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EXAMEN DU LIVRE AU POINT DE VUE DE L*ART

Sommaire. — I. Attitadede M. Renan. Il proclame la nécessité du christianisme qa*il comlrat. Est-ce duplicité? 3« rdle, dédain transcendantal. Il sacrifie au Dieu-art; mais non ^ celui -Ik seul. Ironie : Taraignée il la monclie. — II. L'art dans cette œuvre. Art de composer une belle vie... Il dédaigne ses seuls documents^ ^ cause du miracle. Taille arbitrairement dans les faits historiques. Tombe dans la stérilité, dans le caprice, dans le faux artistique : 300 pages consacrées aux rêves de gens éveillés; demi-tons, réflexions, épisodés. Point de type, Part pour l'art. ~lli: Le chrétienne dédaigne pas l'art; l'Église l'encourage : mais l'application principale est au prototype : les saints. L'art élevé par la résurrection, surtout de J.-G. Croyances religieuses des poètes grecs traditions altérées, la Bible, Bossnet, La Fontaine, M. Renan.

Gomme le furieux qui lance des flèches et des traits mortels, ainsi l'homme qui trompe son ami, et qui, pris en flagrant délit, dit : Je n'ai fait que jouer.

{Prov, XXVI, 19.)

Nous assistons à un étrange spectacle. Voilà un homme qui use sa plume et sa vie à semer le doute autour de lui ; il tient école de scepticisme ; toutes les

trompettes de la renommée résonDent pour convoquer des disciples à ses leçons. Et pourtant cet homme n'ignore pas que le doute affadit les âmes, que le scepticisme leur est mortel, « qu'on ne fait de grandes choses qu'avec des idées strictement arrêtées. »{Introd., Lxiii.) Je cite textuellement ses paroles.

Voilà encore un homme qui parle avec une émotion apparente du vide que laisserait le christianisme, s'il disparaissait de la scène, « de la diminution de vertu » qui menacerait nos sociétés, s'il venait (seulement) » à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? » s'écrie-t-il d'un ton de prédicateur ou d'apologiste. « Qui rem- » placera ces grandes écoles de sérieux et de respect..., » ce ministère de dévouement des Filles de la Charité? » Gomment n'ôtre pas effrayé de la sécheresse de cœur » et de la petitesse qui envahissent le monde? » [Ibid,] Et c'est ce môme homme que tous voient depuis quinze ans rôder autour du temple dont il proclame la conservation si nécessaire, et s'acharner à sa ruine. Armé de la pointe et du marteau, il promène son regard sur chaque pan de la muraille, interroge toutes les pierres, laisse dans le ciment l'empreinte du fer, et en émousse le trait sur le granit. Puis, las de cette guerre inutile, il se heurte à la pierre angulaire, à la clef de voûte de l'édifice. Il emploie la sape et la mine pour le renverser. Comment expliquer cette contradictioa? Est- ce duplicité? Est-ce ironie?

C'est duplicité et c'est ironie tout ensemble.

La duplicité est évidente, ou, pour mieux dire, le même homme joue trois rôles à la fois. Car, entre les paroles amies et les coups d'un eniiemi implacable, il y a place encore pour le personnage de Tindifférentet du neutre. Ecoutez-le : « La pensée d'ébranler la foi de

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» personne est à mille lieues de moi. Ces œuvres doi- » vent être exécutées avec une suprême indifférence , » comme si l'on écrivait pour une planète déserte. Toute y^ concession aux scrupules d'un ordre inférieur est un y> manquement au culte de l'art et de la vérité... Le » jour où l'on pourrait me convaincre d'un effort pour y> attirer à mes idées un seul adhérent qui n'y vient » pas de lui-môme, on me causerait la peine la plus » vive. J'en conclurais ou que mon esprit s'est laissé » troubler dans sa libre et sereine allure^ ou que quelque » chose s'est appesanti en moi, puisque je ne suis plus » capable de me contenter de la joyeuse contemplation » de l'univers. » (P. liii-lv.)

Cette pose est superbe, digne sans aucun doute d'un grand prêtre de l'art qui immole à son Dieu les plus riches hécatombes. Que la religion du Christ disparaisse, et entraîne dans sa chute tout ce qui élève et console la pauvre humanité, les grandes écoles de respect, et les plus nobles dévouements, c'est un malheur dont il n'est pas complice, et il s'en lave les mains comme Pilate. Que la sécheresse de cœur et la petitesse envahissent le monde, il se contente, lui, de la joyeuse contemplation de l'univers. Dans sa libre et sereine allure, il pousse son char comme s'il n'avait devant lui que le sable du désert, avec une suprême indifférence de la foule qu'il va renverser sur son passage.

Nous touchons au dédain transcendant, et nous voyons ce qui en sort. Voltaire a dit : malheur au monde, s'il était gouverné par des athées I Sous l'empire de ces doctrines désolantes, le cœur le plus heureusement doué par la nature deviendrait tout à fait méconnaissable. Celui qui, bien jeune encore, a goûté la religion et l'a jugée belle, qui a compris que la vie

est sérieuse et que le respect ennoblit les âmes, ne peut effacer entièrement ces leçons de son premier âge. Toutes ces grandes choses lui reviennent à la mémoire, longtemps après qu'il les a perdues, et il en revêt au moins le masque. Mais ce masque ne fait illusion à personne ; car, s'il était capable, ainsi qu'il s'en vante, de se contenter de la joyeuse contemplation de l'univers, il briserait sa plume, ou n'écrirait plus que pour lui seul. Mais non : l'art, quoi qu'il en dise, n'est pas son unique idole; et ses livres, où il se contemple avec plus de complaisance qu'il n'en met à contempler l'univers, ne suflBsent pourtant pas à son repos. Restant ce qu'ils sont, ils le* charmeraient moins, s'ils ne se répandaient au loin et ne lui rapportaient des parfums enivrants dans la coupe d'or de Babylone. Quand il conseille aux « timides de ne pas lire, » et leur propose « ce moyen bien simple de garder leur foi comme un trésor, » il insulte à ses victimes, comme l'ange déchu qui fut la cause de notre ruine. Ce n'est point la timidité qui nous perd, mais la crédulité présomptueuse, et le serpent fera toujours des dupes.

L'insecte qui tend sa toile ne fait non plus « aucun » effort pour arrêter » en ses filets la proie « qui n'y » vient pas d'elle-même. » Il serait cependant trop railleur, s'il s'avisait de dire au moucheron, en le suçant bel et bien, qu'il ne file que pour l'art et qu'il est son meilleur ami. L'ironie serait trop cruelle, mais il n'y songe point, parce qu'il suit la nature et obéit à la loi de sa propre conservation. L'homme au contraire sent la honte et le remords. Il voudrait se soulager de ce poids qui l'accable, et il l'aggrave plutôt par l'insolence de son excuse : « Comme le furieux qui lance des fié' ches et des traits mortels, ainsi l'homme [qui trompe

son ami, et qui, pris en flagrant délit, dit : Je n'ai fait que jouer. »

Si ce jeu n'est pas honnête, si la vertu se détourne pour ne pas voir, l'art et la science auront-ils plus à s'en louer? Le critique s'en flatte, et même, si nous l'en croyons, « il n'aspire qu'à trouver le vrai et à réaliser le beau en dehors de toute politique. » Admirable programme ! mais le difficile n'est pas de le tracer ; l'essentiel est de le remplir. L'auteur y a-t-il réussi, et d'abord s'est-il approché de la perfection du beau î

L'art, selon les notions élémentaires, préside au choix du sujet, à la conception du plan qui doit être simple et fécond, à la méthode et à l'ordonnance des parties; il jette de la variété dans les détails, leur donne la forme et les contient dans la juste mesure. Sous ces divers aspects, dois-je approuver sans réserve l'ouvrage que j'ai sous les yeux?

Pour l'auteur de ce livre, et pour tous ceux qui font de l'art le but suprême de l'existence, il y a un « art de composer une belle vie, » comme un art de composer de beaux ouvrages. Le mot est de lui, et le peint si bien qu'il ne l'a sûrement pas oublié. Il l'a prononcé à propos d'un illustre écrivain que de mûres réflexions avaient ramené à la foi dans ses derniers jours. Il s'est plaint qu'on prît trop à la lettre les paroles nettement et fermement chrétiennes de M. Aug.Thierry.il a voulu les réduire à de banales formules suggérées par l'art discret de n'offenser personne, et de composer une belle vie. Pourquoi n'a-t-il pas lui-même interrogé cet

art qu'il prise tant? Il eût, je crois, réservé poî(r sa trotsième vie un sujet pour lequel ou lui ou nous n'étions pas encore niûrs {humanum dico), et eût employé la première à écrire une « histoire d'Alexandre, ou une histoire d'Athènes, » puisque ces sujets l'attirent et le charment si puissamment. (P. lui.)

C'est un premier manquement à la délicatesse du goût. Mais ce n'est pas le seul.

Les sources dont l'auteur pouvait disposer pour ce volume se bornent aux dernières pages des Évangiles et aux douze premiers chapitres des Actes, contrôlés par quelques traits des épîtres de S. Paul. Ces sources sont excellentes en elles-mêmes. Mais l'auteur professe pour elles si peu de respect, que selon lui « dans ces » douze chapitres des Actes comme dans les trois pre- » miers Évangiles, presque tout est fmix dans les détails. » (P. XLi.) Je ne sais pourquoi il ne nomme ici ni S. Jean ni S. Paul, sinon parce qu'il commence à en tenir compte, dès qu'il s'imagine -y trouver quelque trait qui fasse suspecter les autres. Au fond nous verrons qu'il ne leur accorde pas plus de créance qu'aux synoptiques*. Et il ne pouvait penser autrement sans abandonner son principe fondamental que voici : « Com- ' » ment prétendre qu'on doit suivre à la lettre des do- » cuments où se trouvent des impossibilités? Les douze » premiers chapitres des Actes sont un tissu de mira- » clés. Or, une règle absolue de la critique, c'est de ne » pas donner place dans les récits historiques à des » circonstances miraculeuses. » (P. xliii.) C'est bien; mais puisque l'auteur tenait à ce principe, il devait

4 La facilité (rétablir un parallèle entre les trois premiers évangiles leur a fait domier ce nom.

donc se taire ; car une règle de l'art, c'est aussi, si je ne me trompe, de ne pas écrire l'histoire sans documents.

Qu'il ne m'objecte pas les prodiges de la critique,' et les lumières jetées j)ar les érudits sur les époques les plus obscures de l'antiquité des nations. Avec des données incomplètes, mais habilement comparées, on fait revivre des races éteintes; sans pouvoir raconter et enchaîner les faits particuliers, on s'avance de sommets en sommets, on esquisse les grandes lignes, on se rend maître de Tensemble, on obtient une image assez fidèle d'une civilisation oubliée. Il est vrai ; mais ap-pliquer ces procédés et ces aperçus sommaires à la recherche des origines chrétiennes au siècle d'Auguste, serait passablement ridicule. L'historien des « Apôtres » n'y songe pas. Ce qu'il entreprend, c'est de raconter, et de raconter par le menu, de mettre ses personnages en scène et d'en faire un tableau vivant, en transformant chaque miracle et mettant à la place ce qui lui semble bon. Tentative infructueuse, et faute impardonnable contre l'art. La stérilité d'abord , puis l'arbitraire et la fantaisie invoqués pour voiler le vide du sujet, seront les deux conséquences inévitables de cette entreprise insensée.

Stérilité irrémédiable dans le plan et dans la méthode. L'auteur n'en a pas d'autres que de suivre'pas à pas ses sources pour les travestir ouïes démentir, selon l'impression et le caprice. On ne fait pas de l'art avec si peu. Nier est quelquefois nécessaire, mais ce n'est jamais beau. Ravir au monde son Dieu, son Christ, et la perspective d'une vie future, consolation des bons et terreur des méchants, s'il y avait nécessité, ce serait une nécessité affreuse, ce ne serait jamais

beau. Couper à la religion ses ailes, et intercepter son doux commerce avec le Ciel, réduire son histoire à la vulgarité des faits humains, et ses mystères au niveau des opinions philosophiques, ce n'est pas l'embellir, et Tart ne s'en réjouira pas. Jésus est plus beau dans la Bible et dans la conscience des peuples que sous la plume du romancier. Quel peintre, se sentant capable d'un chef-d'œuvre, n'aspirera pas plutôt à exprimer sur la toile les traits d'un Dieu mourant victime de son amour, que les regrets refoulés, les réminiscences équivoques et le stoïcisme sans chaleur d'un « fin et joyeux moraliste. » Laissez à l'art son libre essor et son vol d'aigle. La négation est toujours plate.

Il est vrai que, pour combler ce vide et couvrir cette platitude, l'écrivain s'efforce, en renversant la réalité des faits miraculeux, d'en conserver au moins les apparences. Jésus, dans son opinion, n'a point vaincu la mort, ne s'est point élevé dans le Ciel, n'a point envoyé son Esprit, ne s'est point montré à Saul pour le convertir de loup en agneau. Mais, toutefois, ces événements peuvent et doivent être racontés. Ce sont des faits psychologiques d'une importance immense, égale à l'immensité des conséquences que nous voyons. Je les raconterai donc, s'est dit l'écrivain, tels que je les conçois et qu'ils se sont passés, non au dehors, mais dans le cœur et dans l'imagination des disciples. Erreur profonde ! Illusion comparable à celle que vous prêtez à vos personnages. Vous offenserez la vérité historique, sans conserver même la vraisemblarijce, qui est la vérité de l'art. Vous détonnerez à chaque note ; vous glisserez à chaque pas ; vous vous enfoncerez dans un labyrinthe sans issue. Ceux qui se souviennent des textes seront stupéfaits de votre audace

à les parodier; et ceux qui ne les ont jamais lus, s'ils sont capables de réfléchir et de comprendre, remarque ront tant d'embarras dans votre démarche, tant d'hésitation dans vos aveux, tant de gêne et d'artifice dans vos commentaires, quelque chose de si gauche et de si contourné dans l'ensemble, qu'ils voudront recourir aux sources pour s'éclairer. Votre art est donc un art manqué. Il n'amusera que ces lettrés de bas étage qui sont à l'affût des mots [miseri aucupes verborum^ dirait saint Augustin), et qui s'extasient devant la phrase sans regarder à ce qu'on a mis dedans.

La stérilité a jeté dans le caprice, et le caprice dans la gaucherie et dans le faux. Le rhéteur a jonché de fleurs artificielles un sol qui ne produisait rien ; mais ses fleurs manquent de parfum et de vie. Pourquoi, du moins, n'est-il pas sorti plus vite de ces endroits diflSciles ? Pourquoi employer trois cents pages à travestir ce que les auteurs sacrés avaient raconté en dix pages? Trois cents pages farcies de ces phénomènes d'hallucinations qui vont se Reproduisant d'heure en heure I Trois cents pages pour nous entretenir de cerveaux troublés, d'exaltation frénétique, de fièvre intense et de délire contagieux I C'est fade, sot et monotone. Le bon goût eût abrégé ces interminables récits de rêves d'hommes éveillés. Il faut pourtant rendre cette justice à l'artiste, qu'il s'est efforcé de tempérer par un léger soupçon de supercherie ces peintures trop uniformes de démence prolongée. Ce mélange d'illusion et d'imposture s'accorde merveilleusement avec le penchant prononcé du narrateur pour les demi-tons et les demi-teintes; et je ne serais pas étonné que la raison d'art, qui est souveraine pour lui, eût décidé, plus que la conviction, de la nuance qu'il donne à

ses portraits. Soyez certains qu'il s'applaudit d'avoir échappé par là au désagrément de peindre des dupes ou des charlatans. Ses héros ne sont ni l'un ni l'autre, puisqu'ils tiennent moitié de l'un et moitié de l'autre. Des malins diront pourtant que ce goût n'est pas le plus pur, et que ces caractères ambigus ne sont bons que pour des valets de comédie.

Le narrateur connaît l'art des réflexions et des épisodes, et c'est un de ses procédés ordinaires pour rompre l'accablante monotonie dont je me plains. Mais ils y servent peu, ne sortant point du ton sérieusement comique des récits: Que pensez-vous, par exemple, de cette excramation burlesque et de cet éloge de la folie? « Reine et patronne des idéalistes, Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve. Loin d'ici, raison impuissante I Ne va pas appliquer une froide analyse à ce chef-d'œuvre de l'idéalisme et de l'amour. Si la sagesse renonce à consoler cette pauvre race humaine, trahie par le sort, laisse la -folie tenter l'aventure. Où est le sage qui a donné au monde autant de joie que la possédée Marie de Magdala ?» (P. 1 3.) Dieu se retire des blasphémateurs et les frappe de vertige.

Finissons par quelque chose d'aussi naïf et de plus amusant: « Les autres femmes... n'avaient i)as vu Jésus ; mais elles parlaient d'un homme blanc, qu'elles avaient aperçu dans le caveau, et qui leur avait dit : « Il n'est plus ici, retournez en Galilée; il vous y pré- » cédera-; vous l'y verrez. » {Ibid.) Peut-être étaient-ce les linceuls blancs qui avaient donné lieu à cette hallucination. » C'est sûrement une femme fort sujette à la peur des revenants qui a fourni ce trait à l'auteur. J'en rirais volontiers, s'il était possible de s'égayer parmi de si justes sujets de larmes.

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Fallait-il se faire idolâtre de Tart pour gâter son talent, et s'exposer à de si lourdes chutes?

L'art du reste sera toujours rabaissé tant qu'il se

concentrera en lui-même, et ne cherchera pas dans une beauté supérieure son prototype et sa fin dernière. L'artiste, tel que M. Renan le conçoit, est « cette âme, » d^un rang secondaire, qui ne peut aimer Dieu direc- » tement, qui veut un intermédiaire entre elle et Dieu » (p. Lvii), et, à vrai dire, qui s'arrête à cet intermédiaire, ne contemplant qu'un pâle reflet de la beauté substantielle et incréée, et prenant, par une illusion dérisoire, ce reflet éloigné pour le terme suprême et sans limite. L'artiste chrétien a bien d'autres visées/ Il contemple le reflet, et met tout son effort à l'exprimer dans son œuvre ; mais il découvre aussi par la foi et adore avec un tressaillement d'amour l'invisible et souverain original qu'il espère contempler un jour face à face.

De cette théorie bien comprise découle la réponse à un sophisme cent fois proposé , et dont M. Renan s'est fait l'écho. Le chrétien peut se dispenser de l'art. Il peut ne « tenir ni à bien bâtir, ni à bien sculpter, ni à » bien dessiner (p. 372) ; y> car ce sont là des dons particuliers que le ciel accorde comme il lui plaît, et le monde serait fort à plaindre, si tous y voulaient devenir artistes. Mais le chrétien n'est jamais, quoi qu'on endise,'«rennemi ou le contempteur du beau. » S'il ne s'arrête pas au rayon détaché du soleil, ce n'est pas pour lui préférer les ténèbres, mais pour porter son regard directem.ent sur le disque éclatant de l'astre du

jour. Loin de « rapetisser Tunivers, » il agrandit son horizon sans mesure, quand il converse moins avec la terre, et beaucoup plus avec les anges. Sainte Thérèse et saint François d'Assise sont plus près de rétemellé beauté que Raphaël et Michel-Ange , bien que ce degré du beau- échappe par sa sublimité même aux regards de la multitude. Mais, sans me perdre dans ces hauteurs, je dirai seulement que l'Église a toujours encouragé et toujours cultivé l'art avec amour. Le dogme de la résurrection des corps, conséquence étroitement liée à la résurrection de Jésus-Christ, suffirait seul à l'exalter, et à le glorifier mieux que toutes les théories profanes sur le beau. Que l'impie s'arrête complaisamment à s'imaginer « les vers consumant, » il ne sait où, « le corps inanimé » (p. 39) du divin Crucifié, nous trouvons plus belle et plus digne la croyance à son étemelle et incorruj^tible jeunesse. Dans sa chair transfigurée, nous adorons le gage de la transfiguration de nos corps, en qui toute la nature physique trouve sa gloire. De cette foi jailliront tout naturellement les éclairs du génie ; on tentera des efforts héroïques pour bâtir à l'honneur de Dieu des temples qui n'égaleront jamais le temple vivant qu'il s'est consacré dans nos membres. Le ciseau et le pinceau rivaliseront de zèle pour l'ornement du saint lieu. S'animant d'une inspiration plus pure, ils feront reluire sur la figure humaine un rayon des splendeurs éternelles. La voix surtout, cet instrument le plus noble de l'âme, en rendra les émotions profondes par des accents d'une incomparable beauté. Voilà ce que le bon sens aperçoit, .et ce que l'expérience confirme. Dans tous les siècles, la Religion surnaturelle et révélée a inspiré les plus immortels ouvrages. Nous lui devons le Dante, et le Tasse, et

Milton, et Klopstock, aussi bien que les noms les plus illustres dans les arts plastiques.

Ce qui charmait les Grecs et ce qui nous captive encore dans Homère, Pindare ou Sophocle, tient à l'intervention dos Dieux et à des croyances religieuses fermes et positives, à ce fond des doctrines révélées que les fables du paganisme avaient obscurcies sans les éteindre. Mais l'éclat d'Homère pâlit devant les divines splendeurs de la Bible. Qui n'a présent à l'esprit- La Fontaine lisant Baruch ? Qui ne sait l'émotion de Bossuet quand, au sortir du collège, il rencontra la Bible dans la bibliothèque de son père, et déserta pour elle les tentes de la Grèce? Une autorité moins connue, mais qui mérite de l'être, est celle de l'illustre fonda teur de la Société asiatique de Calcutta, l'un des esprits les plus cultivés, et des plus savants orientalistes des temps modernes. William Jones avait laissé ces mots écrits de sa main sur le dernier feuillet d'une Bible qui s'est conservée dans sa famille : « J'ai lu » avec beaucoup d'attention les Saintes Écritures , et » je pense que ce volume (indépendamment de sa cé- » leste origine) contient plus d'éloquence, plus de vé- » rites historiques, plus de morale, plus de richesses » poétiques, en un mot, plus de beautés de tous les » genres qu'on n'en pourrait recueillir de tous les au- » très livres ensemble , dans quelque siècle et dans » quelque langue qu'ils aient été composés. » (Mercure de France, du 22 sept. 1809.)

Que les rieurs, s'il s'en rencontre, attendent pour avoir droit de se moquer, qu'ils aient fait preuve d'autant de compétence que le grand homme qui a tracé ces. lignes à tête reposée.

M. Renan, je le sais, s'est rangé depuis longtemps

parmi les admirateurs delà Bible. Mais qu'il lui laisse donc sa physionomie propre et sa grandeur native. Qu'il lui laisse sa royale parure, et sa majiesté douce, tempérée par l'aisance, le naturel et la grâce. Qu'il n'essaye pas plus longtemps de lui ravir le sceau ineffaçable de sa céleste origine. La Bible, sans le miracle et la prophétie, ne serait plus reconnaissable. Elle aurait encore quelques pages ravissantes, dignes du ciel d'où elle descend ; mais ses membres mutilés ne s'uniraient plus ensemble pour former un tout harmonieux. Elle n'offrirait plus aux yeux que des feuilles éparses, plus décousues que les oracles de la sibylle; aux oreilles, que des tons discordants, et à l'esprit qu'une énigme impénétrable.

Nous achèverons de nous en convaincre en examinant au point de vue de la science et de la vérité historique le livre que nous avons essayé d'apprécier comme expression du bien et du beau, comme œuvre de vertu et comme oeuvre d'art.

ARTICLE DEUXIÈME

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