‹ Études bibliquesChapitre 24 sur 34 · SAINT EPHREM ET LA POÉSIE SYRIAQUE AU IV» SIÈCLE · texte numérisé non relu

SAINT EPHREM ET LA POÉSIE SYRIAQUE AU IV» SIÈCLE

SOMMAIRE. — L 77 hymnes de S. Eptarem, le plus illustre représentant de la poésie syriaque dans tous les genres. Manuscrit du vi* siècle qui contient ces hymnes, autres manuscrits du v* siècle, tous venus du couvent Sancta Maria Deipara, en Egypte, et conservés an Musée hritannique, à Londres. Unité du recueil et authenticité des uns prouvant celle des autres. Deux parties : les 34 premiers chants sont historiques, les autres dogmatiques. — II. Partie historique. Trois sièges de Nisibe^ le dernier mémorable, Sapor roi de Per^ obligé de le lever, concours de circonstances qui semble miraculeux et a excité l'admiration de Julien TApostat. C'est l'objet des 3 premiers chants, confession de Thèodoret, corps de S. Jacques^ !•' évèque de Nisibe. Nisibe délivrée et compromise par julien, puis abandonnée par Jovien, faite de ses habitants. S. Jacques et ses trois successeurs. S. Éphrem retiré k Édes»e en 3d3, s'oppose aux ariens et mf urt en 373. — III. Partie dogmatique. Objet des 43 derniers chants, généralités: beaatés de ces hymnes, leur influence augmentée par le chaut. Défaite de la mort par J.-C, sépulcres ouverts. Quelques faits historiques mêlés> martyre de S. Pierre, prédication de S. Thomas dans les Indes. M. Renan. —IV. Dogmes et institutions en particulier : consécration épiscopale, appui de la puissance temporelle, ordination dies prêtres, imposition des mains et onction. Eucharistie, sacrlQcet présence réelle, sacrement, dignité de nos corps, purifiés par les austérités de la pénitence. Puissance des reliques de S. Thomps. Les justes déjà dans le ciel (légères difficultés) nos protecteurs, la sainte Vierge parfaitement pure, etc. Quelques rites, l'encens, la fête de tons les martyrs, hymne XLiii* et les catacombes romaines, mêmes emblèmes. Daniel, Jonas, etc. Orphée. Idée de la résurrection anime tout dans les catacombes. — V. Travail de M. Bickell. Introduction pleine de science et de saine critique, légère méprise^ huile répandue sur les morts, l'auteur devenu catholique par l'élude. Utile supplément aux lexiques, quelques sens contestables. Règles de la versification syriaque mieux déterminées, rôle de Taccenl à fixer. Poésie syriaque mal saisie par UerUer, Eichhorn, M. Renan. LeR. P. Zingerle. Traduction de M. Bickell généralement exacte, quelques fautes d'inadvertance en latin, langue de l'Église qu'il a bien fait d'adopter.

S. Éphrem est le plus illustre représentant de la littérature syriaque. Écrivain ascétique^ contre versiste, commentateur de la Bible, orateur et poète, il occupe le premier rang dans tous les genres où il s'est exercé.

Ce serait donc une bonne fortune que la découverte d'un seul discours ou d'un seul poëme à ajouter à ceux que nous possédons de lui. Il y a plus ici. Il s'agit d'un recueil considérable de poésies sacrées, qui se compose, sauf quelques lacunes, de soixante-dix-sept hymnes. Ce recueil avait échappé aux recherches des deux savants maronites qui nous ont initiés aux textes originaux du célèbre diacre d'Édesse. Il n'en est fait mention ni dans la Bibliothèque Orientale de Joseph Assemani, ni dans l'édition complète des œuvres de S. Éphrem, qui, préparée par le même Joseph, fut achevée à Rome par Etienne Évode Assemani , son neveu. Il parait même que ces « Poésies Nisibiennes » étaient oubliées en Orient depuis des siècjes, puisque révêque nestorien Ébed Jesu, si versé dans la connaissance des trésors littéraires de sa nation, n'en parle point dans le riche inventaire qu'il en a dressé au XIV® siècle. Cependant l'authenticité n'en est pas douteuse, et le savant éditeur qui vient d'en gratifier le public n'a aucune peine à l'établir. Le manuscrit qui a servi de base à son édition est du vi® siècle, et ce manuscrit n'est pas isolé. Plusieurs autres ou moins complets ou moins corrects, dont l'un remonte au v® siècle, sont unanimes dans leur déposition. Tous ces documents viennent du couvent Sancta Maria Deipara en Egypte, et se conservent dans le Musée Britannique, à Londres. D'ailleurs un bon nombre de ces hymnes portent leur date en eux-mêmes, dans les allusions historiques dont ils sont pleins ; et l'authenticité des uns prouve celle de tous, grâce à l'unité du recueil, qui paraît remonter au temps même de S. Éphrem. C'est ce que démontre l'éditeur , en s'appuyant sur un passage tiré d'une ancienne vie du saint Docteur.

Le recueil a pris son nom des premiers chants, qui non-seulement ont été composés à Nisibe et ont trait à son histoire, mais où Nisibe même est mise en scène et prend souvent la parole, par une de ces prosopopées très-familières à S. Éphrem. 11 peut se diviser en deux parties, Tune historique qui embrasse les trente-quatre premiers cantiques, et l'autre dogmatique.

Les chants historiques sont des œuvres de circonstance, où se reflètent les événements contemporains auxquels lepoëte fut mêlé. Les vingt et un premiers parlent de Nisibe, des guerres extérieures, des fléaux destructeurs, ou des di Visio Qs intestines dont cette ville eut à souffrir sous les règnes de Constance et de Julien, entre les années 337 et 363 de notre ère. Quelques faits importants, enveloppés de nuages que la critique n'avait pu dissiper, y sont éclaircis. On y voit que Nisibe fut trois fois assiégée par les Perses, et toujours avec aussi peu de succès. Le premier siège appartient à l'an 338, le second à l'an 346, et le troisième à l'an 350. Ce dernier surtout est mémorable dans l'histoire. Grand nombre d'auteurs en ont parlé non pas toujours avec assez d'exactitude ; et les trois premiers hymnes de notre recueil s'y rapportent. En détournant le cours du Mygdonius sur lequel N isibe était bâtie, Sapor en fit couler les eaux dans les fossés de la ville, et les y retint enflées et mugissantes, à l'aide d'un mur de circonvallation. Les murailles s'ébranlant sous ce poids énorme ouvrirent une large brèche aux assaillants. Leur cavalerie voulut s'y précipiter aussitôt que le passage parut

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libre. Mais les éléphants et les chevaux enfonçaiônt dans un terrain fangeux où l'eau avait séjourné. Un mur s'élevait d'ailleurs derrière la brèche, mur que les assiégés, avec une incroyable rapidité, avaient élevé durant la nuit. Étonné d'une résistance à laquelle il ne s'attendait pas, Sapor fit sonner la retraite. Il avait déjà perdu plus de dix mille hommes, percés par les flèches, écrasés par les pierres, ou consumés par les feux que lançaient contre eux les assiégés. Le feu du ciel s'unit au feu terrestre ; un violent orage éclata sur la tête des assaillants et en fit périr un grand nombre. C'est ce qu'on lit dans la Chronique d* Alexandrie ^ qui s'appuie sur le document le plus authentique , sur une lettre de Vologèse, évêque de Nisibe et témoin oculaire de cette fameuse journée. Ce récit s'accorde d'ailleurs avec celui de Julien l'Apostat, dans ses deux premiers discours à Constance : sans y parler de la foudre, ni supposer aucun miracle, il exalte pourtant ce siège et cette délivrance comme un fait inouï dans l'histoire. Selon lui,. la retraite de Sapor rend aisément croyable l'échec de l'expédition de Xerxès contre la Grèce.

Ce siège ^t le thème des trois premiers chants de S. Ephrem. Le premier, écrit pendant que les eaux menaçaie.nt d'engloutir Nisibe, compare la ville à l'arche de N'oé ^flottant au milieu du déluge, et tire de ce parallèle les traits les plus heureux et les plus touchants. Les deux suivants sont des hymnes de joie et de reconnaissance, après la levée du siège. « Cette » brèche dans la muraille a été comme un miroir, où » le Seigneur s'est fait voir aux deux partis contraires. » L'ennemi y a vu la force de son bras, et il a fui sans » attendre le soir. Les citoyens y ont vu sa main secou-

» rable, et toutes leurs louanges n'ont pu s'élever au » niveau du bienfait (p. 79). Le jour de ta délivrance, » 6 Nisibe, est le roi des jours. Le samedi a renversé » tes murailles , et abattu les ingrats * (dans la pousy> sière); le jour de la résurrection t'a relevée de tes ^ ruines, et t'a rappelée à la vie avec le Fils de Dieu. » (P. 80.) Ailleurs il fait parler ainsi Nisibe, au jour de son salut : « Ceux qui me persécutaient ont entendu » mes prières sur les remparts ; le soleil et ses adora- » teurs ont été confondus parce que j'ai vaincu par ta » croix. » (P. 96.) Nul n'hésita à voir le bras de Dieu dans une délivrance si soudaine et si inespérée. Mais Théodoret y a mAlé des circonstances fabuleuses qu'il importe de relever, parce qu'elles ont été cent fois répétées après lui. Il veut qtie S. Jacques, le célèbre évê- ^que et thaumaturge de Nisibe, soit monté sur une tour à l'instigation de S. Éphrem et que de là il ait appelé contre les assiégeants des essaims de moucherons, qui mirent en fureur et les éléphants et les chevaux, et jetèrent le désQrdre dans toute l'armée. S. Jacques était mort depuis douze ans, et ce trait, s'il est vrai, ne peut convenir qu'au premier siège, celui de l'an 338 que Théodoret a visiblement confondu avec ceiui dont nous parlons. L'erreur au fond est pourtant moins grave qu'elle ne paraît. Le corps de S. Jacques conservé dans l'enceinte de Nisibe, en était considéré comme le palladium invincible, et S. Éphrem lui attribue la part principale dans la délivrance aussi soudaine qu'inespérée de sa patrie. « Nisibe esl plantée sur les eaux, » suB des eaux visibles et invisibles. Une source vive

1 Ces ingrats sont les Nisibites, qui par leurs péchés avaient mérité ce châtiment céleste.

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» jaillit dans son enceinte, un fleuve superbe coule au » dehors. Le fleuve extérieur Ta trahie; la source du » dedans Ta sauvée. » Cette source d'eaux spirituelles , est, comme il l'explique ensuite, la dépouille mortelle du saint évêque. Enfin le fait, pris à la lettre, d'une malédiction épiscopale suivie d'un prompt effet, n'a rien que de fort vraisemblable, soit qu'on l'attribue à S.Jacques, pendant le premier siège, soit qu'on en fasse honneur à Vologèse, en le rapportant au troisième. Nous avons vu que tout le peuple priait du haut de ses murailles, et que leurs prières étaient entendues des Perses. Peut-on douter que Vologèse ne fût à leur tête, quand S. Éphrem nous le fait lire dans un passage où il compare ensemble les trois pasteurs qu'il avait vus se succéder dans la même chaire : « Le premier » (S. Jacques) a été notre défense dans le premier siège ; » le second (Babu), dans le second siège ; et les prières » du troisième ont réparé notre brèche par leur effica- » cité secrète. » (P. 99.) On comprendrait d'ailleurs sans miracle la présence d'innombrables moucherons sur un sol détrempé par les eaux, pendant les ardeurs de l'été. L'erreur de l'évêque de Cyr a été, ce semble, de confondre les noms, et d'attacher trop d'importance à un détail d'un ordre très -secondaire.

Après l'éclat de cette victoire, Nisibe respira quelques années ; et quand, en l'an 358, le roi de Perse reprit l'offensive, il craignit apparemment un nouvel échec devant ces murailles et dirigea ses pas ailleurs. Mais Nisibe n'en fut pas plus heureuse.' L'armée romaine, pour arrêter le terrible envahisseur, n'imagina rien de mieux que de porter elle-même le pillage et la dévastation dans la campagne. Notre recueil offre toute une série de lamentations sur ce désastre, presque égal

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à celui que l'on aurait pu craindre d'une horde sauvage. Le saint s'efforce d'adoucir des maux qu'il n'a pu prévenir. 11 exhorte le peuple à la pénitence, à la résignation, et relève son courage abattu.

Ces désastres, quelque grands qu'ils fussent, pouvaient se réparer. Julien y mit le comble par son expédition mal concertée contre les Perses. Pour tirer l'armée du mauvais pas où sa mort la laissait engagée, Jovien, son successeur, fit la paix à des conditions humiliantes. Il s'engagea à livrer Nisibe. Les habitants émigrèrent alors en masse, et laissèrent leurs foyers déserts. S. Éphrem n'a point raconté cotte catastrophe, qu'il était loin de prévoir quand au milieu de ces événements mêmes, en 363, il composa les hymnes xvii-xxi. Il y faisait allusion à la mort récente de Julien ; mais il attendait mieux de son successeur.

Ces faits touchent à l'histoire politique. 11 en est d'autres du domaine spécial de l'histoire ecclésiastique, que nos textes éclaircissent également. Ils nous donnent les noms de quatre évêques qui se succédèrent sans interruption sur le siège de Nisibe, et l'occupèrent depuis le commencement du siècle, jusqu'au jour où la ville fut livrée à Sapor. Il est probable que le pasteur disparut alors avec le troupeau, et Ton n'y trouve plus de trace d'un évêque jusqu'au siècle suivant.

Qu'on ne pense pas, au reste, que nous soyons réduits à une sèche nomenclature. S. Éphrem s'étend avec complaisance, et revient à plusieurs reprises sur Féloge de ces pontifes. Dans le premier, le plus grand et le plus illustre, il nous montre un modèle de vie austère et de fermeté dans le gouvernement. Babu lui succède : son épiscopat révoqué en doute par Asse-

mani, est désormais incontestable. Il s'étend de Tan 338, où mourut S. Jacques, à Tan 349 ou à peu près. Ce fut une des époques les plus troublées par la guerre. Aussi Tévêque se distingue-t-il par l'abondance de ses aumônes, et surtout par son zèle pour le rachat des captifs. Vologèse, son successeur, est loué pour la douceur de son caractère, pour l'étendue de sa doctrine et le charme de son éloquence. On entrevoit, à travers ces éloges, que cette douceur, peut-être un peu molle, n'était pas sans inconvénients ; que le relâchement et les abus s'introduisaient parmi le peuple. Toute la charité du saint, toutes ses industries ne suffisaient pas à les corriger. Les païens d'une part, les ariens de l'autre, relevaient la tête et fomentaient des factions très-dangereuses. On comptait des indociles dans les rangs mêmes des orthodoxes, et jusque dans le clergé, dont l'exemple en entraînait beaucoup d'autres. » Si, dit le saint réformateur, les membres du second rang s'étaient tenus unis au chef, ils auraient attiré après eux ceux du troisième ordre (les laïques). » (Hym. XV, stroph. 19 et 20.) Que ces clercs factieux ne fussent pas tous, des ariens, la chose est claire par cet autre texte : « Ce qu'ils édifient par leurs paroles, ils le démolissent par leurs œuvres. » (Hym, vu, stroph. 12.)

En face de circonstances si délicates, on sent que la flatterie n'entrait pour rien dans le zèle que déployait le saint diacre, pour relever les qualités aimables ou brillantes du pasteur. Il ne pensait qu'à lui venir en aide, à lui concilier les cœurs, à soutenir son autorité chancelante.

A Vologèse succéda Abraham, son disciple ^ qui, dans un âge encore jeune, brilla par une grande innocence de vie, et fit preuve d'un mâle courage en résis-

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tant à Julien, quand TApostat entreprit de rétablir l'idolâtrie à Nisibe... S. Éphrem tempère par ces éloges les conseils pleins de sagesse qu'il lui donne pour le règlement de sa conduite publique et privée. Il l'exhorte en particulier à multiplier les œuvres plus que les paroles ; et peut-être y a-t-il là une allusion au peu de fruit qu'avait porté toute l'éloquence de son prédécesseur.

Retiré à Édesse, après la perte de Nisibe, S. Éphrem y passa les dix dernières années de sa vie, de l'an 363 à l'an 373. Car c'est en cette dernière année que M. Bickell place sa fin. Un parti d'ariens troublait cette Église, et s'appuyait sur l'empereur Valens, entièrement livré à la secte. Ils poussaient l'impudence jusqu'à calomnier l'évêque de Barsès, que l'austérité de ses mœurs et son âge avancé auraient dû mettre à l'abri des plus légers soupçons. S. Éphrem y combattit les schismatiques et vengea l'innocence outragée. C'est le sujet des hymnes xxv-xxx, composés vraisemblablement vers Tan 370.

Son activité, toujours éveillée, sut prêter encore l'appui de sa voix à l'évêque de Carrhes, cité voisine et rivale d'Édesse, aussi opiniâtrement attachée aux erreurs du paganisme que celle-ci l'était à la doctrine chrétienne. Le poëte déplore cet aveuglement volontaire, et console le pasteur qui soutient la lutte, nonseulement contre l'idolâtrie dominante, mais aussi contre une faction de clercs, probablement favorables à l'arianisme.

Ici se termine la partie historique. La seconde est exclusivement dogmatique. Le sujet y varie peu, et la monotonie y serait à craindre s'il y avait moins d'élévation, de richesse, de force et de fécondité dans l'âme du poëte. Tous ces hymnes, au nombre de quarantetrois, célèbrent la victoire du divin Rédempteur sur la mort et sur l'enfer, ou, ce qui en est la conséquence, la résurrection de tous les hommes à la fin des temps. Le chantre d'Édesse, sans rien ôter au raisonnement de sa vigueur, sait l'orner des charmes et de toute la fraîcheur de l'éloquence. Aux preuves directes que la révélation lui offre, il en ajoute d'autres indirectes, mais très-propres à dissiper les nuages que l'imagination, au défaut de la raison, amoncelle contre ce dogme fondamental. Il recueille dans la nature et dans l'histoire toutes les analogies qui peuvent en rendre la foi plus facile.

Pour bien mesurer l'effet de ces hymnes, pour sonder la profondeur des impressions qu'ils laissaient dans lès âmes, il ne suffirait pas de les lire dans le texte original, d'admirer la vivacité du trait, le tour ingénieux et concis de la phrase, l'inépuisable variété des images ; il faudrait surtout les entendre chanter. Le chant, outre l'agrément de la mélodie et l'attention qu'il captive, en charmant l'oreille, donne à l'esprit le temps de la réflexion, et par suite s'accommode admirablement du demi-jour, du trait presque énigmatique. Ce qui, dans une prose rapide, surcharge l'attention et la fatigue, la soutient au contraire dans la musique ;

je dis dans la musique sérieuse, et destinée à l'instruction des niasses. Plus la pointe pénètre, et plus elle fixe l'âme et la recueille dans une pensée unique. Ce plaisir peut durer longtemps parce que l'âme y goûte le re^os au lieu de ces ébranlements violents qu*excite la musique profane ; et vient le moment où la mémoire, l'entendement, la volonté, l'imagination, toutes les facultés en un mot, sont tellement possédées de leur objet, qu'on les dirait transformées en cet objet même, comme un fer plongé dans la fournaise semble n'être plus que du feu.

S. Éphrem a, au suprême degré, cet art dont parle l'auteur de l'Ecclésiaste, quand il compare les paroles des sages à des pieux qu'un pasteur enfonce profondément dans la terre ou dans une muraille. Ce n'est qu'en redoublant les coups et en les dirigeant tous sur le même point, qu'on communique à ces pieux une solidité à toute épreuve.

Ces remarques ont pour but de prévenir le reproche d'une trop grande uniformité dans les sujets ou dans la forme, résultant d'une accumulation excessive de métaphores hardies, de tours voilés ou antithétiques. Car d'ailleurs, la poésie de S. Éphrem est de celles qui supportent le mieux l'épreuve d'une traduction médiocre; ses beautés, comme celles des psaumes, reluisent même sous un vêtement incommode et étrant^er parce qu'elles sont du genre solide et qu'elles tiennent moins de l'art que de la nature. C'est une vierge pudique, qui n'a pas besoin pour plaire d'ornements empruntés.

En voici quelques exemples pris au hasard :

La Mort, au Fils de Dieu :

« Si tu es Dieu, montre ta puissance, et si tu es

)> homme éprouve la mienne. Si c'est Adam que tu » cherches, retire-toi I Car il est ici retenu pour dettes, » et il n'y a pas de chérubin ni de séraphin qui puisse » solder à sa place. Nul d'eux n'est mortel, afin de » donner son âme pour la sienne... J'ai vaincu tous » les sages; les voilà tous pressés dans les recoins de » l'enfer. Viens, entre, fils de Joseph, et vois les meni- » bres épouvantables des géants, le cadavre de Sam- » son, etc. J'ai amené les prophètes, les prêtres et les » nobles, j'ai vaincu les rois avec leurs bataillons, les » fiers dompteurs de bêtes féroces avec tout l'attirail » de leurs chasses*, les justes armés de leurs vertus. » Des flots^ de cadavres sont amoncelés dans l'enfer, » et sa soif n'est pas encore satisfaite. Tout homme,. » qu'il soit près ou loin, doit aboutir ici. J'ai méprisé » l'or des riches, et leurs présents ne m'ont point ga- » gnée. Les maîtres ne m'ont jamais persuadé de » prendre le valet pour le seigneur, le pauvre au lieu » du riche, ou le vieillard à la place de l'enfant. Les » sages qui enchantent les bêtes farouches n'ont jamais » charmé mes oreilles. Tous m'appellent l'incorrup- » tible; car j'exécute ce qui m'a été commandé. Quel » est l'homme, issu de quel sang, qui m'a vaincue? Le » livre des générations est ouvert devant moi; j'y ai » lu tous les noms. Depuis Adam, il n'en est pas un » qui m'ait échappé. Voilà que toutes les générations » sont écrites sur mes membres. Pour toi, ô Jésus, j'en » ai supputé le nombre, afin de Rapprendre qu'on » n'échappe pas à mes mains. Deux hommes, je l'avoue, > ne sont pas inscrits ici. Hénoch et Elie ne sont point » venus à moi... »

* Allusion à Nemrod, « chasseur puissant devant Dieu. » 2 Littér., des fleuves.

La Mort continue son discours sur le même ton, et l'achève en demandant, au Sauveur, des arrhes de sa puissance. Alors, la voix du Seigneur retentit dans Tenfer; il pousse un cri, et les sépulcres s'ouvrent. La Mort est glacée d'efifroi. L'enfer ténébreux voit pour la première fois la lumière. Les anges s'y précipitent brillants comme des éclairs, et ils amènent les morts à ce mort qui les vivifie tous. Puis nous assistons aux lamentations de la Mort qui pleure sa défaite et enfin à son humble prière et à ses marques d'une soumission sans bornes :

« 0 bon Jésus, ne vous irritez point des paroles que » mon orgueil a proférées devant vous. Qui ne vous >> eût pris pour un homme, en voyant votre croix I Qui » ne croira que vous êtes Dieu, en contemplant aujour- » d'hui votre puissance ? J'apprends de là et je confesse » que vous êtes Dieu et homme. 0 roi Jésus, recueillez » ma prière; emmenez Adam, comme. un gage d'uni- » verselle résurrection, ainsi que je l'ai reçu en gage » de mort commune à tous ; et quand j'entendrai votre » trompette, moi-même je ferai sortir tous les morts à » votre rencontre. »

Malgré la longueur de cette citation, je me permettrai d'yen ajouter quelques autres d'un genre assez différent.

Strophe 1 . « 0 qu'Adam fut grand et resplendissant » au jour de sa création I — 0 que son humiliation fut » grande au jour de sa mortalité I — Que votre résury> rection lui rende sa grandeur !

» Refrain : Que votre résurrection le renouvelle !

2. » La sagesse de son créateur se peignit dans sa » formation ; — la malice du séducteur s'exprima dans » sa ruine. — Que son renouvellement le confonde I

6. » L'homme plonge au fond des mers, et en retire » des trésors. — Mais quand il plonge dans l'enfer, la » mort l'y retient. — Faites-l'en remonter, Seigneur I

7. » Dans sa force, la mer et la terre lui obéissent. — » Il est abaissé dans le sépulcre, et n'est plus qu'un ca- » davre. — Ayez pitié, Seigneur.

8. y> Il assujettit les animaux, et la mort le soumet à » son joug. — Délivrez-le, Seigneur.

9. » Il conduit un char impétueux avec des renés ; -^ » mais la mortlui met un frein, et le dompte dans l'en- » fer. — Que celui qui rompt tous les liens rompe les » siens.

1 0. » Assis sur un trône, il porte le diadème et la cou- » ronne, — mais la mort lui ôte cet éclat et la brise. — » Rendez-lui, Seigneur, toute sa gloire.

1 1 . » 11 écrit et il lit, il étudie et il enseigne ; — Tous » ses arguments sont vains contre la mort. — Délivrez- » le, Seigneur 1 -

15. » L'huile et les aromates et l'abondance de ses » parfums — ne peuvent préserver son cadavre de Tin- » fection. Embaumez-le, Seigneur, dans votre sell

16. » Il partage en saisons et en heures le cours des » astres, — mais il ne sait quelle sera son heure der- » nière. — Gloire à celui qui sait tout.

19. » Il se bâtit des palais d'hiver, et des palais d*été. » — Mais le même sépulcre lui suffit pour Tété et l'hiver. » — Qu'il recouvre la joie dans TÉden. » {Hyin, lxxiv.)

Tout cet hymne est sur ce ton, depuis les premiers jusqu'aux derniers mots.

Voici encore les premières strophes de l'hymne lxxv. Elles suffiront pour faire juger de l'ensemble :

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