‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 32 sur 44 · PEUT APPLIQUER SANS CRUAUTÉ DE LA PART DES JUGES ET · texte numérisé non relu

PEUT APPLIQUER SANS CRUAUTÉ DE LA PART DES JUGES ET

SANS HONTE POUR LE SIÈCLE*. Il faut se bomev à confisquer les biens d'Antistius et à le déporter dans une île, " Thraséas fut écouté; le Sénat se borna à exiler Antistius.

Nous n'avons donc aucune surprise à lire dans Suétone ^ qu'après Vincendie, Néron fit décréter que les criminels ne seraient plus condamnés qu'aux travaux publics et qu'il fit venir pour être employés à la reconstruction de la ville les détenus de toutes les prisons de l'empire.

Les maximes d'humanité n'étaient pas celles de philosophes spéculatifs, ni même celles de quelques hommes d'Etat supérieurs à leur siècle. Elles étaient partagées par tous les esprits éclairés de Rome^. Sénèque, il faut le remarquer en effet, en acquérant une position prépondérante dans l'État, avait eu à se défendre de vouloir, en qualité de stoïcien, appliquer les lois de répression avec une trop grande ' rigueur^.

De tels sentiments n'étaient pas le produit de quelques circonstances fortuites, de quelque enthousiasme irréfléchi et passager. C'était le développement lent et continu, et par suite solide, des idées propagées par la philosophie. Cicéron

^ On ne se borna pas à supprimer la strangulation, on substitua vers cette époque à la décapitation par la hache la mort par le glaive, que Ton considérait comme moins cruelle. (Ferdinand Walter, Histoire du Droit criminel citez les Romains, traduction de L. Piquet-Damesme, ch. IV.)

• Suétone, Néron, 31. Déjà cité page 37.

' Ainsi Tacite convient que le public romain s'étonnait de la dureté de Tibère. On ne comprenait pas, dit-il, qu'un prince aussi intelligent ne sût pas apprécier la gloire et l'estime que lui auraient acquises les mesures de clémence. (Ann., IV, 31.) Il rapporte encore que pour donner à la clémence le temps de s'exercer, le Sénat décréta que les sentences de mort ne seraient pas enregistrées avant un délai de dix jours, qui serait un sursis toujours accordé au condamné. {Ann., m, 51.)

* De Clementia, I : " L'ignorance, dit-il, je le sais, décrie la secte des stoïciens comme trop dure et comme incapable de donner au prince de bon.s conseils. Ou lui reproche d'interdire au sage la pitié et le pardon. "

s'était déjà écrié* : '' Que le nom de croix soit supprimé non seulement de fait pour les citoyens romains, mais encore qu'il n'existe plus ni pour notre pensée ni pour nos oreilles ! " Quand Tite-Live^, dans son Histoire écrite à la gloire de Rome, parle du châtiment infligé à l'Albain Metius Suffetius et raconte son écartèlement, il ne peut s'empêcher de songer qu'un tel supplice, même en ce cas de haute trahison, jetterait de la défaveur sur les vénérables aïeux, et il s'empresse de déclarer qu'ils détournèrent les yeux de cet horrible spectacle. Il prend également soin d'ajouter : " C'est le premier et dernier exemple d'un supplice où chez les Romains l'on ait méconnu les lois de Vhumanité. Nulle nation plus que la nôtre ^

n'a droit de se vanter d'avoir établi des châtiments moins cruels. " Nous ne prétendons point que Tite-Live dise exactement vrai. Nous constatons sa préoccupation d'arranger l'histoire de Rome au gré de l'opinion publique de son temps. Il faut renoncer à la théorie si complètement démentie par les faits du progrès continu de l'humanité et rejeter comme également contraire à la vérité l'aphorisme historique, que l'on doit au christianisme l'introduction de principes de clémence dans les lois romaines^. En adoptant, malgré l'oppo-

• Pro Rahirio, 5. '*Nomen ipsum crucis absit non modo a corpore civium romanorum sed etiam a cogitatione, oculis, auribus ! "

• Histoire de Rome, I, 28. " Deinde in diversum iter equi concitati, lacerum in utroque curru corpus, qua inhaeserant vinculis membra, portantes avertere omnes a tanta faeditate oculos. Primum ultimumque illud supplicium apud Romanos exempli parum memoris legum humanarum fuit. In aliis gloriari licet nulli gentium mitiores placuisse poenas. "

• Quelles réflexions ne pourrait-on pas tirer du rapprochement des sentiments qui guidaient alors les législateurs romains de ceux que professaient encore nombre de magistrats à la fin du xvii* siècle ! Nous ne rappellerons pas la mordante plaisanterie de Racine dans les Plaideurs; écoutons M™* de Sévigné parler

de La Voisin à M™* de Grignan, sa fille :

"A Paris, vendredi 23 février 1680.

" Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris; elle étouffa un peu et fut

embarrassée; on la voulut faire confesser, point de nouvelles. A cinq heures on

la lia et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de

blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlé; elle était fort rouge et l'on voyait

sition de ceux qui furent déclarés hérétiques, les livres juifs comme des livres sacrés, il a répandu dans le monde cet esprit de fanatisme religieux et de cruauté qui animait ce petit peuple. Chez les Juifs le supplice du feu avait été édicté par la loi mosaïque*, et le poème des Maccabées glorifiait Judas pour avoir fait brûler ceux qui tentaient de troubler Israël dans sa foi^.

Nous ne voulons pas dire que le métier de carnifex fût improductif et délaissé sous les Césars et les Antonins, et qu'on avait détruit les instruments de torture, comme on le fit en France dans un des beaux et généreux mouvements de la Révolution.

La torture demeura un moyen d'information. En des cas particuliers les coupables étaient punis de Thorrible supplice du culeus ou enterrés vifs. D'autre part le père de famille était souverain dans sa maison. Le maître avait droit absolu et de bon plaisir sur son esclave, qui était sa chose. Les magistrats ne pouvaient intervenir que rarement et réprimer les abus d'autorité de cette nature.

qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de Sully, M"*» de Ghaulnes, M™« de Sully, la Comtesse et bien d'autres. A Notre-Dame elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau; on l'en tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer; on la couvrit de paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou six fois; mais enfin le feu s'augmenta et on la perdit de vue et ses cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de M"»« Voisin, célèbre par ses crimes et son impiété.

" Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était étrange de faire brûler à petit feu, lui dit : "O^/ monsieur, il ij a certains petits adoucissements à '* cause de la faiblesse du sexe. — Eh quoi, monsieur! on les étrangle? — Non, ^^ mais on leur jette des bûches sur la tête, et les garçons du beurreau leur " arrachent la tête avec des crocs de fer, " Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si terrible que l'on pense. Comment vous portez-vous de ce petit conte? Il m'a fait grincer des dents. "

* Lévitique, XXI, 9 : " Si la fille du sacrificateur se souille en commettant fornication, elle souille son père; qu'elle%oit brûlée au feu : liù. irupbc xaxaxau- 6r,<TeTai. " Id., XX, 14 : " Quand un homme aura pris une femme et sa mère, c'est un crime énorme ; il sera brûlé au feu avec elles deux : èv 7cvp\ xaxaxauaoudiv «Ct^v xoÎ auxb;. " — Daniel, II, 11 à 25. — II Macc, VI, 11.

' J Macc, III, 5 : xa\ xoù; T0(paff<7OVTa( xbv Xabv aùxoO è^X^yiac.

Mais le mauvais maître était toutefois conspué, montré au doigt*. On vit le peuple debout et tenter de s'opposer à Texécution des esclaves de Pédanius*. Un père de famille, de Tordre équestre, Erixon', avait fait périr son fils sous le fouet ; il fut percé de coups de poinçon en plein Forum par la foule indignée.

Toutefois, de ce qu'un supplice ne fût pas en usage, il ne s'ensuit pas qu'il n'a point pu être employé à un moment donné. Ainsi, s'il faut en croire Plutarque*, Jugurtha, après avoir été enchaîné au char de triomphe de Marins, ne fut point décapité selon la coutume traditionnelle ; jeté nu au fond d'un humide cachot, il mourut dans les tortures de la faim. Un tel supplice ne figurait évidemment pas dans la loi. Mais Jugurtha était devenu un objet de haine implacable, et quand les Cimbres s'avançaient menaçants sur les Alpes, il n'y a rien de surprenant à ce que dans leur affolement les Romains se soient plu à être aussi cruels pour un ennemi vaincu.

Si le peuple avait cru les chrétiens coupables de l'incendie, tout ce que la fureur de gens grossiers peut imaginer de barbarie eût été possible contre eux. Mais il n'en fut rien, nous l'avons vu. Le sinistre fut généralement attribué à la colère des dieux; les- Juifs ni ceux qui se disaient les disciples de Jésus n'étaient haïs de la population; ils excitaient au contraire la compassion ; miseratio oriebatur, dit l'auteur. •

En un tel état de choses, comment pourrait-on concevoir que des hommes d'une secte religieuse aient été livrés aux

1 De Clementia, 1, 18. — Juvénal, SaL VI, 219-223. » Tacite, Ann., XIV, 42.

3 De Clementia, I, 2i.

* Plutarque, Marins, 10. — Remarquons que Salluste (Jugurtha, 110, 111) se tait sur la mort du roi numide.

abominables supplices qui sont décrits dans les' Annales de Tacite?

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