éminents, notamment par M. E. Havet*.
Avant tout il nous faut mettre les pièces du débat sous les yeux du lecteur.
Pline a Trajan
Je me suis fait un devoir, seigneur, de vous consulter sur tous mes doutes. Car qui peut mieux que vous me guidtr dans mes incertitudes ou éclairer mon ignorance? Je n'ai jamais pris part aux informations contre les chrétiens^ aussi je ne sais ce que l'on poursuit et ce que Ton punit chez eux, ni dans quelle mesure leur infliger des peines. Je n'ai pas su décider s'il faut tenir compte de Tâge, ou confondre dans le même châtiment l'enfant et l'homme fait; s'il faut pardonner au repentir, ou si celui qui a été une fois chrétien ne doit pas trouver de sauvegarde à cesser de l'être; si c'est le nom seul, fût-il pur de crime, ou les crimes attachés au nom, que l'on doit punir. En attendant voici la règle que j'ai suivie à l'égard de ceux que l'on a déférés à mon tribunal comme chrétiens. Je leur ai demandé s'ils étaient chrétiens. Quand ils l'ont avoué, j'ai réitéré ma question une seconde et une troisième fois, et les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, j'ai ordonné l'exécution : car, de quelque nature que fût l'aveu qu'ils faisaient, j'ai pensé qu'on devait punir au moins leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. J'en ai réservé
Plinius Traiano • Sollemne est mihi, domine, omnia de quibus dubito ad te referre. Quis enim potest melius vel cunctationem meam regere, vel ignorantiam instruere ? Cogiiitionibus de Christianis interfui numquam : ideo nescio quid et quatenus aut puniri soleat aut quaeri. Nec mediocriter haesitavi, sitne aliquod discrimen aetatum, an quamlibet teneri nihil a robustioribus différant, detur paenitentiae venia, an ei, qui omnino Christianus fuit desisse non prosit, nomen ipsum, si ilagitiis careat, an ilagitia cohaerentia nomini puniantur. Intérim in iis qui ad me tamquam Christiani deferebantur hune sum secutus modum. Interrogavi ipsos an essent Christiani : confitentes iterum ac tertio interrogavi supplicium minatus : persévérantes duci iussi. Neque enim dubitabam, qualecumque esset quod faterentur, pertinaciam certe et infiexibilem obstinationem debere puniri. Fuerunt alii similis amentiae, quos, quia cives Romani erant, adnotavi in urbem remittendos. Mox ipso tractatu, ut fieri solet, diffundente se crimine, pliires species inciderunt. Propositus est libellus sine auctore multorum nomina continens. Qui
* Le Christianisme et ses origines, t. IV, ch. VIIL
* Noua saiTons réditlon de Keil (1870).
d'autres, entêtés de la même folie, pour les envoyer à Rome, car ils sont citoyens romains.
Bientôt après, les accusations se multipliant, selon Tusage, par la publicité même, le délit se présenta sous un plus grand nombre de formes. On publia un écrit anonyme, où Ton dénonçait beaucoup de personnes qui niaient être chrétiennes ou avoir été attachées au christianisme. Elles ont, en ma présence, invoqué les dieux, et offert de l'encens et du vin à votre image que j'avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; elles ont, en outre, maudit Christ (c'est à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens). J'ai donc cru qu'il les fallait absoudre. D'autres, déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens, et se sont rétractés aussitôt, déclarant que véritablement ils l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns depuis plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d'années, quelques-uns depuis plus de vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux; tous ont maudit Christ.
Au reste ils assuraient que leur faute ou leur erreur n'avait jamais consisté qu'en ceci : ils s'assemblaient, à jour marqué, avant le lever du soleil ; ils chantaient tour à tour des hymnes à la louange de Christ, comme en l'honneur d'un dieu ; ils s'engageaient par serment, non à quelque crime^ mais à ne point commettre de vol, de brigandage, d'adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne point nier un dépôt; après cela, ils avaient coutume de se séparer et se rassemblaient de nouveau pour manger des mets communs et innocents. Depuis mon édit, ajoutaient-ils, par lequel, suivant vos ordres, j'avais défendu les associations, ils avaient renoncé à toutes ces pratiques. J'ai jugé
negabant esse se Christianos aut fuisse, cum praeeunte me deos appellarent et imagini tuae, quam propter hoc iusseram cum simulacris numinum adferri, ture ac vino supplicarent, praeterea maie dicerent Christo, quorum nihil posse cogi dicuntur qui sunt re vera Ghristiani, dimittendos esse putavi. Alii ab indice nominati esse se Christianos dixerunt et mox negaverunt; fuisse quidem, sed desisse, quidam ante triennium, quidam ante plures annos, non nemo etiam ante viginti. Hi quoque omnes et imaginem tuam deorumque simulacra venerati sunt et Christo maie dixerunt. Adfirmabant autein hanc fuisse summam vel culpae suae vel erroris, quod essent soliti stato die ante lucem convenire carmenque Christo quasi deo dicere secum invicem : seque sacramento non in scelus aliquod obstringere, sed ne furta, ne latrocinia, ne adulteria committerent, ne fidem fallerent, ne depositum appellati abnegarent : quibus peractis morem sibi discedencU fuisse, rursusque coeundi ad capiendum cibum, promiscuum tamen et innoxium; quod ipsum facere desisse post edictum meum, quo secundum mandata tua hetaerias esse vetueram. Quo magis necessarium credidi ex duabus ancillis, quae ministrae dicebantur, quid esset veri et per tormenta quaerere. Nihil aliud inveni quam supei^titionem pravam immodicam. Ideo dilata cogni-
nécessaire, pour, découvrir la vérité, de soumettre à la torture deux femmes esclaves qu'on disait être à leur service. Mais je n'ai rien trouvé qu'une superstition misérable et extravagante. J'ai donc suspendu l'information pour recourir à vos lumières. L'affaire m'a paru digne de vous être soumise, surtout à cause du nombre de ceux qui sont menacés. Car une multitude de gens de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront chaque jour impliqués dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes; il a gagné les villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier, et qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples, qui étaient presque déserts, sont fréquentés, et que les sacrifices, longtemps négligés, recommencent. On amène partout des victimes qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. De là on peut aisément juger combien de gens peuvent être ramenés de leur égarement, si l'on fait grâce au repentir.
Trajan a Pline
Vous avez fait ce que vous deviez faire, mon cher Pline, dans l'examen des poursuites dirigées contre les chrétiens. Il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans cette sorte d'affaires. Il ne faut pas faire de recherches contre eux. S'ils sont accusés et convaincus, il faut les punir ; si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien, et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au reste, dans nul genre d'accusation, il ne faut recevoir de dénonciation sans signature. Cela serait d'un pernicieux exemple et contraire aux maximes de notre règne.
tione ad consulendum te decucurri. Visa est enim mihi res digna consultatione, maxime propter periclitantium numerum. Multi enim omnis aetatis, omnis ordinis, utriusque sexus etiam, vocantur in periculum et vocabuntur. Neque civitates tantum sed vicos etiam atqae agros superstitionis istius contagio pervagata est; quae videtur sisli et corrigi posse. Gerte satis constat prope iam desolata templa coepisse celebrari et sacra sollemnia diu intermissa repeti pastumque venire victimarum*, cuius adhuc rarissimus emptor inveniebatur. Ex quo facile est opinari, quae turba hominum emendari possit, si sit paenitentiae locus.
Traianus Plinio
Actum quem debuistl, mi Secunde, in excutiendis causis eorum qui Christiani ad te delati fuerant secutus es. Neque enim in universum aliquid quod quasi certam formam habeat constitui potest. Conquirendi non sunt : si deferantur et arguantur, puniendi sunt, ita tamen ut qui negaverit se Ghristianum esse idque re ipsa manifestum fecerit, id est supplicando dis nostris, quamvis suspectus in praeteritum, veniam ex paenitentia impetret. Sine auctore vero propositi libelli in nullo crimine locum habere debent. Nam et pessimi exempli nec nortri saeculi est.
* PasÀmqut venire victùnaa, d'après ÂTontius et Cataneus.
LA CORRESPONDANCE DE PLINE ET DE TRAJAN. 8îî
A la lecture de cette correspondance, on ne peut s'empêcher de remarquer tout d'abord combien elle semble peu en rapport avec le talent et le caractère des personnages en jeu.
Pline, en effet, n'était pas un de ces hommes médiocres auxquels la faveur du prince ou le sort au Sénat attribuait parfois le gouvernement d'une province. Il avait étudié la rhétorique avec Quintilien*, la philosophie avec Euphrates* et Nicétas Sacerdos^; à dix-neuf ans il plaidait déjà devant le haut tribunal des centumvirs; dans sa jeunesse il avait été tribun militaire ; il fut ensuite successivement questeur, tribun du peuple, préteur de Rome; à quarante ans il était consul et avait accompli le cursus honorum*. Il occupait ainsi dans le Sénat* un rang distingué; sa parole y était écoutée ; et dans la ville il était un des hommes les plus en renom ^ comme écrivain, comme orateur, comme homme politique.
Mais c'est surtout en qualité de jurisconsulte que Pline jouissait d'une haute considération. Il n'y avait pas d'affaire civile importante dont il ne fût chargé"^. C'est à lui que les provinces voulaient confier le soin de plaider leurs causes devant le Sénat* et d'obtenir réparation des abus d'autorité dont elles avaient à se plaindre; c'est à lui qu'avaient aussi recours les proconsuls pour se faire défendre contre les dénonciations calomnieuses des cités.
Pline était cependant encore plus souvent juge qu'avocat^;
* Pline le Jeune, Lettres, II, 44; VI, 6.
« /d^.,1, 10; VI, 6.
5 Id., VI, 6.
♦ Jd.,V, 43; VII,16.
8 Jd^., m, 4; II, 41; IX, 23.
« Id., IX, 23.
7 Id., V, 8.
8 Jd.,III, 4;VI, 18.
9 Id., I, 10, 20, 22; II, 1, 16; III, 9; VI, 2, 22.
les questions de droit ou de procédure reviennent sans cesse SOUS sa plume; on voit qu'elles occupent une grande place dans ses pensées. Les préteurs, dans les cas difficiles, s'adressaient à lui pour rendre leurs arrêts *. Trajan l'avait fait son questeur, et en cette qualité de quaestor principis il était chargé de communiquer au Sénat ses propositions, de les développer, de les défendre et de les faire adopter. Outre les avis qu'il avait à émettre sur les affaires mises en délibération dans la Curie, Pline était encore appelé dans les conseils du prince*. Il siégeait ainsi à côté de Trajan, qui le consultait sur les sentences qu'il avait à prononcer. Aussi apprenons-nous par Pline lui-même que Trajan avait recours à sa connaissance du droit dans les questions judiciaires et qu'en pareille matière il n'avait rien à apprendre du prince. Voilà l'homme à qui aurait incombé la charge d'administrer le Pont et la Bithynie.
Or peut-on voir, sans un profond étonnement, Pline écrire au prince :
" Je me fais un devoir, seigneur, de vous consulter sur tous mes doutes; car qui peut mieux que vous me guider dans mes incertitudes ou éclairer mon ignorance ?
" Je n'ai jamais pris part aux informations contre les chrétiens; aussi je ne sais ce que Von poursuit et ce que Von punit chez eux, ni dans quelle mesure leur infliger des peines. "
Est-il admissible que Pline ait pu avouer à Trajan qu'il ne savait que faire, et lui demander des avis, des conseils, déclarant qu'il se trouvait en présence d'un cas nouveau, imprévu, auquel nul principe de droit ne s'appliquait? Pour
* Pline le Jeune, Lettres, VI, il.
« Id,, IV, 22; VI, 31.
un magistrat des plus médiocres il eût été en effet tout simple de s'enquérir de la nature des actes reprochés aux chrétiens et qui motivaient cette qualification, de s'assurer que les hommes traduits devant lui étaient ou non coupables, et de les punir ou de les relaxer en conséquence.
Puis, que signifient les mots suivants :
" Je nai pas su décider s'il faut tenir compte de l'âge ou confondre dans le même châtiment l'enfant et l'homme fait,..; si c'est le nom seul, fût-il pur de crimes, ou les crimes attachés au nom que l'on doit punir. "
Pline a-t-il écrit de pareilles sottises? N'avait-il pas à craindre qu'il lui fût répondu : Cur quaeris quod nosse dehébas^^
Tout personnage qui avait à prendre le commandement d'une province était nommé assez longtemps avant l'expiration des pouvoirs du magistrat en fonctions auquel il succédait. Il avait le devoir et le loisir de s'édifier sur l'état politique, social, climatérique de la contrée dans laquelle il était envoyé. Par les conseils que Pline donne à ses amis Tiron* et Maxime^ au départ de l'un pour l'Achaïe et de l'autre pour la Bétique qu'ils allaient administrer, on voit que les proconsuls avaient soin de s'entourer de précautions et de renseignements et qu'ils tenaient à honneur de mériter les éloges des populations soumises à leur autorité et les féUcitations de leurs collègues de Rome *,
Avant donc de quitter la capitale, Pline devait parfaitement connaître la situation de la Bithynie, les charges et
* Pline le Jeune, Lettres, VIII, 44.
« Id., VI, 1 ; VI, 22.
» Id., VIII, 24.
* Id,, IX, 5, à Tiron : " Continuez, car je m'en informe, de rendre la justice à vos administrés avec une extrême douceiir. Le principal effet de cette justice c'est, en vous faisant aimer des petits, de vous attirer la considération des grands."
les devoirs qu'il aurait à remplir, les difficultés qu'il rencontrerait, les dispositions qu'il aurait à prendre pour les régler.
Qui aurait été mieux édifié que lui? Il avait été mis au courant de toutes les intrigueSy de toutes les petites passions qui s'y agitaient. Il avait, en effet, défendu devant le Sénat Bassus d'abord, puis Varenus, tous deux successivement accusés par les Bithyniens de concussions et d'excès de pouvoir durant leur proconsulat. Pline avait rencontré en ces Gréco-Asiatiques des hommes fermes et habiles ; et son éloquence, son influence au Sénat, ses liaisons avec le Prince ne furent pas suffisantes pour sauver facilement ses amis. Il fallut procéder à des contre -enquêtes, et mettre en mouvement les rivalités locales.
Enfin, il avait en outre pour le renseigner Maxime, son ami, ancien questeur en Bithynie * .
Malgré toutes ces conditions favorables pour être bien édifié, Pline serait parti pour le Bosphore sans se douter qu'il y eût des chrétiens dans la province qu'il allait gouverner !
Il faudrait encore conclure de ce fait que dans son séjour en Syrie où il fit son service militaire en qualité de tribun 2, il n'avait jamais ouï parler des troubles ou du moins des querelles religieuses que soulevaient en Asie les apôtres de la Bonne Nouvelle; et cependant il s'occupait alors avec Euphrates de questions philosophiques ^,
Ajoutons qu'arrivé en Bithynie il n'aurait trouvé aucune tradition, aucun précédent au sujet de la conduite à tenir vis-à-vis des chrétiens; ce qui implique qu'on ne se serait pas occupé d'eux avant lui.
* Pline le Jeune, Lettres, VIII, 24. — Peut-être aussi Dion Chrysostôme était-il alors revenu de Bithynie et avait repris sa place à la cour de Trajan. • « Jd., m, 14.
3 Id., 1, 10,
Il faut aussi convenir qu'il n'avait jamais entendu parler de chrétiens à Rome; qu'ami intime de Tacite, collaborateur* ou du moins confident de ses ouvi^es, il ignorait la dramatique persécution de Néron; que, préteur, il n'avait eu aucune connaissance des poursuites ordonnées sous Domitien, des motifs qui les auraient dictées d'abord et les auraient fait suspendre ensuite.
Mais ce ne sont pas seulement Néron et Domitien, c'est aussi Trajan que les légendes chrétiennes ont mis au nombre des persécuteurs de la foi. Écoutons à ce sujet le savant et sincère Tillemont ^ :
" Si c'est sous Trajan que saint Clément, pape, a souffert les maux temporels qui lui ont acquis pour l'éternité le titre et l'honneur du martyre, ça été au plus tard dans Tan 100; et c'est vers le même temps qu'on met aux environs de Rome le martyre de saint Domitille et de quelques autres. On voit par le martyre de saint Siméon que la Palestine ne fut pas exempte, et nous trouverions même des peuples entiers de martyrs si nous osions recevoir le témoignage d'une lettre écrite à Trajan par Tiberius, qui a été produite par des personnes très habiles, mais que diverses raisons font juger être fausse ou fort suspecte. "
Gomment ceux qui croient que les chrétiens faisaient alors tant de bruit dans le monde, qu'ils étaient l'objet des préoccupations du gouvernement romain, peuvent-ils admettre et expliquer que Pline se soit trouvé dans une si grande ignorance au sujet des chrétiens?
D'autre part, en rejetant toutes ces légendes, en admettant que, selon la vraisemblance, les chrétiens constituaient alors une secte fort peu importante, comment s'expliquer
1 Pline le Jeune, Lettres, VII, 20.
* Mémoires pour servir à l'Hist. eccl., t. V : Persécution sous Trajan, art. 2.
que dans une telle situation Pline pût être persuadé que Trajan en saurait plus que lui sur cette question?
Quoi qu'il en soit, il devait — le simple bon sens l'exigeait — exposer dans son rapport, avec précision, les faits, les écrits ou les discours qu'on attribuait aux chrétiens et qui constituaient les chefs d'accusation contre eux, afin que le prince pût se prononcer en connaissance de cause ; c'est ce qu'il ne fait pas.
Tout au contraire, voici les déclarations qu'il confirme.: " Ils s'assemblaient à jour marqué avant le lever du soleil; ils chantaient des hymnes à la louange de Christ comme en Vhonneur d'un Dieu; ils s'engageaient par serment à ne point commettre de vol, ni de brigandage, ni d'adultère; à ne point manquer à leur promesse,. à ne point nier de dépôt; et après un repas où régnaient la sobriété et la vertu, ils s'ajourn^aient à une autre réunion. Mais depuis que j'ai défendu ces associations, ils ont même renoncé à ces pratiquas. Deux femmes, qu'on disait à leur service, ont été mises à la torture par mon ordre, et Von na tiré d'elles aucune déclaration à leur charge. Je ne vois chez eux qu'une superstition misérable et extravagante. "
Déclarer que ce sont des citoyens vertueux et dociles, et demander comment on doit les punir ! Une pareille naïveté ne saurait être surpassée.
Et ce qu'il y a de non moins étrange, c'est que Pline, ce magistrat si respectueux du droit*, si humain 2, n'a pas attendu la réponse de Trajan pour agir. Quand il consulte le prince, il a déjà depuis longtemps nlis en pratique une jurisprudence peu conforme à celle qu'on devait attendre d'un esprit si éminent.
* Pline le Jeune, Lettres, I, 22; VI, 2.
« Id., Vni, 24; IX, 5.
Notons en effet que, pour lui, les chrétiens sont des gens vertueux et soumis. Or, à ceux qui sont traduits devant lui il ne reproche aucun délit, il se borne à leur demander s'ils sont chrétiens. S'ils disent oui, au lieu de prendre acte de leur aveu et de les punir, il essaie par les menaces de leur faire dire non. Il ne punit que ceux qui persistent à se déclarer chrétiens, et il relaxe ceux qui consentent à nier et à maudire le Christ.
Quoi qu'il en soit, il serait naturel de penser que ces mesures furent inefficaces, que Pline n'arriva pas à son but, et que ce fut pour cela qu'il s'adressa à Trajan, lui avouant son ignorance, déclarant qu'il ne savait que faire et lui demandant des instructions. On sç tromperait cependant. Le proconsul se félicite au contraire de son succès. Il annonce que les temples qui étaient presque déserts sont désormais fréquentés et que les sacrifices aux dieux redeviennent en usage.
Ainsi cette lettre, absurde d'un bout à l'autre, se trouverait en fin de compte n'avoir eu aucune raison d'être de la part de Pline.
La prétendue réponse de Trajan n'est pas moins surprenante que la demande de Pline.
L'éminent proconsul avait écrit au prince î On dénonce à mon tribunal des gens qu'on accuse d'être chrétiens, Je ne sais pas trop ce qu'il faut faire; cependant j'ai très bien agi. Ce sont de très vertueux citoyens que je condamne s'ils disent qu'ils honorent le Christ.
Le prince lui répond : "Vous avez très bien fait. Il ne faut pas faire des recherches contre eux; mais s'ils sont accusés et convaincus, il faut les punir." Les punir de quoi? Le prince ni le proconsul ne laissent voir pour quel crime, pour quel délit, pour quelle mesure politique il y a lieu de sévir contre les chrétiens.
De bonne foi peut-on, un instant, supposer que ce soient des juristes romains qui aient échangé entre eux de pareilles lettres?
Le but de cette correspondance est trop manifeste pour qu'elle n'ait pas été imaginée par un chrétien, qui a cru servir ainsi les intérêts de la religion.
D'une part, en effet, il faut le remarquer, on fait faire à Pline l'aveu de l'incurie de la magistrature romaine ; or c'est la donnée uniforme, invariable, de toutes les légendes de martyrs : les croyants sont amenés devant les juges; ceux-ci sont forcés de reconnaître leur complète innocence ; cependant ils les condamnent tout de même; et pourquoi? à cause de leur nom.
D'autre part, on y voit l'apologie des fidèles faite par un proconsul, par celui-là même qui a charge de les frapper.
Enfin, on y rencontre l'affirmation de cette prétendue propagation miraculeuse de la foi chrétienne qui aurait rapidement envahi l'empire romain ^ .
Or cette assertion de Pline eût été contraire à la vérité, car la Bonne Nouvelle ne put être portée «que très tard dans la Bithynie et dans le Pont. C'est ce dont témoignent les Actes des Apôtres quand ils nous disent que " Paul et ses compagnons se disposaient à aller en Bithynie, mais que l'Esprit de Jésus ne le leur permit pas 2. " Là, en effet, ils n'auraient point trouvé des cultes locaux isolés tels que celui de Diane à Ephèse; des corporations bien organisées couvraient le pays, entre autres celles des fanatiques sectateurs de la déesse Ma, la Bellonne, obéissant au pontife-roi de Coma.
A preuve, deux siècles après on ne comptait encore dans
* Tertullien, Apolog., 37.
? Actes, XVI, 7.
le Pont qu'un nombre infime de fidèles. S'appuyant sur les témoignages de saint Grégoire de Nysse et de saint Basile qui étaient originaires de la contrée, Tillemont nous dit* : ''La ville de Néocésarée, appelée aussi quelquefois Andrinople, était comprise dans la partie du Pont appelée Polémoniaque. Elle était la capitale ou une des principales villes de la province, lorsque saint Grégoire en fut fait évêque, et fort peuplée aussi bien que tout le pays d'alentour. Mais tous les habitants de la ville et des environs étaient dans les ténèbres du paganisme. On n'y comptait alors que dix-sept chrétiens." Enfin, si cette lettre a été écrite par un chrétien, on peut reconnaître qu'elle n'a été écrite que pour des chrétiens. Qu'est-ce en effet que Christ? Pourquoi le maudire? L'auteur évidemment suppose que le prince est parfaitement fixé et les lecteurs aussi. La fraude se trahit donc encore de cette façon. Nous avons eu et nous aurons l'occasion de constater que, dans ces sortes d'interpolations, le faussaire se laisse précisément découvrir parce qu'il n'est préoccupé que du lecteur chrétien auquel il s'adresse et qu'il ne songe pas que celui dont il veut tenir la plume est un païen qui écrivait pour des païens.
mj TÉMOIGNAGE DE TERTULLIEN
Douter de l'authenticité de la lettre de Pline le Jeune à Trajan, dira-t-on peut-être, n'est pas possible, car TertuUien en parle, il en donne l'analyse.
On lit dans V Apologétique^ :
"Pline, lorsqu'il était gouverneur de sa province, après
* Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique : S* Grégoire Thaumaturge, art. 6.
* xipolog.f 2 : "Plinius enim Seciindus cum provinciam regeret, dauuiatii? qui-
avoir condamné quelques chrétiens et privé quelques autres de leurs places, fut effrayé de leur nombre. Sur ce qu'il devait faire à l'avenir il consulta l'empereur Trajan, lui déclarant alors que hormis leur obstination à ne point faire de sacrifices il n'avait rien découvert au sujet de leurs mystères, si ce n'est qu'ils s'assemblaient avant le jour pour chanter les louanges de Christ et de Dieu, et que pour maintenir entre eux l'union et la disciphne ils défendaient l'homicide, l'adultère, le mensonge, la trahison et généralement tous les crimes. Trajan répondit qu'il ne fallait point rechercher les gens de cette sorte, mais les punir s'ils étaient dénoncés. Arrêt nécessairement absurde! Il défend de les rechercher puisqu'ils sont innocents et il ordonne de les punir comme s'ils étaient des coupables ! "
Nous avons évidemment là une certaine concordance entre le texte de TertuUien et les lettres de Pline et de Trajan au sujet des mesures à prendre à l'égard des chrétiens.
Mais vraiment croit-on, parce que TertuUien l'a affirmé, que Pilate ait adressé un rapport à Tibère où il lui rendait compte des miracles opérés par Jésus et de sa résurrection? Croit-on que Tibère ait communiqué ce rapport à la Curie, qu'il ait demandé et appuyé de son suffrage la déclaration de la divinité de Jésus-Christ? N'est-ce pas,, au contraire, ce qu'a dit TertuUien qui a conduit quelque zélé chrétien à imaginer et à publier cette prétendue correspondance entre le procurateur et le prince, correspondance qui a longtemps
busdam Christianis, quibusdam gradu pulsis, ipsa tamen multitudine perturbatus, quid de cetero ageret consulit tune Traianum imperatorem, adlegans praeler obstinationem non sacrificandi nihil aliud se de sacramentis eorum comperisse quam coetus antelucanos ad canendum Christo et Deo, et, ad confoederandam disciplinam, homicidium, adulteriura, fraudem, perlidiam, et caetera scelera prohibentes. Tune Traianus reseripsit hoe genus inquirendos quidem non esse, oblatos vero puniri oportere. sententiam neeessitate confusam ! Negat inquirendos ut innocentes, et mandat puniendos ut noeentes. "
été reçue pour authentique et qui reproduisait précisément tout ce qu'avait avancé Téveque carthaginois? Qu'y aurait-il de surprenant à ce qu'il en ait été de même pour Pline? Ce que l'on a fait écrire par Pline à Trajan n'a pas plus de bon sens et de vraisemblance que ce que l'on a fait écrire par Pilate à Tibère. Les substances de ces deux lettres proviennent de la même source.
De même, en effet, que TertuUien ne parlait pas et ne pouvait point parler de son temps du rapport de Pilate et des déclarations de Tibère comme de documents publics, qu'il déclarait qu'on les trouverait aux archives et que luimême il ne les avait pas eus sous les yeux, de même il laisse voir clairement qu'il n'a aucune connaissance précise de la correspondance entre Pline et Trajan. On doit remarquer que TertuUien se garde de désigner dans quelle province se seraient passés les faits qu'il rapporte. Il dit : alors que Pline était gouverneur de sa province. En quelle province, en quel temps Pline aurait-il eu à s'occuper des chrétiens; il n'en dit pas un mot.
" Il ne s'est conservé, remarque Tillemont *, aucune mémoire de ces véritables chrétiens que Pline dit avoir mieux aimé souffrir la mort que de renoncer à Jésus-Christ, ce qui fait juger que Dieu se réserve un très grand nombre de martyrs dont il ne découvrira la gloire qu'au dernier jour lorsqu'il punira leurs persécuteurs. "
Mais Pline ne fut point considéré comme un persécuteur. On oublia les condamnations qu'il aurait prononcées, on ne se souvint que de l'éclatant témoignage, qu'il aurait produit en faveur des fidèles; on fut ainsi amené à conclure que
* Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, t. H : Persécution sous Trajan, art. 5.
rhomme qui avait proclamé officiellement l'excellence de la secte n'avait pu manquer de s'y rallier. De même que Pilate fut déclaré chrétien de cœur, on a baptisé Pline; puis la légende ne s'arrêta pas là; on en fit un saint, un martyr ^ .
Donc pour tout ce qui regarde les prétendues relations de Pline et des chrétiens, nous nous trouvons hors de l'histoire et en pleine légende.
Ce n'est pas d'ailleurs à Pilate et à Pline seuls que l'imagination inventive de Tertullien attribua des rapports officiels qui constitueraient des témoignages irrécusables en faveur des chrétiens. Il écrit encore dans Y Apologétique au sujet de Marc Aurèle ^ :
" Nous avons eu au contraire un protecteur dans le sage Marc Aurèle ; on en aura la preuve si on recherche la lettre par laquelle cet empereur, dont la parole fait autorité, atteste que la soif de l'armée de Germanie fut apaisée par la pluie qu'obtinrent les prières de chrétiens qui étaient par hasard au nombre des soldats. "
Sur l'indication du prélat carthaginois, quelque zélé chrétien s'est fait un devoir de publier la lettre de Marc Aurèle. Aucun texte latin ne nous est cependant parvenu; nous ne possédons qu'un texte grec. Il est inutile d'en reproduire ici la teneur ; ce serait causer au lecteur un ennui fort inutile. Ce n'est qu'une banale amplification des affirmations de Tertullien^.
* F.-L. Dexter, Chronici.
* Apologétique, 5: "At nos e contrario edimus protectorem, si litterae M. Aurelii gravissimi imperatoris requirantur, quibus illam Germanicam sitim Chrislianorum forte militum precationibus impetrato imbri discussam contestatur. "
8 pn trouve cette lettre annexée à V Apologétique de Justin dans la plupart des anciennes éditions.
Ui) tel document ne saurait être attribué à Marc Aurèle. Sa fausseté ne se discute pas; elle est manifeste.
Mais le fait affirmé par TertuUien peut- il être admis comme réel? A-t-il même été possible?
Dans une expédition contre les Quades, les chaleurs de Tété avaient succédé à un long hiver et les Romains, engagés dans l'intérieur du pays, se trouvaient acculés, après des marches fatigantes, dans une impasse où ils se virent tout à coup enveloppés par l'armée ennemie tout entière. Dévorés par la soif, accablés par la chaleur, les Romains avaient perdu toute vigueur et auraient eu le sort des légions de Varus, si tout à coup ils n'eussent vu des nuages se former au-dessus de leurs têtes; puis l'orage éclate, et au milieu des éclairs et de la grêle tombe une pluie abondante. Les Romains y voient une faveur des dieux, tendent leurs boucliers et leurs casques pour recevoir l'eau bienfaisante ; mais ils auraient été impitoyablement massacrés à ce moment si les Barbares, de leur côté, n'eussent été épouvantés par la foudre et n'eussent pris la fuite.
La superstition des Romains et le tempérament mystique de Marc Aurèle ne pouvaient manquer d'attribuer cet heureux événement à la faveur des dieux. Mais quels dieux?
Marc Aurèle philosophe, entouré de philosophes, était un sectaire stoïcien ; moins que tout autre il eût été disposé à reconnaître de puissance providentielle aux multiples sectes religieuses qui s'agitaient alors dans l'empire ; il devait leur être plutôt hostile. Aussi, quoi qu'en ait dit TertuUien, on le fait un des persécuteurs des chrétiens. D'autre part, Marc Aurèle avait dans ses attributions le souverain pontificat des divinités tutélaires de Rome. Il ne pouvait donc, en sa double qualité de stoïcien et de pontife, attribuer le salut de
Tarmée qu'à la protection des dieux du Capitole. En effet, la colonne Antonine, qui déroule sculptée sur le marbre Thistoire de ses campagnes, représente un gigantesque Jupiter Pluvius dont les cheveux et la barbe laissent ruisseler une eau que les Romains s'empressent de recueillir, tandis que les Barbares sont frappés par la foudre.
Ainsi, la lettre de Marc Aurèle attribuant aux prières des chrétiens la pluie miraculeuse qui a sauvé l'armée romaine n'a pas pu exister.
Malgré l'éclatant démenti qu'on avait sous les yeux, la légende n'en a pas moins continué à faire son chemin.
Sur la foi de TertuUien, cette histoire est donnée comme vérité incontestable par Eusèbe, par saint Jérôme, par saint Grégoire de Nysse, et par tous ceux qui ont suivi ces autorités ecclésiastiques, jusqu'à Xiphilin, l'abréviateur de Dion Cassius.
TertuUien avait parlé de quelques chrétiens qui se trouvaient, par hasard, parmi les légions. C'était, en effet, un embarras pour lui de justifier la présence de fidèles sous lés armes, quand il jetait l'anathème sur ceux qui entraient au service militaire.
Mais quand les temps furent autres, quand les chrétiens formèrent des troupes dévouées aux princes de la famille de Constantin, on soutint qu'une légion entière de l'armée de Germanie sous Marc Aurèle avait été formée des disciples de Christ. Et comme il y avait en Orient une légion (la 12®) qui s'appelait Fulminata, XepauvoêoXoç, la Foudroyante, on déclara qu'elle reçut ce surnom de Marc Aurèle. Cette affirmation fut donnée pour une preuve irrécusable du fait.
Or, la critique moderne a démontré qu'un siècle avant le principat de Marc Aurèle, cette légion, cantonnée en Asie,
était en possession de son surnom, et qu'il est plus que probable qu'elle n'a jamais été appelée en Germanie.
Le témoignage de TertuUien, ,on le voit, ne saurait avoii* une grande valeur historique.