II
apprennent quelles divinités on y invoquait, nous tracent même une partie du cérémonial usité dans les sacrifices, la diversité des victimes, et la répartition des sacrifices en trois catégories distinctes, selon les fins diverses de celui qui les offrait. Nous voyons la religion présider à toutes les relations sociales. Les noms des dieux sont écrits partout, ils couvrent les marbres di'essés en leur honneur, et reparaissent dans les noms de leurs adorateurs. Ceux-ci se font gloire de s'appeler serviteurs du Soleil, d'Hercule, de Sérapis, etc. Quelquefois l'image du Dieu ou ses attributs symboliques sont joints à son nom. Les transcriptions grecques ou latines nous livrent le secret de rapprochements utiles entre les religions de l'Europe et celles de l'Asie. La lumière se fait ainsi sur quelques points obscurs de la mythologie, et par les rapports qui se découvrent, cette lumière rejaillit sur les cultes de Thèbes, de Memphis, de Ninive et de Babylone.
Ce n'est pas assez d'avoir retrouvé le fil de relations oubliées entre les grands empires de l'Assyrie et de r Egypte, et de les avoir mis en contact avec la Phénicie. Il nous importe de suivre cette race belliqueuse et marchande dans ses expéditions d'outre-mer, et nous le ferons sans trop de peine. Plaçons-nous en faoe de ces reliefs exposés au Louvre pour observer d'abord la forme de ses navires, et étudier la manœuvre. Quels sont ces matelots qui déchargent ainsi sur Je rivage les bois précieux du mont Liban ? Ne seraient-ee pas les mêmes qu'Hiram mit au service de Salomon pour lui fournir les matériaux du temple qu'il bâtissait à Jérusalem ! Et ce dieu marin, moitié homme, moitié poisson, qui glisse avec tant de complaisance sur son liquide empire, c'est à n'en pas douter l'infortuné Da-
ËPIGRAPHIE PHÉNICIENNE 435
gon ; il ne se doute guère de l'humiliation qui l'attend dans le pays des Philistins. Pour venger l'honneur de son arche captive, le Dieu d'Israël le renversera de son trône. La tête et les bras séparés du corps ne lui laisseront plus alors qu'un tronc hideusement mutilé, tel exactement qu'il est décrit au premier livre des Rois. Ne demandez pas ce que sont devenus ses pieds, et pourquoi l'historien sacré les oublie. 11 n'oublie rien ; car le monstre n'a point de pieds, il n'aurait su qu'en faire au sein des ondes.
Mais laissons là ce dieu débile, et voguant en pleine mer, visitons par la pensée les colonies de Tyr. Supputons le nombre de ses comptoirs, nous aidant de ces rares monnaies qui en ont conservé la trace. Nous reverrons ensuite avec plus de charmes ces brillants tableaux peints par Isaïe ou Ézéchiel* de la cité dominatrice des mers, distributrice des couronnes, qui comptait parmi ses vassaux et ses mercenaires tant de peuples illustres. Ces tableaux nous frapperont également et par leur éclat et par leur justesse. Et sans connaître de la Phénicie les détails de son histoire, la succession des faits et leur ordre chronologique, nous mesurerons approximativement le degré de son influence sur les progrès de la civilisation, et sur la diffusion des idées orientales dans l'Occident.
Ce fut en effet la mission de ces hardis navigateurs de servir au transport des idées comme à l'échange des productions que la nature a réparties entre les régions du globe. Qu'ils soient ou non les inventeurs
de cet art ingénieux
De peindre la pensée et de parler aux yeux ;
4 Isaïe, xxm. — Ézéchiel, xxvi-xxvni.
il est certain que c'est d'eux qu'il s'est communiqué à la Grèce, à l'Italie, aux îles, au littoral de l'Afrique, à tout rOccident en un mot. La comparaison des alphabets usités depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à l'Indus, et, ce semble même, jusqu'au Gange et jusqu'à la Chine, en a démontré l'identité radicale et originaire. Puis donc que les lettres sont le symbole de la science, ceux qui les recevaient des Phéniciens n'ont pu manquer de les considérer comme leurs maîtres et de chercher auprès d'eux bien d'autres enseignements. De là la diffusion du culte des Gabires, divinités phéniciennes, ainsi que leur nom l'atteste *; de là l'initiation aux mystères de Samothrace. De là aussi l'origine de plusieurs mythes célèbres dans la Grèce, empruntés aux récits de la Bible, et demeurés reconnaissables sous leurs travestissements les plus bizarres, celui de Philémon et Baucis^, celui du vieillard Hyriée visité par Jupiter et Mercure^, ceux d'Hercule, de Jason, ou de Persée engloutis et conservés dans le ventre d'un monstre marin*. Toutes ces fables ont sans doute passé aux Hellènes par le canal des Phéniciens, qui en avaient trouvé le fond historique et vrai dans les annales authentiques d'Israël ^.
Je sais à quoi l'on s'expose de la part de certains critiques, quand on ose parler d'emprunts faits aux sources hébraïques. Ils veulent que le mosaïsme et le
* D^I^D c'est-à-dire (Dieux) grands.
^ 2 Ovid., Metam., 1. VIII, 61G et suiv. 3 Ovid., Fast., v, 495 et suiv. Paîœphat., v.
* Raoul-Rochette, Mémoire sur les Catacombes, dans les Mémoires de VAcad. des inscrip,, t. XIII, 1838.
5 Ces emprunts sont avoués par des auteurs peu suspects de créduUté. Consultez Rosenmuller, Comment, in Gènes., chap. xvjii et XIX.
christianisme lui-même dérivent de sources étrangères; et ils s'épuisent en efforts pour découvrir cette source introuvable. Mais ils ne tolèrent point l'opinion que les Juifs aient pu à leur tour exercer une influence sérieuse sur une nation civilisée, ou sur quelques esprits d'élite. Et pourtant qu'y a-t-il en soi de plus vraisemblable î Ces deux peuples voisins et parlant la même langue ne pouvaient rester complètement étrangers l'un à l'autre. Il se forma entre eux des relations assez intimes qui tournaient à leur avantage réciproque. On sait tout le parti qu'en tira Salomon pour ses magnifiques ouvrages, et surtout pour la construction du Temple réputé une des merveilles du monde. Ce ne fut pas le seul bien qui en revint aux enfants d'Israël. Leur pays fertile en blé, en vin et en huile, avait besoin du commerce pour écouler ses produits. Quand l'attrait de la navigation les surprit, comme sous les règnes de Salomon et de Josaphat, ils en apprirent l'art des Phéniciens dont les fl\)ttes guidèrent la leur dans de lointaines expéditions. Mais quand, fidèles aux traditions de leurs pères, ils jugèrent plus doux et plus noble de vivre sans alarmes sous leur vigne et sous leur figuier, seigneurs de l'héritage qu'ils cultivaient de leurs propres mains, ils durent s'applaudir de rencontrer à côté d'eux des hommes intelligents et laborieux, accoutumés à braver les périls de la mer, que l'appât des richesses et les limites étroites de leur territoire poussaient continuellement au dehors. Dieu en avait fait comme leurs hommes d'affaires et leurs moyens de transport.
Trop souvent sans doute cette alliance devint funeste aux fils de Jacob, enclins par nature aux idées et à la religion sensuelle de leurs voisins. Mais à qui per-
suadera-t-on que ces influences n'aient pas été réciproques, et qu'aux portes mêmes de la Palestine tous les esprits soient restés obstinément fermés aux idées plus saines, plus nobles, plus dignes de Dieu et de l'homme qu'on y professait publiquement? On s'étonne qu'un roi de Tyr, dans sa lettre à Ss^lomon rapportée au livre des Paralipomènes (II Parai, ii, 1i), parle de Jéhovah comme du Dieu créateur du ciel et de la terre, et l'on accuse l'hisforien sacré de falsification préméditée. Mais voici qu'une inscription punique, déterrée à Marseille il y a environ vingt ans, nous révèle entre le culte mosaïque et le rituel phénicien des coïncidences non moins surprenantes et tout à fait inattendues. A Carthage comme à Jérusalem, les sacrifices sanglants sont rangés dans trois catégories bien distinctes. On y trouve l'holocauste et le sacrifice pacifique désignés par les mêmes termes que dans le Pentateuqué. Il y a en outre une classe intermédiaire, dont le nom phénicien plus obscur me paraît répondre à celui des sacrifices expiatoires chez les Hébreux. Il s'agit, en effet, chez les deux peuples d'un sacrifice placé au second rang, inférieur au premier, mais supérieur au troisième en dignité. Un tel accord ne vient pas du hasard. C'est un emprunt fait à Moïse*, antérieurement à la fondation de Carthage, emprunt qui remonte par conséquent à peu près jusqu'à la célèbre époque d'Hiram, et de son étroite union avec les puissants rois d'Israël. Sans aller aussi loin que la tradition orientale, et sans prétendre que ce prince ait abjuré
* M. Movers avoue Temprunt, mais il le met sur le compte des Hébreux qui auraient imité les Phéniciens. C'est pousser la prévention bien loin.
ÉPIGRAPHIE PHENICIENNE
les dieux de sa patrie, on peut donc sans témérité reconûaltre qu'il leur associa le culte de Jéhovah.
J'ai parlé jusqu'ici des difficultés historiques qu& soulève la lecture de la Bible, et j'ai tâché de montrer le parti qu'on peut tirer de l'épigraphie phénicienne pour les résoudre. Il est des difficultés d'un autre genre qui tiennent, soit à l'imperfection des manuscrits sur lesquels, tant les versions que les éditions du texte sacré, ont été faites, soit à l'imperfection de nos connaissances philologiques. Encore ici les textes phéniciens nous promettent quelque lumit^re. Tantôt c'est un terme obscur dont une inscription parfaitement claire fixe la signification douteuse. En voici un exemple que j'emprunte à la langue syriaque et aux inscriptions de Palmyre. Quelques-unes d'elles, destinées manifestement à servir d'annexés à une statue, commencent par ces mots 't njT npbn, que je traduis sans hésiter :
Ceci est le portrait, la statue de Par là s'éclaircit un
texte d'Isaïe, lvii, 6, dont le sens partage les interprètes. Le mot pSn y désigne une idole, une statue, non un simple fétiche, une pierre polie. Combien plus faut-il écarter d'autres interprétations plus arbitraires! Ailleurs, c'est un texte défectueux à corriger. Quelque soin, en effet, que les Hébreux aient apporté dans la transcription de leurs livres , il était impossible , ;\ moins d'un miracle perpétuel, qu'il ne s'y glissât des fautes. Il parait même que ces fautes sont anciennes. L'exactitude minutieuse dont les scribes hébreux su piquent aujourd'hui dans la reproduction du texte
massorétique n'a pas toujours été la même. Les variantes qu'on remarque entre le texte des Juifs, celui des Samaritains, et celui des Septante dans le Pentateuque en font foi. Les manuscrits hébreux dont s'est servi S. Jérôme étaient, sans contredit, plus corrects que celui des traducteurs grecs, et toutefois ils n'étaient pas sans tache. Il y a des fautes qui ont passé dans tous les manuscrits et dans toutes les anciennes versions, et dont on s'aperçoit par le sens ou par la comparaison des endroits parallèles. Ces altérations se remarquent surtout dans les nombres, quand on essaye de les combiner pour obtenir une chronologie exacte. Nulle part, en effet, l'erreur n'était plus facile à commettre, ni plus difficile à corriger. Quel remède apporter à ce mal qui n'atteint pas la substance de la parole de Dieu, mais qui toutefois lui ôte quelque chose de sa parfaite beauté, et sert de prétexte aux accusations des esprits malveillants et pointilleux ? La conjecture critique est, je l'avoue, pleine de périls, et il n'y faut recourir qu'avec une extrême réserve, surtout quand il s'agit des Livres saints. Mais après tout elle a son degré d'utilité, et acquiert plus de poids quand elle s'appuie sur les données de la paléographie. L'erreur ayant sa cause la plus fréquente dans la ressemblance des signes phonétiques ou dans celle des sons, il importe souverainement de savoir quels caractères ont pu se confondre et tromper l'ouïe ou la vue. Que l'on suive d'âge en âge et de contrée en contrée les transformations et les nuances de chaque lettre, qu'on se rende compte de l'emploi ou de l'omission des points diacritiques, des usages relatifs à la séparation des mots ou à la continuité des systèmes divers adoptés successivement ou simultanément pour la notation des
nombres, des abréviations, et de tous les autres accidents de récriture, qu'on fasse les mêmes études sur les nuances de la prononciation, en s'aidant des transcriptions grecques ou latines dont les monuments épigraphiques offrent plusieurs exemples, en observant aussi les substitutions de lettres que des graveurs ignorants et guidés uniquement par l'oreille se sont plus souvent permises ; puis, qu'on essaye d'appliquer ces connaissances acquises à l'examen des variantes, et à l'épuration des endroits douteux, on s'assurera que cette étude n'est point stérile, quoique le profit en dût être plus grand si les données paléographiques laissaient moins de lacunes à déplorer.
En veut-on quelques exemples? Au chap. xlix de la Genèse^ v. 22, ces mots de l'hébreu ^^V ^Ssr, super mn-
rum, sont rendus dans le grec de la façon la plus étrange Tupoç [jls âvacTpe^J^ov, ad merevertere. Il est clair que le traducteur a lu dans son manuscrit 's.y^ '^^V; et
comme il n'est guère possible dans l'alphabet quarré de nos Bibles de confondre le a et le i, il en faut conclure ou que l'original qui a servi à la traduction grecque était écrit dans les anciens caractères, ou que la faute existait déjà depuis des siècles dans quelques copies. En tout cas, elle avait eu sa source, sinon dans le pur alphabet primitif, au moins dans l'alphabet intermédiaire des textes égypto-araméens.
Autre exemple. On lit au 1" livre des Rois (I Samuel, dans l'hébreu),, vi, 19, que le Seigneur, pour punir l'indiscrétion des Bethsamites, frappa dans le peuple soixante-dix hommes, cinquante mille hommes.
Cette leçon est confirmée par toutes les versions, la
4i2 ÉTUDES BIBLIQUES
grecque, la latine, la chaldaïque et la syriaque, sauf, dans cette dernière, la substitution du nombre 5 au nombre 50 ; elle est, par conséquent, plus ancienne que l'époque des Ptolémées.Il est permis toutefois d'en suspecter l'authenticité, non-seulement à cause de l'invraisemblance du nombre, mais aussi à raison de ce que la construction a d'irrégulier et de choquant. On dirait deux leçons accolées ensemble, dont la première portait soixante-dix et la deuxième cinq mille ou cinquante mille. Mais d'où provenaient deux leçons si disparates ? En voici une explication conjecturale, que je soumets volontiers au jugement de plus habiles. Supposons un manuscrit en caractères quarrés, tels que nous les voyons sur les monuments de Palmyre, et que les Hébreux les ont adoptés dans les derniers temps. Les nombres y étaient exprimés ou par des lettres numérales ou par de véritables chiffres. Gomme lettre numérale, le V, dans tous les alphabets sémitiques, vaut 70. Comme chiffre, ce caractère, ou pour parler plus exactement un signe semblable quant à la forme, mais différent d'origine, vaut 5. Il a pu arriver qu'au temps de la substitution du nouvel alphabet à l'ancien, des copistes se soient trompés sur la valeur de ce signe équivoque, que, plus tard, un point ou un trait mis au-dessus de la lettre pour avertir de l'erreur commise, ait aggravé le mal au lieu d'y porter remède, ce point joignant à plusieurs autres propriétés celle d'indiquer la multiplication par mille. Ainsi le nombre aurait été grossi outre mesure.
Je bornerai là l'exposé général de ce qui touche aux études phéniciennes, des ressources dont nous disposons pour les faire et des résultats qu'il est permis d'en attendre. Dans l'article suivant j'essayerai
de traduire et de commenter quelques-uns de ces textes obscurs, tant ceux qui ont déjà fixé l'attention des lecteurs de la Revue des sciences religieuses, etc. (en décembre 1863), que quelques autres qui sont entrés incidemment dans le débat.
ARTICLE DEUXIÈME
DE QUELQUES AFFIXES DANS l'ÉPIGRAPHIE PHÉNICIENNE
Sommaire. — I. Occasion de ce travail, deox des trois inscriptions qae M. Renan a rapportées de son voyage sur les côtes de l'Asie, et qu'il a traduites et expliquées dans le Journal Asiatique. Divers travaux ii ce sujet. Mobile de l'auteur. Ce que M. Renan pourrait Taire, ce en quoi il s'est fourvoyé, résolution de le combattre. — II. Question générale : « A quel signe reconnaît-on dans une épigraphie phénicienne, le pronom affixe de
» la 3« personne du singulier? > Pour M. Renan, c'est N, ou bien H pour IH ; !'• supposition dépourvue d'exemple, écartée; pour la 2«, les exemples seulement en Afrique. Pour
l'auteurdeux procédés:!» la suppression, 2o affixe V M. Renan n'oppose rien an 2^ mais nie le !«". — III. Inscriptions de Sidon : l*"* d'Esmoun-Eser, roi des Sidoniens. t exprimépour la 3* personneet ensuite 1 supprimé. 2» de Bodostor aussi roi des Sidoniens, même chose. — IV. Inscriptions de Malte ; !'• AMelcate, seigneur de Tyr, ^ est de la 3<^ personne : inscription grecque qui accompagne le texte sémitique; 2« épitaphe d'Hannibal fils de Barmclech, affixe *l et quiescentes *f supprimées ; item dans la ll«deCarihage. Dans les 3e et 4« ^ paraît supprimé. — Y. Inscription de Marseille, omission de l'afflxe 1. — VI. Inscriptions africaines, affixe K souvent supprimé. — VII. Le pronom de la 3« personne s'exprime par "î ou se supprime entièrement.
Deux inscriptions * que M. Renan a rapportées de son voyage sur les côtes d'Asie, et qu'il a publiées, avec traduction et commentaire, dans le Journal Asiatique 2, sont l'occasion et l'objet principal de ce mémoire. J'ai lu ce que M. l'abbé Barges, à Paris ^, M. le
* Je ne parle pas de la troisième, fragment très-court qui ne renferme aucune obscurité.
2 Trois inscriptions phéniciennes trouvées à Oumm-El- Awamid. Sept.-Oct. 1862.
3 Observations sur les inscriptions phéniciennes du musée Napoléon III, dans le Journal Asiat. Août-Sept. 1863.
ÉPIGRAPHIE PHliNICIENxNE 443
docteur Lévy, à Breslau *, ont écrit sur le même sujet. Après eux, il m'a semblé qu'il restait encore quelque chose à dire. J'ai profité aussi des remarques insérées par le R. P. Bourquenoud dans les Études religieuses^ historiques et littéraires^ publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus ^. Ce savant religieux a su donner une leçon d'orthographe hébraïque à l'homme qui fait de l'hébreu sa spécialité scientifique, et qui s'est imposé la tâche scientifique de relever les anciennes études sémitiques de la nullité dont elles sont depuis longtemps frappées parmi nous ^. Mais il ne s'est pas borné là. Il a traité certains points d'histoire et de mythologie avec une érudition que M. Renan n'a pu méconnaître. Il y a joint sur le sens de quelques termes phéniciens, des observations justes et fines dont il faudra tenir compte *.
Je voudrais aller un peu plus loin, essayer une traduction nouvelle et une explication développée des deux inscriptions susdites. S'il y a témérité de ma part, le public en sera juige. Ce dont ma conscience
* Phœnizische Studien, drittes Heft, 1864.
2 Décemb. 1863.
3 Lettre de M. Renan à M. le Ministre de l'instruction publique, 2 juin 1864.
4 Les formes i^ï et iD^tJbs;^ ne sont pas discutables, au point
de vue de l'usage et de l'analogie. La forme d'adjectif uv^ est également à rejeter. n'iN en deux syllabes n'est pas plus admissible, à mon avis. Yth est la prononciation de Plante, et cette prononciation est la seule qui s'accorde avec la double forme hébraïque nK ©t niN, comme tenant le milieu entre les deux.
La forme araméenne ;ii est elle-même monosyllabique. Enfin
Ton peut soupçonner dans cette particule, signe de l'objectif, un rapport d'analogie avec le signe de la voix passive ou moyenne dans toutes les langues sémitiques, qui est toujours un monosyllabe, PK ou nn.
m'est garant, c'est que je ne suis poussé par aucun motif de malveillance ou de dénigrement. M. Renan sait que je ne le hais pas. Et plût au ciel que la Providence, qu'il n'invoque plus, fît tomber entre ses mains quelque rouleau de parchemin poudreux enfoui pendant des siècles, où fussent consignées lés annales de Tyr ou de Sidon I Plût au ciel que, laissant là la Bible, il s'honorât lui-même en honorant sa patrie par des travaux d'histoire et d'archéologie sur les pays qui ont été le théâtre de ses recherches 1 J'applaudirais à ses efforts, je louerais ses succès, et s'il était nécessaire, j'excuserais ces écarts, dont les plus habiles ne sont pas sûrs de se préserver :
Quas humana parum cavit natura.
Mais c'est lui qui nous oblige à changer notre voiœ *. Quand, au nom de la critique et de la philologie, il nous accuse de ne rien comprendre à nos Livres saints, et qu'il en sème dans le monde des traductions mensongères ; quand il déchire chaque feuillet de l'Évangile; quand il enfonce sa dent venimeuse dans les pages si chastes et si pures du sacré Cantique, et qu'il jette à la multitude des sots ' ce poison d'un nouveau genre à. dévorer; quand il se rit de l'admiration de Bossuet pour les contre-sens de la Vulgate, parce que ce noble génie y a vu de la raison, de la suite, de l'unité, de l'ordre, de la sagesse, de la grandeur, de la profondeur, de la majesté, un éclat de v^té et une flamme de charité incomparables ; quand il y substitue
* Mu tare vocem meam. Gai, iv, 20.
s Stultorum inûnîtus est numerus. ËccL, i, 15.
ÉPIGRAPHIE PHÉNICIENNE 4i7
de gré ou de force le décousu, la contradiction et le blasphème; et je ne sais quel monstrueux mélasge des excès d'un stoïcisme contre nature, et de relâchements qui seraient plus dignes d'Épicure ; quand il s'abaisse jusqu'à flatter les sentiments vaniteux de la foule, jusqu'à mendier ses suffrages, et la prendre pour juge des plus hautes questions d'histoire et de théologie,, a-t-il encore le droit d'exiger de nous que notre indignation 'se contienne? En repoussant ses attaques,, nous ne faisons que nous défendre ; nous soutenons une lutte généreuse pour ce que l'homme a de plus cher et de plus inviolable, pro arts et focis. S'il se fait un bouclier de la philologie, nous essaierons de percer à jour ce bouclier; s'il s'en fait une arme offensive,. nous l'émousserons entre ses mains. Il fait sonner haut la critique ; nous y opposerons celle que nous avons apprise de saint Paul, dont Y essence et le premier principe n'est pas de croire le mystère ou de nier le miracle sans preuve, mais de tout éprouver, et de garder ce qui est bon : Omnia probate^ quod bonum est tenete ^. Cette règle sera notre lumière et nôtre guide en toute» choses, dans les petites comme dans les grandes. Ainsi^ nous ne franchirons point les bornes de l'équité; mais, distinguant l'homme de l'écrivain, nous conserverons de la bienveillance pour l'un, et nous garderons les lois de la justice envers l'autre.
Pour plus de clarté, je diviserai ce mémoire en deux parties.
Dans la première, j'essayerai d'établir par un assez grand nombre d'exemples un point de grammaire ou d'orthographe, comme on voudra l'appeler, dont l'é-
4 / Thess., V, 21.
44S ËTUDES BIBLIQUES
claircissement est essentiel à rintelligence des textes phéniciens en général, et en particulier des deux inscriptions découvertes par M. Renan, à Oum-el-Awamid . Je réserverai pour la deuxième partie l'explication de ces deux textes qui, après ce préambule, se fera, pour ainsi dire, d'elle-même.
A quel signe reconnaît-on dans une épigraphe phénicienne le pronom affixe de la troisième personne du singulier?
Selon M. Renan, « ce pronom affixe est d'ordinaire » rendu par k, comme on en trouve de nombreux » exemples dans les inscriptions carthaginoises... Peut- » être aussi est-il quelquefois rendu par H, pour nn. »
Cette dernière supposition, l'auteur ne la justifie par aucun exemple, et nous n'en devons point tenir compte. Quant à l'emploi de k, je ne me rappelle pas en avoir rencontré un seul exemple, en dehors de l'Afrique. Il n'est pourtant pas vraisemblable que ce pronom (en latin ejtis ou eum), d'unusage si fréquent dans le discours, manque absolument en un si grand nombre de textes recueillis des îles, et sur les côtes de TAsie ou de l'Europe. J'ai été conduit par l'inspection comparée de ces textes à reconnaître deux procédés différents, et à peu près également en usage dans ce but. Le premier consiste dans l'omission de la quiescente destinée à représenter l' affixe , conformément à la règle générale qui permet de supprimer dans l'écriture toute lettre non articulée. Le second exprime ce même afiixe par \ Sur ces deux moyens, dont le pro-
ÉPIGRAPHIE PHÉNlGIExXNÇ 449
mier ne me laisse pas le moindre doute, et l'autre approche au moins de la certitude, je n'aurai guère qu'à répéter ici ce que j'écrivais il y a environ dix-sept ans, dans un mémoire destiné au Journal Asiatique, et qui fut favorablement accueilli d'abord par le comité de rédaction, quoique un changement de circonstances en ait retardé depuis lors la publication. J'y joindrai les exemples empruntés à des textes plus récemment découverts, et qui m'ont confirmé dans mes premières vues.
M. Renan n'oppose rien au second procédé, qu'il ne paraît pas même avoir soupçonné. Il objecte contre le premier que « l'omission d'une telle lettre serait » très-peu logique. Il ne s'agit pas ici, ajoute-t-il, d'une » simple quiescente comme celles que le phénicien a » coutume de ne pas écrire. 11 s'agit d'un mot dont le » retranchement eût plongé le lecteur dans une insolu- » ble perplexité. Cela est si vrai que le ^ quiescent re- » présentant le pronom aflBxe de la première personne » est toujours écrit*. » Ce dernier trait est trop afiîrmatif, et nous verrons bientôt le contraire. La logique me semble ici hors de cause; et après tout nulle théorie ne prévaut contre les faits. Ce n'est pas nous, enfin, qui tombons dans une insoluble perplexité en suppléant cet aflîxe, mais plutôt ceux qui se refusent à le reconnaître dans les cas où il est exigé par le sens.
Si l'aisance et le naturel, la liaison des pensées et leur à-propos sont des indices de vérité et d'exactitude dans la traduction, nous osons espérer que les hommes instruits et cultivés auxquels nous nous adressons,
* Addit. au mém., etc. Journ, Asiat., nov.-déc. 18(53, p. 520. II. 29
pourront eux-mêmes, sans être des hébraïsants exercés, apprécier la justesse des nôtres. Les hommes spéciaux qui sont an courant de la matière, et qui désireront comparer notre version, ayec les sources , trouveront ici des indications assez exactes pour leur faciliter ce travail.
Les inscriptions que nous invoquons ii Tappui de notre thèse appartiennent à divers temps et à divers lieux. Il y en a de Sidon, de Malte, de Marseille, d'Afrique.
La première inscription de Sidon est celle qu'on lit sur le beau sarcophage en basalte noir d'Esmounasar, roi de Sidon, et dont l'époque n'a pas encore été déterminée. Elle commence ainsi, dans la traduction de M. Munk. [Journal Asiat., avril-mai 1856.)
« Au mois de boul, l'an xiv de mon règne [de moi), le » roi Esmoun-éser, roi des Sidoniens, etc., Esmoun- » éser, roi des Sidoniens, parla en disant :... »
A ces mots « de mon règne (de moi)^ » je voudrais substituer « de son règne {de lut)..., » changement exigé par le second membre de la phrase, puisque le roi n'y figure qu'en troisième personne. Dans ^?^aS le ^ exprime donc la troisième personne*.
La suite de la même inscription nous offre un exemple de la suppression complète de Taffixe.
4 Quelques-uns lisent : oSdS « de mon roi, j et prennent ce
terme pour un titre honorifique, où le pronom inséparablement uni au substantif a perdu sa valeur propre, comme dans ij'ttk t monseigneur. • Mais ni Tusage ni la raison ne justifient cette opinion.
« J'adjure (ce sont les paroles d'Esmounasar) tout » homme, qu'il soit roi ou simple particulier, de n'ou- » vrir point ce sarcophage, de n'y point chercher de » trésors, car aucuns trésors n'y ont été déposés, de » n'enlever point le cercueil de mon sarcophage, et de » ne point me charger dans ce sarcophage du couvercle » d'un autre sarcophage. »
Il n'y a point d'obscurité dans la phrase ainsi traduite. Mais pour l'obtenir, j'aidû, à deux différentes reprises, considérer a comme l'équivalent de ia « en luii » .
□3aa est probablement formé par contraction de D'»3DT3j participe niphal dans le sens de res absconditœ^ thesauri. » C'est ainsi que de païaD, on a formé pûD, « mammon, le trésor, et le Dieu des trésors ou des richesses. » Cette prononciation, quoique vicieuse, devait être ancienne, puisqu'elle était commune à des pays aussi éloignés l'un de l'autre que la Palestine l'était de Carthage et du littoral africain, où elle se conservait encore du temps de saint Augustin.
Je lirai donc en hébreu : lOt? Hh ^d dijdj la ^tpT ^k
Les trois mots X^tfD « lit (funèbre), sarcophage, » nSn a caisse, cercueil, » et rhv « couvercle » ont leur sens bien déterminé. Le second n*a rien de commun avec nbs, le troisième ne signifie pas <r une chambre haute, un cénacle (n^Sy), » ni « une chambre sépulcrale. » Conçoit-on, en effet, que le mort dans son sépulcre défende de le charger de la chambre d'un autre sépulcre? Concevrait-on surtout que, prononçant des malédictions contre tout homme qui ouVrira la chambre (nbv) cil il repose, il fît graver ces anathèmes, non sur la porte et à l'extérieur du caveau, mais dan« l'in-
térieur du caveau et sur le couvercle même du sarcophage ?
Ce qu'il est naturel à tout homme de craindre, et d'empêcher autant qu'il le peut, c'est -que sa sépulture ne soit violée soit par l'ouverture de son sarcophage, soit par l'enlèvement du cercueil qui y est renfermé, soit par le changement du couvercle et de l'épitaphe, qui mettrait son nom dans l'oubli.
Ces remarques ne seront pas inutiles, quand nous étudierons la première inscription d'Oum-el-Awamid, où le premier traducteur a voulu introduire les mots nSn et nSîr, qui n'y sont pas, et donner en outre au dernier de ces deux mots un sens qu'il n'a pas.
//® Inscription de Sidon. Nous devons la première publication de ce texte votif à M. le comte de Vogué, qui y a joint un commentaire^ En m' aidant d'une correction proposée par M. Lévy 2, et de mes propres études, je le traduis ainsi:
« Au mois de.... la deuxième année de son règne, le » roi Bodostor, roi des Sidoniens, et son fils Bodostor, » roi des Sidoniens, (ont offert) ce taureau.... à As- » tarte. »
J'adopte la restitution proposée par M. Lévy pour la fin de la première ligne, et je lis avec lui oSab. Mais je me sépare de lui sur la valeur de l'affixe que je traduis par la troisième personne, pour obéir à ce qu'exige le tour de la phrase. A la troisième ligne, je lis 'I3ai « et son fils » en suppléant l'afiîxe. M. Lévy n'a pu échapper â la nécessité de cette leçon, qu'en faisant un verbe des trois caractères yy\ qu'il lit p3. Le premier signe pour-
* Mémoires plésentés par divers savants à rAcadémie des inscriptions et belles-lettres, t. VI, première partie. « Phœn. Stud., drit. Heft.
rait à la vérité être 3 aussi bien que 1; mais il est trèsdouteux que ce verbe ait jamais existé dans la langue phénicienne. Le verbe ^e trouvait dans la lacune de la dernière ligne, od je crois reconnaître la trace des mots ibsS [i]np « ont offert comme un objet de culte, comme un ornement (sacré). »
L'objet offert ne peut guère être qu'un taureau it?, animal consacré à la déesse. Nous apprenons de Philon de Byblos (cité par Eusèbe) qu'elle portait sur la tête en guise de coiffure, et comme insignes de la royauté, une tête de taureau. Ce taureau rappelle le veau d'or des Israélites, et les images semblables en terre cuite qu'on trouve en Egypte. Toutefois le mot iw étant épicène, il se pourrait qu'il s'agit ici d'une génisse, d'autant mieux que le mot paraît être suivi d'une épithète au féminin niM (p. niîrj?)
Les Phéniciens, contrairement à l'usage des Hébreux, se dispensaient aisément d'exprimer l'article après la particule n^K. Ils écrivent doncl'tf r\'^H, là où les Hébreux diraient n«^rt r\K. On lit de même dans le Pœnulus, yth alonim D'ïjibK riK « les dieux. »
Gesenius a publié dans ses Monumenta Phœnicia quatre inscriptions trouvées à Malte, dont chacune contient quelque chose d'intéressant à notre but.
La. première, connue depuis longtemps, est gravée sur le pied de deux candélabres, et je n'ai qu'un seul mot à changer dans la traduction reçue.
« A notre seigneur Melcarte, seigneur de Tyr. Vœu » fait par tes serviteurs Abdosir, et son frère Osirischa-
» mar, tous deux fils de, etc. Qu'entendant leur voix, » il les bénisse. »
On a lu jusqu'ici m^l « et mon frère » en supposant un changement de construction peu nécessaire, et d'autant moins vraisemblable qu'on serait obligé d'y re' courir plus souvent.
L'inscription grecque qui accompagne le texte sémitique rend le premier nom propre par Dionysius, ce qui est exact, puisque les anciens ont identifié Osiris et Bacchus. Le deuxième nom est rendu par Sérapion (c'est-à-dire appartenant à Sérapis). On a la preuve en effet, que ser ou sar dans « Sérapis, » est une abréviation d'Osiris. Osiris-Apis ou Sérapis, c'est l'Apis rentrant par la mort dans le sein d'Osiris, et confondu avec ce dieu, auquel les morts en général étaient assimilés. L'analogie nous porte donc à chercher dans « Schamar, ID'C? » une correspondance avec « Apis. » Rien de plus facile, si l'on se rappelle qu'un des surnoms du dieu ' Apis les plus usités chez les Grecs est crw'nfp, sauveur. Ce surnom pourrait même n'être que la traduction du nom égyptien du dieu. Car tant ce nom que le signe hiéroglyphique qui l'exprime nous ramènent à la racine «ion, hop, (héb. nan, nsn^ nsr et ^ly), dont le sens est couvrir, protéger. Apis est en effet le dieu protecteur et conservateur ou restaurateur de la santé. Je soupçonne donc qu'on devrait lire Osirischomer nn\yipk, et que la traduction littérale ne serait pas Sérapion, mais Sérapis, le prêtre ou Fadorateur portant assez souvent le nom même de la divinité, par suppression du mot l'Xf « serviteur de... »
La deuxième maltaise a été traduite ainsi par {jesenius [Momim.Pkœnic.f app. quarta, p. 463).
4( C&nelave domtXs œternœ {est) s^ulcrum. Deposituse^ pius
ËPIGRAPHIE PHÉNICIENNE 185
» in bac daustro^ ingeuinm placidum sine (kdecore^ HarmUal » filius Barmelechi. »
C'est ce qu'on a dit de plus raisonnable sur le sens de ce texte, et pourtant l'hébraïsant exercé sentira ce qu'il y a de violent et de contourné dans cette phraseci : n-^SD KS1D nx
Je crois qu'il s'agit tout simplement d'un enfant mort en naissant : Ss^sa = Ssj àbortivus, et le ? ne sert qu^à marquer la voyelle. Pron. Ssj, comme to-r == 1W.
nSDS = >nSD ia, par suite de la suppression des quies^ centes.
Ce groupe aDKï3^D^1^ je le lis u d^kidi HOtxv * en sup-
pléant raflSxe de la première personne qui, selon M. Renan, ne serait jamais omis, et je traduis :
« Chambre de la demeure éternelle, sépulcre dans » lequel, avorton innocent, j'ai trouvé ma fin. Que les » mânes me soient propices 1 A posé (cette pierre) An- » nibal fils de Barmélech. »
r\vi ne peut donc pas signifier ici « dans l'année, » et le R. P. Bourquenoud a eu raison de rejeter cette interprétation. Il est bien vrai que quelquefois une date s'indique par le nom des suff'ètes, comme elle se marquait à Rome par celui des consuls. Mais il faudrait au moins en ce cas faire mention du titre de suffète : In anno sujfetis Annibalis.,.
XP Inscription de Carthage. Je joins immédiatement à la deuxième de Malte une autre épitaphe trouvée à
< Il est vrai que ce verbe ne se rencontre point dans la Bible suivi de a. Il demande un régime direct ou la particule SsT- Cependant 3 est une particule d'autant plus naturelle ici, qu'elle, suit en général les verbes qui marquent l'affection, la complaisance : 3 t^% regarder avec complaisance; a TOUT, écouter docilement, obéir; 3 V^X\, se complaice en,, ete.
Carthage *, dont le tour est le même. La comparaison des deux en fera mieux ressortir le sens.
« A Abdastarté (ou Bodostor) fils de, etc. Que les mânes lui soient propices I A posé (cette pierre), Adonibaal, etc. » Ce qui distingue cette épitaphe, c'est que le 0. étant séparé de T\V, il est absolument impossible de traduire in anno. On lit en effet DNSiamu pour
En Egypte, et assez généralement' partout au sein du paganisme, les morts étaient faits participants de la divinité. Il devait en être ainsi chez les Phéniciens. Ici, en effet, les mânes et* les dieux mânes signifient la même chose. Aussi le terme D^nana « les morts » estil un de ceux qu'on rencontre dans la Bible pour désigner les dieux des nations. Voy. Ps. 106, 28; Isaïe, viii, 19. Leurs oracles étaient souvent rendus au nom des morts, comme on l'a vu dans le spiritisme contemporain, car il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Et de là la défense rigoureuse que Moïse avait faite à son peuple de consulter les morts, défense que les prophètes rappellent quelquefois. Qui ne se souvient de l'ombre de Samuel évoquée par la pythonisse d'Endor?
Mais le nom de Rephaïm avait une autre signification plus spéciale. Il désigne souvent dans la Bible une race de géants ennemis de Dieu, et dont le souvenir altéré s'est perpétué dans les Titans de la fable. Leur nom a la même signification que celui de Nephilim , appliqué dans la Genèse aux géants qui périrent dans le déluge. Ce sont les vaincus, les tombés, les renversés^ de nsi être faible, Ss: tomber. Et si nous passons de la Palestine en Egypte, nous y trouvons également des êtres typhoniens ou démons malfaisants, prosternés par * Voy. Gesen., Monum. Phœn.
la puissance du Dieu bon, de véritables Nephilim.Mais ce qui est plus étrange, c'est que les Rephaïm s'y rencontrent parmi les anciens souverains de l'Egypte. Avant que l'Egypte eût des rois de race humaine, elle fut gouvernée, dit Manéthon, par les dieux, les demidieux et les morts, (Chron. d'Eusèbe, 1. i, ch. 20.) Personne, que je sache, n'a dit encore quels étaient ces morts, vexueç. J'y découvre une allusion confuse aux Rephaïm ou géants de la Bible, comme dans les demidieux j'entrevois un souvenir des D"»nSi< laa « filii Dei » de la Genèse, et dans le règne des dieux un vestige à moitié effacé du Paradis terrestre. Mais ces réflexions m'éloignent de mon sujet. 11 est temps que j'y revienne, en abordant les textes dont je n'ai pas encore parlé.
La troisième et la quatrième inscriptions de Malte sont parallèles, et semblent provenir de deux frères favorisés tous deux de la même grâce. La mauvaise conformation des lettres, quelques lacunes, et peut-être quelques fautes d'orthographe y jettent un peu d'obscurité sur des détails accessoires. Le fonds n'en reste pas moins certain, surtout quand on s'éclaire de la lumière que ces deux inscriptions jumelles se renvoient l'une à l'autre.
Voici la troisième : « A dressé Malchibaal... à Baal- » Hamman (cette) pierre, parce qu'il a écouté toutes ses » paroles. .»
A Malchibaal, substituez le nom de Malchiosiris, puis modifiez légèrement la tournure du dernier membre de la phrase, et vous aurez la quatrième inscription, autant que j'en puis juger au travers des lacunes qui la déparent *. Toutes les deux se terminent par niT
4 La quatrième commence par ^i-jya que je crois être une leçon vicieuse pour 3^3.
qu'on a lu narr mes paroles, tandis qu'il faudrait probablement prononcer inan (héb. vw) ses paroles. '
Je n'ai point traduit le groupe 'îT'DTitfK, ou mieux (selon la quatrième inscription) m'»aï7)c?K. On pourrait avec Gesenius ponctuer m^DttT ù'»fct, et ces mots indiqueraient la patrie des votants. Mais on peut aussi, en partageant le groupe en trois mots, traduire : quemfecit sanum, quem sanitati restituit, et nous aurions ainsi un nouvel exemple dans 'ïDt? du pronom affixe de la troisième personne rendu par un •» *.
Cette inscription est un souvenir d'une colonie carthaginoise établie à Marseille, on ne saurait dire combien de siècles avant l'ère chrétienne. Elle contient un décret des suffètes de la métropole ou plus vraisemblablement de la colonie. Ce décret règle divers points relatifs aux sacrifices, et spécialement la redevance assignée aux prêtres, laquelle varie selon les différentes espèces de victimes. « Le prêtre, y est-il dit, aura droit » à une part de la chair immolée dont le poids sera » de... [ijSwito nw T nNto. » Il n'est pas besoin d'une profonde connaissance du génie de la langue hébraïque, pour s'apercevoir que l' affixe 1 doit être suppléé après ^yn2, quoiqu'il ne soit pas marqué sur la pierre.
Ce n'est pas le seul endroit du texte o& je reconnaisse la trace probable d'une semblable omission.
* Ce résultat serait le môme si on lisait : in ^Q«^ \tfN « cujftt* nomen vivat, »
ÉPIGRâPHIË phénicienne 45d
Mais je me borne à cet exemple comme plus sensible^ parce qu'il porte sur un passage parfaitement clair.
J'ai déjà eu l'occasion d'en appeler à une inscription africaine (466), et il me suffira d'ajouter que même dans celles de la plus basse époque, où l'affixe est rendu ordinairement par ut, on le supprime quelquefois. Il y a plusieurs actes de dédicace â Baal-hamman avec cette phrase nh^'p t\h VCtt^i '^nt n^ji «^k *^ que je
^ Je cite cette phrase telle qu'on la lit dans les meilleurs textes, et sans tenir compte des fautes que des graveurs ignorants y ont souvent commises. On y voit par exemple i^S^p pour KS*lp; Xijy pour tD'K de rwH', etc.
A Tappui du sens que je donne à cette formule, il sera bon d'en produire une autre assez semblable que voici :
NTïOpT ^Sp (p. ^lOV) MDÏTti? ^3 \ûn Syi pitS
• Au seigneur Baal-hamman, parce qu'il a écouté sa voix, et > (agréé) son sacrifice. »
Les essais tentés jusqu'ici pour l'éclaircissement de ces inscriptions africaines ont été si malheureux, qu'il peut être utile de proposer ici l'explication d'une autre formule qui en est extraite. V. les no» 32, 33, 31 et 3S de la Toison d'Or, de M. l'abbé Bourgade. II s'agit d'épitaphes.
Sur le tombeau d'un homme, on lit :
pîr m pH nnn ni-ïp nsarr
Sur le tombeau d'une femme :
niap nt pK nnn naav n^an
Je traduis : « Repose en paix, enseveli (ou ensevelie) sous cette pierre. »
py est le participe de nv» <iui parait identique à pv, « ^^'
meurer, être en repos. »
Dans inaan, le prétérit a le sens de l'optatif, selon un usage
commun aux Syriens et aux Arabes.
traduis ainsi : « qui a regardé son sacrifice tw, et écouté sa voix. »
Ces exemples suffisent, si je ne m'abuse, pour établir d'une façon tout empirique Tusage d'exprimer le pronom de la troisième personne par un ^ , ou de le supprimer entièrement. Pour joindre toutefois la théorie à la pratique, remarquons qu'en hébreu le pronom H^T\ se joint au substantif de deux manières, par la voyelle a, ou e. On dit : ^lil pour iniil « sa pa-
rôle », et nn3'»pS « selon son espèce. » De cette dernière forme dérive la forme araméenne nrnS, qui s'est
conservée chez les Hébreux comme archaïque et poétique, quoique les Massorètes l'aient méconnue, enlisant lil^V « son ânesse, » rtmo « son vêtement, » etc. Or la forme phénicienne nil se rapproche beaucoup de nini,
dont elle ne diffère que par le simple retranchement du mappik. Je n'ose toutefois décider si l'on prononçait na^T ou inai qui serait pour inw, le n, comme I'k,
entre deux voyelles, se changeant facilement en ^- Au pluriel on devait prononcer V13*t « ses paroles. »
Quand au contraire tout signe de l'affixe est supprimé, ou qu'il est- rendu par N, rien n'empêche de le prononcer 6, ex. : kSkp = iStp. On dirait que les Phéniciens ont évité d'écrire le 1 non-seulement au commencement des mots comme les Hébreux, 'mais aussi à la fin.
Quelques exemples tirés des vers du Pœnulus viennent à l'appui de ces raisons. On y lit, au neuvième vers punique :
Ghillu ily gubulim lasibithym
ce qui donne en caractères hébreux :
« Qu'à lui sont ces lieux pour y habiter ; » et au vers septième :
Uth bini mvsdibur. etc.
« Et filium ejus fertur (hic esse.) »
Ce sont là les deux formes phéniciennes que j'ai signalées du pronom de la troisième personne.
Si l'on ne goAte point ces explications, je suis tout disposé à en accepter de meilleures. Mais jusqu'à ce qu'on ait réussi à donner d'un grand nombre d'épigraphes une explication plus naturelle et plus satisfaisante que celles que je viens de proposer, je persiste dans ma manière de les lire et de les traduire.
ARTICLE TROISIÈME
INSCRIPTION D OUMM-EL-AWAMID
SOMUAIRG. — 1. 1'* Inscription à Baal, seignear du ciel, Abdelime an des jages de Laodicée. Méprises de M. Renan « 4« ligne la plus obscure de toutes, si l'un n'y supplée par les quiescentes et la plus claire après ces restitutions, discussion de la date; 6* ligue, pléonasme forcé de M. Renan évité par l'affîxe *! de la 3* personne.— II. II« Inscription : « Au roi » Astarté, dieu Soleil, vœu qu'a fait Abdesmorus pour ses fils, > Mlins Spartianus sur le dieu Lunus, inscription palmyrienne bilingue ^ni^, HXio^cùooç, "ï^aSy , affiw i poucja
3" personne du singulier ou du pluriel, M. Renan a renoncé au vrai sens, par déférence pure pour un docteur allemand. — III. Conclusion. M. Renan a pu se tromper sans déshonneur sur l'épigraphie phénicienne. Qu'il se fasse moins le satellite du soleil nuageux d'Allemagne, défère davantage à la tradition, surtout quand il s'agit de la Bible :loi du secret. Autrement il sera faux même dans l'art, comme en histoire. Embarras où le met la P^ie de Jésus,
Notre tâche à présent est singulièrement allégée.
Nous pouvons aborder sans crainte les inscriptions d'Oum-el-Awamid.
Je traduis la première en latin pour être plus littéral, et mieux rendre les inversions du texte :
« Domino Baali cœlorum, quod vivit Abdelimus fdius Mat- ^ thaniSf filii Abdelimi^ filii Baalsamarij inter judices Laodi- » ceœ. Portant hanc et valvas ejus feci, templum ejm œdificare » peregi, anno CXLXXX Domini Milchoniy anno CXLIII populi » Tj/r, ut sit mihi in memoriale et nomen bonum stib pedibtis » Domini mei Baalis cœlorum in œtemum. Benedicat mihi. »
Les deux premières lignes ne demandent aucune explication. Le groupe 3*TNS;iS9a qui commence la
troisième, ne signifie ni « dans le district.., » ni^ au milieu de Laodicée. » Il y a telle superfluité de paroles que le style épigraphique évite plus soigneusement que tout autre ; et Paris, en dressant la statue équestre de Henri IV, s'est gardé d'écrire au-dessous qu'il l' érigeait sur le Pont-Neuf.
Il est au contraire fort naturel qu'Abdélime, après son nom et celui de ses ancêtres, désigne aussi sa qualité. Celle de magistrat, ou de juge, pouvait très-bien s'exprimer par jVis. Plusieurs racines, dont le sens
premier est de diviser^ trancher, passent au sens métaphorique de décider, juger. Le nom de Cadi en arabe ne signifie pas autre chose. Le verbe tt;i couper, a la même acception chez les Chaldéens et les Syriens, et on en trouve plusieurs exemples dans Daniel. Enfin la racine ^Sb se rencontre elle-même dans la version syriaque du. Nouveau Testament avec une signification tout à fait analogue, en saint Luc (xit, 14) : « Quis me constituit judicem aut divisorem (K3jSsa) inter vos ? »
Je lis donc oinS ''jSàa. La finale brève de Aao^txeia
a pu s'effacer aisément, mais non la syllabe pénultième £1 qui est longue. K3ni<^ est impossible.
Le sens de « phalange » qui appartient au mot jSs ne convient pas en cet endroit. Il eût fallu dire :iSsa nS'19 miles in pJialange.
J'arriTe à la quatrième ligne, la plus obscure de toutes, si on n'y supplée par les quiescentes, et la plus claire après cette restitution.
Qu'on écoute M. Renan : «j'ai construit cette porte et les battants qui sont à Ventrée de la cella de ma maison sépulcrale. »
Il n'est pas nécessaire d'appartenir à l'Académie de»
inscriptions et "belles-lettres, pour sentir ce que cette phrase a de trop, et ce qu'elle a de trop peu; trop de mots surtout pour le style lapidaire, des circonlocutions plus qu'inutiles ; pas assez de simplicité et d'élégance. Encore faut-il dire que le traducteur s'est habilement contenté d'un à-peu-près, et que sa version latine, où il eût fallu être plus littéral, a été remplacée par plusieurs points.
Mais qu'on consente à lire,
et l'on aura littéralement en latin : a Portant hanc et val- » vas — ejus feci, domum ejus peregi^ œdificavi (jp.pei^egiœdi- » ficare) . »
tTK est la forme phénicienne du relatif. L'ensemble des textes ne permet pas d'en douter ; et j'ose espérer que le savant Père Bourquenoud ne me refusera pas son assentiment.
Ce membre de phrase est suivi d'une date qui n'a pas encore été bien comprise. Qu'est-ce, en effet, que l'ère « des Seigneurs rois » ou « du Seigneur des rois, » deux traductions que l'habile collaborateur du Journal asiatique nous a proposées l'une après l'autre ? Est-ce l'ère de Cyrus, ou celle des Séleucides ? De graves difficultés s'opposent avec une force égale à ces deux opinions. D'abord l'expression consacrée pour désigner le potentat le plus puissant de l'Asie, et spécialement les souverains de Babylone, est celle de Grand-Roi, ou de Roi des rois, jamais Seigneur-roi ou Seigneur des rois. Seigneur roi est un titre banal qui convient aux chefs des plus petits Etats. Seigneur des rois est une dénomination qu'aucun exemple ne justifie, un reflet pâle et affaibli de la pensée qui avait créé ce titre superbe. Partout,
non-seulement dans les auteurs grecs, mais sur les monuments des Achéménides, comme sur ceux des Parthes Arsacides, vous trouverez la répétition énergique du même terme, « roi des rois. » C'était un langage officiel dont on n'aurait pu s'écarter impunément.
D'ailleurs ce titre se transmettant avec la couronne, et étant commun à tous les souverains successifs d'un même empire, ne pouvait servir de point de départ à une ère quelconque.
Enfin la même expression se lit sur le sarcophage d'Esmounasar, oii il est clair qu'elle s'applique à un dieu adoré en Phénicie.
Le dieu Milchom, le même que Moloch, n'est connu par la Bible que comme une idole des Ammonites et des Moabites ; mais la Phénicie n'est pas assez distante des lieux habités par ces peuples, pour qu'on s'étonne d'y rencontrer les mêmes divinités.
L'ère du seigneur Milchom datait apparemment de la dédicace de son temple, beaucoup plus ancien à Laodicée que celui de Baal-Schamaïm. Cette dédicace fut une époque mémorable en ce pays, comme celle du temple de Salomon à Jérusalem.
La sixième ligne appelle maintenant notre attention. En voici le texte :
ou en divisant les mots et restituant l'orthographe la plus usitée :
Dvi Dic^i i3îS ^S ^asS
La difficulté est tout entière dans la première moitié de la ligne. Dans sa seconde édition revue et corrigée,