Marc, viii, 29; Mattii. xvi, 16; Luc, ix
Faits et discours se tiennent dans Tœuvre de saint Jean. Bien ehétive est la critique qui conteste toute base traditionnelle aux discours, et qui en retient une pour le cadre historique et pour les récits. La doctrine entre dans les récits, et les récits dans la doctrine; Thistoire n'est pas construite indépendamment de renseignement, et renseignement n'est pas conçu indépendamment de l'histoire. Bien peu traditionnelle aussi est l'exégèse qui, voyant certains rationalistes tourner en allégories abstraites les récits johanniques, s'enferme dans la letlre et le fait matériel, comme si l'évangéliste lui-même n'avait pas eu d'autre obje en vue, et qu'une forte dose de sens spirituel n'entrât pas dans le sons littéral. On rapporte seulement de loin en loin, et comme à la dérobée, certaines explications mystiques des Pères ; on reconnaît çà et là, dans un détail presque insignifiant, une pointe d'allégorie ; mais on ne veut pas de symbolisme pour l'ensemble ; pour ne pas donner dans le travers d'une fausse critique, on néglige de voir tout un côté de l'Evangile.
Et pourtant, si aucun récit n'est à prendre pour une allégorie pure, une fiction de l'évangéliste, la représentation d'une vérité abstraite par le moyen
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d^me histoire inventée, il n'en est pas moins vrai que tous les récits, sans exception, du quatrième Évangile, ont un caractère symbolique ; ils ont, dans la pensée de l'auteur, une valeur significative; ils sont comme les illustrations de la doctrine, et ils la contiennent, en quelque façon, avant qu'elle soit expliquée dans les discours, ou même sans qu^elle soit autrement développée. Ce fait, objectivement et traditionnellement certain, paraît aujourd'hui si peu compris qu'un commentaire complet serait nécessaire pour le démontrer. Nous devons nous borner à quelques exemples plus particulièrement instructifs.
Lorsque Jésus se dispose à guérir Taveugle-né, il prononce ces paroles : « Étant dans le monde, je suis la lumière du mondée » Et à Tappui de son dire, par le moyen d'un mortier fait avec sa propre salive, et par l'eau de Siloé, il donne la vue à cet homme. Admirons les commentateurs qui trouvent le discours proportionné au geste, s'il n'est question que d'ouvrir les deux yeux d'un infirme. L'affirmation solennelle du Sauveur n'aurait pas le moindre sens, et tomberait presque du sublime au ridicule, si l'acte ne signifiait pas la même chose que la parole. L'un n'est pas fait précisément pour prouver l'autre, comme si le miracle devait, comme tel, prouver la vérité de ce que dit Jésus ; mais Tun est fait pour
\, Jean, ix, 5.
continuer, en quelque façon, l'autre, et signifier la même chose dans une réalité qui est en même temps un symbole. Les paroles : « Je suis la résurrection et la vie* »>, sont parfaitement déplacées dans Thistoire de Lazare, si le miracle ne signifie pas la même chose que cette déclaration ; et Ton introduira dans rÉvangile un mécanisme insupportable, si Ton suppose que le miracle n'est qu'un argument matériel à l'appui de la parole. Paroles et miracles ne font qu'un seul enseignement.
Ce principe une fois établi, on ne peut blâmer les exégètes qui, après les Pères, trouvent une signification aux principaux détails et circonstances que Tévangéliste a voulu marquer. Il y a chance pour que son choix ait été déterminé par une intention : le tout est de la reconnaître et de se régler soigneusement sur les indications que le texte même peut fournir. On a plaisir à trouver dans Maldonat, ou dans cet affreux janséniste de Sacy, les admirables considérations des Pères dont le P. Knabenbauer ne nous apporte que de rares débris, à titre de supplément et presque de curiosité. Maldonat loue saint Cyrille pour avoir dit que Jésus, s'échappant miraculeusement du temple, où on a voulu le lapider, guérit en passant Taveugle-né, afin de montrer que l'Evangile, rejeté parles Juifs, irait aux Gentils, qui étaient, par rapport à la révélation, comme des
i^ 1 . Jean, xe, 25.
l'évangile selon saint JEAN 329
aveugles de naissance. Et Topinion de saint Cyrille n'est pas déjà si extravagante, puisque Jésus luimême dit, après le miracle : « C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que les non- voyants voient et que les voyants deviennent aveugles. »
Saint Irénée, qui a toujourvS le droit d'être écouté en matière de tradition johannique, pense que le mortier fait avec la salive de Jésus rappelle la création dé l'homme, et Maldonat approuve encore ce rapprochement, qui vient très à propos si la guérison de Paveugle figure la régénération spirituelle de l'humanité. Saint Augustin a pensé à l'incarnation, « où la sagesse éternelle s'est mêlée, pour le dire ainsi, et unie si parfaitement avec la terre de notre nature, dans la personne du Fils de Dieu, pour guérir l'aveuglement de tous les hommes figurés par ce seul aveugle* » : explication qui se concilie aisément avec la précédente, puisqu'il s'agit toujours de nouvel homme et de nouvelle créature. En envoyant l'aveugle à la fontaine de Siloé, « le Fils de Dieu voulut encore, selon saint Cyrille, faire connaître... que ce n'était pas assez pour nous guérir qu'il se fût fait homme par son incarnation,... mais qu'il fallait que le saint baptême, rempli de la divine vertu de celui que le Père avait envoyé, et figuré
1. Le Maistre de Sacy, Le saint Évangile de J.-C. selon saint Jean.
par les eaux de cette piscine, dont le nom même exprimait sa mission, servît- à nous appliquer les mérites de son incarnation et de sa mort, en nous lavant effectivement de tous nos péchés ^ »
Le P. Knabenbauer admet une intention symbolique dans l'interprétation de Siloé. Mais conçoit-on seulement que Tévangéliste ait allégorisé ce trait sans allégoriser le reste, et s'il y a une allégorie pour V Envoyé céleste qui envoie lui-même Taveugle à la fontaine, comment n'y en aurait-il pas pour l'aveugle et pour la source? La fontaine de Siloé n'est la fontaine de l'Envoyé divin que si elle figure l'eau du baptême, et si l'aveugle figure l'homme régénéré par « l'illumination baptismale ».
Que les théologiens d'aujourd'hui, avant de sourire dédaigneusement à ces subtilités, veuillent bien prendre la peine de considérer qu'elles n'appartiennent pas seulement à la substance de la tradition patristique, mais encore à celle de la tradition apostolique, et que l'exégèse de saint Paul en est remplie. Ces apparentes fantaisies de l'imagination croyante ont plus efficacement contribué- à l'édification du christianisme que les syllogismes les plus exacts ; et il serait peut-être temps de s'en apercevoir.
Un fait d'un autre ordre, qui est visiblement rapporté pour le sens que le narrateur y attache, est