LE RÉCIT DE SULPICE SÉVÈRE
Rien donc n'est plus naturel que de trouver dans les Chroniques de Sulpice Sévère le récit de la persécution agrémentée de tortures que Timagination attribuait à la cruauté satanique de Néron. On y lit* :
" Luc a écrit les Actes des Apôtres jusqu'au moment où Paul fut conduit à Rome, au temps où Néron avait le pouvoir. C'était le plus immonde, non seulement des rois ou des hommes, mais de toutes les bêtes fauves, celui qui fut digne d'être le premier persécuteur des chrétiens, et qui en sera peut-être le dernier, si, comme on le croit généralement, il doit être l'Anti- Christ attendu... Le premier il voulut anéantir le nom même de chrétien, car le vice est toujours l'ennemi de la vertu, et les bons sont haïs des méchants comme des censeurs ennuyeux.
" A cette époque la divine religion avait pris un très grand développement dans la capitale. Pierre occupait le siège épiscopal; Paul s'y trouvait aussi par suite de l'appel qu'il avait fait au tribunal de César d'un jugement inique. Pour l'entendre, beaucoup venaient auprès de lui. Par l'exposition de la vérité et par les miracles que faisaient les apôtres, un grand nombre de personnes se déclaraient convaincues et se ralliaient au culte de Dieu. C'est alors qu'eut lieu cette
A Sulpicii Severi Chronicorum liber secundus, 28, 29,
lutte célèbre de Pierre et de Paul contre Simon. Celui qui, par sa puissance magique, voulait se faire passer pour Dieu, s'élevait dans les airs soutenu par deux démons, lorsque les invocations des apôtres mirent en fuite les démons, et Simon, retombant sur la terre, eut le corps mis en lambeaux aux yeux de toute 1^ foule.
" La multitude des chrétiens s'était ainsi beaucoup accrue, quand Tincendie emtrasa Rome. Néron était à Antium. L'opinion générale attribua cependant ce malheur à Néron, croyant que l'empereur avait voulu chercher ainsi la gloire d'édifier une ville nouvelle. Quoi que fît donc Néron, il ne pouvait empêcher qu'on ne crût qu'il avait ordonné l'incendie.
" C'est pourquoi il fit retomber la cause du désastre sur les chrétiens, et des innocents furent livrés aux plus cruelles tortures. Bien plus, on inventa de nouveaux genres de mort, tel que celui de couvrir les victimes de peaux de bêtes et de les faire périr sous les morsures des chiens. Beaucoup furent mis en croix ou brûlés par la flamme ; plusieurs même furent réservés pour servir de torches d'éclairage après la disparition du jour. Aussitôt après, des lois furent promulguées pour prohiber la religion, et il fut défendu de se dire publiquement chrétien. C'est alors que Paul et Pierre furent condamnés à mort; le premier eut la tête tranchée et le second fut mis en croix.
" Telle fut la première persécution des chrétiens. "
Nous remarquons que Sulpice Sévère affirme comme des faits certains, indiscutables : que lors de l'incendie, Pierre exerçait l'épiscopat à Rome ; qu'alors eut lieu l'élévation dans les airs de Simon soutenu par deux démons, quand ceux-ci, effrayés par les invocations de Pierre et de Paul contre leur rival, prirent la fuite et le laissèrent choir; que les sénatusconsultes prohibèrent la religion chrétienne, etc. Évidemment ces affirmations de Sulpice Sévère ne transformeront
pas en vérités historiques Tépiscopat de Pierre et Taventure de Simon, pas plus que son Histoire de saint Martin et ses Dialogues ne nous feront croire aux miracles de Tévêque de Tours. On ne peut voir ici que le rapport de légendes qui avaient cours de son temps dans la société chrétienne.
Pourquoi en serait-il autrement de la persécution de Néron? C'est, dira-t-on, parce que Sulpice Sévère ne fait que reproduire ici ce qu'avait écrit Tacite dans le XV® livre des Annales. Examinons cette question.
l'interpolation
En comparant les versions des deux auteurs, on ne peut manquer d'être étrangement frappé d'y rencontrer de nombreuses expressions et des phrases identiques.
Voici, en effet, les textes :
ilMMiile* t
deinde indicio eorum multitudo ingens
iSed non ope humana, non largitionibus principis aut Deum placamentis decedebat infamia quin fussum incendium crederetur.
Ergo abolendo rumori Nero suhdidit reos et qiiaesitissimis poenis affecit quos per flagitia invisos vulgus Christianos appellabat.
Et pereuntibus addita ludibria, ut feraruYn tergis contecti laniatu canum interirent, aut crucibus affixi, aut flammandi, atque ubi defecisset dies, in usum noctumi luminis urerentur. ^
Hortos suos ei spe'ctaculo Nero obtnlerat.
Interea abundante jam Christior norum multitudine, accidit ut Roma incendio conflagraret, Nerone apud Antium constituto. Sed opinio omnium invidiam incendii in principem retorquebat, credebaturque imperator gloriam innovandae urbis quaesisse.
Neque ulla re Nero efficiebat quin ab eo jussum incendium putaretur,
Igitur vertit invidiam in Christianos actaeque in innoxios crudelissimae quaestiones.
Quin et novae mortes excogitata^, ut fet^arum tergis contecti laniatu canum interirent; multi crucibus affixi, aut flamma usti; plerique in id reservati ut, quimi defecisset dies, in usum noctumi luminis urerentur. Hoc initio in Christianos saeviri coeptum.
Il faut, on doit le reconnaître, que Sévère ait copié Tacite dans son Histoire sainte ou que la prose de Sévère ait été postérieurement insérée dans les Annales de Tacite.
Sulpice Sévère, nous dira-t-on, était un homme lettré. Parmi les poètes il avait lu Virgile*, Térence^, Staôe^; il connaissait Salluste^; il cite ces auteurs, et par suite il n'y a rien d'étonnant à le voir reproduire textuellement un passage de Tacite.
Mais de ce qu'un écrivain cite quelques vers d'un poème on ne peut conclure qu'il l'ait lu tout en entier. Il se pourrait fort que Sulpice n'ait connu que des extraits recueillis dans les anthologies qui servaient à l'instruction de la jeunesse et aux méditations de l'âge mûr.
On ne saurait toutefois contester que le personnage qui a écrit les Chroniques saintes ait dû recevoir une culture plus forte que celle de la plupart des hommes qui l'entouraient. Il est donc très admissible qu'il ait lu Salluste, qu'il se soit proposé même de le prendre pour modèle. En ce cas c'eût ëté au point de vue littéraire; car de son temps, plus qu'en aucun autre, les études historiques étaient fort négligées ; on s'occupait peu de recourir aux auteurs originaux et contemporains ; et tel personnage brillait dans la littérature, connaissait poètes et orateurs, qui n'avait lu l'histoire que dans des précis fort défectueux. Rien ne donne à penser que Sulpice Sévère ait fait exception à cet égard.
^ Chron., H, 8. Il dit : '^ Erat ea tempestate apud Babylonios Beli antiquissimi régis, cujus etiam Virgilius meminit, ex aère simulacrum. " {Enéide, I, 729.)
* Dialogues, I, 9: "Nam quia scholasticus es non immerito te versu comici illius admonebo : obsequium amicos, veritas odium parit. " (Térence, Andrienne, I, 41.)
3 Dialogues, 111,10: "Nirairum ut dïxii poeta nescio guis: ... captivumque suem mirantibus intulit Argis. " (Stace, Thébaîde, VIII, 751.)
♦ Dialogues, 1, 3 : " Tribus fere a litore milibus parvum tugurium inter harenas conspicio cujus tectum, sicut Sallustius ait, quasi carina navis erat." (Salluste, Jugurtha, XVIH, 8.)
Puis, pourquoi Sulpice aurait -il fait intervenir le témoignage de Tacite dans son récit? En avait-il besoin? Certainement non.
La cruauté de Néron était devenue aussi légendaire parmi les païens que parmi les chrétiens. Dans les Églises et hors des Églises, personne, au temps de Sulpice, n'aurait pu trouver extraordinaire que des croyants au Christ eussent été livrés aux supplices par ce prince alors qu'ils l'avaient été par d'autres après lui. Il n'y avait donc aucune obhgation ni même {lucune utilité pour l'écrivain de rechercher et de présenter des preuves qu'on ne lui demandait pas.
Les Gaules d'ailleurs n'étaient pas, comme les provinces grecques, un pays de discussions historiques ou théologiques. Les Latins l'avaient bien montré à Nicée. La masse des habitants n'exigeait pas de démonstrations savantes; elle était plus sûrement impressionnée par les prodiges et la terreur que répandaient les moines. Martin l'avait compris. Cet î^ncien légionnaire devint tout-puissant dans la grande vallée de la Loire par ses cures merveilleuses, ses miracles, et surtout par sa bande de moines pillant et dévastant les campagnes qui étaient ou qu'on prétendait être attachées aux anciens cultes*. C'étaient là les moyens de conversion les plus efficaces au v« siècle, et à peu près les seuls employés^. Sulpice, disciple et ami de Martin, ne pouvait manquer de partager ses idées,
* Sulpice Sévère, Vie de saint Martin. — Fortunat, id., liv. I«f :
Rursus opus peragens dum verteret idola pernix.
* Martin ne faisait que se conformer aux habitudes de son temps. Écoutons Libanius dans la traduction qu'en donne Chateaubriand : *^ Partout on renverse nos temples. Les uns travaillent à cette œuvre avec le bois, la pierre, le fer ; les autres emploient leurs mains et leurs pieds : proie de Misyène ! Pour les prêtres, il n'y a que deux partis à prendre : se taire ou mourir. Voilà pour les villes. Dans les campagnes, c'est pis encore ! Là se rendent .les ennemis des temples. Ils se dispersent, se réunissent, ensuite, se racontent leurs exploits, et sillonnent la contrée comme des torrents dévastateurs... C'est aux temples que le laboureur confie
La fin du iv® siècle ne ressemblait pas à celle du ii®. On * était, il est vrai, troublé par les disputes sur YHomoousion ou le Filioquej mais ce n'étaient que des querelles intestines entre sectes chrétiennes. L'Église n'avait plus à se défendre contre les lettrés païens au sujet de son histoire ou de ses doctrines. JEUe les avait réduits au silence par la terreur. Rappelons -nous que les décrets des empereurs chrétiens punissaient de mort toute critique de ses dogmes, toute attaque contre ses membres, et jusqu'à la. simple possession en son logis des œuvres de Celse, de Porphyre ou de tout autre adversaire du christianisme.
Par conséquent, pour tout ce qui regardait la religion et son histoire, le clergé et les fidèles ne voulaient accepter pour source d'information que les annales chrétiennes; ils n'admettaient point qu'elles fussent discutables ou qu'il y en' eût d'autres aussi certaines.
Donc, en une telle situation et avec les idées et le tempérament qui lui étaient particuliers,. Sulpice, loin de vouloir s'abriter sous l'autorité de Tacite, aurait considéré comme humihant d'avoir à invoquer son témoignage au sujet des traditions de l'Église.
Aussi nous dit-il dans le Prologue de ses Chroniques : " Je me propose de faire, d'après les livres saints) le récit abrégé des événements qui se sont passés depuis le comnfencement
sa femme, ses enfants, ses bœufs, ses moissons... Les chrétiens protestent qu'ils ne font la guerre qu'aux temples; mais cette guerre est pour leur profit; ils ravissent aux malheureux les fruits de leur travail et s'en vont avec les dépouilles comme s'ils les avaient conquises et non volées. Cela ne leur suffit pas, ils attaquent les possessions particulières parce qu'au dire de ces brigands, elles sont consacrées aux dieux... Va-t-on se plaindre au Pasteur (nom qu'on donne à un homme qui n'a certainement pas la douceur en partage), il chasse les réclamants de sa présence comme s'ils devaient s'estimer heureux de n'avoir pas souffert davantage. " La requête de Libanius, trop longue pour être citée en entier, offre, Chateaubriand le reconnaît, un tableau exact et presque complet de l'empire au iv« siècle. (Études historiques, IÎI« étude, n« pavtie.)
du monde jusqu'à nos jours : Res a mundi exordio sacris litteris éditas br éviter constringere, "
Il n'entend, on le voit, prendre pour autorité que les livres saints ; ce sont les seuls qui, à ses yeux, contiennent la vérité.
Mais les annales du christianisme ne se composaient que de légendes relatives à la fondation des Églises, à la vie et aux miracles des saints, et ces légendes ii'avaient aucun lien ^ entre elles; elles n'offraient même pas par elles-mêmes le moyen de les coordonner. On y pouvait lire, par exemple, que tel saint avait été martyrisé sous Domitien, tel autre sous Trajan, que tel prince avait rendu un édit contre les chrétiens ou en leur faveur. Mais à quelle époque chacun de ces faits avait-il eu lieu? La victime de Trajan avait-elle vécu avant ou après celle de Domitien? Les livres saints ne fournissaient pas le moyen de le savoir.
Donc, pour créer une chronologie des faits relatifs aux chrétiens, il fallait les classer suivant Tordre de succession des événements politiques de l'empire romain, et l'on ne pouvait connaître cet ordre que par les historiens profanes.
Aussi Sulpice ajoute-t-il :
" Cependant, je dois avouer que, quand la nécessité de l'exposition méthodique m'y a forcé, pour marquer l'ordre chronologique et l'enchaînement des faits, je me suis sen^i des historiens païens : Ceterum illud non pigebit fateri me, sicubi ratio exegit, ad distinguenda tempora continuandamque seriem usum esse historicis mundialibus atque ex his, quae ad supplementum cognitionis deerant, usurpasse. "
Lorsqu'il dit, en effet (liv. II, 30) : Igitur post excessum Neronis. Galba imperium rapuit; mox Otho, Galba interfedOy occupavit, Tum Vitellius in Gallias fretus exercitibus quibus praeer^at Urbem ingr^essus, Othone interfecto, sum-
mam rerum usurpavit, il lui eût été difficile de ne pas convenir qu'il ait puisé ailleurs que dans les écrivains ecclésiastiques la" connaissance de Toccupation successive du pouvoir, à la mort de Néron, par Galba, Othon, Vitellius.
Mais il a bien soin, remarquons-le, de déclarer que s'il a dû se servir d'auteurs païens, de ces abominables suppôts de Satan, ce n'est qu'exceptionnellement, et uniquement pour marquer l'ordre chronologique des événements politiques qui devaient être la règle de coordination de l'histoire du christianisme ; ces événements n'ayant aucun rapport avec ceux relatifs aux fidèles, on pouvait, à ses yeux, concéder aux profanes quelque droit à la confiance sUr ces points; tandis que pour tout ce qui regarde la religion, les sources sacrées sont les seules où il soit permis de puiser, dit-il en terminant son prologue : Etenim universa divinarum rerum mysteria non nisi ex ipsis fontibus hauriri queunt.
Cependant, puisque Sulpice a consulté des auteurs profanes, il faut nécessairement nous demander quels sont ceux qui lui ont fait connaître l'histoire romaine. Nous est-il donné de croire qu'il avait lu Tacite?
Mais, nous dira-t-on, comment savoir si Sulpice a eu ou non connaissance des Annales? Assez facilement, répondrons-nous ; car par ce qu'il a appris des auteurs qui lui ont servi de guides, nous pourrons savoir quels étaient ceux-ci. Ecoutons-le:
" Vespasianus, dit-il (liv. II, 30), cum Hierosolymam obsideiret sumit imperium; et, ut mos est, diademate capiti imposito, ab exercitu imperator consalutatus, Titum filium suum Caesarem facit. ''
Ainsi, d'après lui, Vespasien, selon Vusage, aurait mis sur sa tête le diadème impérial, et il aurait élevé son fils Titus
à Indignité de César! Or, de bonne foi, celui qui a écrit ces lignes, et on en pourrait citer d autres analogues, peut-il être soupçonné d'avoir été familier avec les historiens romains du siècle des Antonins? Évidemment non. Nous avons donc une preuve suffisamment manifeste que Sulpice n'avait connu que des abrégés d'histoire romaine ad usum scholarum de son temps et sortis de la plume d'écrivains sans valeur du iv« siècle.
Ainsi, alors même que par impossible Tacite eût effectivement parlé d'une persécution de chrétiens sous Néron, ce n'est pas Sulpice Sévère qui aurait pu avoir connaissance de ce qu'il avait écrit à ce sujet.
L'origine toute chrétienne des sources de Sulpice Sévère se montre dans l'esprit même de la légende qu'il rapporte. Néron, en effet, selon lui, persécuta et devait fatalement persécuter les chrétiens, parce qu'il était le vice incarné, et que le vice est Vennemi de la vertu, et surtout parce qu'il était l'adversaire de Dieu, V Anti-Christ, selon V Apocalypse,
Malgré l'arrêt du concile de Laodicée, qui l'excluait du canon des livres sacrés, V Apocalypse demeura, en effet, la base des croyances eschatologiques de beaucoup d'Églises, et Sulpice, d'ordinaire si soumis aux décisions de l'autorité ecclésiastique, se révolte à ce sujet : Liber sacrae Apocalypsis, dit-il, qui quidem a plerisque aut stulte aut impie non recipitur ^ .
C'est pourquoi, selon lui, les supplices infligés avaient été des tortures nouvelles, novae mortes excogitatae, inventées par la haine satanique de Néron contre les enfants de Dieu. Rien n'aurait paru à un fidèle de cette époque plus contraire
^ Chron., II, 31. Voir encore Dialogues, îll.
à là vérité et à la foi que la prétention qu'on aurait eue de vouloir lui montrer que Néron avait fait simplement appliquer aux victimes les châtiments usités à Fégard des malfaiteurs.
De la sorte tout ce que nous avons eu à considérer comme étrange et incompréhensible dans la procédure et la nature des supplices, ce qui nous avait paru par suite inadmissible sous la plume de Tacite, rie devient pas plus clair, mais trouve sa raison d'être, son explication, chez Thistorien chrétien de la fin du iv© siècle.
Il nous faut remarquer encore que Sulpice ne dit pas un mot du lieu où les martyrs auraient subi leurs affreuses tortures. C'est évidemment parce que la chose était de médiocre intérêt pour son temps. Or, nous le voyons mentionné, précisé dans le chapitre attribué à Tacite, hortos suos ei spectaculo Nero obtulerat.
A ce propos, il ne faut pas oublier que les anciennes légendes, n ayant fait aucune mention de cette tuerie de chrétiens, n'avaient pu en placer le théâtre au Vatican. Il y a plus. Pierre et Paul, selon les traditions, n'y avaient point subi leur supplice. On se bornait à dire que les fidèles y apportèrent plus tard les restes .des deux grands saints qui avaient été primitivement inhumés ailleurs. Ce chapitre attribué à Tacite est ainsi le seul document où le Vatican soit désigné comme ayant été le lieu qui fut sanctifié par le sang des victimes de Néron.
L'intérêt spécial religieux qui est en jeu ici ne *ious montre-t-il pas des préoccupations d'une époque postérieure à Sévère, d'une époque où les légendes relatives à l'Église de Saint-Pierre avaient acquis dans la chrétienté l'importance d'un dogme fondamental? Il trahit donc le moine d'Occident au moyen âge ; on n'en saurait douter.
Pour admettre enfin la possibilité que Sévère eût trouvé dans Tacite la mention d'une persécution de chrétiens sous Néron, et surtout la description de supplices étranges qu'ils auraient eu à subir, il faudrait déclarer qu'aucun auteur chrétien avant lui n'avait eu connaissance des ouvrages de Tacite. En a-t-il pu être ainsi? Certainement non. «
Si nous ne pouvons avoir foi dans toutes les affirmations de TertuUien, si nous sommes persuadés qu'il n'a jamais fouillé dans les archives et vu les documents dont il parlait, nous n'avons aucune raison de douter qu'il ait lu Tacite, ou du moins qu'il se soit enquis de ce qui, dans ses œuvres, concernait l'histoire ou l'intérêt de sa religion. Elles étaient répandues et connues d'un assez grand nombre de personnes. TertuUien, en effet, cite l'illustre historien, et ses citations sont assez exactes. " Quelques-uns d'entre vous, s'écrie-t-il* en s'adressant aux Gentils, ont imaginé que notre Dieu était une tête d'àne. Tacite est l'auteur de ce conte dans le F® livre de son Histoire où il parole de la guerre des Juifs. Cependant, ce même auteur, si fertile en mensonges, rapporte que Pompée, s'étant rendu maître de Jérusalem, entra dans le Temple pour connaître ce qu'il y avait de secret dans la religion des Juifs, et qu'il ne trouva pas ce simulacre. "
J^'évêque de Carthage, on le voit, a connu les écrits de Tacite ; il le traite comme un ennemi déloyal des chrétiens ; il le réfute; il a soin de prendre acte de ses aveux. On ne saurait, par suite, concevoir que Tacite eût déclaré que les chrétiens furent accusés d'avoir incendié Rome; que, reconnus innocents, ils furent cependant livrés à des supplices étranges; qu'ils inspirèrent la pitié au peuple parce
* Apolog.f 16. '
qu'ils périssaient . non dans l'intérêt public, mais par la cruauté du Prince, et qu'un témoignage aussi important n'ait pas été invoqué. Si donc Tertullien ne parle pas des tortures atroces infligées aux chrétiens à propos de l'incendie de Rome; s'il est réduit à renvoyer ses lecteurs chercher aux archives de l'empire les preuves que Néron a versé le sang des apôtres, c'est que de son temps rien de semblable ne se lisait dans Tacite.
Paul Orose, également, se flattait d'avoir lu Tacite*, et il n'avait rien connu, au sujet de la prétendue persécution de Néron, de ce que nous lisons aujourd'hui dans les Annales,
Quand, dans le silence des cloîtres, sans aucun contrôle, sans aucune contradiction, on entreprit d'achever l'édifice scientifique du christianisme, d'en coordonner toutes les parties, on considéra comme nécessaire de faire servir à la gloire de Dieu et à l'établissement de la vérité des traditions chrétiennes le témoignage des quelques auteurs païens dont on avait conservé les écrits. Introduire dans les œuvres de Tacite le récit de l'injuste et épouvantable persécution de Néron ne pouvait manquer de tenter le zèle religieux et paraître une bonne et sainte action.
^ Paulus Orosius, Adversus paganos Historiae, liv. VU, ch. 3 : ^^ Deînde, ut verbis Carnelii Taciti loquar, sene Augusto Janus patefactus, dum apud extremos terrarum termines novae gentes saepe ex usu et aliquando eu m damno quaeruntur usque ad Vespasiani durayit iinperium. Hue usque Cornélius. "