A. DE CUSTINE
Mais revenons à la lecture de rÉcole des ménages. Parmi les critiques, Pierre Durand (Eugène Guinot), dans le Siède (17 mars 1839), et Théophile Gautier, dans la Presse (11 mars 1839), rendirent compte, entre autres, de cette solennité, sans déflorer le sujet de l'ouvrage, car Balzac comptait bien alors le voir arriver un jour à la scène. Le feuilleton de la Presse parle d'abord de quelques insignifiants vaudevilles, dont Tun, intitulé Dieu vous bénisse 1 a pour point de départ une anecdote empruntée sans vergogne à la Physiologie du mariage. La transition est ainsi toute trouvée pour arriver à la pièce inédite et aux autres projets scéniques de BaIzacenlS392
«... A propos de la Physiologie du mariagBy M. de Balzac a lu l'autre soir chez le marquis de C..., devant le plus brillant auditoire, une comédie en cinq actes, intitulée: r Ecole des ménages, où l'on retrouve la science du cœur humain, l'analyse fine et puissante, et l'exacte observation de mœurs qui ont valu à ses romans de si nombreux lecteurs.
» Une autre comédie, aussi en cinq actes, doit être lue, si elle ne l'a été déjà, au Théâtre-Français, et a pour nom les Mercadets.
» M. de Balzac, que l'éditeur Souverain appelle dans ses réclames le plus fécond de nos romanciers, sera bientôt le plm fécond de nos vaudevillistes, car il a aussi fait pour Bouffé une pièce en trois actes, intitulée Richard Cœur-d' Éponge^ sans parler d'un mélodrame destiné à la Porte-Saint-Martin, qui s'appelle la Gina^ et qui fera pâlir les complications de la Tour de Nesk,
» Nous sommes charmé que M. de Balzac aborde enfin le théâtre. Depuis longtemps nous demandons pourquoi la scène est abandonnée aux plates médiocrités. Le plaisir du théâtre n'existe pas à Paris pour les gens qui ont fait leurs études et savent leur langue.
Des esprits délicats ne sauraient prendre aucun intérêt aux productions sans esprit, sans étude et sans style des fournisseurs de la denrée dramatique. Que M. Alfred de Musset, le délicieux auteur des Caprices de Marianiie et le poète de Lorenzaccio ; que Méry , ce volcan de saillies toujours en éruption ; que Mérimée, qui a fait le Théâtre de Clara Gazul; que Janin, cet esprit d'un enjouement si facile, et d'une plaisanterie si fine et si légère ; que Greorge Sand, cette grande passion, s'emparent de la scène, et ne permettent plus aux barbares de s'y montrer !
Ce sera là un beau et noble spectacle, et nous louons M. de Balzac d'avoir pris l'initiative. •• »
Sauf Mercadetf aucun de ces projets n'est arrivé jusqu'au public. Nous possédons, da^ tant d'époques bien différentes, de nombreux fragments de Richard Cœur-tï Éponge^ dont l'auteur s'occupa toute sa vie, et dont la seule version complète, remise, dit-on, à Frederick Lemaître, aurait, paraît-il, été perdue par lui. Pendant plusieurs années, Balzac voulut même écrire à nouveau cette pièce, en collaboration avec Théophile Gautier, et sa correspondance publiée aussi bien que celle non encore mise au jour, témoigne de la persistance de ce désir.
C'est sans doute à propos d'un rendezvous demandé pour traiter cette question que Théophile Gautier adressa à Balzac la lettre inédite que voici :
<r Ce 29 juin 1847.
» Mon cher maître,
» Je suis tout à votre disposition pour samedi, et je ne doute pas que le coin où
VOUS m'emmènerez ne soit un bon coin.
J'irai à votre manoir vous prendre, sur les cinq heures, muni d'un appétit honnête et modéré, et nous causerons tant que vous voudrez de plusieurs choses et de beaucoup d'autres.
» Tout à vous, et à bientôt.
» THÉOPHILE GAUTIER
Balzac venait précisément de s'installer dans son manoir (?) de la rue Fortunée, 14, où il mourut trois ans plus tard, quelques semaines seulement après son retour de Russie. Comme on le sait, celte maison, récemment détruite, était l'ancienne Folie du financier Beaujon.
En ce qui concerne la Gina^ quelques noies tout à fait sommaires du plan de cet ouvrage existent seules à notre connaissance, et sont aujourd'hui entre nos mains.
C'est dans la préface d'un Grand Homme de province à Paris, datée d'avril 1839 (préface supprimée dans la Comédie hummne), que, pour la première fois, si nous ne nous trompons, Balzac imprima un jugement sur l'une des œuvres de son ami. La place en était bien choisie, en tête d'un ouvrage auquel le poète avait fourni secrètement le sonnet la Tulipe^ et dont chaque page fustigeait sans merci les déplorables mœurs littéraires communes à la plupart des journa^
«h'UA
listes de cette époque. Aussi ces pages ne furent-elles jamais pardonnées à Balzac. Il leur dut la plus grande partie des haines ardentes que lui vouèrent, surtout depuis lors, presque tous les membres de la presse de son temps.
Voici cette page du maître, à peu près inconnue, comme le sont du reste la plupart de celles que nous avons déjà citées et citerons encore ici :
« ... Comment, par un temps où chacun va cherchant des sujets neufs, aucune plume n'ose-t-elle s'exercer sur les mœurs horriblement comiques de la presse, les seules originales de notre siècle? L'auteur manquerait cependant à la justice, s'il oubliait de mentionner la magnifique préface d'un livre magnifique, Mademoiselle de Maupin, où M. Théophile Gautier est entré, fouet en main, éperonné, botté, comme Louis XIV à son fameux lit de justice, au plein cœur
du journalisme. Cette œuvre de verve comique, disons mieux, cet acte de courage a prouvé le danger de l'entreprise. Le livre, une des plus artistes, des plus verdoyantes, des plus pimpantes, des plus vigoureuses compositions de notre époque, d'une allure si vive, d'une tournure si contraire au commun de nos livres, a-t-il eu tout son succès? En a-t-on suffisamment parlé? L'un des rares articles qui le fustigèrent fut plutôt dirigé contre la parcimonie du libraire, qui refusait des exemplaires au journal, que contre le jeune et audacieux auteur...
» Croyez-vous que de nobles esprits, que beaucoup d'âmes indignées aient applaudi à la préface de M. Théophile Gautier? Le monde a-t-il honoré, célébré, la comique poésie avec laquelle ce poète a dépeint la profonde corruption, l'immoralité de ces sycophantes, qui se plaignent de la corruption, de l'immoralité du pouvoir? Quelle épouvantable chose que la tiédeur des honnêtes
gensl Ils s'occupent de leurs blessures et traitent en ennemis les médecins I Le monde regarde cette délicieuse arabesque comme dangereuse, quand il ne craint pas d'exposer aux regards quelque Léda de Gérard, quelque Bacchante de Girodet, qui est cependant, en peinture, ce qu'est le livre en poésie..* »
Ensuite, comme témoignage irrécusable de son amitié, le 20 août suivant, l'auteur de la Comédie humaine dédia, dans la Presse, à l'auteur de la Comédie de la mort, les Secrets de la princesse de Cadignan, — récit qui portait alors pour titre : la Princesse parisienne. La première édition de ce même ouvrage en librairie s'ouvre par cette flatteuse mention :
A Théophile Gautier,
Son ami,
H. DE BALZAC
En ce même temps, Balzac fut violemment ému par la publication d'une charge
le concernant, dont le journal les Écoles du 8 septembre 1839 se fit l'éditeur responsable. Elle le représentait dans des conditions aussi inexactes que révoltantes, et la Correspondance du maître contient la lettre que, dans ce même mois de septembre, il écrivit à ce sujet au procureur du roi. Il avait sans doute communiqué le corps du délit à Théophile Gautier, car nous avons retrouvé dans les papiers de ce dernier ce petit mot autographe jeté sur une feuille de papier à lettre portant l'en-tôte imprimé du Charivari :
€ Ma chère Victorine,
% Donnez ma lithographie à la personne qui vous portera ce petit mot.
» DE BALZAC
M. Arsène Houssaye a longuement parlé de cette Victorine dans ses Confessions, ainsi que des chocs sans nombre qui mar-
quèrent ses longues relations avec l'auteur de Foriunio.
Au mois d'août de cette même année 1839, la Presse avait publié la jolie nouvelle de Théophile Gautier intitulée : la Toison d'or. Quelque temps après, celui-ci la fit lire à son ami, comme le prouve cette lettre inédite dont nous possédons l'autographe :
a Paris, 24 décembre 1839.
» Mon cher Théo,
» Vous avez joliment bien fait de m'envoyer la Toison (Tor. Elle était serrée, comme un trésor qu'elle est, et je l'ai rapportée. Il m'est impossible d'aller de votre côté. Vous la trouverez chez mon portier, à votre adresse. Mais, comme Vassemblée générale a lieu demain, et qu'elle a lieu tout près, chez Lemardelay, vous pourrez la prendre en vous y rendant ou en en sortant.
» Votre tout dévoué,
» DE BALZAC
Cette assemblée générale n'était autre que la réunion annuelle de la Société des gens de lettres, fondée le 31 décembre 1837, et dont Balzac faisait partie depuis le 28 décembre 1838. Il en était président à la fin de i 839, ainsi que nous l'apprend M. Edouard Montagne, dans sa très intéressante Histoire de la Société des gens de lettres.
C'est assurément en 1839 aussi que Gautier écrivit à Balzac ce petit billet inédit :
« Mon cher ami,
» D'abord, mille remerciements de votre charmante obligeance; puis, mille excuses pour ne pouvoir aller aux Jardies. Le sacrosainct copie n'est pas achevé. Venez pâturer un matin. En tout cas, à demain, où vous savez.
» THÉOPHILE GAUTIER
Le rendez-vous en question devait peutêtre avoir lieu précisément au logis de cette
Victorine, dont nous avons parlé plus haut, car le poète aimait à recevoir ses amis chez elle.
En 1840, le vif succès des Guêpes, d'Alphonse Karr, lit naître chez le grand Honoré l'idée de fonder la Bévue parisienne, dont la publication ne se prolongea malheureusement pas au delà de trois numéros. Nous trouvons dans les deux derniers (25 août et 25 septembre) ces lignes intéressantes sur l'auteur de la Toison d'or :
« ... Le Languedoc nous a envoyé M. Théophile Gautier et un jeune homme qui lance son premier livre, M. Edouard Ourliac. Je m'en occuperai dans ma prochaine lettre, parce que je connais de lui des fragments pleins de comique, et recommandables par une certaine puissance de dialogue. Madame Emile deGirardin en a parlé la première, à propos de pièces qui faisaient mourir de rire les enfants. MM. Théophile
Gautier, Granier de Cassagnac et Ourliac appartiennent à cette pléiade de jeunes talents qui, les premiers, ont franchement salué M. Victor Hugo comme un grand poète, et pour moi ce courage de l'admiration me paraît une marque de supériorité... »
Après avoir énuméré, dans le numéro du 25 septembre, les noms des plus éminents adeptes de l'école dite de la littérature à images, Balzac ajoute :
« ... Tous ces poètes ont peu le sentiment du comique; ils ignorent le dialogue, à l'exception de M. Gautier, qui en a un vif sentiment... »
Mais une des preuves les plus curieuses de l'attention soutenue avec laquelle l'auteur de la Comédie humaine suivait la production littéraire de son ami, se rencontre dans le
premier feuilleton des Lecamus (le Martyr calviniste)^ paru dans le Siècle du 23 mai 1841. Il y rappelle, en effet, en ces termes, un article publié dans la Presse, le 4 novembre 1839, près d'un an et demi auparavant:
« Dernièrement, Théophile Gautier, un de nos poètes les plus distingués, dont la prose vaut, d'ailleurs, la poésie, et dont l'instruction doit être remarquée par ce temps où la plupart des écrivains ne savent rien, était obligé de rétablir la véritable orthographe de ce mot (vair) pour l'instruction de ses confrères les feuilletonnistes, en rendant compte de la Cenerentola, où la pantoufle symbolique est remplacée par un anneau qui signifie peu de chose... »
Ces lignes se retrouvent encore sans altérations dans la première édition de librairie du Martyr calviniste, mais elles ont été fort modifiées dans la version de la Comédie humaine^
OÙ le nom de Théophile Gautier n'est plus imprimé.
Que dirait aujourd'hui Balzac de cette ignorance toujours croissante des critiques, s'il avait lu, par exemple, dans l'article intitulé : Sur Victor Hugo et la critique^ publié récemment par l'un des plus sérieux journaux quotidiens de Paris (30 juillet 1893), l'inconcevable reproche, précisément adressé à Théophile Gautier, de ne s'être point occupé de Charles Nodier, dans son Histoire du romantisme! Or, comme chacun le sait, quelques chapitres de ce livre ont seuls été écrits , la mort ayant fait tomber la plume des mains du grand Théo alors que l'œuvre était à peine commencée, et ces chapitres, imprimés en volume, ne font que cent quatorze pages. Tout cela, d'ailleurs, est indiqué dans l'ouvrage même par des points de suspension placés à la fin du dernier fragment recueilli. Néanmoins, cette grossière erreur, que le simple esprit de justice, à défaut
de probité littéraire, eût dû faire reconnaître, n'a été depuis lors ni relevée ni rectifiée*.
Chose tout à fait inconnue, Gautier écrivit encore pour Balzac la soi-disant traduction en prose de deux sonnets espagnols insérée dans les Mémoires de deux jeunes mariées. Elle parut pour la première fois dans la Presse du 6 décembre 1841, où rien n'indique, bien entendu, son véritable auteur. Mais nous possédons l'autographe des deux pièces, provenant du célèbre Honoré lui-même, et portant en tête cette mention de la main de Gautier : « Â son ami Balzac. »
Une phrase relative au personnage de de Canalis, et tout à fait flatteuse pour l'auteur d'Albertus^ se trouve, en outre, dans Modeste Mignon, La voici :
« De tous les poètes de ce temps, trois