II
Strophe I .' « C'est un jour amer que le jour du trépas^ » jour de soupir, jour de larmes. Seigneur, soyez notre » consolation l
» Refrain : Seigneur, soyez notre consolation I 2. » Jour qui retranche et sépare un membre du corps^ » compacte de ses frères et de ses proches. Seigneur,.
> rattachez-le à sa jointure. — 3. Jour où les vieillards » pleurent leur fils, le bâton rompu de leur vieillesse. » Seigneur, soyez leur appui I — 4. Jour qui ravit un fils » unique à sa mère et lui coupe le bras qui la nourrissait. » Seigneur, nourrissez -la. ~ 5. Jour où les parents
> expirent et laissent en mourant des enfants orphelins, » à peine séparés de la mamelle: Seigneur, élevez-les ! » —6. Jour où le frère est privé de son frère comme un » doigt coupé de la main. Complétez leur nombre, Sei- » gneur I — 7. Jour où l'aveugle perd sa fille, par laquelle
> il voyait. Que votre lumière le console 1...
22. » L'homme murmure dans la douleur et le cha- » grinr tempérez, Seigneur,satristesse,pour être glorifié » en tous. — 23. Ce serait troubler et renverser tout » ordre, que de ressusciter à l'instant. Le Dieu bon n'est » pas ainsi troublé et empressé. Loué soit Dieu qui atttmd » tout dans la patience. — 24. Si vous vouliez tout bou- » leverser, mettre les fruits avant les fleurs, la naissance » avant la conception, vous auriez raison de vous plain- » dre du délai de la résurrection. — 25. Croyons dans )> notre tristesse que nous re verrons nos défunts, et qu'en » la compagnie de tous ceux^ que nous aimons, nous » louerons ensemble le consommateur de toutes choses,. » qui ressuscite et vivifie tous les morts. »
Malgré le caractère didactique de cette seconde partie, elle fournit pourtant quelques renseignements à
l'histoire. On y renoontre un témoignage du martyre de S. Pierre/ crucifié la tête en bas {Hym. lix, str. 2-3), tant cette croyance était unanime jusque dans les Églises les plus éloignées I L'origine apostolique de l'Église d'Édesse, solidement démontrée par les textes nombreux et décisifs que M. Cureton a recueillis sur ce point, est ici attestée une fois de plus (p. 138). La prédication de S. Thomas dans les Indes y est rappelée comme un fait notoire et non contesté (p. 163, 164). Satan se plaint d'être tourmenté par ses reliques en deux lieux si éloignés l'un de l'autre, au lieu de la sépulture de l'apôtre, où peut-être une partie de son corps avait été conservée, et dans Édesse, où un marchand voyageur avait rapporté de l'Inde ces précieux restes. On sent tout le poids de ces paroles, sous la plume d'un habitant d'Édesse, qui parle de ce qu'il a tous les jours sous les yeux, et qui n'ignore pas même la manière dont la translation s'est accomplie. M. Renan prétendra-t-il encore que la prédication des apôtres n'a pas frairchi les limites de l'Empire romain ? Il est vrai que lorsqu'on s'inscrit en faux contre les déclarations concordantes et formelles de S. Justin, de S. Irénée, de TertuUien, d'Origène, d'Eusèbe de Gésarée, tous antérieurs à S. Éphrem, on a le droit de dédaigner aussi ce dernier témoignage. C'est ainsi que l'histoire s'invente.
J'ai dit ce que ces hymnes offrent de renseignements utiles à l'historien, soit de la société romaine qui s'affaissait sur elle-même, soit de la société chrétienne qui
prenait sa place. Mais les dogmes aussi ont leur histoire; les institutions, la discipline et les rites sacrés ont la leur. Le théologien qui s'applique à la connaître et à récrire, ne trouvera pas ici une moisson moins riche. L'institution divine du sacerdoce, le rite de l'ordination qui le confère, le pouvoir des clefs ou du gouvernement ecclésiastique, émanant directement de Jésus-Christ et non des hommes, la vérité du sacrifice eucharistique, la présence réelle de Dieu, victime qui s'y donne en communion aux fidèles, l'utilité du jeûne et des austérités de la pénitence, l'invocation des saints et le culte de leurs reliques, la dévotion à la sainte Vierge et la croyance à son exemption absolue de tout péché, même du péché d'origine, presque tous les dogmes en un mot que la soi-disant réforme du XVI® siècle a rejetés comme des inventions des moines et des scolastiques, se trouvent exprimés ici en termes nets et précis. Je n'ignore pas que d'autres textes semblables, et souvent même plus anciens, ont été recueillis dans les Pères grecs et latins. Mais les 'textes orientaux ont jusqu'à nos jours paru si rarement dans les controverses, qu'ils tirent, de leur nouveauté même, un plus haut degré d'importance et d' à-propos. Surajoutés aux autres, ils prouvent mieux l'universalité des traditions qu'on nous conteste.
Qu'est révêque dans la pensée du docteur d'Édesse et de tout ce peuple? S. Éphrem va nous le dire en faisant l'éloge d'Abraham, successeur de Vologèse, et en racontant l'histoire de son élection.
« Disciple de ses trois prédécesseurs, il leur a succédé » dans le rang de maître. L'huile de sa consécration a » coulé par bouillons ; et il a reçu l'initiation parfaite ; » il a été mis à la tête, élevé et fait le maître (du trou-
» peau). Loué soit celui qui Ta établi prince (de son » peuple); Ceux qui du ciel protègent le troupeau se » sont réjouis de paitre encore ces ouailles par le pas- » teur qu'ils ont formé... Dieu l'a pris et fixé dans le » grand corps de l'Église, pour en être l'âme ; il est » environné de ses membres, pour leur distribuer la vie » la doctrine, le pain nouveau... Tu rempliras la place » de ton maître, auprès du troupeau qui a soif de ses » cantiques. Lève4oi comme une colonne au milieu d'un .» peuple consterné, et soutiens-le par tes prières ! Loué » soit celui qui t'a établi notre colonne I II a imposé les » mains à son disciple, transmis sa chaire à celui qui en » était digne, les clefs à un gardien fidèle du dépôt, le » troupeau à un chef illustre par ses vertus. Que les » œuvres de miséricorde soient dans ta main, que ton » sacrifice nous soit propice, et que ta parole nous <5on- » sole ! Que la paix soit la gloire de ton gouvernement ; » que les anges invisiblement t'assistent, et qu'à l'ex- » térieur la foule des fidèles t'environne! ... La puissance )> qui t'est confiée est descendue du ciel; ne lui impose » pas un nom humain. Ne la fais pas dépendre d'un » pouvoir étranger, de peur que Satan ne s'y glisse par » ses ruses, s'imaginant qu'elle te vient des hommes, et » que la fille noble et libre ne tombe en servitude. » [Hym. XVII, p. 109.)
Ce que l'àme est au corps, principe du mouvement et de la vie, l'évéque l'est donc à l'Église, qui, sans elle, n'est plus qu'un cadavre. Et comme ce principe de vie émane du ciel, aucun pouvoir humain n'a droit de le dominer ou de le restreindre. Telle est la doctrine de S. Éphrem.
La puissance temporelle ne doit pourtant pas rester indifférente à celle du pontife. Elle doit lui prêter appui
et la défendre. S. Éphrem n'a point l'idée de ce qu'on appelle de nos jours la séparation de l'Église et de l'État. En apprenant la mort de Julien et l'élection de son successeur, sincèrement attaché à l'orthodoxie, voici les vœux qu'il forme et qu'il adresse à son évêque : « L'annonce d'un nouvel empereur retentit et se répand. Les innocents dépouillés se consolent, et les spoliateurs tremblent. Les hommes gorgés de pillage rejettent ce qu'ils ont dévoré. Qu'ils vous craignent aussi, afin que les pratiques anciennes soient abolies par le commun accord du prêtre et d'un roi juste. » Suit un tableau de l'audace des méchants et de l'entraînement des mauvais exemples, là où il n'y a plus de répression ni de menace qui l'arrête ; puis un chant de joie sur ce que la tentation s'éloigne. « Le Seigneur nous a délivrés de cette épreuve, de peur que ceux-là mêmes qui ne sont pas pervers, ne le reniassent... Le premier pontife et le premier empereur (S. Jacques de Nisibe et Constantin) étaient formés sur le modèle l'un de l'autre... Qu'ainsi ces deux derniers se ressemblent. Que le sacerdoce ait la douceur, et l'empire la force I Que les rois terminent les guerres et que les pontifes terminent les disputes. » (Hym,, xxi, p. 119, 120.)
En exaltant la puissance des pontifes, le Saint n'a point oublié le rite sacré de l'ordination qui les fait prêtres. Il parle et de l'imposition des mains et aussi de l'huile qui les consacre. Cette onction est remarquable. Elle est désignée par ces mots : Efferhuit cornu electionis, dans le passage que je viens de traduire. On la retrouve mentionnée encore dans l'hymne xix, p. 112, dans un texte fort digne d'attention. .
« 0 fruit brillant de chasteté, — y est-il dit, toujours » au même évoque, — toi sur qui le sacerdoce se plaît à
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» reposer, le plus jeune de tes frères, comme le fils de » Jessé, la corne d'huile a yersépar flots sa liqueur, pour » t'en oindre ; la main s'est posée sur toi, et t'a choisi ; » l'Église t'a désiré et aimé. Un autel pur est préparé à » ton ministère, une chaire d'honneur à ton rang, et tous y> les biens ensemble à ta couronne... Lève-toi, ô bien- » heureux, et visite ton troupeau, ô vigilant ! Comme » Jacob veillait sur ses brebis, toi aussi, maintiens dans » l'ordre tes ouailles, fais briller les ascètes de pureté, » et les vierges de l'éclat de leur chasteté ; institue des » prêtres dignes de ce Éautrang, qui dirigent les grands » avec mansuétude, et les petits avec justice, etc. »
Il est plus clair que le jour qu'il ne s'agit pas ici d'une onction purement spirituelle et métaphorique. On y voit d'ailleurs toutes les circonstances principar les de l'ordination réunies, par exemple, la part qu'y prenaient les* laïques. Ils acclamaient un évêque, ils exprimaient un vœu, et rien de plus.
Les fonctions de Tévêque y sont aussi groupées : la garde du troupeau, l'obligation de veiller sur tous les ordres et d'ordonner les prêtres destinés à partager ses travaux et sa sollicitude pastorale ; la chaire, symbole du droit d'enseigner, et avant tout, Tautel pour le sacrifice.
Le sacrifice, en effet, est la fonction essentielle et le trait le plus caractéristique du sacerdoce. Saint Ephrem la rappelle plus d'une fois, soit par le simple nom d'autel (p. 83), soit même avec un développement insigne, à la première page du premier hymne, en 'Comparant Nisibe à l'arche, et le sacrifice qui s'y offre au sacrifice de Noé. « Un sang vil, versé par Noé, a apaisé ta colère pour tous les siècles I Combien sera plus puissant le sang de ton Fils unique, pour arrêter
rinondation qui nous menace, d'autant plus que ces sacrifices offerts par le patriarche n'ont eu de valeur qu'en tant qu'ils figuraient le nôtre I Laissez-vous donc apaiser, Seigneur, par l'oblation de mon autel, et retenez ces flots homicides. Ainsi votre croix sera pour moi le signe du salut, comme votre arc pour Noé. » (P. 71 , 72.)
Ce passage, assez clair par lui-même , deviendra plus convaincant encore, sien le rapproche d'un autre endroit où l'autel est rappelé. Il est évident qu'on n'y a pas en vue le sacrifice sanglant de la croix, mais le sacrifice mystique très-réel, sans doute, qui se renouvelle tous les jours, dans l'Église.
Le sacrifice de l'autel suppose la présence réelle de Jésus-Christ dans TEucharistie. Saint Éphrem y croyait donc. Il l'exprime du reste en plusieurs endroits. Dans le troisième hymne, comparant le siège de Samarie à celui de Nisibe, il rappelle qu'en ce siège fameux des temps anciens, une mère dévora la chair de son propre fils; mais, dit-il, nous avons été sauvés, en nous nourrissant d'une chair plus excellente. « Là des mères soutinrent leur vie par la chair d'un enfant, mais dans ton enceinte, ô Nisibe, on s'est nourri d'un corps vivant, et qui donne la vie à tous ; tout d'un coup celui qui servait d'aliment, a sauvé de la mort ceux qui le mangeaient. » (P. 80.)
Je demanderais volontiers à tout membre, quel qu'il puisse être, de l'Église calviniste, si jamais parmi les siens, l'idée put naître d'un semblable parallèle ; et si la réalité de la chair eucharistique n'en ressort pas ayec une invincible énergie.
Ailleurs, en parlant du miracle de la multiplication des pains, il le rapproche du miracle invisible de la
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dernière cène, il s'exprime ainsi : « Jésus en ce jour, prit un autre pain et le rompit; un pain unique cette fois , sacrement de son corps unique né de Marie. » (P. 176.)
Ainsi le pain eucharistique est le même corps qui est né de la Vierge. Qu'on ne dise pas qu'il en est appelé simplement le sacrement ou la figure. Car ce langage, « le sacrement du corps de Jésus-Christ, » est si peu opposé au dogme de la présence réelle, qu'il est encore aujourd'hui consacré dans la liturgie, quïl s'y trouve cent fois reproduit, et que l'eucharistie y est appelée le saint sacrement par excellence.
Saint Éphrem l'a employé dans le sens que nous lui donnons encore, pour signifier que le corps y est réellement présent, mais qu'il se dérobe à nos sens, sous une forme étrangère.
L'ensemble de son texte ne laisse pas à cet égard le moindre doute, j'en citerai encore un des plus frappants. Il se lit dans Thymne xlix, p. 182. Là le saint emploie contre les docètes ^, ennemis de la chair qu'ils regardaient comme l'œuvre du démon, et opposés par conséquent au dogme de la résurrection, le même argument que saint Ignace et saint Irénée avaient déjà fait valoir depuis longtemps. « Si le fils de Dieu, dit-il, ne s'était revêtu d'un corps humain et réel, comment aurait-il goûté la mort comme nous ? Et si son corps n'avait été réellement mis à mort, il nous aurait trompés, en nous rompant son pain, » c'est-à-dire en nous assurant que, sous l'apparence du pain, était caché son propre corps livré et immolé pour nous.
Ce dogme de l'Eucharistie est étroitement lié à celui
* Hérétiques du ler et du ne siècle de l'Église.
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de notre résurrection, et tous les deux ensemble dépassent incomparablement tout ce que l'esprit humain pourra jamais imaginer de plus propre à relever la dignité de nos corps. On a quelquefois reproché à rÉglise, dans ces derniers temps, de trop sacrifier le corps à rame. Ce reproche n'est fondé que sur l'oubli le plus complet de sa doctrine. Le corps pour le chrétien n'est pas un pur instrument de l'âme, il entre comme partie essentielle dans la constitution de la personne humaine. Il est le compagnon de l'àme, et doit être associé à sa récompense, comme il l'est à ses travaux et à ses mérites. Il serait difficile d'exprimer ces vérités catholiques avec plus de noblesse et avec un sentiment plus vif et plus profond, qAie ne le fait S. Ephrem. « Un livre de Bardesane, dit-il dans l'hymne li, p. 186, m'est tombé entre les mains et m'a causé une heure de tristesse. 11 a souillé la pureté de mes doigts en en faisant le véhicule de tant de blasphèmes. Je me suis donc empressé de les laver au contact chaste et pur des divines Écritures. J'ai compris que cet impie blasphème contre la bonté divine et contre la justice. Si le corps, en effet, ne devait point ressusciter, ce serait un opprobre pour la bonté qui Taurait formé pour la corruption, et un blasphème contre la justice, qui le rejetterait comme dans le néant. Ces pages désolent à la fois l'àme et le corps, en créant entre ces deux amis une séparation vide d'espérance... L'âme, tant qu'elle est revêtue du corps, veille activement à éloigner une séparation qui ne doit durer qu'un temps. Commentdonc supporterait-elle ridée d'une séparation sans fin? Son attachement au corps ne lui permettra pas de renoncer à le reprendre par la résurrection. Voyez comme les hérétiques se confondent et se con-
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tredisent dans leurs. discours. Ils craignent Tépée et la morsure du serpent, tandis qu'ils devraient haïr la vie du corps, comme ils abhorrent sa résurrection. Le corps est grandement prisé dans l'Écriture, et la nature même nous le fait aimer. Le créateur demande le sang du meurtrier, qui a détruit le corps... C'est par ses membres et par ses sens corporels que l'âme arrive à la connaissance de tout bien. Si le corps était haïssable , comment l'âme ferait-elle par lui ses bonnes œuvres*, et s'il était trompeur de sa nature, comment apprendrait-elle la vérité par son organe ? »
Mais le corps comme l'âme doit subir l'épreuve avant la récompense ; il n'arrive au plein affranchissement, à la jouissance paisible et pure, que par une épuration douloureuse et par une liberté militante. De là la nécessité de la pénitence, l'utilité des austérités et du jeûne que le saint docteur, courbé lui-même sous un long exercice de la vie religieuse, recommande à chaque page. Il loue le jeûne des Ninivites, et le' propose pour exemple. Il célèbre les jeûnes assidus de S. Jacques, son maître vénéré, et il ne cî*aint pas d'exhorter à ce même genre d'austérité, Tévêque Abraham, encore jeune, malgré le poids de la charge pastorale ; v. p. 1 08, H7, 118, etc.
Chaque chose a son heure. L'homme comme la nature ne s'avance que graduellement vers sa fin. Mais, du reste. Dieu n'attend pas toujours l'heure de la résurrection pour glorifier ces corps domptés par le jeûne. Témoin de la puissance des saintes reliques, et de la terreur qu'elles inspirent à l'enfer, S. Éphrem y croit sans hésiter, et je puis ajouter, sans un grand effort, puisqu'il a vu de ses yeux les convulsions des possédés, et entendu de ses oreilles leurs affreux hur-
4iâ ËTUDbIS BIBLIQUES
lements devant la châsse de l'apôtre S. Thomas. « Cette » châsse me tue, s'écriait le démon par leur bouche, » une vertu secrète y habite et me tourmente. »
S'il croit à cette vertu qui réside en des ossements inanimés, combien plus à la puissance des âmes déjà glorifiées dans le ciel ! Que le docteur d'Edesse ait cru k l'entrée des âmes justes dans le ciel, avant la fin des temps, c'est un fait solidement établi par M. Bickell. Non-seulement cette doctrine est formellement énoncée au commencement de Thvmne lxxiii, en ces termes: « Les corps des morts »ont dans le sein de la terre, et )► les justes sont dans le ciel. Car ces deux lieux portent » les dépôts des hommes : la terre et le ciel réclame- » raieat donc si la résurrection était refusée aux jus- » tes. » Mais déplus le savant éditeur a su autour de ce texte en grouper plusieurs autres, recueillis dans toutes les oeuvres du saint, et qui ne sont ni moins clairs ni moins exprès. Que si quelques autres sont plus obscurs et semblent ne glorifier les saints qu'à dater de leur résurrection, ou bien ils doivent s'entendre d'un accroissement accidentel de béatitude réservé au grand jour du triomphe, ou bien il faut les appliquer aux âmes dont la purification jusque-là n'aurait pas encore été complète.
On sait du reste que quelques anciens ont pu se tromper innocemment sur ce point avant qu'il eût été défini par l'Église. Mais S. Éphrem ne doit pas être rangé parmi eux.
Dans ce séjour de la béatitude, il n'a pas cru que les âmes fussent indifférentes au sort de leurs frères exilés sur la terre. Loin de là, il nous parle des trois évoques qu'il avait vus se succéder à Nisibe avant Abraham, comme des protecteurs de la cité et des troupeaux
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qu'ils avaient beaucoup aimés. J'ai déjà cité ce texte.- Et quand ailleurs il attribue une si merveilleuse efficacité aux reliques, soit de l'apôtre saint Thomas, soit de l'évoque saint Jacques, il ne s'imagine sans doute pas que ces cendres inanimées opèrent de tels effets sans le concours de l'ame qui les avait vivifiées.
Mais c'est surtout pour la Vierge immaculée qu'il professe le respect le plus profond et la dévotion la plus tendre. Il n'hésite point à reconnaître qu'elle n'a jamais "été souillée de la moindre faute; il ose la comparer à son divin fils par cet endroit, et ses termes sont si forts ^qu'ils excluent nécessairement même la tache originelle. « Vous et votre mère vous êtes les seuls qui soyez purs absolument, et en tous points. Car en vous, Seigneur, il n'y a point de souillure, ni aucune tache en .votre mère. » (ff^w. xxvii, str. 8.) On peut voir dans M. Bickall, Intr.,p. 28 etsuiv., une série d'autres textes analogues qui montrent combien cette croyance à l'innocence parfaite de Marie a été chèrement gardée et hautement professée, de tous temps, par les Églises du rite syriaque.
Je passe sous silence quelques autres dogmes moins contestés aujourd'hui par ceux qui croient à une rêvélation véritable, comme les dogmes du libre arbitre et de la grâce. Je me borne à rappeler ici quelques rites dont je n'ai pas encore parlé. Dès lors l'emploi de l'encens était usuel dans la liturgie, p. 108. Dès lors aussi les Syriens célébraient une fôto en l'honneur de tous les martyrs, le 13 mai de chaque année {Hym. x, str. 30-32). Je ne parle pas de la fête de l'Ascension que nous trouvons mentionnée au môme endroit, mais que l'on sait être bien plus ancienne. Enfin il n'est pas «ans intérêt de rapprocher des peintures des catacom-
bes romaines ce passage de Thymne xliii, p. 169, oii le droit du corps à ressusciter est fondé sur ses victoires en ce monde. « Le corps, y est-il dit, a triomphé de la fosse aux lions, de la fournaise (de Babylone) et du poisson monstrueux qui fut contraint de rendre celui qu'il avait englouti. » Daniel dans la fosse aux lions, ses trois compagnons dans la fournaise, et Jonas vomi par la baleine, comptent parmi les emblèmes de la résurrection les plus célèbres et les plus fréquemment reproduits dans les cimetières de Rome. C'est un trait de cette merveilleuse unité dans l'interprétation des saintes lettres qui régnait dans TÉglise depuis l'extrême orient jusqu'à l'occident. Partout on en faisait sortir non-seulement les mêmes enseignements dogmatiques, mais aussi les mêmes allégories. Nous avons vu dans S. Éphrem, comme on voit à chaque^ pas dans les catacombes, les miracles de la multiplication des pains, et celui de la consécration eucharistique rappelés à propos de la résurrection dont ces miracles renferment la promesse, le gage. Ce qui est plus étonnant, c'est de retrouver à Édesse les mêmes symboles empruntés à la mythologie, que l'on rencontre dans les cimetières de Rome. Cette figure d'Orphée, adoucissant au son de sa lyre les plus farouches animaux^ nous est expliquée par S. Éphrem. Elle rappelait l'enchanteur souverain et divin *, qui seul plus puissant que celui de la fable, n'a pas seulement dompté les tigres, mais a dompté la mqrt même, est descendu dans ses lieux souterrains, et lui a arraché ses victimes ^.
4 Divinus animarum incantator. Glém. Alex.
2 II y a, ce me semble, dans les représentations des catacombes, beaucoup plus d'unité qu'on ne Ta dit. Les chrétiens n*ont jamais eu l'idée d'y peindre leurs mystères, et le large
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Après avoir loué S. Ephrein, et relevé l'importance de son texte, il serait injuste de ne rien dire de l'éditeur, du mérite de la traduction et de Tintroduction qui la précède.
L'introduction est une étude sérieuse pleine de science et d'une saine critique. On y trouvera une partie notable des observations historiques et théologiques qu'on vient de lire, et que j'ai étendues, ou quelquefois resserrées, selon ma convenance. Plusieurs autres de
cycle de leurs croyances. La croyance à la résurrection anime tout, et c'est à elle que tout se rapporte dans les sépulcres. Les fleurs et les fruits, avec les oiseaux qui viennent les becqueter^ sont Timago de l'âme qui refleurit dans la mort, et se nourrit de fruits immortels. Les quatre saisons ne marquent pas seulement le cours du temps qui s'envole. L'hiver est l'image de la mort, comme le printemps figure la résurrection, et la moisson ou la vendange expriment les joiesde l'éternelle vie. Cette imagede la moisson était familière à l'antique Egypte dans le même sens, et se retrouve dans les vignettes de son rituel funéraire. Le rocher frappé par la verge, et d'où les eaux coulent en abondance, est l'emblème de Jésus-Christ, source intarissable de la vie à laquelle ses disciples s'abreuvent. 11 rappelle le texte de S. Paul : Bibebant de spirituali,., petra; petra autem erat Christus, (I Cor,, Xj 4.) Il n'y a pas jusqu'à ces femmes en prière, ces figures adorantes si prodiguées dans la chapelle des catacombes, qui n'aient un rapport frappant avec la même idée. Qu'on lise dans S. Hippolyte son commentaire sur l'histoire de Suzanne, et l'on aura la clef de cette énigme. Suzanne, l'épouse chaste et calomniée, est l'Église opprimée. Les deux vieillards infâmes qui se sont ligués ensemble pour la déshonorer sont la synagogue et le paganisme. Elle n'a à leur opposer que son innocence et sa prière. Mais cette prière touche le cœur de Dieu qui la délivre. Sa délivrance, comme celle d'Isaac, n'est-elle pas une sorte de résurrection?
ces remarques sont jetées au bas des pages sous forme de simj)les notes, et m'ont également beaucoup servi. J'en trouverais à peine deux ou trois à modifier. L'éditeur voit le sacrement des mourants dans l'onction mentionnée à la p. 223, hym. lxxiii, str. 8. Je suis persuadé qu'il s'agit là d'une huile répandue sur les morts dans la cérémonie de leurs obsèques. M. Bickell, qui rejette l'idée de cette pratique comme inouïe, ne s'est pas rappelé le passage de S. Denys l'Aréopagite (de hier. EccL, c. vu, n^ II), où elle est clairement énoncée. Elle terminait la série des rites funèbres, comme l'aspersion de l'eaubénite parmi nous. L'éditeur a cédé trop aisément encore à un scrupule, fort honorable sans doute, quand il a craint d'adapter le sens naturel de cette allusion à un verset connu de S. Paul : « L'apôtre, » en fiançant l'Église au Fils de Dieu, a été jaloux » d'écarter d'elle le nom de tout autre époux, non-seu- » lement celui des faux docteurs , mais môme celui » des véritables, celui de Pierre et le sien propre. » [Hym. XX, str. 5, p. 115, 116.) Il n'y arien dans ces paroles qui élève S. Paul au-dessus de S. Pierre. Mais S. Éphrem se représente la conduite d'un ambitieux, pour en écarter de S. Paul la plus légère idée.
Après tout, ces délicatesses d'un noble cœur font comprendre, mieux que de longs discours, l'esprit qui a présidé à cette publication. Elle émane d'un homme éclairé par de longues et profondes études, qui a se- . coué, pour s'attacher à la lumière pure, tous les préjugés invétérés d'une éducation protestante. Aussi la force des convictions s'allie-t-elle, partout en lui, à un ardent amour de la vérité qu'il a conquise.
En philologue exercé, il a joint à son introduction un relevé assez étendu, par ordre alphabétique, des
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mots syriaques qui manquent dans nos dictionnaires, ou qui n'y sont justifiés par aucune autorité compétente. Et ce supplément à nos lexiques, il Ta tiré d'une lecture complète des œuvres de S. Éphrem, et non pas seulement des textes inédits qu'il entreprenait de publier. 11 faut lui savoir gré de ce labeur ingrat, fort utile dans l'état actuel de nos connaissances. J'aurais souhaité, toutefois, qu'il en eût présenté les résultats sous une forme un peu moins empirique; que la liaison des significations dérivées avec les significations primitives des termes, fût mieux indiquée dans le besoin. Peut-être, en outre, aurais-je le droit de contester quelques valeurs attribuées à certains mots. Je doute beaucoup que le verbe l^to ait jamais signifié « aperir^
portam. » Ne serait-ce pas une leçon fautive pour « ^1^9 tw tempore?y> La synonymie des mots JLia et .ûJi
me paraît bien suspecte, et j'estime que la première traduction sur laquelle l'auteur revient dans une note, était la bonne; surtout le verbe jLûJ n'a jamais signifié « contraindre. » En lui conservant sa signification ordinaire, on obtient un sens excellent : Dieu, pouvant punir justement, a mieux aimé pardonner. » Le texte des œuvres de S. Éphrem, t. III, p, 165, auquel on nous renvoie pour la preuve, s'explique dans le même sens. Ces mots jULi^ ).^i> |fvu ^^qp traduisent ainsi : « Vouïe est ouverte^ accessible aux sons. »
Outre ce travail de lexicographie, M. Bickell a fait des recherches sur les règles de la versification syriaque. Il a apporté d'heureuses modifications à ce qu'on lit, sur le même sujet, dans la Ghrestomathie de MM. Halm et Sieffert. Je n'oserais affirmer toutefois que la question fût complètement élucidée. On devrait d'abord, ce me semble, fixer le rôle de l'accent dans