Op. cit., vm
l’étendre aux matières de sciences naturelles, d’astronomie, etc. : « Sous quel rapport les livres canoniques sontils inspirés ? Ce ne peut être sous tout rapport ; sans cela nous serions obligés de croire comme article de foi que la terre est éternellement immobile, terra in æternum stat, que le ciel est au dessus de nous et qu’il n’y a pas d’antipodes l. » Il faut avouer que ces théories limitent ou paraissent limiter l’objet de l’inspiration d’une manière qui n’est conforme ni à la lettre ni à l’esprit de la tradition ecclésiastique 2. Mais, après cela, quand on voit M. Dausch reprocher à Newman de « n’avoir pas étendu l’inspiration aux vérités de sciences naturelles, physiques, astronomiques, anthropologiques, renfermées dans la Bible », on est bien tenté de lui dire : Quel service vous rendriez à l’exégèse en dressant la liste des vérités astronomiques, et autres du même genre, dont vous affirmez que la Bible est remplie !
Au fond, M. Dausch, tout en suivantdans ses jugements l’opinion commune des théologiens contemporains, ne veut pas mal de mort à la minorité. Il a consigné ses opinions particulières à la dernière page de son livre : l’inspiration n’aurait pas de portée réelle si elle n’avait pour effet de préserver d’erreur l’auteur inspiré ; mais « la causalité divine se manifeste sous une forme humaine » ; celle-ci devient, d’une certaine façon, matière d’analyse pourla critique, « tandis que l’essence de l’inspiration est établie parles principes dogmatiques » ; pour concilier les données de la critique avec celles du dogme, il faudrait autre chose que les expédients trouvés jusqu’à ce jour, « parce que la distinction de parties inspirées et de parties non inspirées dans la Bible, comme la distinction de l’inspiration
4. L’inspiration de l’Écriture sainte, trad. Beurlier, p. 10.
* 2. Le lecteur voudra bien observer que ces lignes ont été écrites près de deux ans avant l’Encyclique Providentissimus Deus.
réelle et de l’inspiration verbale, est plus ou moins la vivisection d’une activité intellectuelle » ; la tradition catholique ne favorise aucunement une distinction de parties essentielles qui seraient vraies, et de parties secondaires qui pourraient contenir des erreurs ; cependant il ne faut pas écarter absolument de l’Écriture toute imperfection humaine; « la solution définitive sera possible seulement quand l’examen de la crédibilité humaine, historique des Livres saints, — la critique textuelle et la critique réelle, — aura obtenu des résultats tout à fait certains. » Et M. Dausch applique à l’Écriture la parole du Seigneur : « Bienheureux celui qui ne se scandalise pas à mon sujet ! » Après tout, « la révélation n’est pas la Bible, et la Bible n’est pas la révélation. La question de la divinité de la révélation contenue dans l’Écriture, n’est pas identique à la question de la divinité de l’Écriture comme forme de cette révélation. » Newman et Lenormant peuvent dormir en paix.
Quant aux vivants, faudra- t-il qu’ils soient toujours hantés par la crainte de diminuer l’Écriture en y reconnaissant des traces de l’imperfection humaine, ou d’offenser le sens commun en niant des défauts évidents ? Est-il donc si difficile à un homme intelligent qui a lu la Bible, de savoir à quoi s’en tenir sur l’astronomie biblique? Évidemment non. Pratiquement, ceux qui soutiennent que la Bible ne contient pas d’erreurs en matière d’astronomie s’accordent avec ceux qui prétendent le contraire. Les premiers reconnaissent, en effet, que les auteurs inspirés ont parlé suivant les idées astronomiques de leur temps, en sorte que leur langage se trouve n’être pas conforme à la vérité actuelle. Sans doute, on donne à entendre que leur pensée était plus vraie que leurs discours, et même on soutient que le premier chapitre de la Genèse, par exemple, s’accorde pour le langage avec l’as-
trononüe d’autrefois et pour le fond avec celle d’aujourd’hui. Mais ces assertions ne sont point exigées par l’orthodoxie. Les auteurs inspirés parlaient, en matière d’astronomie, le langage de leur temps, parce qu’ils partageaient les idées de leur temps. Et la chose est bien simple, et il n’y a pas lieu de s’en scandaliser. Ce qui serait tout à fait scandaleux, pour ne rien dire de plus, ce serait qu’ils eussent connu par la révélation toutes les vérités de l’ordre scientifique, et qu’ils eussent pris soin de laisser dans l’ignorance leurs contemporains et la postérité. A quoi aurait servi cette révélation ?
11 ne faut pas dire néanmoins que la Bible contient des erreurs astronomiques. Ce serait à la fois une injustice et une naïveté. Pour qu’on fût en droit de reprocher à la Bible une erreur de ce genre, il faudrait que, dans un passage quelconque, un auteur inspiré manifestât l’intention d’imposer à son lecteur comme vérité certaine telle ou telle conception sur le système du monde. Mais aucun des écrivains sacrés n’a laissé entrevoir la volonté d’écrire une leçon d’astronomie. On doit chercher la vérité dans ce qu’ils veulent nous apprendre et non dans ce qui est accessoire ou pour mieux dire étranger à leur enseignement. On a parlé des erreurs de la Bible parce qu’on y a cherché trop de vérité, des vérités que la Bible n’est pas destinée à nous faire connaître. La révélation n’ayant pas pour objet les sciences purement humaines, la Bible se trouve à cet égard dans la même situation que tous les documents de l’antiquité qui ont été écrits sans prétention scientifique. On peut essayer de reconstituer le système du monde qui encadre la mythologie et la philosophie des anciens ; mais on ne prend pas la peine de dire qu’ils se sont trompés, parce que le reproche serait odieux et ridicule. Ils ne savaient pas certaines choses que nous connaissons ; des choses qu’ils devaient ignorer nécessaire-
ment ; qu’ils n’ont même pas essayé d’apprendre ; touchant lesquelles ils ont adopté les idées de leur temps, sans y attacher autrement d’importance et sans vouloir les transmettre aux siècles futurs comme le dernier mot de la vérité. De même, les auteurs sacrés ont partagé les opinions de leur temps sur les matières d’astronomie, de cosmologie et autres sciences de la nature. Ces opinions servent en quelque façon de cadre à l’histoire biblique, et même, dans une certaine mesure, à la révélation. Du moment que la révélation n’avait pas pour objet les vérités de science profane, il ne pouvait pas en être autrement. On fait preuve de légèreté ou d’étroitesse d’esprit lorsqu’on trouve dans ce fait une objection contre l’autorité des Livres saints.
L’objection n’atteint pas les Livres saints ; elle atteint seulement les interprétations trop rigoureuses de l’Écriture. M. Dausch a dit, à la fin de son livre, deux grandes vérités : la première, que « la causalité divine », dans la composition des Écritures, « se manifeste sous une forme humaine » ; la seconde, que cette forme humaine, par cela même qu’elle est humaine, se prête à l’analyse, et que, par conséquent, l’examen critique des Livres saints permet ou permettra de constater les imperfections qu’ils contiennent eu égard au progrès des sciences cosmologiques, physiques et historiques.
Il semble, en effet, que ceux qui ont discuté jusqu’à présent la question de l’inspiration, même ceux qui ont émis sur le sujet des opinions a trop larges » 4, ont oublié d’en-
*1. On a beaucoup abusé de cette épithète en ces derniers temps. On est allé môme jusqu’à parler d’une « école large », qui n’a jamais existé. Il s’agissait de trois ou quatre savants ou théologiens qui avaient émis, touchant l’inspiration divine de la Bible, certaines opinions assez mal définies. Ces opinions, soit qu’on les considère en ellesmêmes, soit qu’on les compare à l’enseignement traditionnel, auraient plutôt dû être qualifiées d’étroites. Au lieu de mettre l’apologiste plus
Études bibliques. — A. Loisy. 3
visager en lui-même et dans ses conséquences un fait que l’exégète sans parti pris constate avec la dernière évidence et dont la nécessité s’impose à la réflexion du penseur, à savoir, que la Bible, livre divin, est aussi etdevait être, dans toute la force du terme, un livre humain. La vérité divine, pour se manifester aux hommes, s’est incarnée comme le Verbe éternel. Le Fils de Dieu nous est devenu semblable en tout « sauf le péché ». Et la Bible aussi ressemble en toutes choses à un livre de l’antiquité qui aurait été rédigé dans les mêmes conditions historiques, à l’exception d’un seul défaut qui la rendrait impropre à sa destination providentielle; et ce défaut serait l’enseignement formel d’une erreur quelconque présentée comme vérité divine. Mais il fallait, par ailleurs, que la Bible fut un livre humain, parce que les interprètes de la révélation divine étaient des hommes et qu’ils écrivaient pour être compris d’autres hommes ; ils se sont conformés aux procédés littéraires employés de leur temps et ils ont moulé en quelque sorte la vérité révélée dans le cadre des opinions communes et des traditions de leur race, sauf à
à l’aise, elles compliquaient son œuvre en lui suscitant des difficultés inextricables tant du côté de la théologie que du côté de la science. Quelle condition étrange que celle de l’exégète en présence d’un texte embarrassant, s’il était obligé premièrement de se démontrer à lui-même et de prouver aux autres que ce passage est garanti ou non par son Auteur divin ! Quand on a voulu réduire ces systèmes à une théorie unique et suffisamment équilibrée dans toutes ses parties (Mgr d’Hulst, Question biblique), que l’on a présentée comme une doctrine d’école, on l’a sans doute formulée pour la première fois, car elle ne semble pas avoir été soutenue par aucun théologien ou exégète dans les termes où on la signalait à l’attention de gens éclairés. La conception assez bizarre d’un livre où il y aurait deux couches superposées, la divine et l’humaine, plus ou moins profondes, la divine l’étant assez pour que, dans la majeure partie du livre, on trouve la vérité, mais s’amincissant néanmoins en beaucoup d'endroits où la couche humaine s’épaissit jusqu’à renfermer l’erreur, a été formellement rejetée par l’Encyclique Providentissimus Deus, comme contraire au sentiment des Pères et des Docteurs.
rectifier dans ces données, qui étaient pour eux la science contemporaine, ce qui pouvait contredire les principes essentiels de la vérité religieuse.
La Bible contient donc un élément divin et un élément humain. Mais ces deux éléments se pénètrent l’un l’autre pour constituer une œuvre divino-humaine dans laquelle on ne saurait faire deux parts, celle de l’activité divine et celle de l’activité humaine. Ces deux activités ont agi per modurn unius, comme disent les scholastiques. Le livre inspiré tout entier est à la fois l’œuvre de Dieu et l’œuvre de l’homme : de Dieu comme auteur principal, de l’homme comme auteur subordonné à Dieu. Dire que Dieu est l’auteur des idées, que l’homme est l’auteur des mots; que Dieu est l’auteur du fond et l’homme l’auteur de la forme ; que Dieu est l’auteur des passages dogmatiques ou moraux et que l’homme est l’auteur des passages historiques ou simplement des obiter dicta : c’est, comme l’observe M. Dausch, pratiquer la vivisection. Dieu et l’homme sont, à des titres divers, les auteurs responsables de la Bible tout entière, idées et mots, fond et forme, vérités religieuses et données historiques, cosmologiques ou autres. Ni l’ancienne tradition bien interprétée ni la raison n’admettent les partages que les modernes, sous l’influence de préoccupations polémiques ou apologétiques, ont essayé d’introduire dans la Bible. La composition des Livres saints a été une œuvre surnaturelle que le concours divin a pénétrée tout entière, en sorte que rien dans cette œuvre n’est de Dieu à l’exclusion de l’homme, ni de l’homme à l’exclusion de Dieu. La vérité divine nous est présentée dans les Écritures telle que les auteurs inspirés ont été capables de la concevoir avec le secours divin ; et tout le travail de leur esprit, toute l’activité qu’ils ont apportée à la composition des Livres saints ont été prévenus et enveloppés de ce secours,
qui a pu atteindre des objets variés sans pour cela cesser d’être.
Est-ce à dire que toutes les propositions contenues dans la Bible aient une valeur absolue, qu’il faille prendre avec la même rigueur cette assertion : « La terre estimmobile à jamais », et cette autre : « Le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu » ? Jamais personne ne l’a pensé, bien que plusieurs aient paru le dire. On ne conçoit pas même comme possible un livre, écrit par des hommes et pour des hommes, qui contienne la vérité, toute vérité, sous une forme appropriée aux besoins de tous les temps. Telle devrait être la Bible pour satisfaire aux exigences de la thèse protestante. Mais la Bible ayant été écrite par des auteurs vivant dans tel pays, à telle époque, porte nécessairement les traces de son origine et de sa destination première. L’individualité des écrivains, les idées de leur siècle, les habitudes littéraires de leur milieu s’y retrouvent, parfaitement reconnaissables dans l’atmosphère divine de l’inspiration. Par ce côté relatif de la Bible la révélation se trouvait proportionnée aux besoins des temps où elle s’est produite. C’était là une nécessité, et cette nécessité devait se changer au cours des siècles en imperfection, lorsque le progrès des sciences aurait transformé l’astronomie, la cosmologie, les sciences naturelles et l’histoire même de l’humanité. Cette imperfection est, elle aussi, purement relative; et si l’on tient compte des intentions providentielles, on peut dire qu’elle est sans conséquence, puisque le magistère perpétuel de l’Église est là pour discerner infailliblement, sous l’antique enveloppe où elle nous est transmise, la vérité contenue dans l’Écriture.
C’est justement ce côté relatif de la Bible que M. Dausch autorise les critiques à étudier, espérant que leur travail pourra écarter les difficultés qu’il n’a pas osé lui-même aborder de front. Son attente n’a rien que de très flatteur
pour les exégètes, et elle est parfaitement justifiée. Dès qu'il a posé en principe que les Livres saints sont inspirés, et inspirés pour être vrais, mais qu’ils sont une œuvre humaine en même temps qu’une œuvre divine, qu’ils contiennent la révélation sous une forme adaptée au milieu et aux circonstances où ils ont été composés, le critique n’a plus rien à apprendre du théologien ; il peut, en se réglant sur la tradition pour l’interprétation doctrinale des textes, se livrer à ses recherches, étudier l’histoire humaine des Livres saints, discuter tous les problèmes concernant leur origine, leur conservation, leur interprétation. Les résultats de ses investigations ne contrediront pas le principe qu’il a posé ; car toutes les imperfections qu’il pourra trouver dans l’Écriture seront expliquées d’avance et conciliées avec le dogme.
Conclusion pratique : les discussions plus ou moins subtiles sur les conséquences possibles de l’inspiration ne servent que peu ou point la cause de l’apologétique scripturaire, mais il importe d’étudier la Bible en elle-même et dans son histoire, afin de voir quel est le véritable caractère de ses différentes parties, quel but a été poursuivi par les différents auteurs, et, d’après le caractère des livres et le but des écrivains, quelle vérité il convient de chercher dans tel ou tel morceau, quelle part il faut faire, dans l’interprétation du texte sacré, à l’influence des milieux et des temps.