‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 33 sur 44 · LES COMBUSTIONS NOCTURNES · texte numérisé non relu

LES COMBUSTIONS NOCTURNES

Admettant, si Ton veut, que, soit par mesure légale, soit par mesure exceptionnelle, la peine du feu eût pu être appliquée aux incendiaires, le récit des Annales ne serait pas pour cela plus digne de créance.

Penser que les chrétiens furent attachés à des poteaux après avoir été enduits de matières résineuses ou vêtus d'une tunique soufrée, est une pure hypothèse. Elle n'est pas nouvelle, il est vrai; depuis longtemps elle fait, en quelque sorte, partie du texte. Elle a été créée par la nécessité d'expliquer comment avait pu s'obtenir cette combustion lumineuse de corps humains, dont on ne doutait pas.

Ainsi Juvénal parle-t-il du supplice de Y affreuse tunique^ qu'auraient mérité Catilina et Céthégus, on y voit aussitôt le modèle de 'celle dont les chrétiens furent enveloppés 2. Or, quand le poète déclare que ces conspirateurs furent dignes de la tunique, pour qui n'a pas d'idée préconçue au sujet de la persécution des chrétiens, il entend dire, croyonsnous, que leur attentat contre Rome, la mère-patrie, en avait fait des parricides.

Catilina, en effet, s'était entendu traiter de parricide par les Pères conscrits, par Caton et par César lui-même dans la célèbre séance où il osa paraître dans la curie en présence de Cicéron^. Nous retrouvons encore ce même sentiment dans le Sénat, quand il appprend que Vitellius a passé les

1 Juvénal, Sat. VIU, 235 :

Ausi quod liceat tunica punire molesta.

• Commentaires de presque toutes les éditions. 5 Salluste, Catilina, 31, 51, 52.

Alpes et marche sur Rome; il le décrète ennemi public et parricide ^ TertuUien, plus tard, qualifie également de parricides les généraux qui levèrent Tétendard de la révolte contre les empereurs au pouvoir*.

Or le supplice des parricides n'était pas d'être brûlés vifs, mais d'être cousus dans un sac et jetés dans le Tibre'. C'est ce sac de cuir, ce culeus, qui était pour le poète l'affreuse tunique, la tunica molesta.

Au sujet de la tunica molesta, il y a pourtant aussi une épigramme de Martial qu'on néglige généralement de citer et que nous ne devons pas omettre de signaler pour la sincérité de la dispussion. La voici* :

In tnatutina nuper spectatus arena

Mucius, imposuit qui sua memhra focis,

Si patiens fortisque tihi durusque videtur Abderitanae pectora plebis habes;

Nam quum dicatur, tunica pra^esente molesta, " Vre manum " plus est dicere " non fado, "

Le poète parle-t-il ici d'un fait réel? Le nom du personnage et la nature des circonstances ne le donnent pas à penser. Il est plus probable qu'au sujet de quelque représentation théâtrale, dans laquelle Porsenna ordonnait à Scévola de brûler la main qui avait voulu le frapper, sous peine de perdre immédiatement la vie, Martial déclare qu'à son avis il faut être naïf pour prétendre que Scévola ait agi héroïquement; selon lui, il eût été plus beau de s'y refuser. En tout cas, il s'agit de quelqu'un à qui il est dit : Place la main sur

* Tacite, Hist., I, 85 : " Hostem et parricidatn Vitellium vocantes. "

' Apolog., 35 : ** Post vendemiam parricidarum racematio supferstes." 3 Cicéron, Pro Roscio Amerino. — Juvénal, Sat. XIII, 155; Sat. VIII, 214. — Sénèque, De Clementia, I, 23.

* Martial, Épig., X, 25.

le feu, ou tu vas périr. Mais Talternative n'est pas nécessairement : Si tu ne consens pas à avoir un membre brûlé, ton corps entier le sera; elle peut bien être : Si tu ne veux placer la main sur le feu, cousu dans le sac, tu vas être jeté dans le Tibre * .

Quoi qu'il en soit, a-t-il été possible à Néron de faire flamber des corps humains, alors que de nos jours la facile crémation des cadavres est encore à Tétat de problème? Une tunique enduite de soufre ou de résine à laquelle on communiquera le feu produira certainement la mort, une mort douloureuse, à celui qui en sera revêtu ; mais la flamme cessera promptement avec la combustion des matières grasses ou sulfurées, et le corps ne sera pas consumé.

Nous eussions compris que Tacite nous eût dit que les chrétiens furent brûlés sur des bûchers formés de paille et de fagots, semblables à ceux dont on se servait pour les funérailles. C'est ce qui aurait pu être fait. Les légendes racontent plusieurs morts volontaires sur les bûchers funéraires à l'exemple de Didon. C'est ainsi qu'on brûlait les condamnés au moyen âge et encore au xvii® siècle. Mais cet éclairage nocturne rapporté dans les Annales a été impossible.

Le flammandi et le in usum nodurni luminis urerentur ne sont donc qu'une fable.

LE LIEU d'exécution

C'est enfin dans les jardins de Néron que l'auteur place ces horribles scènes, hortos suos ei spectaculo Nero obtulerat; et il semble que ce soit pour le cruel plaisir d'un

A La légende rapportée par Tite-Live (Hist. rom., Il, 4:2) n'était pas, on le sait, généralement accréditée. Pline (Hist. nat., XXXIV, 39) et Tacite (Hist., III, 72) conviennent que Porsenna, loin d'avoir été détourné de son entreprise par l'attentat de Scévola, se rendit maître de Rome.

monstf e couronné et d'un peuple dégrade. C'est rimpression que Ton ressent.

Aussi M. Renan, pour compléter le tableau, nous dit*: *' Néron offrit pour le spectacle les niaguiCiques jai^dins qu'il possédait au delà du Tibre, et qui occupaient l'emplacement actuel du Borgo, de la place et de l'église Sainl-Pièrre. Il s'y trouvait un cirque commencé par Galîgula; un obélisque tiré d'Héliopolis (cfelui-là même qui figure de nos jours au milieu de la* place Saint-Pierre) marquait le milieu de la Spina. . . A la clarté de ces hideuses torches, Néron qui avait mis à la mode les courses du soir, se montra dans l'arène tantôt mêlé au peuple en habit de cocher, tantôt conduisant son char et recherchant les applaudissements. "

Cette page émouvante est-elle bien de l'histoire?

D'abord, il n'est point certain qu'il y ait eu un véritable cirque au Vatican. On n'en a trouvé aucun vestige, et Tacite se borne à dire ^ qu'on y avait clôturé un terrain pour permettre au prince de faire des exercices de char : Vêtus illi

cura erat curriculo quadrigarum insistere clausumque

valle Vaticana spatium in quo equos regeret haud promiscuo spectaculo; mox ultro vocari populus romanus.

Avant comme après Néron la vallée du Vatican n'était qu'un quartier désert et abandopné. Pline rapporte qu'on y trouvait d'énormes serpents^. Frontin déclare que l'air y était malsain et funeste^.

Néron n'y demeura point. Après la destruction du palais, il habitait, nous l'avons dit, la villa de Servilius, située

* Conférences en Angleterre, 2« Conf.

* Ann., XIV, i4; — On appelait d'ailleurs Circus tout lieu qui pouvait servir aux exercices équestres ou autres, et Virgile {En., V, 287-289) qualifie de Circus une prairie où Énée présida aux jeux de ses compagnons.

3 Hist. nat., VIII, 14.

* Tacite (Hist,, II, 93) dit également : " Infamibus Vaticani locis magna pars tetendit; unde crebrae in vulgus mortes. "

sur la route d'Ostie, au confluent de TAlmo et du Tibre. Il séjournait donc sur la rive opposée du fleuve, en aval des collines de la rive droite. Pour assister à ce spectacle sinistre, il lui eût fallu traverser durant la nuit la ville, les décombres et le fleuve ; tout le peuple devait aussi passer les ponts avec lui. Pouvait-il n'avoir rien à craindre? Pouvait-il oser se mêler dans la foule? S'il en fut ainsi, le peuple ne l'accusait donc pas; pourquoi alors, dans quel but cette horrible tuerie de chrétiens ?

Quel que soit le peu de sympathie que Ton doive avoir pour un César tel que Néron, nous n'avons qu'à nous préoccuper de la recherche de la vérité. Or, Tacite, nous, disons Tacite lui-même, déclare dans la Vie d'Agricola * que " Néron ordonnait les crimes, mais qu'il en détournait les yeux, ne les regardait pas. " Il nous semble que cela doit être vrai, que c'était conforme à sa nature cruelle, dépravée, en même temps que lâche, féminine et artistique.

D'autre part, nous savons que Néron avait ouvert ses jai'dins pour donner asile à la population sans abri* et y avait fait, construire des hangars. Il s'ensuit que les chrétiens auraient été livrés aux flammes au milieu ou près des tentes ou des baraques qui abritaient une population désolée, encore aussi émue que le jour de l'incendie et devenue sans doute plus défiante, plus inquiète. Ces malheureux ne vontils pas craindre un nouveau désastre? Et notez que ce n'est pas durant le jour que les feux sont allumés; on choisit la nuit pour rendre le spectacle plus lugubre. Ces lueurs sinistres ne vont-elles pas rappeler l'image de Rome en

1 Agricola, XLV: ^^Nero tamen subtraxit oculos suos jussitque scelera, non spectavit."

' Ann., XV, 39 : ^* Sed solatium populo exturbato et prof u go Campum Martis, ac monumenta Agrippae, hortos quin etiam suos patefecit, et subitaria aediûcia exstruxit, quae multitudinem inopem acciperent. ''

flammes? Ceux qui auraient pu soupçonner César d'avoir détruit la ville, ne vont-ils pas penser qu'il veut achever leur ruine?

Nous eussions compris qu'on eût fait noyer les coupables dans une naumachie ou qu'on les eût jetés dans le Tibre cousus dans le sac des parricides ; nous ne saurions croire au supplice des flammes durant la nuit. Quand la loi défendait formellement de brûler aucun corps dans la ville*; quand l'administration exigeait avec la plus grande sévérité que chaque citoyen prit des soins minutieux pour éviter désormais le retour de l'incendie, Néron pouvait-il donner l'exemple de l'imprudence, braver les craintes et les émotions d'une population aff'olée? Cela ne nous paraît pas croyable.

Pourrait-on alors supposer que pour bannir toute crainte, toute inquiétude chez le peuple, l'on ait choisi pour lieu de suppUce quelque ustrina, un de ces enclos publics destinés à la combustion des corps des gens peu fortunés qui n'avaient pas de terrain particuUer pour l'usage de leur famille? Dans Vustrina située hors de la ville, entourée de hautes murailles, pavée de dalles étrusques, toutes les précautions étaient prises pour éviter l'incendie. Mais c'eût été profaner un lieu consacré, et cette hypothèse n'est pas admissible.

Nous n'avons pas d'ailleurs à rechercher ce que l'auteur aurait pu dire pour rendre son récit vraisemblable. Nous n'avons qu'à constater qu'il n'a aucun caractère de véracité.

L'interpolateur, ainsi, se trahit encore par le lieu où il place le théâtre de son horrible drame ; son but est en effet manifeste. Il s'est proposé de confirmer la légende qui prétend que l'église métropolitaine du monde chrétien est édifiée

* " Hominem mortuum, inquit lex in XII Tabulis, in urbe ne sepelito, neve urito. Credo propter ignis periculum. " Cicéron, De legibus, II, 23.

sur remplacement où les premiers martyrs auraient versé leur sang.

l'odium humani generis

Portons maintenant notre attention sur le sentiment personnel que manifeste Fauteur au sujet de cette affaire.

En disant que ces hommes étaient haïs du peuple à cause de leurs abominations, sans prendre garde à la contradiction où il tombe en affirmant qu'ils excitaient sa pitié, il semble reconnaître que cette haine était justifiée; il qualifie leur secte à' exécrable et de funeste; il déclare qu'à ses yeux ils s'étaient formés en société non peut-être dans le dessein de mettre le feu à la ville, mais certainement par leur communauté de haine contre le genre humain.

Un écrivain chrétien, nous dira-t-on, aurait-il parlé avec autant d'hostilité des membres de la confrérie de la capitale ? Cela ne montrerait-il pas que nous avons bien l'œuvre d'un auteur païen?

Mais en faisant écrire Tacite, l'interpolateur ne pouvait manquer de vouloir mettre sous sa plume l'expression de l'opinion qu'un Romain devait professer à l'égard de la secte. Il aurait donc pu réussir à s'incarner dans l'âme de Tacite, exprimer des pensées qui sembleraient avoir dû être manifestement les siennes, employer le style lapidaire qui lui est propre, que cela n'infirmerait pas nos conclusions, que cela ne donnerait pas un caractère d'authenticité à un récit qui porte en lui-même tant de marques de fraude.

Demandons -nous toutefois s'il a bien fait parler Tacite comme l'aurait dû faire, sous le principat de Trajan, un écrivain illustre qui fut en même temps un homme politique et un magistrat distingué.

Il est fort probable que Tacite fut moins attaché aux croyances nationales qu'il le paraît*, et que, s'il se montre pour ainsi dire orthodoxe dans ses ouvrages, Tobligation lui en était imposée par sa qualité de personnage officiel. Admettons cependant que Tami de Pline fût sincèrement superstitieux. Il ne pouvait échapper à la loi commune. Il devait ne pas voir ce qu'il y avait de chimérique et d'insensé dans ses propres croyances, et considérer comme vaines celles des autres. Il ne prit jamais au sérieux le culte des Juifs et ne pouvait attribuer d'importance à ce qui s'y rattachait. C'était lui qui avait contribué à propager Topinion que leur Dieu était représenté avec une tête d'âne et à les rendre par là l'objet des railleries du peuple; et c'est ainsi que ces mêmes railleries s'adressèrent ensuite aux chrétiens*. Tacite ne pouvait donc considérer l'existence d'une secte juive, mêlée à tant d'autres, comme une chose funeste à la prospérité de l'empire, capable d'attirer sur lui toutes les colères des dieux de l'Olympe.

On ne saiu*ait d'ailleurs admettre que les disciples de Jésus formassent alors dans la capitale une société assez importante pour attirer l'attention publique et exciter l'animosité; d'autant plus qu'ils mettaient, ne l'oublions pas, une prudence extrême dans leur conduite, prudence nécessaire, forcée, que doit avoir toute propagande à son début. Il est donc encore ici question d'un état de choses qui ne se produisit qu'à une époque postérieure à Tacite, lorsque le développement et le zèle des confréries attirèrent contre

^ Vie d*Agricûla, 46 : ^VSi quis piorum manibus locus, si, ut sapientibus placet, non cum corpore exstinguuntur magnae animae. "

* Tertullien, Apolog., 46 : " On a vu exposer un tableau qui représente un monstre avec une tête d'âne, des pieds de bouc, un livre à la main et recouvert d'une toge et qui porte en inscription : Le dieu des chrétiens, race d'âne, Deus chHstianorum 'Ovoxocty);. Vous rêvez que notre Dieu est une tête d'âne. C'est à Cornélius Tacitus qu'on doit la naissance de cette fable. "

elles ranîmosïté de tous les autres cultes, et que leur insoumission aux lois de l'empire nécessita des mesures de répression*

Il est facile de voir que nous avons ici un interpôlateur' qui pensait que là situation respective des chrétiens et des païens avait toujours été celle dont Tertullien fait le tableau plus ou moins véridique, car c'est de Y Apologétique dont il s'est inspiré. On y lit en effet ^ : " On prétend que dans nos mystères nous égorgeons un enfant, que nous lé mangeons, et qu'après cet horrible repas nous nous livrons à des plaisirs incestueux... Ceux qui conspirent contre nous, qui demandent à grands cris notre sang prennent pour prétexte de leur haine que les chrétiens sont cause de toutes les calamités pubUques. Si le Tibre déborde, si le Nil n'inonde pas les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre tremble, s'il survient une famine ou une peste, on entend crier aussitôt : Les chrétiens aux lions. "

Enfin, qu'aurait voulu dire Tacite en présentant les chrétiens comme une association d'hommes qu'avait réunis une même haine contre le genre humain? On le chercherait en » vain.

Mais c'est encore Tertullien qui rapporte que les chrétiens étaient, de son temps, accusés d'être les ennemis du genre humain, et cela à peu près dans les mêmes termes que ceux reproduits dans les Annales. "Vous ne tenez pas compte, dit-il ^, des services que nous reridons en chassant les démons des âmes et des corps; nous constituons ainsi une sorte de gens qui non seulement né vous est pas nuisible, niais vous est indispensable; et cependant, vous aimez mieux nous

^ Apolog., 7, 40.

* Apolog., 37. Il dit encore : " Paene omnes cives christianos habendo sed hostes maluistis vocare generis humani potius quam erroris humani. "

considérer comme les ennemis du genre humain, quand évidemment nous ne sommes que les ennemis de l'erreur ; Non modo non molestum vobis genus, verum etiam necessarium hostes judicare maluistis qui sumus plane non GENERis HUMANi taw^n sed potius erroris.''

Vodium humani generis a donc été très vraisemblablement emprunté au langage de TertuUien.

Si toutefois, en supposant qu'il aurait pu avoir été fait une lecture différente sur quelque autre manuscrit ou en se fondant sur la légitimité de la correction qui aurait été opérée, on croyait qu'il fallût maintenir dans le texte convicti odio humani generis, le passage n'en resterait pas moins incompréhensible sous la plume de Tacite.

Mais nous aurions eu tort de nous plaindre de ce que les magistrats ne nous aient pas été clairement désignés. On les reconnaîtrait au contraire sans peine pour être de la famille de tous ceux qui, durant plusieurs siècles de l'empire romain, à partir de Pilate et en passant par Pline le Jeune, auraient eu à juger des chrétiens; ils les déclarent innocents et les condamnent ; ce sont les mêmes types qu'on retrouve dans toutes les légendes de persécution. On ne pouvait en effet convenir, sans donner des armes aux adversaires, que les magistrats romains avaient déclaré les chrétiens coupables de délits contre la société ; ceux-ci devaient être montrés d'une innocence indiscutable. Quant à l'explication de la conduite des préteurs, c'était pour les faiseurs de légendes chose dont ils ne se préoccupaient pas.

Dans le cas actuel, voici des magistrats choisis par Néron qui avaient pour mission de détourner l'accusation qui pesait sur lui et de la faire retomber sur des gens qu'on déclare méprisés, déclassés, calomniés ou connus par leurs infamies

habituelles, vile damnum, et ces magistrats n'auraient pu s'empêcher de reconnaître l'innocence des accusés!

S'il en fut ainsi, si le juge n'a pas craint la haine de César, il faut convenir qu'on ne saurait offrir à notre admiration un plus bel exemple de respect pour la loi et la justice. Ce n'est pourtant pas ce qu'entend l'auteur. Pour lui, délateurs soudoyés, patients mis à la torture, ennemis de Dieu, juifs ou suppôts de Satan, personne n'a pu apporter une déposition qui servît de base à une sentence contre les chrétiens; mais les juges sont aussi vils que niais. En effet, s'ils déclarent les prévenus non coupables, s'ils les relèvent des chaînes que l'intérêt politique avait fait peser sur eux, ils sont cependant tout prêts à les sacrifier pour plaire au prince ; et dans ce but, ils les condamnent pour des motifs autres que ceux qui les avaient amenés devant le tribunal.

Est-ce compréhensible? Si les chrétiens ne sont pas convaincus du criine d'incendie, que fait à César, que fait à l'opinioii publique, qu'ils soient déclarés coupables ou capables de tous les forfaits?

Et notez que ces magistrats ne trouvent à leur imputer que le crime de haine contre le genre humain. Or comment Tacite, qui a parcouru la carrière des honneurs et exercé les fonctions juridiques, aurait-il pu enregistrer une pareille sentence, sans blâme ou du moins sans commentaire?

Qu'importaient d'ailleurs à la république les sentiments des chrétiens à l'égard de l'humanité? Rome n'a jamais fait de sentimentalisme dans ses lois ni dans sa poHtique ; elle n'a exigé que la soumission; elle aurait dit plutôt avec Atrée : " Qu'ils haïssent pourvu qu'ils craignent. "

Il n'est d'ailleurs pas certain que par odio humani generis convicti, on doive entendre qu'on fit un crime aux chrétiens

de leur haine contre le genre humain. Plusieurs savants, et parmi eux le docte Tillemont*, ont pensé qu'il devait être au contraire compris que les chrétiens furent victimes de la haine du genre humain contre eux. Ils ont probablement raison au point de vue grammatical. Toutefois cette interprétation ne nous tire pas d'embarras; car nous ne nous expliquons ni la haine des chrétiens contre le genre humain ni la haine du genre humain contre les chrétiens, et nous ne voyons pas ce que Tune ou l'autre eût pu faire au procès.

Tout en admettant que Tacite, par sa concision, est parfois difficile à comprendre, que le style de certains passages est incorrect et obscur, il n'est pas présumable qu'il se soit servi de l'expression amphibologique de odio generis humani. Et la preuve, c'est que quand il veut exprimer la haine des Juifs contre les autres peuples, il sait le dire clairement : Sed adversus omnes alias hostile odium^.

Les philologues ont encore remarqué dans la phrase '' Pereuntibus addita ludibria ut ferarum tergis contecti laniatu canum interirent, aut crucibus affixi, aut flammandi, atque ubi defecisset dies in usum nocturni luminis urerentur " que l'incise aut crucibus affixi, aut flammandi en rompt la construction naturelle ; une telle infraction aux plus simples règles grammaticales constitue un nouvel indice d'interpolation.

Ainsi, tout ce qui, dans ce chapitre des Annales, a été dit au sujet des suppUces infligés aux chrétiens, ne peut, croyons -nous, appartenir à Tacite ni par le fond ni par le style.

^ Tillemont, Mémoires ecclésiastiques, t. II : Persécution de Néron. « Hist., V, 5,

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