‹ Études BalzaciennesChapitre 17 sur 40 · A TExposition universelle de · texte numérisé non relu

A TExposition universelle de

parts; un chœur d'huissiers faisait ses évolutions autour du drame, et le papier timbré desœndait en flocons, comme une neige perpétuelle dans une nuit du pôle. Il mettait au rôle de Mercadet un tourbillonnement, une puissance fascinatrice, un lyrisme, une verve de stratagème incroyables. Dans sa blanche robe de moine, gesticulant entre ses deux flambeaux chargés de sept bougies, remuant ses épais sourcils et sa crinière puissante, alors toute noire, il eût ébloui Frederick Lemaître, et se fût fait prêter de l'argent par un garde du commerce.

» Nous avons lu ensuite la pièce nousmème, dans un de ces placards successifs que Balzac faisait tirer de tous ses manuscrits, car il disait ne pouvoir juger sa pièce que lorsqu'elle était imprimée, la chose prenant alors un cachet impersonnel qui la détachait de l'auteur, la constituait livre, et la rendait susceptible de critique et dépouillée des séductions que lui prêtait la déclamation de

l'auteur. Elle nous avait paru un peu trop exubérante pour la scène, qui exige le raccourci et la perspective... »

Madame de Balzac remercia Gautier de cet article par l'intéressante lettre suivante; elle voit le jour pour la première fois :

« Merci, Monsieur, merci I C'est tout ce que je puis vous dire. Merci pour lui qui vous a tant aimél Merci pour moi, qui ai tant souffert I Depuis plus de huit jours je suis abreuvée de fiel, de venin, de poison I Tant d*envie, tant de haine pour une gloire qui n'est plus qu'une tombe, qu'un souvenir 1 Comprenez- vous cela. Monsieur? Tant d'acharnement contre une femme seule, malheureuse, abandonnée, malade, sans appui et sans protection, et c'est en France que cela se passe II... 11 m'a fallu le voir, le subir, pour y croire.

» Mes yeux étaient secs, ma tête brûlante

fumait comme un volcan. Ce n'étaient pas des scories et des laves qui y bouillonnaient. Non, c'étaient de mauvaises passions, de l'indignation, de la colère, que sais-je ? de misérables projets de vengeance, indignes de lui et de moi.

» Ces passions-là fatiguent bien une âme qui n'en a pas pris les rides et dont la surface est encore unie, quand, d'instinct, cette âme est bonasse, débonnaire, inoffensîve, paisible; quand, surtout, elle a oublié les hommes et le monde dans une écrasante douleur et une réclusion d'une année.

» Aussi, que ne vous dois-je pas?... Vous avez mouillé les yeux secs, vous avez détendu le pauvre cœur crispé, vous avez éteint le volcan, vous m'avez fait oublier cette presse hypocrite et perverse à laquelle vous ne tenez que par votre supériorité et la distinction merveilleuse de votre talent.

» Soyez béni, Monsieur. Votre nom rayonnera désormais pour moi d'une lueur

particulière entre les plus brillants de ce firmament de noms poétiques vers lequel se lèvent parfois mes yeux fatigués, avec le même sentiment qui fait contempler au prisonnier les étoiles à travers les barreaux de son cachot.

» Soyez béni; dans vos heureux jours, pensez aux bénédictions d'une amie inconnue ; dans vos jours de tristesse, pensez aux amères et navrantes tristesses que vous avez consolées I

» Mais n'ayez pas de tristesse; ayez des jours heureux. C'est le vœu sincère et profond de celle qui vous serre la main avec affection et reconnaissance.

» EVE DE BALZAC

Cette lettre, dont les sentiments et la forme sont vraiment quelque peu exagérés, et qui, de plus, au moment même où l'auteur l'écrivait, s'accordait assez mal, il faut bien l'avouer, avec certaines particularités de

son existence, cette lettre nous semble surtout curieuse par ses allusions au réveil des anciennes haines de la critique parisienne contre Balzac, et à leur déchaînement à l'occasion de la première représentation de Mercadet.

Quand madame Surville, après avoir d'abord fait paraître, en 1856, dans la Revue de Paris la vie de son frère, se décida, en 1858, à publier ce récit en volume, elle envoya un exemplaire du livre à Théophile Gautier, accompagné d'une lettre que nous allons aussi livrer pour la première fois à la publicité.

Nous avons retrouvé de plus, dans les papiers du poète, cette pensée de Balzac, écrite de la main de madame Surville. Elle est extraite de la scène première du premier acte des Ressources de Quinola :

€ Et l'on parle du premier amour I Je ne connais rien de terrible comme le dernier; il est strangulatoire I

» DE BALZAC

Voici maintenant la lettre de madame Surville :

« Vous avez été l'ami de mon frère, Monsieur; ce titre, qui me méritera peut-être votre bienveillance, m'enhardit à vous envoyer ce livre.

» Faut-il vous l'avouer, d'ailleurs? Je suis heureuse de trouver l'occasion de vous remercier des lignes si empreintes d'affection que vous avez écrites sur mon frère dans un temps de bien douloureuse mémoire. Je me suis trouvée, un soir, à quelques pas de vous, et, si j'ai résisté alors à vous parler de ma gratitude, c'est que cette salle des Variétés où nous étions, et où le début d'un auteur de mes amis m'avait entraînée, s'alliait mal aux souvenirs que votre présence évoquait. Parler de tels souvenirs en ce lieu m'eût semblé comme une profanation.

» Mais, ici, l'expression de ma reconnais-

sance, quoique bien tardive, ne sera pas déplacée. Aussi vous priais-je de l'agréer avec toute sa verdeur, car le temps ne l'a pas affaiblie, et recevez aussi mes sentiments de haute considération.

» l[aure] surville,

» née DE BALZAC. »

C'est à la pièce de M. Gaston de Montheau : les Trois Ages des Variétés, représentée pour la première fois sur ce théâtre, le 27 juin 1851, que madame Surville fait allusion dans cette lettre si sincèrement émue, et si touchante dans sa simplicité.

Arrivé au terme de notre voyage à travers les témoignages de cette longue intimité sans nuages, nous ne quitterons point la plume sans mettre au jour un dernier et précieux document, dont l'autographe nous appartient. Il s'agit d'une longue lettre inédite de Balzac à Théophile Gautier, alors directeur du feuilleton littéraire de la Presse.

<r [Les JardiesJ, dimanche soir [28 avril 1839].

p Mon cher Gautier,

j> Vous pourrez expliquer à M. de Girardin, la première fois que vous le verrez, d'abord que j'ai déjà corrigé les deux premiers chapitres de Véronique, et que durant cette semaine je corrigerai la seconde moitié. Cette seconde moitié est d'une excessive délicatesse à traiter. Il y a cela d'original dans Véronique que le drame est en dessous, comme [dans] les TascheronSy et ces deux profondeurs se répondent. Je ne croyais pas à la possibilité d'arriver à de tels effets en littérature. Le Curé de village dépasse mes espérances*.

» Quant à l'autre proposition, elle est inadmissible. Vous savez que le Siècle me paie quarante feuilletons huit mille francs.

1. Tous les morceaux dont parle ici Balzac sonl en effet des fragments du Curé de village.

» Mais voici ce qui est possible. J'ai deux ouvrages à publier, dont l'un est en manuscrit et fini. C'est Qui a terre a guerre^ et les Mitouflety ou VÉlection en province. Ces deux ouvrages sont entièrement consacrés à des doctrines sociales si opposées au Siècle^ qu'ils ne peuvent être mis que dans la Gch zette de France ou dans des journaux conservateurs. Je puis les diviser par petits fragments, comme j'ai fait pour Béatrix^ et donner à chacun l'intérêt d'un article.

Ainsi, l'on peut les diviser, [Qui a terre a guerre et les Mitouflet]^ chacun, en trente ou quarante feuilletons.

» Je n'ai aucune tendresse pour aucun journal. Dutacq veut s'arranger de Qui a terre a guerre pour son nouveau journal, la Bibliothèquey avec lequel il veut absorber le Cabinet de lecture et le Voleur. Si la Presse veut acheter le droit de publier mes deux ouvrages, je les lui vendrai huit mille francs. Elle aura bien pour huit mois de littéra-

ture. On me remettrait quatre mille francs à la signature du marché, car je remettrai [alors] le manuscrit de Qui a terre a guerrcy et les quatre mille autres me seront dus à la remise de la copie, bonne à composer pour la Presse^ des Mitouflet. Dutacq paie cinq mille francs Qui a terre a guerre; mais il me laisse les corrections à ma charge, et les mille francs que j'abandonne représentent les corrections. Seulement, je ferai la condition que les Béthune et Pion composeront la totalité du manuscrit en petits caractères, afin que j'embrasse mon œuvre sous le plus petit espace possible.

Cela évite des corrections et de la peine chez moi.

» Voilà. Mille gracieusetés, mon cher ami.

» DE BALZAC

« J'ai besoin d'une réponse avant mercredi, car, mercredi, j'ai rendez-vous avec

Dutacq. Qui a terre a guerre est la peinture de la lutte, au fond des campagnes, entre les grands propriétaires et les prolétaires, et l'influence de la démoralisation par l'abandon des doctrines catholiques. »

Tous ces beaux projets, comme la plupart de ceux que formait Balzac, n'aboutirent guère. Le Curé de village attend toujours les pages destinées à combler la lacune dont l'auteur lui-même parle dans la préface de la première édition; la Bibliothèque, de Dutacq, ne vit point le jour, pas plus que les Mitoufletf dont le Député d^Ards, demeuré aussi inachevé, absorba l'idée; et Qui a terre a guerre^ enfin, devenu les Paysans^ ne fut jamais terminé non plus dans la Presse, qui ne publia, en décembre 1844, que la première partie de l'ouvrage.

Honoré de Balzac et Théophile Gautier sont entrés tous deux aujourd'hui, à leur rang respectif, dans la pléiade des grands

écrivains français, et les jugements affectueusement adrairatifs qu'ils avaient portés l'un sur l'autre ont été ratifiés, depuis lors, non seulement par l'élite des lettrés, mais encore, chose plus rare en semblable cas, par la masse des lecteurs. La postérité, déjà commencée pour eux, a consacré l'un le plus grand remueur d'idées de ce siècle, et l'autre le plus parfait styliste de tous les temps.

Juillet 1889 — août 1893.

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