‹ Études au sujet de la persécution des Chrétiens sous NéronChapitre 37 sur 44 · LA LETTRE DE SÉNÈQUE A SAINT PAUL · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE SÉNÈQUE A SAINT PAUL

En conséquence, nous voyons que cette effroyable tuerie de chrétiens n'a été connue ou soupçonnée ni de l'auteur de Y Apocalypse, ni des faiseurs de légendes, ni des pères de l'Église, ni des historiens romains, grecs ou juifs, ni même de Nicéphore. Nous en devons tirer une preuve nouvelle que le chapitre de Tacite où il en est fait mention ne peut être qu'une interpolation, et que cette interpolation a été faite assez tard dans quelque monastère d'Occident.

Mais ici se pose alors une question toute naturelle. On

comprend, dira-t-on, qu'un moine ait voulu justifier Taffirmation de Tertullien; que, plein de foi dans sa parole, il ait voulu combler ce qu'il croyait être une regrettable lacune dans Tacite, en faisant le récit de la persécution des chrétiens par Néron. Or, comment et pourquoi aurait-il imaginé et spécifié cette cause de leurs supplices, puisque Lactance, Eusèbe, Tertullien lui-même, attribuaient la mort des apôtres à la foi qu'ils propageaient? Pourquoi aurait-il transformé cette persécution toute religieuse des premières légendes en une affaire politique?

Notre démonstration, nous en convenons, serait incomplète si nous ne pouvions établir que le chrétien qui a inséré ce récit dans Tacite, a eu pour but de faire concorder les Annales de l'historien romain avec une tradition acceptée par l'Église latine.

Nous trouvons la première mention de cette transformation de la légende dans la correspondance de Sénèque et de saint Paul.

Personne aujourd'hui ne songerait à soutenir l'authenticité des lettres du philosophe et de l'apôtre. L'imposture est patente. Elles furent cependant reçues comme authentiques par les plus illustres docteurs de la langue latine, saint Jérôme et saint Augustin*. Elles étaient respectées dans les Églises d'Occident autant que les autres épîtres attribuées aux apôtres.

Au ive siècle^, quand un dévot faussaire voulut donner des preuves des relations qui existèrent entre Sénèque et

* Saint Augustin, Lettre à Macédonius (153«). — Saint Jérôme, Catal. script, ecclesiast., ch. 12, place Sénèque au rang des saints en considération de cette correspondance avec Paul.

2 M. Ch. Aubertin établit que cette correspondance a dû être composée au iv« siècle. {Sénèque et saint Paul, 2® partie, ch. V.)

saint Paul, en montrant réchange d'une correspondance entre eux, quand il chercha ce qu'il leur ferait dire, il devait naturellement songer aux persécutions des chrétiens que la tradition légendaire attribuait à Néron. D'autre part il ne pouvait guère prendre les éléments de sa lettre ailleurs que dans Y Apologétique, qui était regardée comme le manuel le plus autorisé de l'histoire ecclésiastique.

Il y voit que Néron a versé le sang chrétien avec cruauté; toutefois, aucun motif déterminé n'est donné par Tertullien, et c'est ce motif qu'il faudrait indiquer. Il lit cependant qu'au temps de l'évêque carthaginois la querelle religieuse avait déjà pris un certain caractère politique, qu'on accusait les chrétiens d'attirer sur l'empire le courroux des dieux, d'être la cause de tous les malheurs publics ^ Ce caractère politique s'était accentué de plus en plus dans la lutte entre les chrétiens et ceux qui tenaient pour le maintien des anciennes mœurs et des anciens cultes^. Conséquemment un chrétien du iv^ siècle devait être persuadé qu'il en avait été de même au temps de Néron, qu'on n'avait pu manquer alors de regarder les fidèles comme la cause ou les auteurs de toutes les calamités qui frappaient la ville ; et le terrible incendie avait dû être à ses yeux un motif certain de persécution.

Mais, d'un autre côté, pour peu qu'il connût l'histoire, le zélé faussaire ne pouvait ignorer que plusieurs auteurs avaient rapporté que Néron fut accusé d'avoir fait mettre le feu à la ville, et que la chose paraissait même certaine à quelques-uns.

Il y avait donc à ce sujet deux ordres de faits en apparence

1 Apolog., 40 : " Quod existiment omnis publicae cladis, omnis popularis incommodi christianos esse causain. " * Syrnmaque, livre X, lettre 44.

contradictoires, mais assez vraisemblables l'un et l'autre pour un homme du iv^ siècle. Le faux Sénèque entreprit de les concilier. Dans ce but il écrit à Paul ^ :

" Salut, mon bien cher ami. Croyez-vous que je ne ressente pas une profonde affliction en voyant que la vertu est pour les vôtres une source de supplices, que le peuple vous traité d'hommes criminels et funestes, et qu'il vous regarde comme la cause des malheurs qui frappent la ville?... L'origine des feux qui désolent si souvent Rome est connue ; et si la faiblesse et la crainte n'empêchaient de parler, bientôt -la lumière se ferait sur ces mystérieuses calamités. Ce sont d'habitude les Juifs et les chrétiens que Von condamne à la mort comme les machinateurs des incendies. Quelle que soit sa puissance, il tombera à son heure, ce scélérat à qui Vœuvre du bourreau sert d'amusement et en même temps de voile pour ses mensonges. "

Ce scélérat, c'est Néron. Il est suffisamment désigné par la prudence affectée de ne pas prononcer son nom. Sénèque, bien placé pour le savoir, confirme que c'est le prince qui a mis le feu à Rome, et que ce sont les chrétiens qui, malgré leur innocence, sont frappés comme incendiaires. Mais ce qui appartient au faussaire, ce qui constitue son originalité, c'est l'expUcation de ces deux ordres- de faits, la liaison qu'il leur donne. Les supplices infligés aux chrétiens auraient eu pour but ou pour résultat, selon lui, de couvrir les

* Correspondance de Sénèque et de saint Pauh lettre 12** : " Ave, mi Paule charissime. Piitasne me haud contristari, et non luctuosum esse quod de innocentia vestra subinde supplicium sumatur, dehinc quod tam duros tamque obnoxios vos reatui omnis populus judicet, putans a vobis effici quod in urbe contrarium fit?... Incendium urbs romana unde saepe patiatur, manifeste constat. Sed si effari humilitas humana potuisset quid causae sit et impune in liis tenebris loqui liceret, jam omnes omnia vidèrent. Christiani et Judaei quasi machinatores incendii, supplicio affîci soient. Grassator iste, quisquis est, cui voluptas carnificina est et mendacium velamentum, tempori suo destinatus est. "

mensonges et le crime de Néron et de servir en même temps d'amusements à ses cruels instincts.

Revêtant ainsi un caractère plus dramatique et se couvrant en même temps d'une certaine apparence historique, la légende se fera mieux accepter et deviendra indéracinable,

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