RÉFUTATION DU SYSTÈME HÉGÉLIEN DU DQGT^UR BAUR £T OS M. MICHEL NICOLAS
SOMMAtRE. ~ l. D.^ns rbypothëse de§ adversaires sur S. Luc, etc., rien ne sellent, et tout se tient dans la vérité traditionnelle. Opposition des Juif^ contre les Gentils, K$$eQtie surtout pâc S. Paul, mais aujssi par ks autres apôtres, et de la p^rt nou-seul^ment des Juifs de la Palestine, mais encore des Juifs bellénistes, S. Paul poursuivi partout ivoif Içs Aeles de&Apôtres, S. Justin, Ti'rtullien, Tacite^ Suétone, Josèptie, PJiilon- — II. La gnose et la cabbale d'une part, les émanations ou les généalogies dont parle &. Paul; opifositipn îles gnostiqu^s à la résurrection; d'autre part, fables judaïques^t distinction des viandes pures et impures. Cérinthe judaïsant et tendant au gnosticisme. M9 gnostiqoes, dans l'Ëglise, soutifunent la justification parla nature et la. gnose, pour m\, et par la foi pour les imparfaits. — III. Premiers chrétiens juifs pour la plupart, cérémonies mosaïques inutiles, mais respectables p^r leur origine, à ménager pour un temp$, observées à Jérusalem par S. Pierre, et même par S. Paul, mais non à Antioche. & Pierre repris par S. Paul pour un excès de condescendance; tous deux d'accord sur la doctrine; S. Paul, épître aux Galales; S. Pierre, i* épîtrc. -S. Pierre et S. Jacques combattent les goosliques, ne disent pas tout dans deux épîtres, S. Paul montre la nécessité de la chaiité. — IV. Ce qu'il manque de tact histahque à M. M. Nicolas. Plus grand/e difficulté d'expliquer l'existence de l'tilglise, que l'on ne peut nier, si Ton introduit «i son origine U division dans sa foi et dans son organisation.
Une des sources les plus abondantes en renseigne^ ments sur l'histoire des temps apostoliques, c^est sans contredit le livre des Actes des Apôtres écrit par S. Luc, le fidèle disciple et compagnon de S. Paul dans ses nombreux et lointains voyages. M. Nicolas le cite sou* vent, quoique avec très-peu d'exactitude. Mais s'il pa-raît radmettre quelquefois, il essaie ailleurs de jetef des doutes sur son origine et sur sa véracité. Il n'y
voit qu'une œuvre du tiers-parti, qui arrange sa narration pour raccommoder au besoin de sa cause. Je me hâte de le dire, ces doutes , au fond , ne sont point sérieux et ne prouvent que l'embarras du critique. Car il n'y a point de livre qui porte à un plus haut degré le cachet de son origine et de sa valeur, soit dans la conleur naïve et vivante des tableaux, soit dans son accord constant et sans affectation avec les épîtres de S. Paul. Aussi avait-il échappé jusque dans ces dernières années à la lime dévorante du scepticisme germanique, M. Ewald Ta tout récemment encore, et dans le volume même cité dans notre premier article, vengé des attaques puériles de M. Baur. Si ce dernier le rejette, c'est donc uniquement parce qu'il y trouve le renversement du système auquel il tient comme un produit original de son génie. C'est pour cela que , entassant hypothèses sur hypothèses, il a imaginé ce parti modérateur dont on ne trouve aucune trace dans l'histoire, pas plus que de la lutte prétendue qui l'aurait rendu nécessaire. Figurez-vous un magister de village qui, pressé d'expliquer l'ascension du liquide dans un syphon, en attribuerait gravement la cause à la puissance occulte de quelque nymphe invisible. Il n'y a ri3n non plus de solide dans les motifs qui font rejeter pareillement deux épîtres admises généralement des protestants aussi bien que des catholiques, celle aux Hébreux et la deuxième de S. Pierre.
La nature de cet article ne nous permet pas d'entrer à cet égard dans une discussion sérieuse. Mais elle ne nous semble pas d'ailleurs nécessaire. S'il faut rejeter toute interprétation prétendue qui ne voit dans des auteurs sincères et bien informés qu'un tissu d'erreurs et de contradictions, l'échafaudage de pièces mal assor-
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ties qu'on nous oppose porte en lui-même le cachet de sa réprobation. Au contraire, s'il faut admettre comme véritable cette explication selon laquelle tous les textes les plus divers se concilient et s'enchaînent en un tout harmonieux, nous nous flattons de l'espérance d'y réussir sans un grand labeur, et de convaincre par le simple exposé des faits ceux qui voudront bien nous lire jusqu'au bout.
Pour bien comprendre l'enseignement des apôtres et les raisons de leur conduite, il importe avant tout de se faire une idée nette de leur position en face de leurs disciples. Il faut les voir comme des pierres angulaires, destinées, selon le langage même des Écritures, à porter tout le poids d'un éminent édifice, et à unir ensemble les deux races si profondément antipathiques d'Abraham et de la Gentilité. Pour y parvenir, il fallait assurément une prudence toute divine, et s'il y avait des principes qu'on ne devait point sacrifier, il y avait aussi des questions indifférentes, sur lesquelles il était sage de s'accommoder aux circonstances. Deux périls imminents meniacèrent au i®' siècle le christianisme encore au berceau, et il n'est pas besoin d'avoir approfondi l'histoire de cette époque pour savoir d'oCi ils naquirent. La première tempête fut soulevée par les enfants incrédules de Jacob. La religion sortie du milieu* d'eux n'eut point alors d'ennemis plus acharnés ni de plus violents antagonistes. Leurs mains lapidèrent le premier diacre et martyr; leur fureur dispersa toute la primitive Église de Jérusalem, à l'exception des seuls apôtres *. Et cette flamme si subitement allumée ne s'éteignit point si vite. Suivez S. Paul dans ses courses apostoliques au travers de l' Asie-Mineure , de la Macé -
4 Act., vm, 1.
doine et de la Grèce ; si vous admirez oe zèle intrépide avec lequel, en chaque cité qu'il visite, il se présente d'abord à la synagogue et y prêote Jésus sanctifié et ressuscité, vous y reconnaîtrez aussi la fureur qui le fait poursuivre de ville en ville, de province en province, par ces mêmes Israélites auxquels il apportait la bonne nouvelle. Non contents de soulever contre lui les hommes et les femmes , les nobles et les plébéiens, et de le contraindre à la fuite , ils envoient sur ses traces des émissaires pour lui fermer tous les asiles. Tantôt ils le forcent à comparaître devant un proconsul^ et tantôt ils opèrent par leurs calomnies un changement si brusque dans un peuple volage , que Tapôtre est lapidé, traîné hors des portes et laissé pour mort au milieu de ce môme peuple qui s'apprêtait un instant a¥iparavant à lui offrir des sacrifices. Antioche de Pisidie> Icône et Lystres, THessalonique et Bérée, Ck)rinthe , et puis enfin Jérusalem, furent les témoins de pareils attentats. La mission particulière de Paul, qui l'engageait plus avant dans le commerce avec les incirconois» attirait sur sa tête des colères plus ardentes , mais il est vrai pourtant qu'elles atteignent sans distinction toute la secte abhorrée des nazaréens. Ce fut pour complaire aux Juifs^ vers le commencement de son règne^ qu'Hérode Agrippa^ ce digne héritier de la cruauté du grand Hérode, fit trancher la tête à Jacques, fils de Zébédée, et jeta S. Pierre dans la prison. Bien des années après, leur zèle, toujours emporté, fit une autre victime d'un autre Jacques , apôtre comme le précédent, et premier évoque de Jérusalem. Ils le massacrèrent, sans égard pour l'auréole de saintet^é qui ornait son front et l'avait fait regarder jusque-là comme le boulevard de la patrie.
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Je ^urrais ajouter à ces exemples des témoignages du second siècle, et montrer cette haine implacable survivant aux désastres de Jérusalem , pour susciter partout des adversaires du nom chrétien. S. Justin et TertuUien s'accorderaient à nous dire que l'horreur de ce nom avait pris sa source dans les calomnies des Juifs : A Judœis cœpis$e infamiam^ et per eos blasphemari nomen Dominiin nationibus. (Tertul., Ad Nation., 1, 25; comparez S. Justin, DiaL contre Tryphon,)
Quel pouvait être le motif, ou du moins le prétexte aç^àrent de cette laôîmosité , sinon le zète Ireligieùx pour Moï^e, dont les ciiï^tiens Paient àccui^és d'aban-^ donner les rites ? Si dôaô t3®tte haine fut partagée ptat tbtxê léê Juifs hellénistes^ c'eti que tous partageaient cêl; 4ttàcheôiiêtit inviolable aui: cérémonies judaïqu'es, Cèmïîàe^t d^^îic M-. Nicolas a-t^îi ôifeé afiârmer qu'^eilen avaient petdu aux yeux de ces derniers la plus grande ^rtie de leur prestige î N'étaient-c^ point des heliè-^ âtetee réunis A JérunSalefii des provinceè les plus éloi* gnétôS, cm Jtiifs d'Alexandrie, deCyrène^ de l'Asie pr©cônsulaiî*e, et de Rome fioême, qui vef^rent le sang de S. Etienne? lEt ces délateurs fanatiques ^ue mous a^ôs rencontrés partout sur les pas du graftd apôtre, êô Pisidie, en Lyeaoni^ , danîs la Macédoine et dans l'A-cha^e , séroût-ils retï'anôhés du nombre des hellénistes ? M. Nicolas a oublié tous ces faits , décrits ^t peints avec des couleurs si Vives au livre des Actes ? ïi a oublié 'cé'<|ue disent Tacite [Ann. , 1. II, ch. 16) et ThUon {Lbg . ad Caium) , du grand Nombre de Juifs "établis à Rome, et fidèles observateurs des lois de leurs pè^ès ? ïl â oublia le passage de Suétone ^ concerûant
^ #11 ^imtHùi xiLt : \tudeB08 impulsore Chreste amfktue tumuHuantes^ Roma expulit. Presque tous les &oas critiques %ht «kÛaèM à ce
les troubles que les Juifs excitaient à Rome contre les chrétiens. Enfin il a oublié le témoignage formel de Josèphe(contre Appion), sur la scrupuleuse exactitude avec laquelle tous ses coreligionnaires, saûs distinction de pays et de climats , savaient par cœur et mettaient en pratique les lois de Moïse.
Si M. Nicolas perd si aisément la mémoire de faits aussi publics et rapportés partout, il ne faut pas s'étonner de le trouver aussi peu attentif à une autre tendance de l'esprit juif vers la même époque. Je veux parler des premiers commencements de la gnose, commencements dont l'histoire est encore enveloppée de ténèbres, mais où néanmoins l'influence judaïque est visible. Les rapports de la gnose avec la cabbale ne sont point douteux. Les lieux où la gnose fait invasion dans le christianisme et menace de l'altérer profondément, sont précisément ceux où les Juifs étaient fort nombreux et se livraient à des spéculations de ce genre. Tous les écrits des apôtres aux chrétiens de l'Asie-Mineure, sont spécialement dirigés contre ces demi-chrétiens, caractérisés par tous les traits essentiels des gnostiques du ii® et du m® siècle. Ce système, qui fait sortir tout de l'infini par une série d'émanations innombrables , et qui mesure la perfection de chacune d'elles sur le degré d'éloignement où elle est du premier principe et sur le rang qu'elle occupe dans cette progression descendante, ce système de généalo-
texte le sens que nous lui donnons. Voyez entre autres Mamachi, Orig. Chrùt,, t. I, p. 70.
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gies- interminables * inventées pour combler l'espace entre Dieu et le monde, système qui n'accordait le plus souvent au Christ qu'un rang fort inférieur dans la hiérarchie des puissances invisibles, nous le voyons combattu par S. Paul dans celles de ses épîtres qu'il adresse à ses disciples d'Éphèse ou des contrées environnantes, dans les épîtres à Tite et à Timothée, dans celles aux Èphésiens et aux Colossiens '. Or, le même apôtre ne permet point de douter qu'en tous ces passages il n'ait principalement en vue des fables judaïques; car lui-même les désigne ainsi, et de plus il nous montre ces faux apôtres comme superstitieusement attentifs à la distinction des viandes, et des jours, comïne servilement assujettis aux éléments de ce monde, etc., traits qui ne conviennent qu'à des judaïsants. La tradition des Pères nous confirme dans la même opinion, en nous obligeant à reconnaître dans Gérinthe, le plus célèbre des hérétiques du i®"" siècle, après Simon le magicien, tout à la fois un précurseur du gnosticisme et un judaïsant opiniâtre.
On a peine à comprendre copament ces deux erreurs pouvaient s'allier ensemble, un extrême attachement au rituel de Moïse, avec le peu de cas que la plupart des sectes gnostiques firent toujours de la loi morale. Il est certain, en effet, que plusieurs d'entre elles autorisaient le plus affreux débordement de moeurs ; et ces
1 Timoth.
2 Les docteurs gnostiques avaient semé leurs erreurs jusque dans la Grèce, et il ne paraît pas douteux que ces hérétiques, qui niaient la résurrection des corps, et que S. Paul combat dans sa première aux Corinthiens, ne fussent de leur nombre. Ce ^ogme de la résurrection était le plus antipathique à la gnose, qui faisait de la matière le dernier échelon dans la série des êtres, et comme le principe du mal.
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excès découlaient naturellement de leurs principes^ lesquels, appuyés sur une sorte de panthéisme , ruinaient le libre arbitre et discernaient les hommes non par les œuvres, mais par la nature même. La parfaite béatitude n'était, s(eloû eux , que pour Ibs élus , en qui ils reconnaissaient une étincelle de l'esprit supérieur, une émanation plus directe et plus voisine de la souree universelle, émanation qui devait, par la nécessité même de son essence, remonter vers son origine, après être dégagée des sens. Le signe distinctif de ces âmes privilégiées n'était point la sainteté des œuvres , m-ais la science parfaite et la prétendue illumination dont elles faisaient parade. Des hommes ainsi préparés et frappés d'ailleurs des miracles qui s'opéraient parmi les fidèles-, venaient-ils à bout de tromper la vigilaaee des pasteurs' et de se glisser dans l'Église, ils n'avaient qu'un mot à changer à leur axiome fondamental pour lui donner une couleur chrétienne. Ils faisaient dépendre le salut de la foi seule sans - les œuvres morales. Au fond , la foi n'était apparemment dans leur peiisée que l'apanage des imparfaits, elle tenait lieu de la gnose en ceux qui n'étaient pas capables de s'élever plus haut. Si donc des hommes de ce caractère semblaient tenir encore aux pratiques rituelles de la loi mosaïque, ce ne pouvait être que par une affectation pharisaïque et par une pure hypocrisie, pour s'attacher les ignorants et les simples. Mais ces imposteurs hypocrites n'étaient pas rares parmi les judaisaiits-» Tels étaient les docteurs qui séduisirent les Galates . « ïlé Vous » obligent, dit l'Apôtre, à vous faire circoncire, afin de » n'être pas eux-mêmes persécutés pour la croix de »\Fésus-Ghrist. Car ceux qui se font circoncire n^e » gardent pas eux-mêmes là loi, mais ils vèuleiil que
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^ Vous receviez la târconciston , tûn d« se glorifier en y^ votte chair. » (Gai., vi, 12 et 13.) Ce fut là le second péril auquel TÉglise naissante se vit exposée, péril plus à (a'aindre pour elle que le premier, puisqu'il menaçait de la corrompre au dedans , tandis que le premier ne l'attaquait qu'au dehors; et l'on a dû reconnaître qu'il partait des juifs ausôi bien que le premier.
Qu'on se représente maintenant la 'position des apôtres, placés entre ces deux grandes hérésies et ces deux périls imminents de séduction pour leurs disciples. N'est-il pas manifeste que leur langage devrai se modifier selon qu'ils auront à combattre l'une ou l'autre de ces deux erreurs? La première génération de fidèles était sortie, sinon en majorité, au fiaoins pour une partie notable, des rangs du judaïsme. En s'attachant au Sauveur comme au vrai Messie, i\s n'avaient pu se dépouiller sitôt de cette religion héréditaire dont ils se faisaient gloire pour les institutions de Moïse. D'ailleurs, ces cérémonies désormais superflues n'en étant pas moins véritablement divines dans leur origine, il convenait de s'en tirer avec respect, et non de les répudier avec dédain, comme des pratiquas idolàtriques ou superstitieuses. L'Eglise ne refusa point à la Synagogue une sépulture notable, pour parler le langage pittoresque de S. Augustin. De là ces ménagements infinis, ces sages tempéraments, ces heureuses condescendances dont l'histoire des Apôtres est remplie. Jamais ils n'essayèrent d'assujettir les chrétiens convertis du paganisme à la circoneisi'efiî
mais ils tolérèrent dans les enfants d'Israël ce qu'ils n'auraient pu leur interdire sans offrir un prétexte plausible aux récriminations amères d'un peuple déjà assez endurci. Pour leur conduite personnelle, elle dépendait des circonstances. A Jérusalem, oii la société chrétienne ne comptait guère que des disciples nés dans le judaïsme, ils se conformaient au grand 'nombre, et S. Paul lui-même se laissa persuader aisétnent par S. Jacques de s'astreindre aux observances légales pendant son séjour en la Cité sainte. S'il se donnait ordinairement plus de liberté, c'est que sa mission spéciale s'appliquait davantage à prêcher aux Gentils. Mais S. Pierre lui-même n'avait pas à cet égard d'autre règle. Il aurait pu dire comme son collègue dans Tapostolat : « Je me suis fait juif avec les Juifs, et gentil avec les Gentils. » Ija preuve en est dans le témoignage même du docteur des nations écrivant aux Galates, en cette même épître qu'on a vainement torturée pour y trouver un désaccord sur la doctrine entre, les apôtres. Ce grand docteur nous assure que deux fois, à quatorze ans d'intervalle, il alla à Jérusalem pour y voir Pierre et conférer avec lui ; qu'à sa seconde visite, qui fut aussi la plus solennelle, il reçut de Pierre, de Jacques et de Jean l'approbation de sa doctrine, sans qu'ils y ajoutassent rien, et la confirmation de son ministère auprès des Gentils. Nous y lisons de plus que Pierre lui-même, étant venu quelque temps après à Antioche, y vécut d'abord comme les Gentils, gentiliter. M. Nicolas est bien forcé d'en convenir, et aussi qualifie-t-il de scrupules tardifs les ménagements excessifs dont le prince des apôtres usa depuis envers quelques chrétiens judaïsants qui arrivèrent alors de Jérusalem. Assurément nous u'é-
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prouvons aucun embarras à^blâmer dans sa conduite cette condescendance intempestive que S. Paul jugea répréhensible. Pierre, Tapôtre de la circoncision, plus attentif aux intérêts de ceux dont il s'était plus particulièrement chargé, semblait, en s'éloignant des chrétiens incirconcis, leur vouloir persuader, ou du moins insinuer, la nécessité de cette marque charnelle; mais cette conséquence indirecte, il ne l'avait point voulue, et rien n'était plus loin de ses intentions ; s'il y eut imprudence dans sa conduite, il n'y eut rien que de pur dans ses motifs, et sa croyance surtout fut intacte. Il n'aurait pu démentir subitement tout son enseignement précédent et oublier à ce point la sentence qu'il avait. portée au concile de Jérusalem *. Aussi n'est-il point douteux qu'il se rendit à la première répréhension de S. Paul, et l'histoire ne nous offre pas la plus légère trace de ce dissident dans la suite. Si Je souvenir s'en était conservé, c'eût été apparemment à Antioche. Mais bien loin que cette chrétienté florissanté, sortie des ténèbres du paganisme, ait jamais vu dans S. Pierre un antagoniste judaïsant, elle l'a toujours compté pour son premier Évêque, elle s'en est glorifiée, elle y a reconnu la source de ses prérogatives patriarcales, et a tenu à plus grand honneur de lui avoir appartenu que d'avoir entendu la parole inspirée du plus zélé défenseur de la liberté chrétienne contre la servitude judaïque.
Il y a plus; Pierre lui-même dans- les touchants adieux qu'il adresse à toute l'Eglise avant son martyre, a pris soin de nous montrer le parfait accord de son
* Je sais (dit Bossuet, Disc, sur lunité de l'Église) qu'il n'erra pas dans la foi, mais dans la conduite ; les Pères Tout dit, et il est certain.
enseignement avec celui de son coopérateur et de son collègue. En rangeant les lettres de S. Paul sur la même ligne que les autres parties de TEcriture, il en proclame équivalemment Tinspiration, et les canonise en vertu de sa primauté sans égale *. 11 parle de leur auteur comme de &on frère bien-aiméj qui a écrit selon ia mgeese qu'il a reçue, quoique des hommes ignorants et pervers détournent à de mauvais sens plusieurs passages des épUres pour leur propre ruine. M. Nicolas a peur de ce témoignage, et je n'en suis pas surpris, puisqu'on foudroyant les gnostiques il foudroie du même coup les princes de la Réforme et les convainc d'avoir entendu S. Paul à contre-sens. M. Nicolas le rejette donc, et toute IJ^pître qui le contient, comme un éciit apocryphe. Mais ce n'est pas une raison pour nous faire abandonner l'ancienne tradition de l'Eglise, admise par toutes les sociétés chrétiennes de l'Orient comme par les Latins, et à laquelle les protestants eux-mêmes, ainsi que je l'ai déjà dit, se sont ralliés depuis longtemps. Tous les arguments en faveur de son opinion ont été connus des anciens, discutés et résolus dans le sens favorable à cette épître. La tradition a été plus forte que les vains scrupules de quelques critiques minutieux. Et le bon sens s'accorde admirablement avec cette tradition si imposante. Car si, mettant de côté toutes les subtilités, nous comparons le passage que nous venons de lire avec les circonstances où l'histoire nous montre S. Pierre achevant sa course, nous ne trouverons rien de plus naturel, de plus vraisemblable en soi, que les termes de la lettre qu'on lui conteste, et le témoignage qu'il y rend au docteur
* Proptêr petentiorem prineipalitatem, expression de S. Irénée parlant de rËglise romaine.
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des nations. Les deux apôtres sont à Rome, travaillant de concert à raffermissement de cette grande Église, et prévoyant la proximité de leur martyre. L'occasion n'était-elle pas belle pour tenir le langage tour à tour véhément et pathétique, noble et ferme qu'on y admire d'un bout à l'autre? Mais cette union des saints apôtres,* ces labeurs mis eu commun, et leur sang pour ainsi dire mêlé ensemble, tous ces récits devront encore être relégués parmi les fables, et pour complaire à nos téméraires critiques, on ne devra tenir aucun compte ni du témoignage de S. Clément, pape, quoiqu'il soit le disciple immédiat des deux apôtres, et que sa lettre ait été universellement reconnue, ni de la longue série d'écrivains ecclésiastiques qui, après 8. CJ^ment, se succèdent sans interruption en Italie, en Afrique, dans les Gaules et dans tout TOrient *.
Après tout, nous dira plus d'un partisan de la moderne exégèse, vous ne sauriez disconvenir que l'idéal de S. Pierre, en celle de ses épîtres qu'on admet sans contestation, et l'idéal de S. Jacques, le grand zélateur des cérémonies légales, ne soient fort inférieurs à celui de S. Paul. Leurs points de vue ne sont pas seulement divers, mais opposés, ce qui est surtout
* Afîîriïier ce qui nous convient, nier et toujours nier ce qui, pour attester les mêmes faits, nous gône, c'est ce que quelquesuns prennent aujourd'hui pour de la critique transcendante. Gq procédé me rappelle celui de M. Pierre Leroux. Il y a bien (juelque dizaine d'années, le philosophe humanitaire, alors sur le pinacle, s'avisa d'écrire une introduction à je ne sais quel recueil de fables contemporaines. A propos de la fable, il parlait de tout et même de l'Évangile, qui, en effet, rentre pour lui dans la catégorie des fables. Mai^ cettQ fable lui sembla bonne â commenter, et le Pater des chrétiens y fut paraphrasé ou parodié selon Topinion des socialistes. Toute la théorie nouvelle en sortait, armée de pied en cap comme Minerve. Ces
manifeste dans S. Jacques, où Ton reconnaît une intention directe de combattre renseignement dé S. Paul et sa doctrine de la supériorité de la foi sur les œuvres. Vains efforts I stériles hypothèses I Relisez les épîtres que VOQS nous opposez, ayec un œil attentif aux points d'histoire que nous venons d'établir concernant les origines du gnosticisme, et vous reconnaîtrez sans peine que c'est contre eux qu'ont écrit les deux apôtres que vous voudriez flétrir sous le nom de palestiniens ou judaïsants. Vous les verrez armés du glaive de la parole et de la foudre de leurs anathèmes contre ces corrupteurs de la morale sainte et l'infamie de leurs vices. Vous les verrez combattre non leur saint collègue, envoyé par eux-mêmes vers les peuples incirconcis, mais l'abus que font de sa 'doctrine de& âmes viles et des cœurs dépravés. S'ils n'exaltent pas la foi autant que l'a fait S. Paul, c'est qu'une lettre n'est pas un traité, et qu'il n'est pas question d'y tout dire, mais d'y parler à propos. Et S, Paul lui-même , qui soutenait si énergiquement les droits de la foi quand il était nécessaire pour rabaisser les prétentions superbes des Israélites , esclaves de la lettre, S. Paul , en mille endroits , et surtout dans ses
paroles : remettez-nous nos dettes, etc., offraient un beau et ample sujet d'établir le communisme par la suppression de toutes les dettes. Il n'y avait qu'un petit embarras, c'est que le terme de dettes, consacré par S. Matthieu, est remplacé par celui de péchés dans le texte de S. Luc. Mais faut-il s'arrêter devant un si faible obstacle? « C'est une interpolation, » s'écrie notre philosophe, et comme un autre Alexandre, il tranche avec le sabre le nœud qu'il ne peut défaire. Cette critique, après tout, était modeste, elle ne réprouvait qu'un seul mot. Certains érudits ont plus de droits, et leur critique historique, indépendante de l'histoire, mais très-dépendante de leurs idées, rejette sans façon des livres entiers.
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lettres contre les sectateurs de la gnose, insiste autant que les autres apôtres sur la vanité d'une science qui n*est pas accompagnée des œuvres, d'une foi qui n'est point vérifiée et couronnée par la charité. « La fin du précepte, écrit-il à Timothée, est la charité, qui procède d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère. Quelques-uns, s'écartant de là, se sont tournés à de vains discours, voulant être docteurs de la foi, et ne comprenant point ce qu'ils disent ni ce qu'ils affirment *. » Et ailleurs : « Quand j'aurais la foi au point de transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien*. » Quiconque n'a point eu l'esprit gâté par les violentes interprétations de l'exégèse protestante, comprend ce que cela signifie.
. Je puis donc, enniettant fin à cette discussion, m'approprier les paroles du D' Ewald, déjà cité plus d'une fois, et, après lui, souhaiter que l'honorable adversaire qui in'a contraint de descendre dans la lice, non-seulement ait une confiance moins aveugle dans l'école allemande, à laquelle il s'est rattaché, mais aussi qu'il étudie la Bible avec une application plus sérieuse avant d'en entretenir le public. Il n'est pas impossible que le tact historique ne se développe chez lui par le travail; mais jusqu'ici il n'en a point encore fourni de preuve.
Comment ne s'est-il pas aperçu qu'en essayant d'é-
i I. Tim., 1, 5.
^ I. Cor., xni, 2.