EXAMEN DU LIVRE AU POINT DE VU^ DES FAITS
Sommaire. — J. Cinq faits principaux : Résurrection de J. -G., ascension, descente du S. Esprit sur les apôtres, conversion de S. Paul, conquête da monde; ces deux derniers * réservés, -r* Témoins de la résurrection, leur simplicité et leur droiture. Diverses apparitions... L'auteur forcé d'en accepter les apparences. Les apparitions ne frappent point un sens isolé, n'arrivent pas à point nommé, sont racontées simplement, sans précautions,... accompagnées de faits importants. — II. M. Renan recule la fin des apparitions. Apparitions à S. Etienne et à S. Paul. Il recule l'Ascension deJ.-G. et la descente du S. Esprit à Pâques au lieu de l'a Pentecôte. Ces deux fiHcs de l'Église. Gardes du tombeau, et prédictions de la résurrection invenlées par Ja conscience chrétienne! Où est le corps de J.-C. y question, dit-iU insoluble et oiseuse! — 111. Manie de ne pas croire, même dans les détails indifférents. Ne quitte ce ton qu'aux derniers chapitres, pour l'histoire romaine. A quoi se réduit le livre de M. Henan? Doutes odieux sur sainte Magdeleine. Hypocrisie perfidement imputée aux prêtres...
Cinq faits principaux et d'une immense portée sont passés en revue dans le volume dont j'essaie la critique , et le remplissent presque tout entier. Ces faits sont la résurrection de Jésus-Ghrist , sa glorieuse et triomphante ascension, la descente du Saint-Esprit sur les apôtres, la conversion de S. Paul et la conquête du monde à l'évangile. Ce dernier fait, vaste et complexe, est d'un ordre à part. Il présente une diversité d'aspects qu'il faut considérer de haut et embrasser d'un même regard pour en bien juger. La vérité ici consistera surtout dans la juste appréciation des causes et des effets qui s'enchaînent pour former la trame de
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l'histoire. C'est une tâche digne d'un esprit étendu et pénétrant. Sans entrer dans le récit des événements, M. Renan en a tenté l'aventure, et nous a donné sa théorie. J'y reviendrai; car l'espace me manque pour la discuter aujourd'hui, et le sujet mérite un examen à part.
Les quatre premiers faits au contraire sont d'une extrême simpl^pité dans leur majestueuse grandeur. La vérité historique s'y confond avec la sincérité du témoin. Un enfant en porterait un jugement aussi sûr qu'un académicien, et je ne sais si les dépositions de villageois simples et candides n'auraient pas pour un juge expérimenté une puissance de conviction et une éloquence particulières , parce qu'il y sentirait mieux le premier jet : « Certes, » dit S. Ambroise dans son commentaire sur S. Luc (1. II, n° 53), quo vilior [persona] ad prudentiam, eo pretiosior ad (idem. Non gymnasia choris referta sapientum , sed plebem Dominus simplicem requisivit quœ phalerare audita et fucare nesciret. Voilà pourquoi en cour d'assises, si la science est requise dans les juges, la probité et la maturité dans les jurés, la sincérité parfaite et la candeur la plus ingénue sont la qualité la plus précieuse dans les témoins. Si le grand nombre et l'accord des dépositions s'y ajoutent, la vérité brille à tous les yeux, comme un soleil d'été dans un ciel sans nuages.
Un homme est tombé en plein jour sous le fer d'un assassin. Cinq cents personnes de tout âge et de tout sexe ont vu le bras qui le frappait au cœur; elles ont vu la victime s'affaisser et rouler dans la poussière, et l'arme teinte de sang reluire sur sa tête. Quiconque récusera leur témoignage comme de gens hallucinés , est un menteur ou un imbécile. En de tels cas, la convie-
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tion s'impose et entre dans rame comme par violence. Evidentia cogit intellectum, dit l'Ange de [l'école, S. Thomas d'Aquin. Que tout l'Institut de France soit convoqué, et converti pour un quart d'heure en une chambre de justice criminelle; et tous, sans excepter le sceptique M. Renan, n'auront qu'une^ voix pour attester leur conviction la plus intime.
Si Dieu voulait parler aux hommes, et appuyer sa révélation sur des miracles, il devait chercher à sa parole et aux signes de sa puissance des garants de ce caractère; des hommes qui ne sussent ni farder la vérité, ni la couvrir de frivoles ornements : Qnœ phalerare audita et fucare nesciret. Cette règle de S. Ambroise sera la nôtre dans la comparaison que nous allons faire de
quelques-uns des récits évangélfques avec ceux du narrateur philosophé.
Jésus ressuscité s'est montré non pas une fois, mais dix fois et plus, à deux, à sept, à dix, à cinq cents personnes réunies. Chacun des évangélistes rapporte plusieurs de ces apparitions ; et tous ensemble ne les racontent pas toutes. Il en est que nous ne connaissons que par S. Paul, dans un texte que M. Renan déclare « fondamental » (p. ix), et « d'une authenticité absolue. Aucun doute, » c'est lui qui le dit, « n'a jamais été » élevé par la critique sérieuse contre l'authenticité de » répître aux Galates, des deux épîtres aux Coriny^ thiens, de l'épître aux Romains (p. xli.) » Eh bien I c'est dans la première aux Corinthiens, chap. xv, que nous lisons ce tjtii suit : « Je vous rappelle, mes frères, » l'Évangile que je vous ai ^prêché, que vous avez reçu, » dans lequel vous demeurez fermes, et par lequel vous » êtes sauvés... Que -le Christ est mort, qu'il est res- » suscité le troisième jour, qu'il a été vu de Céphas (ou
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» Pierre), puis des Onze (apôtres) ; qu'ensuite il a été » vu par plus de cinq cents frères ensemble , dont la plupart » sont encore vivants, et quelques-uns sont morts de- » puis ; qu'après, il a été vu de Jacques, puis de tous » les apôtres ; et, qu'enfin, après tous les autres, il » s'est montré à moi, qui ne suis qu'un avorton. » (V. 1-8.) Ces lignes, écrites d'une main rapide, n'ont pour but, on le sent, que de rappeler sommairement les récits plus détaillés que l'apôtre avait faits à ses disciples de l'Achaïe pendant son séjour au milieu d'eux. Il est, du reste, si pleinement assuré de ce qu'il affirme, qu'il se reconnaît pour le plus malheureux des hommes, faux témoin contre Dieu, privé d'espérance pour le siècle futur, si le Christ n'est pas ressuscité. (V. 15 et 19.) Si S. Paul a dit faux, que M.. Renan se lève et le démente. Mais il n'ose, il ne va pas- droit au but et louvoie selon sa coutume : « Un jour qu'à la suite de leurs chefs spirituels, les Galiléens fidèles étaient montés sur une de ces montagnes où Jésus les avait souvent conduits, ils crurent encore le voir. L'air, sur ces hauteurs, est plein d'étranges miroitements... La foule assemblée s'imagina voir le spectre se dessiner dans Véther \ tous tombèrent sur la face et adorèrent. » (P. 35.)
Et cela s'appelle écrire l'histoire I Et le conteur infidèle ne s'aperçoit pas que le miroitement pourrait bien s'être produit ailleurs que dans l'air, dans le cerveau troublé d'un homme qui se pose seul en face de cinq cents témoins.
Au fond, il avoue équivalemment ce qu'il nie. Car, en de telles circonstances^ voir et s'imaginer voir, c'est la même chose. Un demi-aveu obtenu d'une volonté rebelle vaut un aveu complet.
Passons en revue quelques autres apparitions.
Marie-Madeleine aperçoit le Sauveur sous la forme d'un jardinier. Cet inconnu lui parle, elle répond ; il l'appelle par son nom, elle reconnaît son maître et tombe éperdue à ses pieds. Ce n'est qu'une visionnaire de plus, nous dit-on, ou plutôt c'est la première qui a tracé le sillon et ouvert la voie aux visionnaires qui l'ont suivie. « Madeleine affirme son rêve, son amour a créé ce fantôme. » Ne voyez-vous pas comme la vision s'écarte, dès que Marie la veut saisir, et lui interdit cette périlleuse épreuve ? — Voilà vraiment un fantôme bien avisé.Jl n'y a pourtant, ce semble, que les
spectres tangibles qui redoutent l'épreuve, et qui recourent à de telles interdictions pour l'évitei?. Et, si l'amour avait créé celui-ci de toutes pièces, l'amante l'aurait reconnu du premier coup et ne. lui aurait pas parlé comme à un étranger.
L'exaltation et r effort de tête entraient si peu dans ces manifestations -surnaturelles que, le soir de ce premier jour, les deux disciples d'Emmaùs, et plus tard les sept apôtres qui péchaient sur le lac, conversèrent de même avec leur Maître sans le reconnaître d'abord.
S . Pierre eut aussi son apparition particulière ^ Qui l'assure? S. Paul, dans le passage déjà cité, et S. Luc, son disciple (Évangile, ch. xxiv). Qu'en dit l'ingénieux interprète? — Rien n'est plus simple, à son avis. Pierre, dans une course matinale au sépulcre, le trouva vide. Cet argument fit sur lui l'effet d'une vision. Cela s'appela depuis « la vision de Pierre (p. 12). »
Et voilà comme on traduit S. Paul, et comme on écrit l'histoire d'après les sources les plus authentiques.
Le soir du même jour, qui était celui de la résur- . rection, Jésus se montre dans le cénacle aux apôtres
réunis. Quels garants en produisons-nous ? Quatre au lieu d'un : S. Marc, S. Luc, S. Jean et S. Paul, toujours en ce même passage dont l'authenticité est absolue. Jésus leur parle, mange devant eux, leur montre ses plaies, leur donne à palper sa chair et ses os pour, les convaincre qu'il n'est pas un fantôme. Où le scepticisme trouvera-t-il prise en ce récit ? Écoutez : « L'at- » tente crée d'ordinaire son objet. Pendant un instant » de silence, quelque léger souffle passa sur la face des » assistants. A ces heures décisives, un courant d'air, » une fenêtre qui crie, un murmure fortuit, arrêtent la » croyance des peuples pour des siècles. En même » temps que le souffle se fit sentir, on crut entendre des » sons. Quelques-uns dirent qu'ils avaient discerné le
» mot « schalom, bonheur » ou « paix » Nul doute
» possible ; Jésus est présent... Quelques-uns préten- » dirent avoir discerné dans ses mains et ses pieds la » marque des clous, etc. »
Et cette fantasmagorie passe pour de l'histoire I Huit jours après, nouvelle apparition pour vaincre l'incrédulité de l'apôtre Thomas, qui n'avait pas été témoin de la première. Le Seigneur va droit à lui et lui reproche doucement son obstination à rejeter le témoignage concordant de ses frères. Puis, condescendant à sa faiblesse, satisfaisant jusqu'à son caprice, il lui montre ses plaies et exige qu'il porte son doigt dans les cicatrices des clous, sa main dans l'ouverture du côté. C'est S. Jean, témoin oculaire, qui le rapporte. Voici le travestissement moderne : « L'apôtre Thomas » avoua qu'il portait quelque envie à ceux qui avaient » vu la trace de la lance et des clous. On dit que huit ^» jours après il fut satisfait. Mais il en resta sur lui une » tache légère... Un sentiment singulier commença à
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» se faire jour ; toute hésitation parut un manque de » loyauté et d'amour; on eut honte de rester en ar- » rière... on trouva quelque chose de plus généreux à » croire sans preuve... Ce fut dès lors, en fait de cré- » dulité, une émulation effrayante et une sorte de » surenchère. Le mérite consistant à croire sans avoir » vu, la foi .à tout prix, la foi gratuite, la foi allant jus- » qu'à la folie fut exaltée comme le premier des dons )» de l'âme. Le credo quia absurdum fut fond^, etc. (p. 24). » Je renonce à citer jusqu'au bout cette absurde tirade de la plus insigne calomnie, par laquelle l'auteur se venge d'un demi-aveu extorqué et fait à mi-voix, et s'empresse de le faire oublier*. .
Encore une fois, voilà ce qui se publie et se débite sous ce titre pompeux d' « Histoire, des origines du christianisme » et d'histoire des Apôtres.
Le cœur me manque pour continuer ce parallèle, ou plutôt ce contraste révoltant. J'en ai dit assez pour inculquer la sérieuse leçon qu'on en doit recueillir. Il faut que la vérité des apparitions évangéliques soit bien solidement établie, et que ses fondements ne puissent être ébranlés, puisque le scepticisme le plus outré en accepte au moins les apparences, sans parve-
1 Cette calomnie m'oblige à rappeler la recommandation de S. Pierre à tous les fidèles : « (Soyez) toujours prêts à satisfaire » quiconque vous demandera compte de Tespérance qui est en » vous. » (I Pelr. m, 15.) Les malignes insinuations qui attaquent S. Jean en particulier paraîtront de la dernière impudence, quand on saura qne le bien-aimé disciple commence ainsi sa première épître : « Ce que nous avons entendu, ce que nous » avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et touché > par nos mains du Verbe dévie... ce que nous avons vu et » entendu, nous vous l'annonçons » etc. Nous renvoyons pour plus amples développements à ce que nous avons dit. (Orig. du christ , art. %,)
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nîr à les expliquer. La forme ici emporte le fond ; le phénomène ne se soutient que par la réalité. Danoces apparences, réelles et non fantastiques, sont au rang des faits historiques les mieux constatés. Tous les petits manèges rais en œuvre pour échapper à cette conclusion, ne servent qu'à la rendre plus évidente en démasquant rembarras et le peu de franchise du critique. Je citerais dix textes de son livre, desquels il résulterait, s'ils étaient vrais, des soupçons graves et légitimes contre la réalité des apparitions. A. l'en croire, chacun des sens était affecté isolément ; on sentait un souffle passer sur son visage sans rien voir ; on conversait avec l'esprit par un colloque intérieur (p. 26),- ou, si quelque son retentissait aux oreilles, c'était un mot fort court ; tout au plus quelques monosyllabes ; on entendait la voix d'un invisible conseiller; ceux qui étaient assez heureux pour voir et pour entendre en même temps n'arrivaient pas au toucher. Mais à quoi bon 'ces artifices de style, plus dignes d'un avocat sans scrupule que d'un fidèle historien, puisqu'en vingt autres passages on est contraint d'avouer, en termes équivalents ou formels, que les sens de la vue, de Touïe et du tact ont été frappés simultanément, non par une impressionlégère,fugitive et troublée , mais avec tout le loisir nécessaire à l'esprit le plus lent pour se rendre attentif, réfléchir, considérer et se rassasier en quelque sorte de certitude T
Un jour surtout, la durée de l'apparition se prolonge, les incidoxits se succèdent, la scène varie. Nous assistons à une pêche sur le lac, puis à un repas frugal pris en commun sur le rivage, puis encore à un colloque des plus tendres, des plus graves et dçs plus solennels qu'on lise dans l'Évangile. Le Christ donne à son œuvre
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sa dernière forme, il accomplit la promesse qu'il avait faite à Pierre, et institue la primauté pontificale. C'en est trop, dit le critique ; et il déchire en trois morceaux ce tableau d'une merveilleuse unité et d'une beauté incomparable. « Les h4lluci nations, dit-il, sont toujours isolées. » Je le crois bien. C'est la preuve qu'il n'y a point ici d'hallucination possible. — Mais les liaisons, quand on y regarde bien, sont « un peu artificielles. » — Homme à courte vue, qui ne saisissez jamais le beau qu'en miniature, vous ne comprenez donc pas que l'Église est sortie des eaux du baptême» que les poissons sont un symbole des chrétiens, et que la pêche miraculeuse prélude à l'institution du principat sacré, dont elle figure et prophétise l'inépuisable fécondité *.
C'est encore un indigne stratagème que d'insinuer souvent, d'affirmer quelquefois que les apparitions communes à plusieurs avaient lieu comme à point nommé, quand elles avaient été préparées par une commune attente, par un échauffement de cerveau ; « quand tous étaient obsédés de leur idée fixe. » (P, 26.) L'impression, dit-on, n'était point simultanée, mais successive. « Le premier qui croyait entendre... don-
1 La scène du repas ne se rattache f>as moins directement au but général de l'apparitLon. Car, dans le symboUsime chrôtiea» le poisson ne figure pas seulement les fidèles; il est surtout l'image de Jésus-Christ donnant aux siens sa chair en nourriture. Pour rendre Timage plus frappante, en rappelant le rite de l'agneau pascal, et les charbons de l'autel» les disciples trouvenit ici le poisson posé sur le feu sans «[u'uue main humalue- y eût louché. Pierre est invité à s'en nourrir, et à communier à la vertu du Christ dont ce poisson est la figure, poux» se rendre digne de le y^résenter en qualité de son vicaire dans )a sollîçi* tude pastorale.
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» nait le signal. Tous écoutaient et entendaient bientôt » la même chose. » (P. 26). Ailleurs, on va jusqu'à prétendre que l'impression n'était pas la même dans tous, (juelques-uns discernant un mot qui frappait leurs oreilles; quelques autres distinguant par la vue la marque des clous ; etc. (P. 22, 23.)
Il suffit d'ouvrir l'Évangile pour se convaincre que les faits ne se sont point passés ainsi. La rédaction en est toujours nette et simple. Si, dans leur brièveté, les auteurs sacrés négligent quelquefois de préciser le lieu, le jour et l'heure des apparitions, et s'il reste par suite un peu d'incertitude sur l'arrangement où il les faut mettre, Tombre de désaccord qui en résulte au premier abord ne tombe que sur des accessoires indifférents, et non sur les circonstances essentielles. La saine critique a d'ailleurs éclairci ces difficultés légères, et concilié jusqu'aux plus menus détails dans un ordre très-satisfaisant. Ce ne sont pas ces omissions insignifiantes qui font peine à la fausse critique ; elle ne s'en plaint que pour donner le change. Ce qui l'irrite et la met aux abois, c'est au contraire la clarté trop grande des récits, et en plusieurs d'entre eux une accumulation de circonstances marquées avec la dernière précision, qui contredisent de front les vaines hypothèses du falsificateur. Tout y est naturel et sans apprêt. L'imagination y joue si peu son rôle, que souvent, je Tai dit, on n'aperçoit d'abord qu'une forme étrangère. Jésus paraît soudain, non dans une assemblée morne et silencieuse, mais au milieu d'une causerie vive et animée, où, si l'on s'entretient de lui, c'est pour discuter doucement et se communiquer les uns aux autres ce qu'on sait. L'apparition commence et finit pour tous au même instant, et tant qu'elle se
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prolonge, tous voient et entendent la même chose. Les entretiens avec Jésus offrent un heureux mélange de respect, de joie, de tendresse et de douce familiarité. Pas un mot qui porte l'empreinte d'une exaltation bizarre et déréglée; mais toujours ce qu'on eût pu concevoir de mieux adapté à la circonstance. Les instructions du Sauveur portent d'ailleurs un cachet de grandeur inimitable. C'est alors qu*il communique à ses apôtres le pouvoir de remettre les péchés, l'ordre et la mission de soumettre toutes les nations à l'Évangile, en commençant par Jérusalem et la Palestine, et en même temps la recommandation précise d'attendre, dans le silence de la méditation et de la prière, le baptême de l'esprit et du feu qui doit les revêtir de la vertu d'en haut. On n'expliquera jamais comment ces idées auraient germé toutes seules dans l'imagination des disciples, et les auraient persuadés tous à la même heure. De tels effets demandent une cause. Il est vraL que le principe de causalité. s'efface pour un philosophe qui croit le monde étemel, et qui attribue au temps une puissance sans bornes.
C'est en partie par ce principe et pour gagner du temps, qu'il recule indéfiniment l'époque où les imaginations se calmèrept, et où finit, pour parler son langage, la vie d' outre-tombe de Jésus. Il y est poussé par d'autres motifs encore. L'Ascension le gêne; il en faut faire un mythe pur, inventé plus tard et dénué de toute réalité historique. S. Luc la raconte pourtant avec détail, et en indique avec précision le lieu et le
jour. La scène s'est passée au grand soleil devant tous les apôtres, dont plusieurs vivaient encore, quand il Ta écrite, et devant cent vingt disciples. Et quand rÉcriture n'en aurait pas parlé, la fête qui s'en renouvelle tous les ans depuis le berceau de l'Église le quarantième jour après Pâques, serait un témoignage irrécusable du glorieux événement dont elle rappelle la mémoire. Ajoutez qu'aussitôt après, l'ère des apparitions est close. Quand, la persécution survenant, le diacre S. Etienne vit le fils de l'homme qui l'encourageait au martyre, il l'aperçut non sur la terçie, mais dans le ciel entr'ouvert, à la droite du Père. Si plus tard il semble redescendre un moment de son trône pour se montrer à Paul, et Iq convertir, c'est une exception unique dont M. Renan se prévaut insidieusement, et sans raison. Qui jamais a pensé qu'en remontant dans les cieux, le fils de l'homme se fût lié les mains, et condamné à une immobilité éternelle ? Ces preuves accumulées sont péremptoires pour des critiques dociles au sens commun. Mais la critique transcendante a les siennes aussi, et n'espérez pas qu'elle se rétracte. Cette rétractation la ramènerait droit au miracle qu'elle veut écarter à tout prix, et entraînerait d'ailleurs plusieurs autres rétractations semblables. Car tout se tient et s'enchaîne dans une histoii»e véridique. Une vie à' outre-tombe qui se termine par la scène du mont des Oliviers, ne saurait être purement imaginaire. Ce n'est pas ainsi, subitement, par un coup d'éclat et par la plus brillante des hallucinations, que les esprits hallucinés se guérissent.
L'Ascension prélude d'ailleurs à la Pentecôte, et le critique avait intérêt à reculer du même coup ces deux grands miracles. Il y a en effet, entre la Pente-
côte chrétienne et^jelle des Juifs, une coïncidence toute divine qu'il fallait effacer à tout prix. Cinquante jours après la sortie des Hébreux de TÉgypte et l'immolation de l'agneau pascal, Dieu leur promulgue sa loi sur le Sinaï, au milieu des foudres et des éclairs. Cinquante jours après l'immolation du Calvaire et de la grande victime pascale, un grand éclat de feux et un bruit de tempête appellent tout Jérusalem aux abords du cénacle, d'où saint Pierre, rempli de l'Esprit-Saint, sort pour promulguer à tous la loi du testament nouveau et éternel. Le hasard n'a point de ces jeux si réguliers. On essaie bien de nous donner à croire que tout ce bruit autour du cénacle ne fut que du vent, et qjie ces feux ne furent que des éclairs. Mais, outre que cette hypothèse est trop violente, puisqu'elle fait des niais non-seulement des apôtres, mais de tous les habitants accourus au bruit, les orages n'arrivent pas si à propos. Le critique a compris cet embarras. Mais accoutumé à se jjQuer de ses textes, il n'hésite pas devant un nouveau caprice, et vous permet de placer l'illumination du cénacle en tout autre jour qu'en celui de la Pentescôte, marqué par S. Luc. Mais quoi? n'est-il pas cons-* tant que l'événement s'accomplit devant les pèlerins réunis à Jérusalem de toutes parts, et que la nouvelle s'en dut répandre en peu de jours dans le monde entier? Gomment résister à cette preuve? — Mettons, répond-il, la fête de Pâques ou celle des Tabernacles à la place de la Pentecôte ; nous trouverons également des pèlerins à Jérusalem, et tout sera dit. — Singulier historien qui s'accommode de tout, excepté de ce qui est vrai. Il ne réfléchit pas que l'Église, entée sur la Synagogue, a renouvelé tous les ans, sans en excepter un seul, la fête de la Pentecôte; que les chrétiens
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affluaient ce jour-là à la sainte cité-, mêlés aux Juifs ; que S. Paul y vint lui-même' de la Grèce, et hâta son voyage pour arriver avant la fête. L'église de Jérusalem pouvait-elle oublier si vite la date de son berceau, rattachée à une grande solennité, et n'en pas instruire tous les fidèles étrangers qui s'unissaient à ses hymnes de reconnaissance et de joie?
Les miracles, on le voit, tiennent par des liens innombrables à des institutions subsistantei5 et à des faits de l'ordre naturel qu'on ne peut renverser. La hache du scepticisme ne les a pourtant pas épargnés, quand il s'en est aperçu. Que de circonstances des plus simples M. Renan s'est engagé à rejeter, pour satisfaire son horreur du miraculeux I Quoi de plus simple, par exemple, que la précaution prise par les magistrats pour prévenir un enlèvement possible du corps déposé
de la croix? Mais cette circonstance est incommode
pour l'incrédule. Il affirme donc qu'elle a été « ima- » gînée par la conscience chrétienne pour couper court » aux objections des Juifs. » (P. 39.) La conscience des chrétiens n'était pas si souple. Ils étaient d'ailleurs en face des Juifs, qui avouaient la présence des soldats au sépulcre, puisqu'ils disaient que le corps avait été vQlé pendant le sommeil des gardes. C'est de ce texte de S. Matthieu, en le tronquant arbitrairement et retranchant les mots soulignés qui sont essentiels, que notre critique peu délicat se fait une arme pour combattre et contredire le saint évangélrste.
Cependant les faits parlent ici d'eux-mêmes : Jésus avait fréquemment annoncé sa résurrection non-seulement devant ses disciples, mais aussi devant les pharisiens, et tout le peuple assemblé. Il en avait fixé la date au troisième jour après sa mort, en rappelant à ce
propos l'histoire de Jonas. Il avait donné ce signe comme le sceau irréfragable de sa divine autorité. Ces bruits avaient circulé, et les princes de la nation ne les ignoraient pas. Comment auraient-ils négligé de se prémunir contre la fraude ? — Erreur I répond la critique indépendante. Est-ce que Jésut^ pouvait faire une prédiction pareille? Il est vrai qu'elle se lit en termes exprès dans dix ou douze passages de S. Matthieu, de S. Marc et de S. Luc, sans compter d'autres endroits où elle est enveloppée d'une métaphore. Mais la conscience chrétienne était si élastique I Elle seule a pu créer ces bruits et leur donner la vie.
Du moins l'auteur daignera-t-il nous dire comment le corps a disparu, et ce qu'il devint depuis? Non; il repousse avec dédain cette « question oiseuse et inso- » lubie. On ignorera toujours ce détail. » (P. 38, 39.) — Il est possible, en effet, que la question soit inso* lubie sans miracle ; mais, si l'incrédule la tenait pour oiseuse, il n'accumulerait pas les hypothèses les plus bizarres pour y faire une réponse telle quelle. Il ne s'aventurerait pas jusqu'à supposer un enlèvement exécuté par les Juifs eux-mêmes. Quoi I dans ce grand procès, la partie adverse aurait caché avec un soin extrême la seule pièce qui pût assurer son triomphe, confondre l'imposture et anéantir le nom chrétien 1 Elle serait donc digne de servir de modèle à M. Renan qui fournit aussi quelquefois des armes contre lui. Disons pour lui servir d'excuse que cette hypothèse ne le convainc pas, bien qu'il n'en trouve pas de meilleure. Avouer son extrême perplexité, n'est-ce pas avouer implicitement le miracle?
m ÉTUDES BIBLIQUES
Cette longue habitude de ne pas croire dégénère chez lui en une véritable manie, et s'étend aux détails en apparence les plus inoffensifs. Lisez cette phrase, à propos de la mère du Sauveur : « En ce qui concerne » Marie, il parait que Jean, croyant obéir en cela à une » recommandation de son maître, l'avait adoptée et » prise avec lui. » Quelle grâce naïve dans cet « il parait » et dans ce « croyant I » Tout est sur ce ton, si j'excepte les derniers chapitres, où l'auteur s'occupant d'histoire romaine dit les choses avec plus de naturel, et se contourne moins parce qu'il n'a plus la vue du temple. Si Ton retranchait de la première moitié du volume tous les « peut-être, » tous les «'on dit, » tous les «on crut,» avec les propositions suspendues à ces. crochets du doute, ou en retrancherait assurénqent la meilleure part. L'auteur n'entend pourtant pas qu'on le plaisante à cet égard; c'est son droit, dit-il, et il y tient Eh bieul qu'il garde son droit. Nous aurons, nous, le droit i^en rire. Dans un livre sérieux, les doutes posés par la science instruisent toujours, et parfois mên^e à l'égal de ses affirmations;. Rien n'importe plus au sage que le discernement du certain, du probable et du douteux. Mais quel avantage pouvons-nous tirer des doutes interminables du sceptique M. Renan? S'il avait copié les pages du texte sacré, en mettant ces deux lignes au bout : « Les apparitions ne sont que phénomènes, les » miracles ne sont que mythes; le reste, qui se réduit » à peu de chose, flotte entre la légende et l'histoire, » il en aurait dit autant que dans ses trois cents pages.
LES APÛTRKS 201
Nous aurions perdu quelques phrases, mais voilà tout. L'auteur n'écrit donc que pour l'effet, ce qui est la pire de toutes les littératures, lors même qu'elle n'est pas gâtée par une irréligion sans pudeur et sans frein.
De tous ces doutes qu'il sème sur ses pas, il n'en est pas de plus injustes ni de plus odieux que ceux qui s'attaquent à la probité même et à la droiture des plus nobles caractères. Marie Madeleine, Marie de Béthanie, les apôtres et tous les premiers disciples sont tous atteints dans leur honneur par le soupçou de super-» chérie. Personne n'oubliera que dans le premier volume ce soupçon planait jusque sur la tête de l'Homme- Dieu.Les hommes de l'Orient sont ainsi faits, disait-on, leur idéal de sincérité diffère du nôtre. Désormais il ne faudra plus recourir à cette distinction subtile. Parmi nous aussi, hommes de l'Occident, « un digne prêtre » de campagne arrive par ses études solitaires et par » la pureté de sa vie à voir les impossibilités du dog- » matisme littéral... Oh! que de tombes discrètes au- » tour des églises de village cachent aiasi de poétiques » réserves, d'angéliques silences? »
Est-ce là ce que l'auteur a retenu de ces grandes écoles de respect qu'il a fréquentées dans sa jeunesse? Panni d'anciens condisciples qu'il lui a été donné de voir d'assez près, d'observer et de pénétrer dans les épanchements d'une amitié franche et confiante, et qui n'ont jamais compromis l'honneur du clergé de France, en a-t-il rencontré plusieurs, en a-t-il découvert un seul qui cachât en son âme « de poétiques réserves et » d'angéliques silences? » Pourquoi donc nous obliger à lui rappeler la fable de la vipère mordant le sein qui l'avait réchauffée avec tendresse?
Il- ne suffit pas à cette langue perfide d'envelopper
tous les hommes dans un même soupçon d'imposture. Il porte l'audace jusqu'à excuser, justifier, glorifier même le mensonge. « Il n'y a pas deux hommes au » monde qui aient juste les mêmes devoirs... L'humble » prêtre catholique en un pays d'esprit étroit et timide, » doit se taire. » Ce mot est encore une perfidie. Car le prêtre ne se tait pas. La chaire ne reste pas muette, et, si la vérité n'en descend pas sur les hommes, c'est une chaire d'erreur et de pestilence. L'auteur le sait, mais il ne recule pas devant la conséquence. «Quand une » croyance a consolé et amélioré l'humanité, elle est » excusable d'avoir employé des preuves proportion- » nées à la faiblesse du public auquel elle s'adressait. » . (P. 155.)
Le public est prévenu que la religion nouvelle qui s'apprête à « consoler et améliorer l'humanité, » religion de l'art et de la libre pensée, s'estimera sans reproche, si elle emploie, pour obtenir ses fins, « des » preuves proportionnées à la faiblesse de ce même » public auquel elle s'adresse. »
SECTION TROISIÈME