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raires, qui sont en très grande faveur. Mademoiselle Rachel, moins courue peut-être au théâtre, est plus recherchée que jamais dans le monde. Ce n'était pas assez de la tragédie de salon, la comédie est venue compléter le spectacle, et c'est M. de Balzac qui fait les frais de cette spirituelle récréation.
» Nous avions annoncé prématurément que l'œuvre dramatique du plus fécond de nos romanciers était reçue au théâtre de la Renaissance. V École des ménages^ il faut bien le dire, a été refusée par le Comité de lecture. On a répondu à M. de Balzac comme à un simple vaudevilliste : « Votre pièce est délicieuse, parfaite, admirable, mais nous ne pouvons pas la jouer». Cet arrêt singulier s'explique. La comédie de M. de Balzac est un roman plein de charme, de finesse, d'esprit, de précieuse analyse et de détails enchanteurs; elle a le mérite de tous les ouvrages de son auteur; mais aussi elle manque d'action dramatique, et, par consé*
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quent, excellente à la lecture, elle est impossible à la gcène. Tel est le jugement que plus d'un salon a déjà réformé par des applaudissements enthousiastes.
» Un romancier, qui compte dans ses fastes une défaite dramatique *, M. le marquis de Custine, a eu le premier l'avantage d'offrir à sa société la lecture de V École des ménages faite par l'auteur.
» L'auditoire était éminemment littéraire, car M. de Custine est très hospitalier aux écrivains, surtout aux critiques. L'assemblée n'a pas été médiocrement étonnée en voyant M. de Balzac dérouler, non pas un manuscrit, mais une brochure imprimée ; le Comité de la Renaissance avait joui de la même surprise. Tout le monde ne sait pas que M. de Balzac a une façon toute particulière de procéder dans la composition de ses ouvrages. Son œuvre se formule d'abord
1. Béatrix Cenci, drame joué en 1833, à la Porte -Saint- Martin.
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en une page qu'il envoie aux imprimeurs et qui lui revient sous forme d'épreuve; cette page, soumise à un nouveau travail, s'épanouit, se développe et passe à une seconde épreuve, puis, à une troisième, et, ainsi de suite, vingt ou trente fois, jusqu'à ce qu'elle ait pris des proportions complètes. Eugénie Grandety le Père Goriot et tous les romans de M. de Balzac ont été faits de la sorte ; l'auteur a suivi la même méthode pour sa comédie, et, peut-être, a-t-il eu tort cette fois, car le drame ne saurait aisément se prêter aux délicates lenteurs de ce développement.
» Bien différent de ses nouveaux confrères les auteurs dramatiques, qui ont tant de peine à trouver une idée, M. de Balzac en avait deux pour le dénouement de sa pièce; Tune, prise dans son propre fonds, était simple, poétique, pleine de sens et de vérité, et ce fut celle-là qu'il adopta d'abord, et que le Comité de lecture ne trouva pas assez
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éclatante pour terminer convenablement cinq actes, car, au théâtre, cinq actes doivent finir, comme un feu d'artifice, par un bouquet plein de soleils lumineux et de fusées gerboyantes. L'auteur a voulu voir l'effet de son second dénouement, hardi, bizarre, puissant, et tiré d'une anecdote qui lui a été racontée par le premier ministre de Sa Majesté TEmpereur d'Autriche. Déjà, dit-on, M. de Balzac s'était fait aider dans ses travaux dramatiques par un de nos jeunes écrivains; voilà maintenant un troisième collaborateur qui survient, de sorte que si r École des ménages est un jour jouée au Théâtre-Français avec ce second dénouement, M. Samson viendra dire au public : « Messieurs, les auteurs » de la pièce que nous avons eu l'honneur » de représenter devant vous sont MM. de » Balzac, Lassailly et de Metternich *. »
» L'Ecole des ménages^ enrichie du dé-
1. C'est à Vienne, en mai 1835, que Balzac avait été présenté au prince de Metternich.
1^ l'école des ménagés
nouement de M. de Metternich, a été lue chez M. le colonel [Couturier de] S[aiiit- Clair], gendre de sir S[idney] S[mith]j en présence des ambassadeurs d'Autriche et de Russie, et de toutes les sommités diplomatiques. Là, comme chez M. de Gustine, on a fort applaudi la pièce, et les suffrages les plus distingués ont encouragé l'auteur à persister» dans la nouvelle carrière que son beau talent vient de s'ouvrir. »
Eugène Guinot intervertit, on le voit, l'ordre des deux lectures, tel que l'établit la lettre inédite de Balzac à madame Hanska dont il a été fait mention plus haut.
Ces lectures eurent un succès si retentissant qu'elles attirèrent à Balzac • des plaintes nombreuses, et parfois assez amères. Ces reproches émanaient (i'admiratrices et d'admirateurs froissés de n'avoir point fait partie du très petit nombre d'invités admis à ces auditions. Voici la réponse inédite adressée par le grand écrivain à l'une de ces mécontentes, qui, sans doute, avait dû se plaindre en manifestant une certaine rancune :
isH L*ÉCOLE DES MÉ5AGE5
« II y avait des raisons, que vous trouverez bien justes, pour que je ne vous fisse pas inviter à la lecture de M. de C[ustine] moi-même, et, comme elle a été faite du jour au lendemain, il m'a été impossible de vous voir.
9 Ma pièce est d'ailleurs sans doute mauvaise et à refaire. Cela me dégoûte, à cause des ennuis qu'il y a eutre l'œuvre et le public. Du livre au lecteur il n*y a rien.
» J'ai à vous demander quelque chose de littéraire. Mais, d'ici à huit ou dix jours, je ne saurais sortir.
» Mille gracieusetés.
» DE b[al]z[ac]. »
La contrariété ressentie par l'auteur de l* Ecole des ménages pendant qu'il se trouvait forcé d'écrire cette lettre, se manifeste à chaque ligne. Nous soupçonnons fortement qu'elle fut envoyée à une femme de lettres dont nous ferons connaître ultérieurement le
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nom. Son initiale se trouve seule indiquée au cours d'une lettre imprimée dans la Correspondance de Balzac, lettre écrite par lui en juin 1836, et adressée, de Sache, à M. Emile Regnault. On y lit en effet ceci :
«... Je voudrais bien me régaler d'aller voir Chenonceaux et Chambord, qui sont sur ma route... Comment va Jules Sandeau?... N'oubliez pas Béthune et Level.
Vous pouvez même risquer une fleur, que j'aperçois sur la joue de la belle madame M..., qui, si elle avait voulu voir les châteaux de Touraine avec moi, n'aurait pas eu à regretter ce beau voyage... »
En acceptant cette offre dans son propre pays, la dame en question eût sans doute risqué de se compromettre. Mais il n'en était pas de même à l'étranger. Aussi ne refusa-t-elle pas, quelques semaines après
154 l'école DBS MÉNAOES
(juillet-août 1836), de suivre le maitre jusqu'à Turin et d'exécuter en sa compagnie un court voyage en Piémont.
Ainsi qu'on le verra plus loin, ce fut précisément au retour de cette course rapide que Balzac apprit la mort, — survenue le 27 juillet 1836, — de madame de Berny, l'amie incomparable qui avait été la providence de sa jeunesse. Cette soudaine séparation laissa dans son âme, disons-le à son honneur, une meurtrissure profondément douloureuse , que rien ne put jamais effacer.
Berrichonne comme George Sand, à laquelle elle ressemblait beaucoup, l'héroïne de l'équipée italienne dont nous venons de parler, à l'instar de sa célèbre compatriote s'habillait fréquemment en homme. Pendant le cours de cette excursion^ on la prit même fort souvent pour l'auteur d'/ndiana, méprise qui charmait la jeune femme, et à laquelle son travestissement aidait volontaii*ement d'ailleurs.
l'école des ménages 155
Balzac et sa compagne arrivèrent ensemble dans ces conditions à Turin, où notre héros se plût à intriguer tout le monde au sujet de ce charmant petit page qu'il traînait à sa suite, le produisant m:ême chez la marquise de Saint-Thomas, Tune des notabilités mondaines les plus en vue de la société turinoise d'alors. Mais à personne il ne fit connaître la vérité ni sur la situation réelle de son compagnon de voyage, tii sur son sexe, laissant tout au contraire planer une sorte de mystère poétique sur sa véritable personnalité. On retrouve la trace de cette piquante aventure dans ce joli billet du comte Frédéric Sclopis de Salerano, le célèbre homme d'État piémontais, billet découvert dans les papiers de Balzac, et qui lui fut porté, à Turin même, à l'hôtel de l'Europe, où le maître était descendu. Le comte Sclopis prenait ainsi congé du grand écrivain, car ce dernier ne devait quitter le Piémont que huit ou dix jours plus tard :
i56 l'école des ménages
« Turin, 9 août 1836.
» Les adieux sont toujours pénibles lorsqu'il s'agit de quitter des personnes auxquelles on prend un vérilable intérêt; c'est pour ne pas aggraver encore le regret que j'éprouve en me séparant de vous, que je me suis interdit de venir vous rendre mes devoirs ce soir. Je compte sur le : je reviendraij que vous avez écrit. Je vous prie de ne point m'oublier auprès de votre charmant compagnon de voyage. Notre sexe n'oserait sérieusement le revendiquer, de crainte de le perdre dans l'autre. Dites-lui qu'il nous éclaircisse le mystère. Soit qu'on l'attribue au dévouement ou à Tindépendance, il n'a fait qu'exciter plus vivement notre attention, Si vous ne dédaignez pas cette attention, nous aurons le mot de l'énigme.
» FRÉDÉRIC SCLOPIS. »
Sur son désir, Balzac avait été vivement
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recommandé à Tauteur de ces lignes par le marquis de Brignole, ministre du Piémont à Paris, et l'ambassadeur d'Autriche en France, le comte Appony, qui goûtait tout particulièrement le talent du maître, avait fortement appuyé auprès de son collègue sa demande de recommandation. Nous lisons aussi dans la missive officielle du marquis de Brignole à son compatriote, que Balzac avait donné pour raison de son voyage à Turin qu'il allait « y défendre une cause de M. Guidoboni-Visconti ». Cela explique les mots : « nos affaires », qui reviennent plusieurs fois dans les lettres citées plus loin.
Le comte Sclopis s'était donc empressé de se mettre à la disposition du voyageur et de se faire avec la plus entière bonne grâce, son cicérone dans les salons de l'aristocratie turinoise. Un souvenir de la visite du romancier au marquis de Rumigny, ambassadeur de France à Turin, est même resté gravé
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dans la mémoire de ses filles, foH jeunes à cette époque. En les voyant occupées toutes troiS) dans le salon de l'ambassade, à broder et à parfiler, — genre de travail dont la mode même est aujourd'hui bien oubliée, -^ le gt*and écrivain les avait gracieusement surnommées : mesdemoiselles de Soie.
L'aimable mot d'adieu du comte Sclopis ne resta pas sans réponse, car Balzac lui fit aussitôt remettre la curieuse lettre que voici :
« Turin, 9 août 1836.
» Nous ne voulons pas vous laisser partir sans vous dire ici, puisque nous ne pouvons pas le dire de vive voix, cx)mbien nous sommes touchés de votre gracieux accueil, et des bontés différentes qui se rencontrent dans votre bonté. J'en sais particulièrement reconnaissant, parce qu'à part ce que vous deviez peut-être à mes recommandations, je suis fier d'un petit bout de sympathie, et,
l'école des ménages 159
comme vous êtes une belle et noble âme, il faut s'enorgueillir de ces sentiments com* mencés. Vous ne m'avez pas dit le : « soyons amis » piémontais, peut-être pour me laisser le privilège de vous le dire le premier. Je me fais Piémontais pour un moment et vous confie nos intérêts comme à un vieil ami.
Vous ne vous étonnerez pas de me voir vous souhaiter un bon voyage et tous les plaisirs que vous désirez. Je voudrais, dans ces caslà, avoir la puissance de Dieu pour réaliser les rêves de ceux que j'aime.
9 Quant à mon compagnon de voyage, il vous envoie mille gracieusetés. Ce n'est certainement pas ce que vous croyez qu'il est. Mais je me repose sur la grâce chevaleresque qu'il a distinguée dans votre caractère pour que vous soyez bon pour lui. Je vous dirai [donc] de ne jamais le reconnaître, car c'est une charmante, spirituelle et vertueuse femme, qui, n'ayant jamais [eu] la chance de respirer dans sa vie l'air de
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l'Italie, et pouvant filouter vingt jours sur les ennuis du ménage, s'est reposée sur mon âme pour un inviolable secret et une retenue scipionesque. Elle sait qui j'aime, et y a trouvé la plus forte des garanties. Appuyée là-dessus, elle s'est amusée, pour la seule et unique fois de sa vie, à mener la vie de garçon. Elle a une si haute opinion de vous que, quand vous pourrez revoir la femme, grande et honorée, elle vous accueillera sans rougir.
» Voilà le roman [arrivé] au dernier chapitre. Trouvez-y une amitié vive et le regret de vous avoir si bien connu en peu de temps, car les regrets sont en raison de ce que Ton perd. Le terme de vingt jours est celui de la pantoufle verte de Cendrillon.
Il faut que Marcel reprenne son diadème de femme et quitte sa cravache d'étudiant I
» Addio. Avant que je vous revoie, je vous écrirai souvent sur nos afl^aires. Vous voyez
l*ëcole des ménages 161
que Fégoïsme est à côté du dévouement de votre d[évoué] s[erviteur]
« DE BALZAC
» Mes respects, sous leur forme la plus gracieuse, à madame la comtesse Sclopis » .
Donc, pour exécuter sa romanesque promenade à travers la Péninsule, la dame déguisée en Kaled de ce nouveau mais moins poétique Lara, avait adopté le nom porté dans les Huguenots par le dévoué serviteur de Raoul de Nangis. Dans l'esprit de la voyageuse, c'était là sans aucun doute une allusion à l'inébranlable fidélité que, jusqu'à la mort, le vieil écuyer garde à son maître. A ce moment, d'ailleurs, l'héroïque personnage, si brillamment mis à la scène par Scribe, était encore dans tout l'éclat de sa nouveauté, le chef-d'œuvre de Meyerbeer ayant été représenté pour la première fois moins de six mois auparavant, c'est-
16â l'école des ménages
à-dire le 29 février de cette même année
A son retour en France, Balzac fut aussitôt ressaisi par la vie dévorante à laquelle il finit par succomber, et terrassé en même temps par la douleur que lui causa la perte de madame de Berny . Une lettre d'Alexandre de Berny, l'un des fils de son amie, fit connaître brusquement au pauvre Honoré Tirréparable malheur qui le frappait. Il trouva cette missive, — aujourd'hui entre nos mains, — parmi toutes celles qui Tattendaient amoncelées sur son bureau, et, sans préparation aucune, apprit ainsi l'horrible nouvelle. Cette mort inattendue, qui s'était produite en son absence, et par conséquent dans des conditions tout particulièrement cruelles pour soii cœur aimant, foudroya littéralement l'auteur de Louis Lambert.
Aussi, pendant plusieurs semaines ne put-il se résoudre à donner signe de vie à son aimable guide dans Turin. Ce fut
L'EGOLB des MENAGES 163
seulement au mois de septembre qu'il se
décida enfiii à lui adresser la lettre suivante :
« Paris, l«f septembre 1836.
» Cher comte,
» Nous avons fait, — Marcel et moi, — un très fatigant voyage, car il a fallu voir tant de choses (le lac Majeur, le lac d'Orta, le Simplon, la vallée de Sion, le lac de Genève, Vevey, Lausanne, la Valseline, Bourg et sa belle église), que le temps nous manquait, et nous le prenions sur notre sommeil. Nous vous avons cherché à Genève, mais en vain. Nous nous sommes promenés à toutes les promenades : « et point de Sclopis I » s'écriait Marcel.
» Arrivé à Paris, j'ai été pris au collet par les affaires. Puis, un violent chagrin m'y attendait. J'ai perdu, pendant mon voyage, une personne qui était la moitié de ma vie, en sorte que vous me pardonnerez
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le retard qu'a éprouvé ma lettre et l'envoi des livres que je vous avais destinés. Ce sont les trois ouvrages que j'ai le plus soignés.
Quand j'aurai fini les deux derniers volumes des douze premiers de mes Etudes de mœurs au dix-neuvième siècle, vous les recevrez tous, car j'ai hâte de vous prouver que je ne suis ni ingrat, ni français, dans le sens d'oublieur de promesses que nous passons pour prodiguer.
» L'entraînement de ma vie est tel ici, que j'ai commencé cette lettre le premier du mois, et que je n'ai pu la reprendre qu'à la fin. Je prends le parti de vous l'envoyer par la poste, car il n'est pas sûr que l'ambassade puisse envoyer immédiatement vos deux paquets. Je n'ai pas encore remis votre livre à M. Beugnot. Mais demain matin il partira.
» J'espère que ce que j'envoie à M. l'abbé Gazzera lui parviendra fidèlement. C'est, en
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qualité de bibliophile, un exemplaire sur papier de Chine de la première, quoique mauvaise édition du Livre mystique. Je lai mis dans l'envoi au marquis de Saint- Thomas .
» J'ai repris la vie du forçat littéraire. Je me lève à minuit et me couche à six heures du soir. A peine ces dix-huit heures de travail peuvent-elles suffire à mes occupations. Le contraste de ma vie studieuse et des vingt-six jours de dissipation que je me suis donnés me fait un singulier effet. Il y a des heures où je crois avoir rêvé. Je me demande si Turin existe. Puis, en pensant à votre gracieux accueil, je m'aperçois que ce n'est pas un songe.
» Je vous supplie, au nom de ce commencement d'amitié, qui s'augmentera, je l'espère, de veiller au cher petit procillon et à notre bon avocat Colla, à qui je vous prie de rappeler moins le client que l'admirateur de ses belles et nobles qualités. Qu'il
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prenne les intérêts de monsieur et [de] madame Guidoboni-Visamti sous son oreille gauche I
» Ne doutez pas, cher comte, que parfois, au milieu de mes longues veilles et entre deux épreuves, ne surgisse un souvenir de mon séjour et de vos gracieusetés. Je ne vous enverrai point les Études philosophiques in-douze. J'attendrai que cette édition iurpidôy destinée à nos petits cabinets littéraires, soit terminée, et réimprimée en un glorieux in-octavo, pour vous en faire hommage, car alors le style sera meilleur et les idées plus complètes. D'ailleurs, peut-être vous lapporterai-je moi-même, avec \es Études de mosurs au dix-neuvième siècle^ car je reverrai l'Italie.
» Je compte sur votre obligeance pour me rappeler au souvenir de toutes les personnes que vous m'avez fait connaître, et pour mettre aux pieds de madame la comtesse votre mère, mes plus respectueux hommages;
et veuillez me mettre au nombre de ceux qui vous disent, tout en vous serrant aflfec- (ueusement la main : v[otre] d[évoué] s[erviteur]
» DE BALZAC
« Si vous m'écrivez, adressez à : « Madame veuve Durandj rue des Batailles, 43, Chaillot- Paris », sous double enveloppe. Ceci est le secret de ma retraite, où ni la garde nationale, — qui, pendant mon absence, m'a condamné à dix jours de prison, — ni personne, ne me sait ni ne m'importune.
» Oh I comme j'aimerais, dans six mois, à redescendre le Mont-Cenis I Mais il faut mettre au jour bien des volumes, de pernicieuses compositions, [du moins pour ma santé], de douloureuses phrases I
> Addio! »
Les autographes des missives inédites que nous venons de citer, sont conservés à la bi*
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bliothèque de l'Académie Royale des Sciences à Turin. Nous en devons la connaissance et la communication à l'extrême obligeance de son secrétaire perpétuel, M. Ermanno Ferrero.
Les trois œuvres dont Balzac, dans la seconde de ces lettres, parle comme étant celles qu'il a le plus travaillées, sont le Médecin de campagney Louis Lambert et Séraphita.
Nous ne dirons rien ici de l'affaire Guidoboni-Visconti, à laquelle l'écrivain fait également allusion, affaire qui, l'année suivante, ramena de nouveau Balzac en Italie.
Les détails qu'elle comporte nous entraîneraient trop loin.
Le 5 octobre, le comte Sclopis répondit en ces termes au dernier envoi de l'auteur de la Peau de Chagrin, Ainsi se termina, croyons-nous, la courte correspondance entre ces deux hommes, dont la personnalité, bien qu'à des degrés fort différents, est demeurée si intéressante :
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« Turin, 5 octobre 1836.
» J'ai bien regretté, mon cher monsieur de Balzac, de n'avoir connu que trop tard le changement apporté dans la direction de votre voyage de retour en France. Tandis que je vous croyais sur les rivages parfumés de la Corniche, vous vous dirigiez vers le Simplon et la Suisse. Si j'avais pu croire d'être si près de vous, j'aurais cherché le moyen de vous revoir, et j'aurais été charmé do me présenter à M. Marcel comme le cicérone de Genève et d'Aix. Veuillez dire à votre aimable compagnon de voyage que je le prie de me garder une petite place dans son souvenir. Je me crois en droit d'obtenir cette faveur, par le prix tout particulier que j'y attache.
» Je suis bien fâché d'apprendre que vous ayez éprouvé une vive et profonde affliction ; la surcharge de travail qui pèse sur vous pourra encore produire l'effet d'une distrac-
170 l'école des ménages
lion qui, pour être forcée, n'en sera pas moins active.
» A part cela, nous ne saurions encore vous plaindre, puisque vos veilles sont toujours si fécondes en résultats qui excitent, entraînent, absorbent l'attention de tant de milliers de lecteurs. Grâce à cette espèce (T ubiquité humaine qui n'est départie qu'aux gens de lettres, j'ai pu m'entretenir avec vous pendant mon petit voyage de Savoie.
J'ai lu le Lys dans la vallée, et je ne saurais assez vous dire combien j'ai admiré l'évidence de ces caractères de femmes que vous y avez tracés. Vous avez bien sondé le cœur humain, et, dans l'exposé de ces vicissitudes, à la fois simples et touchantes, de la vie intérieure, il y a une vérité qui va à l'âme. Le caractère angélîque de madame de Mortsauf m'a vivement ému. Recevez cet aveu comme l'hommage d'un lecteur qui ne s'abandonne au sentimentalisme que lorsqu'il est vrai, et borné à Paction puissante
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du naturel dahô son expression la plus pure*
* Je recevrai avec beaucoup de reconnaissance les livres que vous avez eu la bonté de me destiner. Ce présent me sera d'Ëiitant plus cher, qu'il me viendra comme une preuve de l'amitié dont vous m'honorez, témoignage flatteur d'un sentiment que je partage bien sincèrement.
» L'abbé Gazzera a reçu avec un transport de reconnaissance, tout à fait digne d'un bibliophile, l'annonce de l'envoi de l'édition sur papier de Chine du Livre mystique. Il se réserve à vous en remercier plus particulièrement *.
» Songez quelquefois à vos amis de Turin,
1. Ce précieux exemplaire, — le seul connu sur ce papier, — n'a pas été retrouvé dans la bibliothèque de M. Tabbé Gazzera, léguée tout entière par lui à TAcadémie royale des sciences de Turin, dont il avait été le secrétaire perpétuel. L'ouvrage ayant été mis à Tindex le 15 novembre 1841, peut-être son propriétaire a-t-il cru devoir détruire ensuite ces rares roluiiieSi
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mon cher monsieur de Balzac; vous avez pris rengagement de faire une visite à l'Italie, et vous devez vous arrêter encore à la loge du portier, rôle qui a parfois coûté cher au Piémont. Nous aurons soin de vous retenir quelque temps avant que de vous introduire dans rintérieur de celte Péninsule, si riche en souvenirs et en monuments di un tempo che fu.
» Ma mère, très sensible à ce que vous lui avez fait dire, me charge de vous offrir ses compliments les plus distingués. Tous nos amis que vous avez connus ici désirent de vous être rappelés. Comme nous sommes au temps des vacances, M. Colla se trouve à sa campagne. Je vais lui écrire pour ne pas retarder d'un instant vos sollicitations. Il y a quelque temps, nous avons causé ensemble de l'affaire dont vous lui avez confié la direction. Il m'a dit vous avoir écrit plus d'une lettre à ce sujet. Les avez-vous reçues?
» Si vous avez quelques ordres à donner
pour le Piémont et les pays qui Tavoisincnt, songez que personne ne sera plus empressé de les remplir que votre d[évoué] s[erviteur],
» FRÉDÉRIC SGLOPIS. J>
Ainsi qu'on vient de le voir, dans cette lettre l'aimable Piémontais se rappelle encore avec insistance au souvenir de Marcel^ Ténigmatique camarade de l'écrivain.
En 1 842 , lors de la publication du deuxième volume de la Comédie humaine Balzac se souvint de cet épisode de sa vie et s'empressa de dédier en ces aimables termes la Grenadière à sa compagne de route : A la poésie du voyage, le voyageur reconnaissant. Mais celle-ci, qui n'était autre que madame Marbouty, connue en littérature sous le nom de Claire Brunne, s'étant brouillée avec son ancien ami, fit paraître, en avril 1844, l'œuvre la moins ignorée qui subsiste d'elle : Uiie fausse Position. C'est un roman à clef, dont tous les
personnages sont des portraits» parmi les»
quels le grand Honoré figure sous le nom d'Ulric. Telle est la raison pour laquelle la première dédicace de la Grenadière ne fut pas maintenue en tête des réimpressions de l'œuvre.
Toutefois, au moment où l'auteur de l'École des ménages travaillait à cette pièce, Claire Brunne et lui étaient encore en excellents termes, car nous trouvons dans un cahier de souvenirs inédits laissé par madame Marbouty les lignes suivantes, datées de février 1839 :
« Balzac est venu me lire les deux premiers actes de VÉcde des ménageSj comédie qu'il fait pour la Renaissance. Cela m'a semblé fort bien, les caractères habilement dépeints, fortement tracés, bien en scène.
Puis, il est revenu quelques jours après. Il était plein de découragement. Une grande dame à laquelle il en avait fait lecture,
l'égolb des ménaqes 175
l'avait blâmée et jugée sévèrement. « C'était » ennuyeux », lui avait-elle dit. J'ai cherché à le remonter; je crois y avoir réussi. »
Ce fut sans doute peu de temps après cette visite que les relations de Balzac avec son ancienne compagne de voyage subirent une modification sensible. En effet, deux ans avant F impression de la dédicace de la Grenadier e^ le grand écrivain recevait déjà de son Kaled d'autrefois des lettres aigresdouces, dans le genre de celle-ci, laquelle a trait au drame de Vautrin, représenté pour la première fois le samedi 14 mars 1840 :
c Jeudi matia [12 mars 18i0].
> Malgré votre apparent oubli, qui n'est ni aimable, ni généreux, je compte toujours sur une bonne petite place dans votre souvenir. C'est à cette place que je viens frapper aujourd'hui pour vous dire le désir que j'aurais d'assister à la première représenta-
d76 L*ÉGOLE DES MÉNAGES
tion de votre pièce. Vous savez combien je prends part à vos succès, je suis heureuse d'y contribuer et d'en être le témoin, et de pouvoir, des premiers, dire à tous nos amis Topinion favorable que, j'en suis assurée, m'inspirera votre œuvre.
jo Ne m'oubliez pas dans la distribution de vos billets. Je ferai prendre chez vous ou chez votre concierge, samedi, ce que vous me destinez.
» Mille et mille compliments.
» c[aR0LINe] MARBOL'TY. »
Mais terminons cette trop longue digression, et revenons enfin à lÉcole des ménages.
Tout s'efface ici-bas, et le bruit causé d'abord par l'œuvre du maître s'éteignit peu à peu. Lui-même, après sa période ordinaire d'enthousiasme pour la plus récente production sortie de sa plume, se dégoûta, comme on l'a vu, de son drame, qu'il avait, ainsi qu'il le projetait, communiqué à Gustave Planche. Ajoutons toutefois que, de son côté, le critique avait aussi demandé à con-
naître l'ouvrage. Planche, dont on n'a pas oublié la proverbiale sévérité, s'appesantit surtout, — sans tenir compte qu'il s'agissait d'un début à la scène, — sur les imperfections de la pièce, et ne manqua pas, selon son habitude, de décourager impitoyablement l'auteur.
Balzac fit donc rentrer la pauvre tragédie bourgeoise dans ses cartons, dont, lui vivant, elle ne devait jamais sortir, et l'on a vu, au début de ce travail, par quel heureux hasard elle n'a pas disparu pour jamais.
Quelques semaines après la mort du maître, Gérard de Nerval, qui faisait au feuilleton de la Presse l'intérim de Théophile Gautier, alors en Italie, publia dans le numéro du 7 octobre 1880 l'intéressant article dont voici les principaux passages ; ainsi que nous l'avons déjà fait observer plus haut, tous les détails n'en sont pas cependant d'une entière exactitude :
« Puisque nous continuons encore, en l'absence de notre ami, ce feuilleton-'œnfidencey parlons un peu de Balzac. « Cela fait du bien, » comme disait Victor Hugo en parlant de Napoléon.
» Ce qui nous donne cette idée, c'est une charmante Mevue de Paris d'Eugène Guinot, qui a quitté le Siècle et est passé à VOrdre^ mais qui est toujours, malgré la signature obligée, le bon Pierre Durand que nous aimions tant à lire *.
» Pierre Durand attribue à l'Académie une pensée que nous qualifierons facilement d*absurde, c'est de n'avoir point admis dans son sein Honoré de Balzac, sous prétexte qu'il avait des dettes!... Au besoin, l'on pourrait dire que l'Académie n'est pas une chambre de commerce, et, s'il fallait justifier de n'avoir jamais eu un billet protesté pour entrer dans cette honorable compagnie, il y a peu
i . VOrdre, 6 octobre 1850.
180 l'école des ménages
d'écrivains qui se reconnaîtraient le droit d'y figurer.
» Ceux qui n'ont pu, comme Voltaire, faire fortune dans les spéculations des fermiers généraux; ceux qui n'ont pu, comme Beaumarchais, assurer leur indépendance future en vendant des fusils aux Américains, révoltés contre l'Angleterre; ceux enfin qui n'ont pas dû au hasard de la naissance une de ces hautes positions de loisir qui permettent de cultiver les muses à l'ombre des tilleuls plantés par leurs parents ; ceux encore qui ne vendent leur plume d'aucune manière et sous aucun prétexte, se voient rejetés naturellement dans la classe des bohèmes. C'est convenu dans un certain monde, et c'est juste; Balzac le reconnaissait volontiers * .
1. Balzac a du reste payé ses dettes entièrement. Il aimait parfois, dans sa conversation, à rappeler ce mot de Napoléon : a Toat se paie ! » (Note de l'auteur).
L'exactitude de cette note est plus que contestable.
l'école DES MÉNAGES 181
» Un jour, il lui vint à l'esprit de faire, comme on dit, du théâtre. Cela devait être, en apparence, bien facile pour lui, dont les romans avaient fourni déjà une large pâture à l'imagination de nos vaudevillistes. Eh bien I il s'en préoccupait comme d'une impossibilité qu'il espérait résoudre par une volonté ferme. Il sentait du reste, avec son esprit pratique, qu'il était impossible d'arriver seul au théâtre, — du moins pour y gagner de l'argent. C'était alors sa manie, très honorable du reste, puisque son but était de vivre selon ses goûts, et de satisfaire un jour ses créanciers.
» A cette époque, il ne rêvait que d'architecture, — ce qui ne s'éloignait pas beaucoup, au fond, de la pensée du drame.
Il avait acheté, avec le produit d'un de ses romans, un terrain à Sèvres, près de la ligne future du chemin de fer, à cent pas d'une station. Il avait calculé cela et le disait
à tout le monde naïvement.
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i) On peut l'avouer aujourd'hui, le spéculateur chimérique, l'inventeur prodigue des millions du père Grandet, avait mal choisi son terrain, et le vendeur devait en rire...
C'était une vingtaine d'ares en surface, à la hauteur du chemin de fer, et dominant de haut la route de Ville-d'Avray à Sèvres; mais c'était bien le plus abominable terrain qui fût au monde; un fond de glaise maintenait les eaux dans la couche sablonneuse supérieure ; puis, au-dessus du sable venait la terre végétale. Or, dans un tel terrain voici ce qui se passe lorsqu'on bâtit : le poids des moellons force les eaux retenues dans les couches de sable à s'échapper par les fentes et les fissures de la glaise; le sable alors, en se tassant, fait varier la surface du sol, et la maison s'en va. On recommence : môme cause, même effet.
» C'est ce qui est arrivé trois fois; la maison, construite d'après les dessins de Balzac lui-même, s'en allait peu à peu vers la
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route. Elle y glissait d'une manière insensible, comme on glisse vers la tombe. Il commença alors à parler de pilotis qu'on pouvait implanter dans le sol pour le raffermir.
» Il ne croyait pas aux bois ordinaires que notre commerce national aurait pu lui fournir pour cette entreprise. Il nous parlait de pilotis en bois d'aloës... Ceci peut étonner au premier abord, — mais tout s'expliquait par ce simple fait : Il y a, disait-il, à Venise, des palais magnifiques, entièrement construits sur des pilotis d'aloës. Les héritiers des grandes familles du pays vivent pauvrement en général, avec une pension de douze cents Zwanzigs que leur fait l'Autriche. Ils n'ont pas le droit de vendre les tableaux, ni les marbres ; mais en dessous main ils ont établi un commerce inconnu de l'Autriche, c'est de faire scier la nuit les vieux pilotis incorruptibles de bois d'aloës et de les remplacer par des
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pilotis en chêne ; je veux, ajoutait-il, en secret, faire acheter quelques centaines de ces pilotis d'aloës, pour raffermir mon terrain.
» Cependant un entrepreneur intelligent lui prouva qu'avec un bon système de terrassement, les pilotis deviendraient inutiles. Il arrêta donc sa commande de Venise. Et, en effet, la maison dominant bientôt trois étages de terrasses, se trouva solidifiée par de petits murs en moellons, qui, supportant des vases de fleurs, présentaient d'en bas, pour nous servir d'une phrase de Fénelon, un horizon à souhait pour le plaisir des yeux.
» Dans la maison construite d'après ses dessins, Balzac n'avait oublié qu'une chose, — l'escalier. Sur les observations qu'on lui fit, il établit l'escalier au dehors, comme dans les chalets suisses. Ce détail est connu. Ce qui l'est moins, c'est qu'à peine la maison bâtie et solidifiée, il y composa un drame. Reconnaissant la nécessité de la col-
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laboration, mais ne voulant pas, avec sa haute position littéraire, passer sous le joug des charpentiers dramatiques, — il prit simplement un élève. C'était un brave garçon, et même un poète distingué, que nous avons tous connu*. Balzac lui dit : « Il ne T> faut pas vous attendre à vivre chez moi » d'une existence ordinaire; aux Jardies, » on ne vit que la nuit; — le jour, on » dort, — excepté moi, qui ai des affaires » et qui dors peu. »
» Le jeune poète se laissa faire. Balzac l'emmena chez lui, un soir à dix heures, et lui dit : « Vous avez encore de vieilles habi- » tudes; couchez-vous, je vous ferai réveil- » 1er quand il le faudra. »
» A une heure du matin, un domestique en livrée entra dans la chambre du jeune homme et dit : « Monsieur vous prie de vous » lever. » Il se leva.