Revue du clergé français, 1er novembre
2. Çommentarius in Evangelium secundum Joannem. Paris, Lethielieux, 1898.
récits de Jean qu’à ceux de Marc, ni à ses discours qu’à ceux de Matthieu ou de Luc. A peine remarque-t-il, pour nous la signaler, une couleur de, style qui est johannique,. mais le fond, la substance est absolument de même nature que la substance de l’Évangile synoptique. Et pourtant la tradition des siècles chrétiens se résumerait assez bien dans les paroles d’un vieux prologue latin, antérieur à saint Jérôme, qui découvre dans tous les faits et discours un sens plus profond que celui de la lettre1. Aurions-nous besoin qu’on nous dise de ne pas laisser perdre une partie de notre héritage, qu’ou nous invite à ne pas restreindre la signification d’un livre que nos pères comprenaient mieux que nous? Aurions-nous subi sans le vouloir l’influence d’une critique toute rationnelle, et le suprême effort de notre science devrait-il aboutir à regagner ce qu’un Irénée, un Gyprien ont connu sans travail, par la simple communication de l’Évangile et l’influence de son esprit?
Le P. Knabenbauer nous raconte tout au long, dans ses prolégomènes, la vie de saint Jean. Peut-être est-il un peu prompt à supposer qu’Eusèbe s’est trompé en distinguant deux Jean, l’Apôtre et le Presbytre, dans le fameux texte de l’ Histoire ecclésiastique sur lequel on a tant discuté. Il prouve l’authenticité johannique de
1. « Primum signum ponens (Johannes) quod in nuptiis fecit Deus, ut ostendens quod erat ipse legentibus demonstraret quod, ubi Dominus invitatur, deficere nuptiarum vinum debeat ac veteribus immutatis nova omnia quæ a Ghristo instituuntur appareant. De quo singula in rmjsterio acta vel dicta evangelii ratio quærentibus monstrat. » Wordsworth et White, Novum Testamentum latine, IV, Ev. seç. Johannem.
l’Évangile par les arguments bien connus, intrinsèques et extrinsèques, qui gagneraient à être un peu renouvelés. Gomme tous ces arguments n’ont pas la même valeur, la forme absolue qu’on leur donne dans la démonstration ne rend pas celle-ci plus convaincante. Les preuves historiques ne sont que des probabilités. Pour être ce qu’elle doit, la discussion d’un problème critique a besoin d’être nuancée. Si elle prend le caractère nécessitant d’un raisonnement métaphysique, elle ne correspond plus à la réalité; elle paraît plus rigoureuse, mais elle est moins efficace. La confusion des genres, mal vue en littérature, n’est pas plus acceptable en logique.
Les anciens auteurs ecclésiastiques ont attribué à saint Jean l’intention de réfuter diverses hérésies. Il eût été bon, puisqu'on rapportait leurs témoignages, sauf à n’en presque rien retenir, de les critiquer sommairement et d’en expliquer l’origine. Bien que la forme de l’Évangile ne soit pas celle d'un ouvrage de controverse, l’intention pourrait être la même. Les erreurs contemporaines du livre ne sont pas directement combattues, et l'on ne voit pas comment elles auraient pu être attaquées ainsi dans les discours du Sauveur, sans un audacieux défi à la vraisemblance; mais les préoccupations polémiques de l’auteur n’en sont pas moins sensibles. C’est le P. Knabenbauer lui-même qui nous le dit. Les discussions entre Juifs et chrétiens étaient loin d’être assoupies vers la fin du premier siècle; le dialogue de saint Justin avec Tryphon montre qu’elles étaient encore d’actualité cinquante ans plus tard ; il semble qu elles aient été particulièrement vives dans le milieu où parut le quatrième Évangile; la colonie juive d’Éphèse était assez nombreuse, et la question du Messie était tout naturellement débattue entre les juifs devenus chrétiens depuis le temps de saint Paul et ceux qui n’avaient pas voulu se rallier à Jésus. Ces
Études bibliques. — A. Loisy 9
derniers ne* se faisaient pas faute d'objecter aux chrétiens le peu d’éclat jeté par le ministère de celui qu’ils appelaient Messie, un prédicateur galiléen qui n’était venu à Jérusalem que pour y finir misérablement : au lieu de se confiner dans une province écartée et méprisée, n’aurait-il pas dù plutôt, s’il était vraiment le Christ promis, s’adresser aux chefs religieux de la nation, se montrer dans la capitale, y faire ses miracles et y donner son enseignement? Or, même au témoignage de ses premiers historiens, il n’avait passé à Jérusalem que les derniers jours de sa vie, discutant avec les scribes et les pharisiens comme aurait pu le faire un simple docteur; il n’avait pas accompli alors un seul miracle devant les Juifs pour les convaincre de sa mission divine; trahi par l’un des siens, il avait été visiblement condamné de Dieu, mourant dans l’ignominie et l’abandon. Pour répondre à ces difficultés, Jean passe rapidement sur le ministère galiléen et rappelle les nombreux séjours de Jésus dans la ville sainte, avec les prodiges qu’il y a faits, et dont trois exemples typiques sont produits, le paralytique de Béthesda, l’aveugle de Siloé, enfin le mort ressuscité, Lazare de Béthanie ; mais la doctrine tient encore plus de place dans cette apologie que les miracles, ou plutôt les miracles viennent à l’appui de l’enseignement que Jésus prononce dans le temple, avec une autorité toute divine, devant le peuple, les pharisiens, les chefs des prêtres, dont il a démasqué l’endurcissement volontaire, dont il a aussi confondu la malveillance et déjoué les complots, jusqu’à ce que l’heure fût venue où le bon Pasteur donna volontairement sa vie pour ses brebis, laissant agir pour un temps la puissance des ténèbres, qui devait être vaincue, dans son triomphe éphémère, par la résurrection glorieuse de sa victime. Qu’on n’oppose pas à Jésus de Nazareth l’humilité de son origine terrestre;
il vient d’en haut, il est le Verbe fait chair. Qu’on ne lui oppose pas la honte de son supplice; car il est mort librement, pour l’amour de son Père et pour le nôtre ; et en cela même il a servi les éternels desseins de la. Providence, il accomplissait les prophéties. Il était donc le Messie, et quel Messie! Pour ne le trouver pas assez grand, il a fallu que les Juifs le méconnussent, s’attachant à des espérances terrestres, s’en tenant à une interprétation toute matérielle de leurs propres Écritures, fermant leurs yeux à ses miracles, leurs oreilles à sa doctrine, étalant en face de la lumière qui était dans le monde pour éclairer les hommes, l’exemple du plus complet, du plus extraordinaire, du plus coupable aveuglement qui se puisse concevoir.
L’importance que l’évangéliste semble attacher au témoignage du Précurseur et à la détermination précise de son rôle a fait soupçonner parfois qu’il avait voulu réfuter des sectaires qui tenaient Jean-Baptiste lui-même pour le Messie. Cette hypothèse a été reprise dernièrement sous une autre forme et on l’a même exagérée au point de la présenter comme la clef de tout l’Évangile1. Le P. Knabenbauer l’a peut-être écartée de façon trop absolue ; non que saint Jean ait écrit tout exprès pour combattre ces sectaires, de préférence au commun des Juifs, puisque la majeure partie de son livre répond directement ou indirectement à des opinions et à des objections purement juives; mais l’insistance avec laquelle il fait valoir, à plusieurs reprises, l’infériorité du Précurseur par rapport au Christ, donne à penser qu’il avait autour de lui des gens qui se proclamaient disciples du Baptiste et déclinaient l’autorité de Jésus ; rien ne prouve et même il est invraisemblable qu’ils aient regardé Jean-