POUR OU CONTRE LE PASSAGE CONTESTÉ
Sommaire. — État de la question : A l'ananimité morale en faveur de ce verset, depuis bien des siècles, des criliqaes de nos jours opposent les anciens. Est-ce avec raison? — I. Témoignages des Églises d'Afrique en favt-nr du verset: S. Fnlgence du vi« siècle, s'appuyant de S. Cyprien ; en 484 profession de foi solennelle de S. Eugène avec 400 èvêqucs d'Afrique, etc., rapportée par S. Victor de Vite; Vigile de Tapse? Objection et réponse. Témoignages de S. Augustin , S. Cyprien, Tertullien. — II. Témoignages des Eglises d'Espagne : Lucinius d'Andalousie obtient de S. Jërdme, sa version. Déposent en faveur du verset: Ethérius d'Osma au viii* siècle; manuscrit de Tolède da vu* siècle, contenant la version de S. Jérôme ; manuscrit de Vérone du ix« siècle au moins, dans ileax traités plus anciens. Donc, ou S. Jérôme avait traduit ce verset, ou bien on l'a inséré dans sa version en Espagne, malgré le respect pour ce grand docteur. Fausse décrétale attribuée au pape Hygin, dans la collection de Mercator; Idace h la fln du v« siècle, dans deux traités ; Potamius dans une lettre à S. Atbanase vers 355. >- III. Témoignages des Églises de TUalie et des Gaules. Outre les recensions africaine et italienne de la vieille jtalique, peut-être y a-t-il eu une récensioii gauloise. Unanimité en faveur du verset au *xiiK siècle, concile de Latranen 151i; manuscrits latins depuis le ix« siècle, contenant ouïe verset ou \eprologu8 galeatus qui le recommande et qui, attribuée S. Jérôme, est au moins du ix« siècle. Objection et réponse. Allusion à ce verset parChaiIcmagne écrivante Léonin. Entre Alcuin et Cbarlemagne, manuscrits du vi« siècle qui n'ont pas ce verset, et manuscrits des vii« et viii* siècles qui l'ont : Pourquoi? Cité par Ambroise Ansbert au viii« siècle. Objection et réponse. Témoignages positifs : Gassiodore en Italie au vi« siècle, S. Pbébade d'Agen au iv« siècle. S. Eucher au milieu du v« siècle? Conclusions. — IV. Tèmoipages des Églises de la Grèce et de TOrient. Manuscrits qui ont pu servir à la polyglotte d'Alcala. Manuscfit de Venise cité par le P. Angelo Rocca au xvi* siècle, manuscrits grecs cités par le même, où le verset aurait été effacé, et d'autres où il aurait été ii la marge. Allusion à ce verset dans Origène et Clément d'Alexandrie ; texte de S. Claude Apollinaire, évéqne d'Hiéraple en Syrie an iv« siècle. Objections et réponses. Exemples de suppressions de textes, S. Épiphane
L'immense majorité des manuscrits latins, et Ton pourrait dire presque leur universalité depuis le X* siècle, s'accordent dans leur déposition favorable. L'Église romaine a conservé le verset dans l'édition authentique publiée par l'ordre de Sixte V et de Clé-
ment VIII, qui fait loi parmi les catholiques, et les sociétés protestantes l'ont aussi toujours reconnu; les réclamations soulevées à cet égard depuis un siècle, n'ont jamais été que lé fait individuel des critiques.
L'Église grecque le reçoit sans contestation, et l'a inséré même dans cette célèbre confession de foi qu'elle opposa, dans le xvii® siècle, aux innovations des protestants .
Mais, à cette unanimité des derniers temps, la critique oppose l'autorité des anciens. De quoi vous sert, nous dit-elle, d'accumuler des autorités récentes, qui se sont copiées les unes les autres sans examen, contre un moindre nombre de témoins plus voisins de la source, et partant plus dignes de foi ; les suffrages se pèsent et ne se comptent pas : Non numerantur sed ponderantur.
C'est donc à l'examen des documents les plus anciens que nous sommes appelés. Là est le vrai champ de bataille. Pour y procéder avec plus d'ordre et de netteté, nous parcourrons successivement les principales Églises de l'Occident, recueillant et appréciant leurs dépositions; nous passerons ensuite à l'Orient.
L'Église d'Afrique se présente la première à nos regards. Cette grande Église, fondée par les envoyés des pontifes romains, vers la fin du i®' siècle ou le commencement du second, fut, à ce que l'on croit, le berceau de la plus ancienne version latine des Livres saints, et c'est de là que cette version se répandit en peu de temps dans toutes les provinces occidentales
de Tempire , non pas toutefois sans y subir des corrections et des remaniements divers, selon la diversité des temps et des lieux. Éclose sur le sol d'Afrique, elle dut y conserver, mieux que partout ailleurs, son empreinte et sa couleur natives. C'est donc là que nous pouvons espérer en suivre la trace avec plus de certitude jusqu'à ses premiers commencements, aussi haut que le milieu du second siècle. Une série de témoignages clairs, concordants et qui s'enchaînent les uns aux autres dans une durée de plus de trois siècles, de TertuUien à S. Fulgence, ne nous permettra point de douter que cette illustre Église n'ait lu et retenu invariablement, dans ses exemplaires du Nouveau Testament, le verset des trois témoins célestes, depuis son origine jusqu'au moment de sa disparition et de l'invasion musulmane.
Détachons d'abord, Hans cette suite d'années, la période de la domination des Vandales. On sait que l'Afrique, après avoir fait partie de l'empire romain, subit, pendant un siècle, le joug abhorré de ces Barbares, et n'en fut délivrée que sous le règne de Justinien, par Bélisaire. Ce siècle d'interruption dans les rapports politiques avec l'Europe, fut un siècle de persécution à peu près permanente, avec des vicissitudes toutefois de violences atroces et de demi-tolérance. Les Vandales, gagnés à l'arianisme, comme' les Goths, avant leurs incursions en Occident, joignaient, à la férocité qui leur était, naturelle, et à* une haine profonde du nppu romain, l'exaltation sombre et sauvage quq l'hérésie leur inspirait contre les adorateurs de la TritUté une et indivisible. Trois de leurs princes, Gensério, le niéçae qui saccagea Rome ; Hunéric, son fils, ThrasinjLond, son petit-fiJs, mirent en oeuvre tout ce
LES TROIS TÉMOINS CÉLESTES m
que la cruauté et l'astuce ont de ressources pour'Valiîière les âmes et triompher d'une croyance. Ils fafèitf*mîiiij eus. La terre qu'ils désolèrent s'illustra par lë>iftftflt^¥è et la constance de ses martyrs, par la sainte ^ig'Oèur de ses pontifes, par la science de ses docteuifs.. 'DëWX noms surtout, Eugène et Fulgence, résument' ^â' eux seuls un demi-siècle d'héroïque résistance. Lé p:^èftii&r,' évêque de Carthage et primat de toute l'Afriqtlei d>é^ puis 481, en fut aussi l'oracle dans les jour^ ïéS' {)luè troublés de son pontificat. Et quand la pefri^éoàtibny devançant le cours des années, l'eût fait dispaorarttfie' de la scène, la Providence lui suscita un héï^itièi» •de'^s» vertu et de son zèle, égal à lui pour le coufkgei^et^bîëri supérieur pour la doctrine. S. Fulgence, éïëvé taalgi^é lui sur le siège épiscopal de Ruspe, en TâU'ÔOS; fut,^ pendant un quart de siècle, la lumière de TÉglibeiinP verselle, le boulevard de la foi orthodoxe,- lômairl&ë^tï de l'hérésie, et pour tout dire, en un mot," l'Au'gù^i dô son temps. ' ' >= : » î'i
Où trouver d'autres témoins plus dignes A**ëtté' ëti^ tendus dans la question présente? ' ' .'ii; ■<
Parmi les citations que nous pourifiofiiW' fai^e-dë' S. Fulgence, une seule nous suffira. C'efSt «celle' du-, û'ô^P content d'apporter eh preuve le texte: de' âf'Jeaai; il^ assure que S. Cyprien l'a cité déjà près, dç troi^ siècles avant lui. Beatus Joannes Apostolus testatur dicens ;i jr^e^, 8unt qui testimonium perhibent in cœlo, Pûter,' Vefi>uin\ et Spiritus; et très unum sunt. Quoi etiam beàtmimus Mf^îtfi^ Cypriamis in epist. de unitate Eccles., co$s^t0tur, difemt.J,^ » De Pâtre et Filio et Spiritu Sancto seriptum^ps^i: Et tf^éé ^unum suntK » ' ' ■ ' ' '" '
* Biépéfisix) ad Arianos, vers la fîri. Le VfeW è^^ 'tiWërrt^ài:^ dans le livre du môme auteur, d* Trinitl'âd Fèlii^;^n^(3[kiiyië
Ces paroles sont claires, et Griesbach avoue sans détour l'existence du verset dans l'exemplaire du saint évêque de Ruspe.
Avant lui, S. Eugène avait eu recours au même verset, dans une occasion bien plus grave, et dont la solennité ajoute un poids immense à sa citation. En Tan 484, il plut au tyran Hunéric d'en finir avec l'orthodoxie ; et rien ne lui parut plus propre à l'exécution de son dessein, que la convocation de tou^ les évêques catholiques répandus dans ses vastes États. Une conférence publique était annoncée avec éclat. Le roi comptait un peu sans doute sur l'habileté et la subtilité de ses docteurs, mais beaucoup plus encore sur les voies d'intimidation et de surprise. Les prélats arrivèrent en grand nombre à Carthage ; il en vint, dit Gennade (n® 97), de l'Afrique et de la Mauritanie, de la Sardaigne et de la* Corse. Fatigués des tergiversations des évêques ariens et de la malveillance du prince, ils rédigèrent une confession de foi raisonnée, appuyée sur de nombreuses citations des Livres saints, et la présentèrent au monarque revêtue de leurs signatures. Ils étaient environ quatre cents. Ces faits nous sont garantis par un auteur contemporain, témoin oculaire de ce qu'il rapporte *, S. Victor de Vite (l'ancienne
traité de Fide catholicâ adversus Pintumy qui lui est faussement attribué.
^ Croirait-on que Griesbach accuse d'infidélité et de mensonge la relation du saint évoque de Vite, soit à cause des miracles qu'il y rapporte, soit surtout parce qu'elle est peu conforme à redit de persécution du roi barbare? Imprudent Victor! Il ne soupçonnait pas qu'en enchâssant dans son histoire cet édit violent, il fournirait à un futur critique des armes contre luimôme. Autant vaudrait juger les chrétiens annamites sur les édits récents du roi de Gochinchine. Les bourreaux auront toujours raison, et les victimes toujours tort.
Utique), qui a écrit V Histoire de la persécution des Vandales, et qui, au livre III, a transcrit tout au long cette célèbre confession de foi. On y lit ces paroles : Et ut adhuc luce clarius unius Divinitatis esse cum Pâtre et Filio Spiritum S. doceamus, Joannis evangelistœ testimonio comprobatur. Ait namque : Très sunt qui testimonium perhibent in cœlo, Pater, Verbum, et Spiritus Sanctus; et hi très tknum sunt.
Aucun de ces évêques, réunis de tant de contrées diverses, n'hésite à prendre sur lui la responsabilité de celte citation. Elle est aux yeux de tous une preuve plus claire que le soleil {luce clarius), de la vérité de leur foi. Ils ne craignent point d'être accusés de faux, et convaincus par l'inspection de leurs propres exemplaires des Livres saints. Les avaient-ils altérés tous, et avaient-ils fait disparaître tous les manuscrits anciens ? Ils ne redoutent pas même la comparaison de leurs exemplaires avec ceux des Ariens, soit que ceuxci fussent conformes aux leurs, soit qu'ils se tinssent assurés de montrer l'exactitude et la priorité des leurs, si l'on venait à la confrontation. C'est le cas de dire, avec M. Berger de Xiyrey (mémoire déjà cité) : « Il n'est » guère admissible que les évêques d'Afrique, dans » leur discussion avec le roi arien, aient allégué, » comme dé l'Écriture, un texte qu'ils n'y trouvaient » pas. »
Voyons pourtant ce qu'on oppose à ces témoignages éclatants. Ne pouvant les attaquer de front, on essaie d'en éluder la force et de les miner sourdement. On cherche un écrivain dont on puisse rendre la réputation suspecte, et, quand on se flatte de l'avoir trouvé, on le charge seul du crime d'interpolation sacrilège ; on en fait une sorte de bouc émissaire qui doit porter
la honte de tous ; on répand sur lui toute l'àcreté de son venin. Vigile, évêque de Tapse en Afrique (c'est le nom de cette infortunée victime expiatoire), est nommé par Victor de Vite parmi les évêques qui assistèrent à la conférence de Carthage. Il devait être un des plus jeunes, puisqu'il vécut depuis environ 36 ans, étant mort vers l'an 620. N'importe; on insinue qu'il est le seul auteur de la confession de foi, et que tous les autres l'auront signée sans examen. Le ton de l'insinuation maligne fait place bien vite à l'ajSSrmation directe, et l'on conclut d'un ton assuré : Igitur comma controversum septimum prœcipue ne dicam unice, nititur testimonio, fide ATQUE AucTORiTATE ViGiLii Tapsensis. (Les lettres majuscules ne sont pas de moi. Griesbach, Diatribe, p. 21 .) Sur la parole de Griesbach, M. Tischendorf répète à son tour : Ex patribus Latinis primus verbis suppositiciis mus est Vigilitis Tapsensis {sœculo v^ exeunte) , cim in eo quem Idacii nomine scripsit contra Varimad, libro, tum aliquoties in iis qui ficto Athanasii nomine ad Theophilum scripti sunt de Trinitatelibris. {Nov, Testam, grœcè, 7* edit., pars altéra, p. 226.) Du témoignage de S. Eugène, de quatre cents évêques, et de Victor de Vite, leur historiographe, il n'est pas même mention dans cette récente édition du Nouveau Testament.
Le fiait est que Vigile de Tapse, auteur d'ailleurs fort recommandable , est un témoin presque sans importance dans la question qui nous occupe. Tout ce qu'on a pu recueillir de ses écrits authentiques se réduit à une allusion au passage de S. Jean; et encore cette allusion est-elle énoncée en des termes fort inexacts. Sur ces mots de la Genèse (I, 26) : Fadamus hominem,., il dit : Qui fàciunî sunt Pater, Filius et Spiritus Sanctus, sed hi très unus est. [Altercatio inter Sûbellium, Photinum^ etc.) Les
autres citations sont extraites d'ouvrages dont l'origine est au moins douteuse, et qui probablement n'ont rien de commun avec lui.
Par quel secret motif a-t-on donc été poussé à le mettre en avant, et à faire dépendre de son autorité seule presque toute la valeur des témoignages favorables au verset?
Le voici : cet évêque, zélé pour la vraie foi, comprit que la ferme du dialogue était la plus propre à traiter d'une manière intéressante. et à mettre à la portée des simples les questions abstruses de la théologie. Il fit donc ce que tant d'autres ont tenté depuis, ce que notamment Fénelon a fait avec succès contre le jansénisme. Dans des dialogues de sa façon, il mit aux prises les disputants et fit jaillir la lumière de leurs discussions. Soit modestie, soit crainte de la persécution, il publia ces dialogues sous le voile de l'anonyme. Peutêtre y eut-il de l'imprudence à y attribuer le principal rôle à un saint Athanase, un saint Augustin ou quelque autre des docteurs les plus renommés des âges antérieurs. La postérité y a été trompée pendant un temps. Mais les contemporains pour qui il écrivait n'étaient pas dupes apparemment de cet innocent artifice, pas plus que nous ne le serions aujourd'hui d'un dialogue supposé entre César et Pompée, que nous ne le sommes de tant de romans revêtus des couleurs de l'histoire. Ils goûtaient le charme d'entendre parler encore des hommes qu'ils avaient appris à vénérer, et d'être les témoins de leurs nouveaux triomphes sur l'hérésie. Des critiques modernes, qui n'avaient pas assez pénétré ces motifs, ont jeté sur la probité de Vigile une couleur peu favorable. Les raisons exposées suffiront, ]e pense, pour l'en disculper. Ce qui fut moins honn^^tQ
44 ËTUDSS BIBLIQUES
et moins loyal, ce fut d'appeler sur le verset de S. Jean la même défaveur dont on frappait l'auteur supposé de cette interpolation prétendue. Qu'on écrive et qu'on pense de Vigile ce que l'on voudra. C'est, je le répète, un personnage assez indifférent à notre cause, et il importait de l'en dégager nettement.
Une autre difficulté s'est élevée, sérieuse en apparence, mais dont la solution tournera à l'avantage du verset. Le même S. Fulgence, dont nous avons invoqué l'appui, semble, dit-on, supposer ailleurs l'absence du verset dans les manuscrits de son époque *. Un autre Africain, Facundus d'Hermione, plus jeune de quelques années que Fulgence, convient du fait en termes assez formels. Voici comme il s'exprime dans un ouvrage composé'pour la défense des trois chapitres, 1. 1, c. m : De Pâtre et Filio et Spiritu Sancto dicit : Très sunt qui testimoniumdant in terra, Spiritus, aqua et sanguis, et hi très unum sunt; in Spiritu significans Patrem... quod Joannis apostoli testimonium B. Cyprianiis in epistold seu libro quem de Unitate scripsit de Pâtre, Filio et Spiritu Sancto intelligit. Facundus, en cet endroit, se propose d'établir le dogme de la Trinité consubstantielle par l'épître de S. Jean ; et toutefois, omettant -complètement la mention expresse qui en est faite au t 7, il a recours au 1 8 et en donne une explication allégorique assez forcée; bien plus,
* C'est dans les fragments conservés de ses livres contre Fabien. A la fin d'un fragment appartenant au livre Vie, on lit : Joannes evidenter ait : Et très unum sunt ; quod de Pâtre et Filio et Spiritu Sancto dictuniy sicut superiv^s, cum rationem fiagitares, ostendimus,.. (V. Griesbach, Diatribe, p. 23). Que conclure d'une phrase, qui ne semble pas achevée, et dont le sens dépend de .la suite ? Je n'aurais qu'à la terminer ainsi : Trium Personarum unitatem consubstantidem demonstrat, pour faire disparaître jusqu'à l'ombre d'une objection.
il attribue le même procédé à S. Gyprien. N'est-ce pas reconnaître équivalemment l'interpolation du t7, dont il n'eût pas manqué de faire usage s il l'avait admis comme authentique?
Une simple observation fera tomber tout cet échafaudage chancelant. Qu'on se rappelle que Facundus a écrit son ouvrage à Constantinople, et qu'il l'a dédié à l'empereur Justinien. Il n'était pas assez novice pour ignorer que les Gre'cs ne lisaient point dans leurs exemplaires le verset reconnu dans toute l'Afrique. Il a* donc eu recours au détour que nous venons de dire, et, pour corroborer son explication mystique des témoins terrestres, il a invoqué le témoignage de S. Gyprien. C'est un de ces arguments que l'école appelle ad hominem, parce qu'ils ont contre ceux à qui on les oppose une valeur plutôt relative qu'absolue. 11 est certain que S. Gyprien a trouvé, dans Tépître de S. Jean, le très unum sunty et a cru que ces mots étaient écrits de la Trinité céleste. Si donc quelqu'un rejette le t 7, il devra convenir au moins que le saint martyr a vu le dogme dont il s'agit dans le t 8, en lui donnant une interprétation allégorique. Gar où l' aurait-il découvert ailleurs? La conséquence est manifeste *. Et qui sait si, avant Facundus, les Pères africains ne l'avaient pas déjà opposée plus d'une fois aux Vandales ariens? Supposez pour un moment que ces Vandales aient eu des manuscrits propres à leur secte,
* La preuve que Facundus s*est abstenu de citer le v. 7, par pure mesure de prudence et qu'il le lisait dans son exemplaire, c'est qu'il cite le v. 8 avec les mots in terra, qui suppose un au-tre verset où on lirait in cœlo, Griesbach l'a senti, et pour éludei* la difficulté, il voudrait se persuader que ces mots in terra ne sont point de Facundus, mais de quelque copiste maladroit ou
d'où le t 7 était éliminé. Le fait est possible, quoiqu'il ne soit pas prouvé. En ce cas, les orthodoxes ont dû raisonner contre eiix comme Facundus l'a fait plus tard devant les Grecs de Gonstantinople ; S. Fulgence y a pu recourir comme tout autre, et le texte objecté de lai, s'il a le sens que lui donne Griesbach, reçoit une explication facile.
Je vais plus loin , et je soutiens que lors même que les manuscrits à l'usage des ariens, -comme ceux dont se servaient les orthodoxes, auraient Iules deux tt7 et 8 en leur entier, les catholiques ont dû goûter Texplication allégorique du t 8, et y revenir assez souvent dans la dispute. Pourquoi cela? Parce qu'ils y trouvaient une porte ouverte pour échapper à une diflBlculté souvent renouvelée. Qu'on veuille bien se pénétrer du point en litige entre les deux communions. Il s'agissait du consubstantiel , du terme sacramentel de ôpoudioç Les catholiques démontraient la consubstantialité par le très unum sunt du t 7, et les Ariens y opposaient le très unum sunt du verset suivant. Si, disaient-ils, l'Esprit, l'eau et le sang ne sont point une seule substance, le très unum sunt qui leur est appliqué par l'apôtre, n'indique donc point cette unité d'essence et de nature. Avant la conquête des Vandales, l'arien Maximin avait déjà opposé à S. Augustin cet argument dont il se pré valait fort, et l'aigle des Docteurs lui avait fait cette réponse conforme à ce que je viens de dire : Si ea quœ hic significata sunt velimus inquirere, non absurde occurret ipsa
mômederéditeur. (Diatribe, p. 14, in 7iota.) Il n'aurait pas hasardé cette conjecture, s'il avait remarqué que le terme qu'il suspecte, se lit non-seulement dans la citation textuelle, mais trois fois encore coup sur coup dans le commentaire qui raccompagne. Quel faussaire eût été capable d'ajouter quatre fois un mot qui paraissait sans importance ?
Trinitas, quœ unus, . . Dem est, Pater, Filius et Spiritus Sanctus, de quitus verissime dici potuit : Très sunt testes et très unum sunt ut nomine spiritus accipiamtis Patrem,,.^ nomine autem saU" guinis Filium, et nomine aqtuje Spiritum Sanctum (Contra Maximin, c. 22). Entendez ce verset comme il faut; considérez moins les termes que le sens caché sous les mots, et vous aurez l'unité que nous cherchons. Ne forte dicas spiritum et aquam et sanguinem diversas esse siibstantiasy et tamen,dicttnn esse très unum sunt: propter hoc admonui ne fallaris. Hœc enim sacramenta sunt^ in quitus non quid sint^ sed quid ostendunt semper attenditur^ quoniam signa sunt rerum aliud existentia et aliud significantia. Si ergo illa quœ his significantur intelligantur, ipsa inveniuntur unius esse substantiœ.
En deux mots, les catholiques argumentent du t 7** quand ils ont le choix du terrain pour la lutte. Mais si l'ennemi pour les attaquer se retranche dans le f 8, ils ne refusent pas de le suivre sur ce nouveau champ de bataille, certains d'y rencontrer , sinon une victoire aussi facile, du moins un abri sûr et uù rempart inexpugnable.
On nous pardonnera la longueur des développements où nous sommes entré. Ils étaient nécessaires pour initier le lecteur à la controverse, et le rendre plus capable d'apprécier la force de nos témoignages, peut-être aussipour tempérer l'aridité d'une discussion de textes. Nous n'avons dissimulé aucune difla.culté, et nous croyons avoir établi comme un fait incontestable la présence du verset dont on dispute, dans la généralité des provinces soumises aux Vandales de l'Afrique pendant la période de leur domingJiion.
Les fa\ts déjà éclairais nous permettront d'être beaucoup plus court sur la période antérieure.
Le premier qui se rencontre en remontant le cours des siècles, c'est le plus grand théologien non-seulement de son siècle et de son pays, mais peut-être de toutes les contrées et de tous les âges. C'est S.Augustin, qui touche par ses dernières années aux jours de la dévastation de l'Afrique par les Vandales, et aux commencements de leur empire. Pendant longtemps on Ta rangé parmi ceux qui n'avaient point connu le t 7. On s'appuyait sur le passage du traité contre Maximin, , que nous avons cité et expliqué. On doit convenir à présentqu'iln'en résulte rien contre nous. Si le saint Docteur ne parle pas du t 7 en cet endroit, c'est qu'il n'attaque point, mais qu'il se défend sur le terrain qu'il n'a ' point choisi, où son adversaire l'a défié. Il montre que le « très unum sunt» dit des témoins terrestres, n'énerve point la force de ces mêmes paroles, ou d'autres semblables, appliquées aux Personnes divines. De toutes les solutions qu'il pouvait donner il choisit celle qui lui plait davantage, et qui consiste à reconnaître la Trinité sainte comme énigmatiquement indiquée dans le texte même qu'on lui objecte. C'est le plus ancien monument de l'interprétation allégorique attachée au t8, et il est digne de remarque que le Docteur ne s'y porte point spontanément, mais qu'il y est engagé par la nécessité de la défense. Quelque goût qu'il eût pour les sens mystiques, il est permis de douter qu'il eût proposé celui-ci de lui-même. Et qui ne sait que dans les écrits des saints Pères, il faut mettre une grande différence entre les pensées qu'ils ont mûries et celles dont ils se font une arme momentanée pour repousser un assaut imprévu! Mais quoi qu'on puisse penser à oet égard, soit qu'on attribue à l'évêque d'Hippone l'influence qui propagea dans la suite son explication allégorique, soit
qu'on la tienne pour plus ancienne, il est certain qu'elle n'exclut pas le t 7, |et nous avons d'assez bonnes preuves que ce verset a été lu par S. Augustin. Il y fait allusion soit dans son traité de la Cité de Dieu (V. 1 1 ). « Deus summus et ver us ^ cura Verbo suo, et Spiritu Sancto, quœ tria unum sunt ; soit dans son traité xxxvi, 10, sur S. Jean : Vis habere bonam causamf habeto duos vel très testes y Patrem^ et Filium et Spiritum Sanctum ^.
Ces deux allusions jointes ensemble donnent le verset complet de S. Jean, Tune en fournissant le commencement, et l'autre la fin. Il serait assez ridicule de soutenir que toutes les deux se rapportent au f 8® plutôt qu'au 7, mais pour couper court à toutes les objections, la Providence a permis la découverte et la publication d'un manuscrit précieux, conservé dans la bibliothèque Sessorienne, à Rome, et dans lequel les savants éminents qui l'ont examiné jusqu'ici, notamment le cardinal Wiseman, qui l'a décrit et en a fait usage dans ses lettres déjà citées, et le cardinal Maï, auquel nous en devons une édition complète [Nova Patrum Bibliothecay 1. 1), s'accordent à reconnaître le vrai Spéculum de S. Augustin. En tous cas, l'ouvrage ne saurait être beaucoup plus moderne^, et il vient certainement de l'Afrique, représentant le texte primitif de la Vulgate tel qu'il était usité sur la côte méridionale de la Méditerranée. C'est un recueil de passages de l'Ancien et du Nouveau Testaments, rangés selon Tor-
I Ce passage de S. Augustin m'est fourni par le cardinal Maï, Prœfatio ad Spéculum, 1. 1 de la Nova SS. Patrum Bibliotheca, Rome, lfô2.
* Le manuscrit môme est fort ancien, du vue ou du vra« siècle, au plus tatd. M. Nolte, si versé dans la lecture des manuscrits, incline pour le vue siècle, autant qu'il en peut juger sur le fac-simUe publié par Maï.
dre des matières en plusieurs chapitres, mais sans aur cun commentaire ni glose pour l'instruction etl-édiflcation des fidèles. Auch. ii. dedistincti&nePersonarumj on lit : Hem illic': Quoniam très sunt qui tesUmonium dicunt in terrdf Bpiritusy aquaet sanguis; et hi très unum sunt in Christo Jesu. Et très sunt qui testimonium dicunt in cœlo^ Pàter, Verbum et Spiritus, et hi très unum sunt, — Puis au ch. lu, de Spiritu Sancto. Item Joannis in epistolal? Spiritus est qui testimonium reddit, quia Spiritus est veritas. Item illic : très sunt qui testimonium dicunt in cœlo, Pater, Verbum et Spiritus, et hi très unum sunt.
Quelques remarques suffiront sur cette double citation.! 1® Le t 6 y est conforme au grec en cette phrase Spiritus est veritas, à laquelle les manuscrits latins substituent presque invariablement « Christus est veritas ». Comme il n'y a aucune apparence que l'auteur du Spéculum se soit servi d'une version retouchée sur le grec, je vois ici une trace conservée de la leçon primitive de la Vulgate, et par conséquent un indice de haute antiquité. 2® Le t 7 est mis après le 8 et la même inversion se remarque dans toutes ou presque toutes les citations les plus anciennes. 3® Les mots «m Christo Jesu y^ ajoutés à la suite des trois témoins terrestres sont une glose très-répfindue et fort ancienne. Nous la retrouverons dans des manuscrits d'origine espagnole et italienne. Elle paraît antérieure à la naissance de l'arianisme. En tout cas elle explique fort justement le sens du verset. Mais plus tard, et peut-être à l'occasion de l'inversion signalée dans les deux versets 7 et 8, cette glose fut transposée maladroitement après les noms des témoins célestes. 4° Le mot« Spiritus » n'est jamais suivi de l'épithète «ancftw, laquelle manque également dans la généralité des plus anciens manus-
LES TROIS TÉMOINS CÉLESTES Si
crits et ne semble pas avoir appartenu au texte authentique. Voilà bien des traits d'antiquité, dignes assurément de celui à qui l'ouvrage est attribué par cinq suscriptions de main différente en tête du manuscrit. Mais quand les autorités seraient moins fortes pour en faire honneur à S. Augustin, n'est-il pas extrêmement probable à priori que les fidèles d'Afrique n'ont pu altérer ou changer leur texte reçu, en un point si capital, sous les yeux vigilants et malveillants de maîtres ariens, et, par une conséquence nécessaire, que S. Augustin a dû y lire ce qu'y lurent depuis, un saint Eugène, un saint Fulgence et tant de centaines de confesseurs?
Au delà de S. Augustin, deux noms se détachent des autres, et brillent d'un plus vif éclat sur le sol africain. Ce sont ceux de Tertullien et de Cyprien. Tous le3 deux ont apporté^ leur tribut à la cause que nous examinons. Mais on conteste le sens et la portée de leurs paroles. Celles de S. Cyprien semblent pourtant assez claires. Dans son Traité de l'Unité de VÉglise, on lit : Dicit Dominus : Ego et Pater ^ tmum sumus, et iterum de Patre^ et Filio, et Spiriti4 Sancto scriptum est : et ^ très UNUM suNT. Le même, dans sa lettre à Jubaïen sur la question du baptême donné par les hérétiques : Cum TRES UNUM siNT ^qmmodo Spiritus placatus esse eipotest^ qui aut Patris aut Filii inimicus est f II raisonne ainsi pour prouver que les hérétiques, ennemis du Père ou du Fils, ne peuvent donner le Saint-Esprit dans le baptême.
A Les éditions imprimées portent : et hi très. Mais les meilleurs manuscrits de S. Cyprien omettent le jironom, qui ne fut ajouté plus tard que dans le désir de rendre autant que possible la forée de l'article grec oi.
Assurément, il faudrait de fortes raisons pour se persuader que ces mots n'ont point trait au t 7, mais seulement à une explication allégorique du t 8. Où est ici la trace de cette interprétation mystique? Qui prouve qu'elle était connue et admise de S. Cyprien? Facundus au vi® siècle, l'a dit par conjecture; mais nous avons expliqué par quel concours de circonstances il y dut être engagé. S. Fulgence, avant lui, était resté plus fidèle aux règles d'une saine herméneutique en donnant à son texte le sens que nous y attachons nous-mêmes. Pour recourir à un sens plus détourné, il faudrait au moins quelque grave raison. Et laquelle pourra-t-on imaginer, quand les passages du saint Docteur seront enchâssés entre celui de Tertullien, qu'il appelait son maître, et ceux de S. Augustin, de S. Eugène et de S. Fulgence, qui se glorifiaient d'être ses disciples? Quels interprètes plus légitimes de la penséç d'un écrivain pourra-t-on jamais trouver? Nous avons entendu ses disciples. Il faut maintenant interroger son maître.
Tertullien n'a cité que la fin du verset, ces mots : très unum sunt; d'où il a paru facile d'éluder son témoignage , en supposant qu'il avait puisé cette sentence non dans TÉcriture, mais dans la tradition et l'enseignement commun de l'Église. C'est l'explication de Griesbach. Pour l'apprécier, il est nécessaire d'étudier le texte du docte Africain, non-seulement en lui-même, mais dans le but et les circonstances qui l'ont inspiré. C'est dans le livre contre Praxéas, ch. 25, qu'on lit ces mots relatifs au Saint-Esprit : Cœterum de meo sumet, inquit^ sicut ipse de Patris. Itaconnexus Patris in Filio,et Filii in Paracleto très efficit cohœrentes àlterum ex altero : qui très unum sunt^ non unus ; quomodo dictum est : Ego et Pater
unum snmus, ad svhstantiœ unitatem^ non ad numeri singularitatem. L'erreur de Praxéas n'était pas la négation, mais plutôt l'exagération de l'unité en Dieu. Il la pla-* çait non-seulement dans la nature, mais aussi dans les personnes, ne voyant dans ces trois noms de Père, Fils et Saint-Esprit, que des termes divers pour exprimer les divers rapports sous lesquels on pouvait envisager une seule et même personne. Un esprit de cette trempe devait naturellement s'appuyer sur des passages de la Bible, tels que ceux-ci : Ego et Pater unum sumus ; très unum sunt. C'est pour réfuter cette erreur et pour prévenir ou résoudre ces objections que son rude antagoniste tient la plume. Dans* ce dessein il doit s'attacher de préférence aux textes qui établissent la distinction des personnes, et s'il s'arrête quelquefois sur ceux qui parlent d'unité, ce doit être pour prévenir par les explications qu'il en donne l'abus qu'on en voudrait faire. Tel est en effet son plan. Après avoir longuement établi la distinction du Père et du Fils, il en vient à la troisième personne, et c'est l'objet du chapitre xxv®, celui qui nous intéresse présentement. Il y montre comment le Saint-Esprit est une personne distincte,, parla parole du Sauveur (Jean, xvi, 14) qui l'appelle un autre paraclet. Ainsi, il y en a trois qui se tiennent l'un à l'autre, alterum ex altero, voilà bien le nombre et la distinction. Mais l'objection se présente aussitôt à son esprit : qui très unum sunly et il la résout d'un seul mot. Ils sont, il est vrai, une seule chose, mais non une seule personne, unum, non unus. Puis pour éclaircir davantage cette réponse, il la rapproche d'un autre texte qui s'explique de même : quomodo dictum est : Ego Pater unum sumus. Il est clair, en effet, que dans ce dernier texte Ego et Pater indiquent deux personnes égale-
ment distinctes, et que par conséquent le neutre nnum indique l'unité de substance, sans nuire à la propriété des personnes.
îl suit de ce commentaire : 1 ^ que ces mots très unum sunt sont tirés de TÉcriture; sans quoi l'objection n'aurait point eu de valeur, et l'auteur ne se serait pas arrêté à la résoudre. Il n'aurait pas établi un rapport d'égalité entre cette locution et celle de S. Jean qui a parlé dans les mêmes termes de la consubstantialité du Père et du Fils; 2® que ces mots sont empruntés au t 7 et non au 8.. Car si Praxéas n'avait eu pour appuyer son erreur que l'unité de l'eau, du sang et de l'esprit, TertuUien s'en serait apparemment moqué, et du moins il lui aurait demandé quelque preuve qui justifiât son interprétation mystique.
Si le témoignage de TertuUien est incontestable, celui de S. Cyprien l'est aussi ; ceux des âges suivants, de S. Augustin, de S. Eugène et de ses quatre cents coévêques, de S. Victor de S. Vite et de S. Fulgence, se soutiennent par eux. C'est une longue chaîne dont tous les anneaux sont étroitement unis ensemble, et il n'y a pas moyen de l'entamer en un seul point. Nous sommes autorisé à aflSrmer que les Églises d'Afrique ont toujours été en possession du verset contesté depuis leur première origine , qu'il se lisait par conséquent dans les manuscrits grecs sur lesquels la version latine fut composée vers le ii* siècle, manuscrits bien plus anciens et plus dignes de foi que tous ceux que l'on possède aujourd'hui du texte original.
Si l'ancienne version latine est née en Afrique, elle a dû se répandre promptement en Espagne, où le besoin en était à peu près le même, ces deux contrées étant également privées de ce commerce journalier avec les Grecs, qui rendait la langue de ceux-ci familière aux Italiens et aux habitants des principales cités gauloises. Et par le même motif, la version dut s'y conserver plus intacte, et subir moins de remaniements partiels qu'au centre de l'empire. Ce n'est qu'à la fin du iv* siècle que la renommée de S. Jérôme et de ses savants travaux sur la Bible agite l'Espagne comme toutes les autres régions occidentales. Un riche citoyen de la Bétique (l'Andalousie) , nommé Lucinius , admirateur, ami et zélé disciple du solitaire de Bethléem, désireux d'acquérir la sagesse au poids de l'or, députa vers lui six copistes choisis pour transcrire en Palestine tous ses ouvrages, et en rapporter une exacte copie. Le saint Docteur nous l'apprend lui-même dans une lettre à Théodora, veuve de Lucinius, où il la console de la perte de son mari, en rappelant le souvenir de sa piété et de ses bonnes œuvres ' .
Aussi l'Espagne semble-t-elle avoir adopté de trèsbonne heure la version de S. Jérôme. Il est probable que l'exemplaire de Lucinius fut la source d'un très-
^ Qtio ille desiderio opuscula nostra flagUavit, et missU sex notariis (quia in h^^c provincia latini sermonis scriptorum penuria est) describi sibi fecit quœcumque ab cuiolescentiâ usque ad prœsens tempus dicUvimus. Cette lettre, écrite de Bethléem, en l'an 399, est la 75« dans l'édit. de Vallarsi, t. I, p. 450.
grand nombre d'autres ; et cette circonstance imprime un cachet particulier d'authenticité aux plus anciens manuscrits espagnols de cette version. On en conserve un à Tolède qui est du vu® siècle, écrit en lettres gothiques, et dont- les variantes, recueillies avec soin sur la fin du xvi® siècle, furent envoyées à Rome, et consultées avec un très-grand fruit parles correcteurs de la Vulgate *. Elles ont été depuis imprimées et publiées par Bianchini dans ses Vindiciœ canonicœ. Une circonstance particulière relève encore l'importance de ce célèbre manuscrit ; c'est qu'il est originaire de l'Andalousie, patrie de Lucinius, et par là se rattache de plus près à la source pure d'où il émane.
Nous avons d'ailleurs un témoignage formel de la prépondérance accordée dès lors à la version de S. Jérôme dans toute l'Espagne. C'est le témoignage de S. Isidore, frère de S. Léandre et son successeur sur le siège archiépiscopal de Séville en l'an 595. Non-seulement il a suivi cette nouvelle Vulgate dans ses commentaires, mais il assure que toutes les Églises s'en servent comme d'une version plus fidèle et plus claire : Cujus editione generaliter omnes Ecclesiœ usquequaque utuntur, pro eo quod veracior sit in sententiis, et clarior in verbis, (De offic. eccles., i, 42.)
De là un double intérêt s'attache aux témoignages recueillis en cette Église d'Espagne. Nous en pouvons déduire plus sûrement la leçon suivie par le premier traducteur latin au ne siècle, et celle qui a été adoptée par S. Jérôme.
Par malheur, il n'y a guère d'Église dont les origines
1 Codici Gothico primas dederunt, dit le père Ungarelli, dans une étude approfondie sur la correction de la Vulgate : Annali délie sdenze religiose, Roma, 1837, t. IV, p. 113.
soient plus obscures, et dont il subsiste moins de volumes appartenant aux premiers siècles. Voici les textes que nous en avons pu réunir.
Ethérius, évêque d'Osma (?) en Espagne, à la fin du VIII* siècle, dans un traité composé contre l'hérésie d'Élipand, 1. 1 : Quia très sunt, qui testimonium dant in terris^ aqua, sanguis et caro; et tria hœc unum sunt. Et très sunî qui testimonium dant in cœlo^ Pater, Verbum et Spiritus^ et hœc tria unum sunt in Chrisio Jesu. Si testimonium hominum accipimuSj etc.
On fera sur ce texte trois remarques : 1 « Comme ceux des Pères d'Afrique, Ethérius met les témoins terrestres avant les célestes. 2» Il substitue singulièrement caro à spiritus dans là série des témoins terrestres. 3° L'addition in Christo Jesu qui lui est commune avec le Spéculum de S. Augustin est ici maladroitement placée à la suite des témoins célestes, au lieu de se rattacher à ceux de la terre. Nous en découvrirons plus tard le motif.
Le VII® siècle dans sa première moitié nous fournit deux ou trois témoignages fort graves.
C'est d'abord celui du manuscrit de Tolède que nous avons fait connaître.
Quia très sunt qui testimonium dant in terra, spiritus et aqua et sanguis^ et hi très unum sunt in Christo Jesu. Très sunt qui testimonium dicunt in cœlo^ Pater, Verbum et Spintus, et hi très unum sunt.
C'est, en second lieu, un manuscrit de Vérone décrit par MaflFei [Bibliot. Veron., mss. parte 1*, p. 88) comme peint en caractères anciens et majuscules (mtx/o, vetustoque, ac ad typographicum nt plurimum accedente caractère], lequel, outre plusieurs traités de S. Isidore de Séville, contient un recueil des témoignages
de l'Écriture et des Pères (Testimonia imnm Scripturœ et P^rum). Au chapitre ii de ce recueil analogue au Spe^ culum de S. Augustin, on lit : In epistola Joannis. Quoniam treê sunt qui testimonium dont in terra ^ spiritus^ aqua et sanguiSy et très unum sunt in Christo Jesu; et très sunt qui testimonium dicunt in cœlo, Pater, Verbum et Spiritus, et très unum sunt.
Sauf la substitution fort indifférente* de quoniam k quia, l'omission de la copulative et avant agwfl, et l'omission du pronom hi dans les deux versets, cette citation est parfaitement conforme à celle du manuscrit de Tolède.
Rien d'étonnant ; car elle appartient au même temps et au même lieu. Elle est très-vraisemblablement de S. Isidore de Séville, selon l'opinion du P. Arevalo, ou en tout cas d'un écrivain espagnol, pour le moins aussi ancien; ce qui est le sentiment de Zacharia. Quis ergo opuiculi auctor ? Hispanus fuit; fortassis etiam Isidoro paulo antiquior, dit un célèbre critique *.
Ou ces autorités représentent la version de S. Jérôme, comme on peut le conjecturer de l'ensemble du monument de Tolède, qui lui est très-certainement conforme, du respect de S. Isidore pour cette version, de l'usage général qu'on en faisait dès lors dans toutes les Églises, et spécialement en Espagne ; ou bien les évêques de ce pays, tout en adoptant la version de S. Jérôme, avaient cru devoir s'en séparer en cet endroit, et conserver le, texte reçu dans leurs Églises. L'une comme l'autre hypothèse nous est également
A Sur l'auteur de ce livre des Témoignages, consulter l'édition de S. Isidore, donnée par Faustin Ai'evalo. (Rome, 1797, t. II, p. 27 et suiv.) — Le livre lui-même estimprimé, au tome VU, p. 290 et suiv., appendix Xï»
favorable. Dans un oas, nous avons en faveur du terôet le jugement imposant du plus illustre critique de l'an*tiquité chrétienne. Dans l'autre, nous dirons qu'il a fallu une tradition bien constante et bien unanime, pour que des pasteurs si dévoués à la gloire du s^aint docteur, et si confiant» en ses décisions, aient refusé de le suivre en ce point.
En troisième lieu, le même manuscrit de Vérone contient un dialogue entre un catholique et un hérétique, où le verset est encore cité, et a été lu par Joseph Brunati. Cette indication m'est fournie par le cardinal Mai, dans une note savante de son édition du Spéculum sancti Augustini, p. 6. Mais je ne puis insister sur ce témoignage, ne connaissant pas autrement la publication de Brunati, et n'osant affirmer que ce dialogue soit du même temps et du même lieu que les autres traités réunis en ce manuscrit précieux. En tout cas, c'est un témoin de plus, et un témoin ancien, puisque le manuscrit qui le contient remonte au moins au IX* siècle.
Je ne serais point surpris que plusieurs se montrassent encore plus favorables à notre cause ; qu'ils reconnussent dans les manuscrits cités des garants sûrs, soit de l'ancienne Vulgate, avec son addition in Christù Jesu, que S. Augustin déjà nous a fait lire, soit aussi simultanément de la nouvelle, demeurée conforme à Tancienne en cet endroit.
Quoi qu'il en soit de cette particularité, l'Espagne me fournit un ténxoin plus ancien que 8. Isidore de plus d'un siècle. Ce témoin n'est autre que cet Idacius, qu'on a tenté vainement de confondre avec Vigile de Tapse, et dont j'ai déjà eu occasion de parler.
Le verset est plusieurs fois allégué, soit dans le
livre contre rarien Varimad, soit dans les livres de la Trinité à Théophile. Pour attribuer ces livres à Idacius plutôt qu'à Vigile, nous avons : 4® l'autorité des manuscrits qui sont sous le nom d'Idace. Il faudrait que cet Idace fût plus célèbre, pour supposer avec quelque vraisemblance que Vigile s'est caché sous ce nom, comme il a pu le faire ailleurs sous ceux d'Augustin ou d'Athanase. 2® 11 est vrai que Vigile écrivit aussi contre Marivad, le même apparemment que Varimad. Mais son traité est perdu, et ne peut être identifié avec celui que n©us avons sous le nom d'Idace, puisque le seul fragment authentique qui nous reste du livre de Vigile ne se retrouve plus dans le texte que nous possédons.. Ces raisons sont exposées par les éditeurs bénédictins des Œuvres de S. Athanase, dans leur préface des livres de Trinitate [inter spuria, t. II, p. 603). 3^ Le texte du traité contre Varimad porte le cachet de son origine espagnole. Le verset de S. Jean s'y lit, altéré comme il suit : Joannes evangelista ad Parthos : Très sunty inquit, qui testimonium prohibent in terra, aqua, sangnis et caro, et très in nobissunt, et très sunt qui testimonium perhibent in cœlo^ Pater, Verbum et Spiritus, et hi très unum sunt.
Dans les livres de la Trinité à Théophile on lit en divers endroits : Joannes in epistola sua ait : Très sunt qui testimonium dicunt in cœlo^ Pater, Verbum et Spiritus, et in Christo Jesu unum sunt.
L'altération de ces textes est visible. Nous montrerons tout à l'heure qu'elle a dû se faire en Espagne. Mais tâchons d'abord de nous en rendre compte , ce qui est facile quand on les compare l'un avec l'autre. L'addition in Christo Jesu, que nous avons vue jusqu'ici s'attacher aujt noms des trois témoins terrestres, man-
que ici dans la première citation ; mais elle se trouve dans la seconde, singulièrement accolée aux noms des trois personnes divines. Ce n'est pas une méprise du copiste, comme on serait tenté de le croire à première vue. La preuve en est que ce texte est reproduit plusieurs fois avec la même addition dans l'ouvrage. Et lors même que l'addition n'est pas exprimée, elle est sous-entendue, par exemple dans le passage cité du traité contre Varimad, le très in nobis [unum) sunt correspond exactement au très {in Christo Jesu) unum sunt ; et sans Taddition in Christo Jesu de la seconde phrase, on ne comprendrait jamais l'addition in nobis dans la première. Ces variantes, qui ont tenu Griesbach en suspens, et dont il n'a pas su suivre la trace, sont donc parfaitement corrélatives; elles découlent Tune de l'autre et appartiennent au même auteur. J'en dis autant du mot caro substitué à «ptrifu*. Toutes ces corrections sont malheureuses, déplorables, mais toutes marchent dans le même sens, et témoignent d'un plan unique. Aussin'y a-t-il aucun doute sur l'identité d'auteur du traité contre Varimad et des livres à Théophile. C'est un point constaté d'ailleurs, et que les critiques ne contestent point.
Cet auteur, quel est-il? Ce ne peut être Vigile, quia signé la confession d'Eugène à Hunnéric, et qui a suivi par conséquent une leçon bien plus exacte du texte de S. Jean. Dans les citations des Pères africains , en at-on trouvé une seule qui ressemblât à celles-ci ? Nullement.
Au contraire, dans le texte d'Ethérius (voyez plus haut p. 57) nous avons déjà trouvé caro substitué à spiritus. Une fausse décrétale attribuée au pape Hygin, et qui fait partie delà collection d'Isidore Mercator, est
6i ÉTUDJES BIBLIIQUKS
encore plus remarquable. Elle reproduit, sans le plus léger changement, la citation du traité contre Varimad. Ce traité est évidemment la source où le faussaire a puisé. Le hasard n'aurait jamais produit un pareil accord. Or, qui ne sait que l'auteur des fausses décrétaies, qui vivait à Cologne vers le milieu du ix® siècle, a surtout dépouillé à son profit les documents espagnols. C'est là qu'il a pris tout ce que sa collection renferme de bon, de pur, d'authentique. La collection de S. Isidore de Séville, a passé tout entière dans celle du faux Isidore, et lui a prêté son nom. N'est-il pas naturel de penser que celui qui doit à la péninsule Ibérique tant de documents de bon aloi, a dû y puiser aussi quelques-uns de ses matériaux apocryphes î Qui pourra refuser de croire qu'un auteur qui se donne pour espagnol et qui prend le nom d'Idace, est vraiment tel qu'il se dit, quand ses leçons les plus étranges, les plus bizarres, ont laissé, trois ou quatre siècles après lui, leur empreinte encore visible et profonde dans les monuments littéraires du même peuple 7
U faut donc maintenir cet auteur dans le catalogue des écrivains ecclésiastiques qui ont fleuri au delà des Pyrénées. Contemporain du diacre arien Varimad, qu'il a réfuté dans un de ses écrits, il l'est aussi de Vigile, autre adversaire de Varimad; c'est assez dire qu'il appartient à la fin du v« siècle, et qu'il doit être distingué d'Idacius Clarus, autre écrivain espagnol du IV® siècle. Les savants Bénédictins éditeurs de S. Atha-. nase conjecturent qu'il est le même que le chroniqueur de ce nom, qui fleurit en Galice vers le temps asaigDié au nôtre. Devons-nous lui conserver le surnom de Clarus que lui donnent les manuscrits, ouïe lui refuser comme le pur résultat d'une confusion opérée
plus tard, peu importe. Ce qui nous intéresse, c'est le droit acquis désormais de joindre aux documents du vil* siècle un témoignage du v® recueilli sur le môme sol ibérique. Dès lors le passage controversé de S. Jean y était non-seulement connu , mais assez ancien pour avoir subi sur la frontière occidentale du pays les singulières altérations que Ton a vues. Nous ne pensons pas, en effet, que ces altérations appartiennent à l'auteur dont les ouvrages nous sont restés. Il s'est borné vraisemblablement à suivre à cet égard les gloses ou interprétations traditionnelles ; et delà vient rinégalité de ses citations ; plus ou moins allongées dans les termes, mais toujours identiques quant au sens; inégalités dont les critiques ont été choqués, sans parvenir à s*en rendre compte.
Plus d'un siècle avant Idace et vers le milieu du iv» siècle, un évêque espagnol nommé Potamius, de Lisbonne, écrivait à S. Athanase, pour le consoler des attaques dès Ariens. C'était vers l'an 355, Potamius ayant lâchement trahi la cause de la foi et signé la seconde confession de foi de Sirmium en 357, peu de temps avant sa mort. {Voy. Gallandi, t. V.) En répon^ dant à l'objection que les Ariens tiraient du texte : Pater major me est, il s'exprime ainsi : Quia Filius sequitur vocabulo, ita major est ille qui prœcenit ; sed et mittentis ef missi, quia très unum sunt de divinitatis unitate, una substantia est : Ego et Pater unum sumus ; et : Qui me videt videt etPatrem, etc. Le Fils venant nécessairement à la suite d'un autre par le nom même qu'il porte, celui qui occupe la première place (le Père) est plus grand par cet endroit, c'est-à-dire que le Père occupe nécessai* rement la première place, et qu'il y a une certaine excellence attachée à son nom. Mais cela n'empêche
pas que côlui qui envoie et celui qui est envoyé n'aient une seule et même substance , selon ce texte , très nnum sunt, qui est dit de l'unité de la nature divine. Les mots quia très unum sunt paraissent comme ceux de saint Phébade d'Agen, renfermer une allusion au texte de TertuUien et doivent s'expliquer dans le même sens.
Plusieurs motifs m'engagent à traiter simultanément des contrées des Gaules et de l'italie. Outre la difficulté d'assigner à certains documents leur origine précise, il est certain que la Gaule a été plus mêlée au mouvement politique et littéraire de l'Italie que l'Espagne ou l'Afrique, et qu'ainsi il a dû s'établir entre ces deux pays, une communauté plus intime de pensées et de sentiments, un échange plus journalier de manuscrits, de leçons variantes, d'observations critiques et éxégétiques, soit dans les premiers siècles oh la Gaule communiquait avec la Grèce presque autant que l'Italie, soit à l'époque des Carlo vingiens, durant le viii» siècle et le IX*. D'où il résulte que les mêmes textes peuvent déposer pour la tradition des deux peuples.
Nous rappellerons d'abord le souvenir des corrections apportées à la Vulgate aux principales époques de son histoire. Soit qu'on regarde l'Afrique comme son berceau, soit qu'on préfère la faire naître sur les bords du Tibre, et transporter à Carthage par les premiers missionnaires romains qui y abordèrent, il paraît certain que cette version conserva mieux son type originaire au delà qu'en deçà de la Méditerranée. Une
LES TROIS TÉMOINS CÉLKSTKS tô
première récénsion plus ancienne que S. Jérôme, avait procuré aux manuscrits italiens le double avantage d'une fidélité plus parfaite, et d'une clarté plus soutenue dans le style. Et sans se ressembler en tout point, ces manuscrits étaient assez uniformes pour que S. Augustin en parlât comme d'une version distincte.
Jusqu'à quel point cette récénsion italique s'était-elle répandue dans les Gaules? Je n'oserais le décider sans un plus ample examen. Cependant si l'on compare les leçons de S. Hilaire, par exemple, avec celles de S. Ambroise, on remarquera, je crois, dans celles-ci une conformité bien plus frappante avec le texte de S. Jérôme, qui n'a fait que retoucher les manuscrits italiens. La version, à l'usage du saint évêque de Poitiers, n'est pourtant pas non plus le texte africain, soit que S. Hilaire, qui avait été dans l'Orient, y ait pris l'habitude de serrer le texte grec de plus près, soit que" les manuscrits de la Gaule, revus sur le grec, formassent une récénsion intermédiaire entre celle de l'Italie et de l'Afrique.
A cette première période en succède une seconde qui date de S. Jérôme, dont le texte, propagé lentement pendant le vi® siècle, prend le pas sur l'ancien depuis le pontificat de S. Grégoire, et devient partout dominant, mais non sans s'altérer par le mélange avec la version qu'il supplante.
Au temps de Charlemagne, une épuration était déjà nécessaire ; ce grand et religieux empereur la fit faire par les soins d'Alcuin, et y travailla lui-même. Les exemplaires d'Alcuin se répandirent dans toutes les Gaules, et c'est, au moins pour nos régions transalpines, le début d'une troisième période.
La quatrième commence avec les correctoires usités
dans les grandes écoles, et dans les grands corps religieux au XII® et au xiii® siècle. Il y eut les correctoires de l'Université de Paris, celui des Chartreux, ceUii des Franciscains, etc. Celui des Dominicains fut surtout célèbre. Le savant Hugues de S. Cher, alors provincial de France, et depuis cardinal, y travailla en 1236, et prit pour base la révision d'Alcuin.
Cette période s'étend jusqu'au xvp siècle, où les éditions de Louvàin, et surtout le décret du Concile de Trente, préparèrent ' la voie au travail de révision ordonné par les papes Sixte V et Clément VIII, d'où est sorti le texte déclaré authentique par l'Église.
Si nous passons en revue chacune de ces périodes, nous y verrons d'abord le verset de S. Jean, reçu sans contestation dans les deux dernières. Les papes l'ont conservé dans la Vulgate, soit en vertu d'une possession déjà' ancienne, soit aussi en. vertu d'un examen critique aussi approfondi que Tétat des études au xvie siècle pouvait le permettre.
Les correctoires des xji^ et xiii® siècles l'admettaient pareillement. Les docteurj^ de Paris ne pouvaient le rejeter, puisqu'il est cité par tous les hommes les plus éminentsde cette école, ou en rapport avec cette école dès le xiV siècle, saint Bernard, Hugues de Saint- Victor, Pierre Lombard, etc.
Les Doflninicains le recevaient également, puisque saint Thomas d'Aquin l'a lu et cité, et cet accord est d'autant plus remarquable que c^ religieux avaient décidé dans un chapitre général de rejeter le correctoire de l'Université, pour s'en former un de leur goût.
La preuve que les Franciscains l'ont admis de même, c'est qu'il est cité par leur grand docteur Duns Scot. Et d'ailleurs le D*'Hug, dans son introduction au Nouveau
Testament, parl^ d'un manuscrit & Tusage de^i reli-gieux de Saint-François qui note purement sur les versets 7* et 8® l'inversion observée en plusieiu's exemplaires.
Ainsi les corps savants, les plus divisés d'intérêts e^ d'opinions, s'accordaient en ce point. Il y avait donc unanimité dans les églises de France. L'Église romaine le lisait aussi. Le quatrième concile de.Latran, tenu sous Innocent III en 1215, en fait foi. Le verset y est allégué en preuve ; et si l'on ajoute aussitôt cette restriction : sicut in codicibus quibusdam invenitur, ce n'est pas, comme le prétend Griesbach, qu'il se rencontrât seulement dans quelques manuscrits latins ; c'est plutôt par égard ponr les Grecs qui ne le lisaient point dans la multitude de leurs exemplaires, et pour ne pas avoir Tair de trancher la question de "feon authenticité.
Car du reste, on avoue que les manuscrits latins le contiennent assez généralement depuis le x* siècle, écrit de première main.
Quant aux exemplaires antérieurs au x® siècle, ils sont très-peu nombreux; nous parlerons plus tard des plus anciens. Ici nous mentionnerons seulement ceux qui ont été connus de Griesbach. Il en est un ou deux, [mum aut alterum)^ qui semblent appartenir au ix* siècle, et qui portent le verset à la marge, mais de première main. Et s'il en est quelques autres quifomettent ils ont eux-mêmes protesté d'avance contre les conséquences qu'on pourrait tirer de leur silence, en copiant à la tête des épîtres catholiques le Prologus galeatus émané d'une plume inconnue, et dont tout le moyen âge a fait honneur à S. Jérôme. L'auteur anonyme de ce prologue ne saurait être plus récent que Gharlemagne puisque tout le ix* siècle l'a connu et Ta même reçu
comme Tœuvre d'un si grand docteur. Eh bien I cette préface n'est pas autre chose qu'une invective contre l'infidélité des traducteurs qui ont, au grand détriment de la foi catholique, retranché de leur version le verset 7®. Évidemment ceux qui transcrivaient cette pièce ne le croyaient pas apocryphe, quel que soit le motif qui lésait portés à l'omettre dans le corps de Tépître, soit inadvertance, ou respect excessif pour l'exemplaire qu'ils étaient chargés de reproduire. .
Nous touchons à l'époque d'Alcuin et de sa célèbre révision. Le témoignage de ce grand homme nous serait d'autant plus précieux que s'étant appliqué à dégager la version de S. Jérôme des altérations qu'elle avait subies, et ayant pu se procurer dans ce dessein des exemplaires plus nombreux et plus sûrs que ceux qui nous restent, il pourrait passer à juste titre pour garant de la leçon adoptée par l'oracle de l'Église latine dans les questions d'Écriture sainte. Par malheur, ce point n'es't pas encore assez éclairci. Deux manuscrits . conservés à Rome, l'un dans la bibliothèque Vallicellemis, l'autre au monastère de Saint-Paul extra muros, passent communément pour être l'un l'exemplaire môme d'Alcuin, et l'autre ou le modèle ou la copie exacte du premier. Le verset 7 ne s'y litqu'à la marge,!et d'une main plus récente. Mais le savant P. Vercellone, barnabite* a bien voulu m'écrire que le manuscrit Vallicellensis était à son jugement plus moderne, et n'avait jamais pu être à l'usage d'Alcuin.
D'autre part, en considérant l'influence qu'a exercée la révision d'Alcuin sur tous les âges suivants, l'ordre donné par Charlemagne de corriger les exemplaires des Églises de son empire sur celui de son confident, l'autorité accordée depuis ce moment au Prologus
galeatus déjà cité, et la prédominance qui tend à s'établir partout de l'opinion favorable au verset, on ne peut guère supposer raisonnablement que le savant abbé de Saint-Martin de Tours ait pris parti contre le verset. Charlemagne semble même faire allusion au verset, dans une lettre à Léon III, où il cite comme de S. Jérôme une exposition de la foi qui le contient. Hieronymus in symboli expositione... Pater... Filius et Spiritus Sanctus. Hœc tria unus Deus est.
On le voit, tout tend à corroborer l'opinion que le verset est entré dans la récension d'Alcuin. Ou cette opinion est vraie, ou il y a ici une énigme historique qu'on n'a pas encore éclaircie.
Je passe à la période antérieure, celle qui sépare Alcuin de S. Jérôme, la fin du vni® siècle de la fin du IV*. Nous avons établi, ce semble, assez solidement que durant cet intervalle de quatre siècles, le verset a été généralement admis en Afrique et en Espagne. Pour en décider', nous avons le secours des manuscrits du Nouveau Testament et celui des citations d'auteurs . ecclésiastiques.
De six manuscrits de la version d,e S. Jérôme qui. appartiennent à cette période les trois estimés les plus anciens et remontant à peu près au vi® siècle, VAmiaternis de Florence, celui de Fulde en Allemagne, et celui dit de Harley n'ont point le verset. Trois autres qui sont du vu® siècle, ou au plus tard duviii% le contiennent. C'est, outre le manuscrit de Tolède déjà cité, celui de la Gava, monastère bénédictin près de Naples, et celui de Demidoff qui, bien que transcrit au xii® siècle, doit pourtant au jugement des critiques, et même de M. Tischendorf , assurément peu suspect en ce point, ôLre considéré comme le représentant fidèle d'unexem-
70 ÉTUDES BIBLIQUBS
plaire beaucoup plus ancien sur lequel il a été servilement copié.
Comment expliquer cette dissidence? Évidemment elle tient à la diversité des principes qui ont guidé les copistes dans leur travail, les uns ayant voulu reproduire plus exactement la version de S, Jérôme, les autres s'étant cru permis de la modifier pour la rendre plus conforme à l'usage de leur Église particulière, ou à l'exemplaire grec dont ils disposaient. Le verset a pu disparaître de la version de .S. Jérôme, parce qu'il manquait dans l'ancienne Vulgate usitée en quelques Églises particulières ; il n'a pu s'y introduire que parce qu'on le lisait dans des exemplaires plus anciens. Laquelle de ces deux explications est la véritable? Je laisse à de plus habiles le soin de prononcer» Le P. Vercellone, qui recueille avec tant de patience et d'effort les variantes des manuscrits latins de la Bible, jettera sans doute plus de jour sur cette matière obscure.
Je me borne aux observations suivantes.
1 ® On serait enclin naturellement à préférer les manuscrits les plus anciens aux autres, ceux du vi* à ceux du vu** siècle. Rien pourtant ne serait moins sûr dans la circonstance présente . Nous avons dit que l'autorité de S. Jérôme n'a décidément prévalu que depuis le pontificat de S. Grégoire, grâce à son influence et à son exemple. Jusque-là, il avait été permis de douter du sort réservé à ses travaux de critique, et de croire qu'ils ne serviraient que pour l'étude du cabinet. Mais n'y a- Vil-pas lieu de penser que plus son nom a grandi dans 'opinion, plus son autorité s'est affermie, et plus aussi les Églises ont été désireuses de posséder des copies exactes de son texte. Les erreurs et changements involontaires se sont multipliés sans doute, mais les altéra-
LES TROIS TÉMOINS CÉLESTES 7i
lions faites sciemment et de dessein formé ont été plus rares. Or, nous sommes ici en présence d'une altération de cette nature. Le retranchement du verset 7® a pu quelquefois provenir d'inadvertance ; mais ce n'est là qu'une cause exceptionnelle ; et généralement l'omission comme l'addition ne s'est point faite sans dessein. Il y a là une ciuse d'altération dont l'action a dû être plus forte au vi® qu'au vu® ou au viii® siècle.
Une autre cause digne d'attention se tirerait peutêtre de la nature des études, et de la rareté plus grande des communications avec la Grèce. La puissance de Gonstantinople rétablie en Italie sous Justinien tendait à resserrer ces relations, et l'influence d'une Église sur l'autre. Mais quand au vu® et surtout au viii® siècle, les empereurs n'eurent plus conservé qu'une ombre d'autorité en Italie, qu'on vit la puissance des Barbares s'affermir dans toutes les provinces de rOocxdent, que même le lien de la sympathie et dessouvenirs qui unissait Rome à Byzance se relâcha et tendit à se rompre tout à fait, que l'Orient déchiré par l'invasion musulmane, se déchira lui-même par de fatales disputes, et que la persécution des Monothélites, puis celle des Iconoclastes eurent rendu les maîtres de Gonstantinople odieux à tous les chrétiens de l'Occident, la connaissance du grec devint l'apanage d'un bien petit nombre, les manuscrits copiés en cette langue furent moins consultés, et l'absence du verset 7® dans le texte grec ne frappant plus les regards comme, auparavant, ce verset tendit naturellement à se rétablir dans les lieux d'où il avait été banni pour un temps.
Ajoutez à ces raisons qu'au moins depuis le ix® siècle, la persuasion commui^e a regardé S. Jérôme comme l'auteur du prologue déjà cité, et le zélé défenseur dû
72 F^TUDÊS BIBLIQUES
verset, qu'Alcuin paraît l'avoir admis dans ses exemplaires corrigés sur ceux de S. Jérôme, et que quelques années avant lui il était cité au viii" siècle parAmbroise Ansbert, dans son commentaire sur l'Apocalypse, au vil® par S. Isidore de Séville, si attaché à la version de S. Jérôme, qu'un autre manuscrit de Vérone remontant au ix« siècle le cite pareillement, omettant même le 8® verset pour se borner au 7% et vous aurez une masse de témoignages, capables sinon de convaincre un critique sévère, au moins de l'obliger à suspendre son jugement sur la leçon adoptée par S. Jérôme.
Il ne nous reste plus qu'à discuter les témoignages ou le silence des Pères et autres écrivains, attachés à l'ancienne Vulgate, les uns antérieurs et les autres postérieurs à S. Jérôme. Ni S. Hilaire, ni S. Ambroise au IV® siècle n'ont jamais opposé aux Ariens ce texte si décisif contre eux, quoiqu'ils aient consacré leur vie à les combattre. N'est-ce pas un indice clair qu'ils ne l'admettaient pas? S. Léon, dans sa célèbre lettre à Flaviien sur l'incarnation du Verbe, cite tout le passage de S. Jean depuis le verset 4® jusqu'au 8® incl usivement, et il s'arrête là sans parler du 7®. L'Église romaine ne le lisait donc pas ^
Ces difficultés sont peut-être moins graves qu'elles ne le semblent d'abord. Le card. Wiseman, dans l'écrit dont nous avons souvent invoqué l'appui, pense que le verset 7 manquait en effet dans la récension Italique, et qu'il en avait été retranché sous l'influence des exemplaires grecs qui ne le lisaient déjà plus. Nous adoptons cette opinion dans la mesure dans laquelle nous présumons que le savant écrivain voudrait lui-même la restreindre. L'inspection des exemplaires grecs jeta naturellement des doutes dans un bon nombre de fidèles ou
même d'évôques latins. Beaucoup le retranchèrent, et beaucoup d'autres apparemment sans le retrancher et sans se prononcer contre lui jugèrent plus prudent de ne point recourir à une arme qu'il était facile aux Ariens d'émousser entre leurs mains. Ils en auraient contesté non-seulement Tautorité, mais même le sens, en réduisant ces mots unum sunt à signifier un simple accord de témoignages et de volontés. Nous en avons vu la preuve dans le traité de S. Augustin contre Maximin. Le silence de S. Ambroise, de S. Hilaire, et peut-être encore de quelques autres, n'a donc rien de surprenant. La citation de S. Léon n'a rien de plus décisif. S'il s'arrête après l'énumération des trois témoins terrestres, c'est qu'en cet endroit son but unique est de prouver la vérité de la chair du Fils de Dieu et l'union des deux natures en pa personne. Pour cela, il applique à la divinité du Fils le mot Spiritus, et dit que cette divine nature est tmufn (une personne), non le sang et l'eau *. On peut s'en convaincre par le titre 'même que les éditeurs ont mis en tête de cfe chapitre; Cap. v, Vmtas camis in Christo probatur ex scripturis. — Il est vrai que selon l'ordre actuel les trois témoins célestes auraient dû précéder, mais selon Tordre ancien et véritable,
I Voici son texte : « Quisest qui vincit mundutn nisi qui crédit qiM- » niam Jésus est filiusDei. Hic est qui venitperaquam etsanguinem Jésus
> Christus, non in aqua solum, sed in aqm et sanguine. Et spiritus est
> qui testificatur quoniamSpiritui * est veritas. Quia très sunt qui tes-
> timoniumdant, Spiritus aqua et sanguis,et ** très unum sunt, > Spiritus utique sanctificationis^ et sanguis redemptionis*et aqua haptismatis^ quœ tria unum sunt, et individua manent, nihilque eorum à sui cùnnexione sejungitur. Edit. Ballerini Venet., t. I, épiât. 28, p. 833.
* Les éditions antérieures à celles de Quesnel, avec les mss. devienne, d'Espagne, du Vatican, portent: ChrUtus est veritas. " Les édit. avant Quesnel et quelques mss. ; hi très.
auquel on trouve à peine quelque exemple de dérogation avant le ix* oux® siècle, les témoins terrestres viennent les premiers. S. Léon a donc pu s'arrêter là, sans qu'il soit permis d'en tirer une conséquence sur ce qui suivait.
Pourquoi d'ailleurs ne dirions-nous pas de S. Léon ce que nous avons remarqué au sujet de Facundus d'Hermiane que, s'adressant aux Grecs, il a cru d'une sage économie de ne leur citer que des textes parfaitement autorisés parmi eux ?
Aux arguments négatifs qu'on nous oppose, nous pouvons d'ailleurs répondre par des témoignages positifs. L'Italie nous en fournit un du vi« siècle, la Gaule un plus ancien du iv®. Le sénateur Gassiodore, ministre du roi Théodoric, cet hoinme, si versé dans la lecture et la correction des manuscrits de la Bible, qui en faisait sa plus chère occupation, cite dans ses Complexions le verset de S. Jean, comme il suit : Cui rei testificafUur in terra tria mysteria, aqua^ sanguis, et spiritus, quœ in pas-sione Domini leguntur impleta ; in cœlo autem Pater et Filius et spiritus sanctus, et hi très unus est Deus. Sans être textuelle, la citation est assez nette pour ne pas souffrir la moindre atteinte.
L'auteur gaulois du ive siècle est S. Phébade d'Agen. Contra Arianos, ch. 45. Sic alius à Filio Spiritus, sicut alius à Pâtre Filius. Sic tertia in Spiritu, ut in Filio secunda per^ sona : unus tamen Deus omnia, quia très unum sunt. Qu'il y ait ici une allusion au texte de Tertullien, contra Prax., comme le soupçonna Griesbach, ou non, peu importe. Nou^ avons montré que Tertullien avait voulu citer un texte de la Bible, et, à moins d'un parti pris, il sera impossible de nier la même chose du passage de S, Phébade, dont on énerve toute la force, si on n'y
voit pas un trait puisé dans l'Écriture, dont Tautorité seule pouvait confondre les esprits rebelles.
Nous omettons le passage de S. Eucher, évêque de Lyon, vers le milieu du v® siècle, parce qu'il prête le flanc à de très-grandes difficultés. Dans son livre de Formulis spiritualis intelligentiœ^ expliquant la signification mystique des nombres, il dit du nombre trois, qu'il se rapporte à la Trinité, et le prouve par le passage de S. Jean, Mais, ni les manuscrits ni les éditions ne s'accordent, quelques-uns ne présentant que le verset 8®, tandis que les autres joignent ensemble les deux versets. Comme il paraît constant que le texte de S. Eucher a souffert de nombreuses interpolations, la leçon la plus complète pourrait avoir ici ce caractère. C'est pourquoi nous n'y insistons pas.
Mais nous devons relever encore ici une tactique habile de Griesbach qui, pour mieux démontrer que S. Eucher n'a pu citer le verset 7®, a recours à un autre traité du même auteur, celui De Quœstionihus diffl' eUioribiis Scripturœ sacrœ. Là le saint évêque explique le verset 8® sans parler du 7e. Griesbach en triomphe fort à son aise, sans paraître soupçonner le motif quia dû faire ranger l'un de ces versets et non pas l'autre parmi les endroits obscurs de la Bible.
Un peu plus loin, S. Eucher se demande quels sont les endroits de l'Écriture qui établissent le dogme de la Trinité, et il y répond en alléguant deux passages de l'A. T. et deux du N. T. Le yerset de S. Jean y est omis, comme beaucoup d'autres, parce qu'il est évident que l'auteur n'a point tenu à faire une énumération complète. I^e verset 8« n'y est pas plus mentionné que le 7«, et pourtant, selon Griesbach, S. Eucher l'a appliqué à la Trinité dans son livre des Formules, Si, eu*
tendant l'un des deux versets du grand mystère de notre foi, il a pu néanmoins l'omettre en cet endroit sans inconvénient, pourquoi pas aussi l'autre?
Nous avouerons donc que la leçon de S. Eucher est douteuse ; nous ne conviendrons point qu'il nous soit évidemment contraire .
En résumé, Texamen des monuments de l'Église latine nous a fourni l' assurance : 1° que la plus ancienne version latine faite au plus tard aii milieu du ii® siècle, a contenu le passage controversé, que les Eglises d'Afrique et d'Espagne ont continué à le lire sans interruption, l'une jusqu'à sa ruine par les Arabes, et l'autre jusqu'à nos jours; 2° que les Églises de l'Italie et des Gaules, plus rapprochées de la Grèce et plus accoutumées à comparer leur version avec le texte original, ont semblé hésiter pendant quelques siècles sur l'authenticité du verset, mais que ces doutes se sont disûpés peu à peu, et que, depuis le x«, elles l'ont géné- .^alement admis ; 3°. qu'il y a de fortes raisons de croire jue l'autorité de S. Jérôme (et plus tard celle d'Alcuin, .ppuyé lui-même sur S. Jérôme), a exercé à ce sujet me influence décisive, le verset s' étant partout répandu ot les doutes s'étant dissipés à proportion que le respect pour la version et pour les travaux critiques du saint docteur allait grandissant d'âge en âge. Si ce dernier point était une fois solidement établi par la . découverte de nouveaux manuscrits, on pourrait regarder la cause du verset comme gagnée, puisque aux anciens manuscrits qui avaient servi à composer l'ancienne Vulgate, viendraient s'adjoindre ceux qui ont servi à S. Jérôme, et qu'il choisit parmi les plus anr çien» des archives romaines pour travailler à sa révi- ,
sioQ : Codicum grœcorum emendata collatione^ sed veterum (Epist. ad Damasum) ^ . •
Nous touchons au point le plus délicat de notre dissertation et plus d'un critique sourira peut-être de notre titre*. Car ne sait-on pas que tous les témoignages qu'on peut alléguer en faveur du t. 7® sont modernes, et ne sont que des interpolations empruntées àlaVulgate?Les Grecs nous l'ont emprunté depuis le x® siècle, les Arméniens l'ont inséré dans quelques-unes de leurs éditions contre la foi de leurs manuscrits. On cite quelques manuscrits syriaques de la côte de Malabar où il se lit, mais c'est le fait de missionnaires portugais qui ont réformé ces manuscrits sur la version latine. Ce sont aussi les Latins qui Tout traduit et fait entrer dans Iqs éditions syriaques du Nouveau Testament, imprimées en Europe depuis celle de Trémélius. Les Coptes ne lelisentpas plus que les Syriens dans leurs exemplaires, et on ne peut citer une seule version orientale qui le contienne. Les plus anciens manuscrits grecs du iv® ou du v® siècle ne l'ont pas, et les Pères d'Alexandrie, d'Antioche ou de Constantinople ne l'ont jamais cité dans leurs controverses avec les Ariens, quoiqu'ils eussent tant d'occasions favorables de l'invoquer.
* Reithmayer, introd. au N. T., a vengé le S. Docteur du reproche que plusieurs modernes, après le Dr Hug, n'avaient pas craint de lui faire, comme s'il avait choisi à dessein des manuscrits assez conformes à la version latine pour n'avoir pas de grandes modifications à y faire. Le vrai texte de S. Jérôme ne dit rien de pareil, et Hug l'a altéré avec une incroyable légèreté.
* Témoignages des églises de la Grèce et de l'Orient
Nous avouons tout cela ; nous reconnaissons que le verset a généralement disparu des manuscrits grecs depuis le IV® siècle, et que s'il s'est conservé dans quelques" uns c'est un cas exceptionnel et rare ; ce n'est pourtant pas un fait inouï. Les éditeurs de la Bible d'Alcala l'ont imprimé dans leur texte, sans doute d'après quelque ancien manuscrit aujourd'hui perdu *. Une note du P. Angelo Rocca, secrétaire de la Congrégation établie par Clément VIII pour la correction de la Vulgate, porte ces mots : Hœc verba (I Joan. v, 7) sunt certissime de textu... In grœco etiam quodam antiquissimo exemplari^ quod habeiur Venetiis, legtmtur. Cette note, écrite sur l'exemplaire de la Bible dont il se servait pour le travail de la révision, se conserve à Rome dans la bibliothèque Angelica, ainsi appelée du nom de son fondateur. (Voy. le C. Wiseman, Two Letters, etc., vers la fin.)
Le même qui nous fournit ce renseignement raconte ensuite qu'il a souv.ent entendu dire à un homme trèsconnu dans la république des lettres, et très-versé dans la langue* grecque et dans les langues orientales, qu'il avait vu dans ses voyages en Orient des manuscrits pourvus du verset. Interrogé nettement sur ce point, cet homme lui répondit qu'il avait vu plusieurs manuscrits où le verset était effacé, et deux autres où il était écrit à la marge ffimâ manu. L'un de ceux-ci appartenait à un riche habitant de Nicosie en Chypre. Il était en belles lettres onciales. Le verset était écrit à la marge de la même main, quoique en caractères plus petits, avec une note affirmant qu'il faisait partie du texte.
Cette circonstance du verset rayé dans plusieurs
1 Les manuscrits qui avaient servi à faire cette polyglotte ont été malheureusement vendus et détruits.
exemplaires aoiciens donne à réfléchir. Il y eut donc un temps où les Grecs comme les Latins le lisaient dans plusieurs de leurs exemplaires. Assurémeijt il est difiicile de croire qu'en cette haute antiquité, ils l'eussent traduit sur le latin. Les Latins n'en sont donc pas les inventeurs.
De fait, en remontant au delà du iv® siècle, au m® ou même au u% nous trouverons des traces assez visibles de l'existence du verset. Un passage d'Origène, tiré des. Chaînes sur les Psaumes, et inséré dans l'édition du P. Larue, aurait passé sans doute pour une citation peu équivoque du verset, si l'on avait été moins prévenu contre lui. Expliquant ces mots du psaume 122 : Sicut oculi servorum in manibus dominorum suoruniy et sicut oculi ancillœ in manibus dominœ suœ , ita oculi nostri ad Dotninum Deum nostrùmi le docteur Alexandrin, fidèle à ses habitudes %'interprétation mystique, s'exprime ainsi : Les serviteurs des maîtres, du Père et du Fils, sont l'esprit et le corps ; la servante de la maîtresse, du Saint-Esprit, c'est l'âme ; ces trois, c'est le Seigneur notre Dieu. Car les (trois) sont une même chose.
La distinction de l'esprit, du corps et de l'âme dans l'homme, et surtout la désignation du Saint-Esprit par le genre féminin, selon l'usage des cabbalistes et des gnostiques, usage fondé sur le genre féminin du terme hébreu correspondant, tout cela indique un texte trèsancien, et ne convient à personne mieux qu'à Origène, auquel d'ailleurs nous sommes également ramenés par la couleur profondément allégorique du texte. 11 serait donc bien difficile d'en révoquer en doute l'authenticité.
Il n'est guère plus admissible que cette phrase oi yàp To ev eidi par laquelle Origène conclut son interpré-
tation ne soit pas empruntée à S. Jean et au verset 7. S'il n'avait pas senti le besoin de s'appuyer sur un texte inspiré, il pouvait très-bien se contenter de ce qu'il avait dit : rà 8ï Tpta Kuptoç 6 eeoç to(jlôv è<jTi , et s'il avait
voulu citerle versets selonsonsens allégorique, il aurait dit : oi yàp ciç to êv etortv , puisque c'est ainsi qu'on lit dans le grec en cet endroit. On trouve à la suite des œuvres de Clément d'Alexandrie sous le titre : Exscriptw ris prophetarum eclogœ des fragments qui appartiennent à quelque ancien gnostique du n« ou du m® siècle. Le 13® fragment (p. 992 éd. Potter), est ainsi conçu :
nav p^jxa idTaTai êm 8uo xai Tptôv (xaprupcov, ém luarpoç xal uïou, xal àytou TuvEUfiaTOÇ* èç'wv (j^apTupcov xal ^oviÔâv ai
Omne verbum firmatur in duobm vel tribus testibus : hoc est in Pâtre, inFilio etSpiritu Sancto ; quibus testibus e.t adjutoribus quœ mandata vocantur observari debent.
On trouvera aussi dans la dissertation deBengel, ou même dans celle de Griesbach (p. 10) un certain nombre de citations des auteurs grecs ou de scholies qui font une allusion plus ou moins claire au verset mis en question.
Mais je laisse volontiers toutes ces autorités, sur lesquelles il est facile de jeter des soupçons, de faire des objections, tant qu'elles ne sont pas appuyées. J'en ai une autre à produire, et plus ancienne et plus grave que je ne sache pas avoir encore paru parmi les pièces du procès. Il s'agit d'un fragment de S. Claude Apollinaire, évéque d'Hiéraple en Phrygie vers le milieu du second siècle. Cet écrivain loué par Eusèbe, Théodoret et Photius pour l'étendue et la variété de son érudition, pour la beauté de son génie, pour la richesse etréclatde son style avait, entre autres ouvrages
composé un traité sur la Pâque, dont deux courts extraits se sont heureusement conservés dans la Chronique Pascale.
L'authenticité de ces fragments ne paraît point douteuse. Le ton élevé, noble, et mêlé d'une certaine emphase qui, y règne convient parfaitement à l'idée que Photius nous donne du style d'Apollinaire ; et l'on pourrait presque affirmer à priori qu'un écrivain aussi distingué que le saint pontife d'Hiéraple, qui vivait sur le théâtre môme des discussions les plus animées sur la pâque, a dû se mêler à la controverse et y exercer sa plume. L'ouvrage où ces fragments sont cités est d'ailleurs fort ancien, s'il est vrai, comme l'enseigne la critique la plus récente, que la Chronique Pascale ait été rédigée, quant à sa première moitié, au lY® siècle *. Il est vrai que ni Eusèbe, ni S. Jérôme, ni Gennade ne font mention de cet écrit sur la Pâque parmi les ouvrages d'Apollinaire. Mais leur silence s'explique aisément. ïl se réduit au fond à celui .d'Eusèbe, source unique où les deux autres ont puisé leurs renseignements sur les trois premiers siècles. Mais qu'y at-il d'étonnant que l'évêque de Césarée n'en ait point parlé, quand lui-même nous donne clairement à entendre qu'une partie seulement des écrit» de Claude Apol- Uaaire était parvenu à sa connaissance? Aussi ces fragments sont-ils généralement admispar les bons critiques. Ils ont eu l'approbation non-seulement du P. Tourne-
* Si verum est id quod multis etgravibus argtimentis prohari potest ^ Chronici paschalis auctores esse duos, unum Constantii temporibus t?iventem, qui chronicum usque ad annum Constantii xvn (354) per^ duxitf alterum hujus prioris Chronici continuatorem, et simul interpo^ latorem^ Heraclii imp, œqualem^ etc, Delitsch, de Habacuci vitâ et œtate, p. 57. — M. Tischendorf, dans sa préface à la 7* édit. de son N. T., p. GGLXIV, place au vi*sièclelaGhroniquepascale. {Note inachw,)^
8f ÉTUDES BIBLIQUES
mine,' et de GaUand qui les a insérés au t. II de sa Bibliothèque, mais enoore du D' Roùth d'Oxford qui leur a donné place dans ses Reliquiœ sacrœ, M. Dindorf n'a soulevé aucune objection contre eux dans la nouvelle édition qu'il a publiée à Bonn de la Chronique Pascale en 1832. Enfin un des hommes les plus érudits et des critiques les plus estimés de l'Allemagne, le D' Anger, s'exprimait naguère à ce sujet dans les termes suivants : Hujus ex scriptis, quum cmtera perierint, inprœfaiione ChroniciAlex. duœ recitantur particulœ libri de Paschate, qtiem rêvera hujus esse amtoris nonnulli sine causis idoneis dubitartmt. L'auteur cite en note Tillemont, lettre au P. Laray, 72, Mém. pour servir à Thist, ecclés., t. 2, et Néander Kirchengeschichte, t. I, p. 513, note 1 ; mais il renvoie pour la défense du texte d'Apollinaire, à Baur, Recherches critiques sur le canon des Evangiles, p. 341 , et à Weitzel y la Pàque chrétienne des trois premiers siècles, p. 19 et suiv. (Synopsis evangeliorum Matthmi, Marciy Lucœ^ par Rodolphe Anger, Leipsick, 1851, proleg., p. xxxii.)
Notez que Tillemont lui-môme n'opposa à ces fragments que des attaques fort timides, et intéressées. Engagé dans, une controverse assez vive avec le P. Lamy de l'Oratoire qui se prévalait de leur autorité contre lui, il eut recours à ce moven .de défense. Ce retranchement, bon tout au plus contre une surprise, dut être abandonné dès qu'on en eut reconnu la faiblesse, et que le péril fut passé.
De ces deux fragments dont l'autorité reste donc solidement établie, le premier seul nous intéresse ici. Je le transcris en entier pour en faire mieux apprécier la valeur.
*H t^ rh oS^TiOiviv toO Rupiou 7:di(syjt, ^ ôuortot -^ (jLèyiXv), d
LES TROIS T£II01N8 CÉLESTES Sa
xpidsiç K^iti^lç ^«dVTCov xal v£}cpûv* %u\ i icfitpttÂoÔeU £t'< X^^^^^ '^^ àjjiaptCdXcdV lyaGTaupcdô')^ 6{)^&)6ài;l7clx€paTiov [JLOvox^ptaToç^ xa\ d Tyjv àyiav w>.gupàv exxsvTYiôetç, 6 eitjj^eaç ex t^ç Tr^eupaç aÛTou T& Â*Jo ica>.iv HaâapGia^ â^cop xal ai[i.a, Xdyov xal irveu^iLa' xal ô
Taosiç 8V i^^Léfcf t^ toS TOffj^a, eTuiTsÔévToç t<^ p.v7Î(JLaTi toS
Le 14® (de la lune) la véritable pâque du Seigneur, la grande victime, le fils de Dieu substitué à l'agneau (pascal), celui qui chargé de chaînes a enchaîné le fort et qui, quoique jugé lui-même est le juge des vivants et des morts, quia été livré aux mains des pécheurs pour être crucifié, qui est exalté sur les cornes de la licorne, et dont le côté sacré a été percé, celui qui a fait couler de son côté les deux sources de purification, Teau et le sang, le Verbe etTEsprit, celui qui a été enseveli le jour de la Pâque, et dont le sépujcre a été fermé par la pierre...
Qui ne sera frappé, comme Photius, de cette ampleur et de cet éclat de langage, qui ressortent même à travers le voile d'une traduction décolorée.
Les mots qui doivent fixer notre attention sont ceuxci : l'eau et le sang, le Verbe et l'Esprit, Le D' Houth, gêné sans doute par ses préjugés anglicans, n'en a point pénétré toute la force. Un catholique y découvre du premier coup d'œil la personne du Verbe substantiellement présente dans l'Eucharistie, substantiellement unie au sang divin qui coula sur le Calvaire, et le Saint- Esprit qui nous purifie par l'eau dans le baptême. Ces mots, le Verbe et l'Esprit n'expriment pas seulement des qualités mais des personnes, et c'est uniquement pour ce motif, qu'il a fallu, contrairement à l'analogie des mots û^top xàl al(Aa, nommer le Verbe avant l'Esprit, la dôuxième personne avant la troisième. Il est donc ina-
84 ÉTUDES BIBLfQlTES
possible de n'y pas reconnaître deux des témoins célestes de S. Jean. Il est vrai qu'ils semblent se confondre avec deux des témoins terrestres , et qu'ainsi nous voyons poindre en cet endroit les premières lueurs de cette explication allégorique du verset 8, que plusieurs Pères des siècles suivants ont répétée, et dont les critiques modernes se sont fort prévalus. Mais sans anticiper sur ce que nous aurons à dire à cet égard, qu'il me suffise de demander aux critiques à qui je m'adresse s'ils reconnaiss.eut bien dans ces mots ^oyov xal Tcveufjia le style ordinaire des gloses ; s'il est naturel de désigner purement et simplement, sans aucune explication préalable, le sacrement du baptême par TrveOîjjLa, et celui de l'Eucharistie par loyoç ; s'il est possible enfin d'attribuer ce choix determesaussisinguliers qu'énergiques à toute autre cause qu'à la présence de ces termes dans le texte même de l'Apôtre. Non, une simple glose n'aurait pas eu cet éclat de couleur, cette admirable vigueur de pinceau. Un glossateur aurait dit peut-être S^wp xal al»; a, êa7:Tt(J[xa, xal sùyapi(JTtav, OU tout au plus t/jv x.aptv
TO'J TUVeUfJLaTOÇ, xal TO TTOTTÎptOV TOU XptdToG.
Que l'on veuille bien considérer que Claude Apollinaire écrivait ces paroles sur les lieux mêmes ofi le disciple bien-aimé avait enseigné , composé et promulgué son épître aussi bien que son évangile, qu'il n'était séparé de S. Jean que par une seule génération, que l'autographe de l'apôtre devait subsister encore, et l'on comprendra tout le prix que nous attachons à son témoignage.
Si nous ne nous sommes point fait illusion sur sa valeur, il aura encore cet avantage de mieux fixer l'attention sur les traces moins anciennes , mais toujours vénérables que divers critiques ont recueillies de la
persistance du même verset dans le corps de l'Église grecque qui le lit encore aujourd'hui.
On m'opposera les manuscrits d'où le verset est absent, les Pères qui ne l'ont point cité. Je pourrais répondre qu'un argument positif vaut mieux que des arguments négatifs. Mais je conviens que ce verset a disparu de bonne heure d'un grand nombre, je pourrais dire de la plupart des manuscrits grecs, et que l'habitude de corriger les manuscrits latins sur le grec l'a fait disparaître également de beaucoup d'exemplaires latins, dans les pays où le grec était cultivé. En Afrique au contraire, où cette langue était à peine connue d'un petit nombre de savants, l'ancien texte est conservé intact.
Cela posé, j'expliquerai aisément le silence des Pères sur leverset dans la controverse suscitée par l'arianisme. Il suffisait qu'il fît défaut dans un grand nombre de manuscrits pour obliger les orthodoxes à une grande réserve. Comme il n'appartenait à aucun particulier de prononcer avec autorité pour le faire admettre des Ariens, on avait raison de chercher ailleurs des témoignages moins sujets à contestation.
Mais, ajoutera-t-on, comment admettre qu'un témoignage aussi précieux, aussi formel sur le dogme fondamental de la religion se soit effacé sitôt et sans réclamation d'un si grand nombre de manuscrits ?
Il se présente de ce fait deux explications, dont chacune conserve sa probabilité. Le premier attribue l'omission aune pure inadvertance, occasionnée parla conformité des deux versets 7 et 8 dans leurs premiers et leurs derniers mots. Tressunt qui testimonium dant... et M très unum sunt. Il est certain que cette cause désignée en critique par le terme ôpioTeXe'jTov est une des plus fécondes d'omissions involontaires dans les manuscrits.
Le copiste, reportant leis yieux sur son modèle, après avoir transcrit le 7® verset, et y tombant sur ces mots très unumsunt k la fin du verset 6, a passé immédiatement au verset 9, sans faire attention que son modèle contenait deux fois les mêmes mots. Si cette faute a été commise avant qu'un grand nombre de copies de roriginal se fussent répandues, elle a dû se propager rapidement par la multitude de copies qui sont émanées de ce premier exemplaire défectueux.
2^ On connaît le soin extrême que prenaient les premiers fidèles de voiler leurs mystères aux païens. La loi du secret fut surtout en vigueur au 3® siècle, et le mystère de la Trinité et celui de l'Eucharistie en furent les objets. La crainte que le secret ne fût violé si les livres saints tombaient entre les mains des infidèles put bien engager des évêques de l'Orient à le retrancher du texte, tout eh en rattachant le souvenir aux trois témoins de la terre. Je pourrais rappeler à ce propos une fraude moins innocente des juifs qui, obligés par la censure de supprimer certains passages immoraux ou impies de leur Thalmud, laissaient un blanc pour avertir les maîtres de les enseigner de vive voix à leurs disciples. Mais j'aime mieux m' attacher à des exemples tirés de moins loin. Qui ne sait que l'histoire de la sueur de sang en saint Luc, xxii, 43 et 44, fut ôtée dfe plusieurs exemplaires par des orthodoxes trop pusillanimes à qui S. Epiphane en fait un juste reproche, K^iTai, dit ce Père, Amorat.,§31, Iv t^ xarà AouxSv eOayyeXiw êv Totç à^iopôcdroîç àvTty^àçoiç... dp6o^o|(H ^è
xal TO îffj^upoTaTov. Voyez la note de D. MassuetsurS. Irénée, contra Har., t. m, § 2. Ainsi ces homnies imprudents compromettaient l'authenticité d'un pastegé
si précieux dont S. Iréaée s'était servi pour confondre les Docètes, et prouver contre eux la réalité du corps de Jésus-Christ. Ils le supprimaient, par la crainte puérile que quelques-uns ne fussent scandalisés des faiblesses adorables de THomme-Dieu.
Ces versets manquent en effet dans plusieurs manuscrits grecs conservés jusqu'à nos jours, quoique tous les bons critiques s'accordent à les admettre.
11 en est à peu près de même de l'histoire de la femme adultère, au commencement du ch. viii de S. Jean. S. Augustin nous a révélé la véritable cause de sa suppression dans un grand nombre de manuscrits grecs. SedhoCy dit-il, deconjugiis adulterihis^ lib. ii, § vu, infidelium sensus exhorret, ita ut nonnulU modicœ fidei, vel potins inimici verœ fidei, credo metuentes peccandi impunitatem dari mulieribus suis^ illud quod de adultéra indulgentia Dominus fecitj auf errent de codicibus suis : quasi permissionem peccandi tribmret qui dixit : Jam deinceps noli peccare ; etc.
Quand on se rappelle en effet les déclamations d'un Tertullien sur le prétendu relâchement des pontifes de Rome qui consentaient à donner la pénitence aux adultères, le ton insultant avec lequel il leur tnet dansla bouche cette parole : ego mœchis venia7n do; quand on a lu dans les Philosophumena les calomnies emportées de l'auteur, quel qu'il soit, contre le pape Caliste pour le même sujet; — quand on a entendu l'auteur des Constitutions Apostoliques BYertir si gravement les évéques de ne point refuser la pénitence à ceux qui témoignent du repentir, et de ne point se laisser intimider par les murmures indiscrets de leur peuple, — quand on s'est convaincu par tous ces faits, et par Thistoire des schismes de ces premiers temps de la facilité avec laquelle ces âmes fortement trempées cédaient à l'attrait du ri-
gorisme, non-seulement on comprend qu'une certaine austérité de discipline fut nécessaire pour prévenir le scandale, mais de plus on cesse de s'étonner que quelques-uns soient tombés dans cet excès de retrancher des lectures publiques et des exemplaires destinés à la circulation un trait comme celui de la femme adultère.
C'est par une raison inverse que l'Église romaine, ou au moins quelques Églises d'Italie paraissent avoir éloigné du peuple pour un certain temps l'épître aux Hébreux, à cause de l'abus qu'en faisaient les Novatiens.
A côté de tant d'exemples analogues, on ne trouvera pas impossible ni même improbable, la pensée émise par quelques critiques, que les Églises qui supprimèrent le verset 7® de saint Jean, le firent par un principe de prudence sans doute excessive et mal réglée.
Il en résulta plus tard, contre l'intention des premiers auteurs de la suppression, des doutes sérieux sur l'authenticité du passage, et beaucoup de variantes dans les termes et dans la distribution des deux versets parallèles. Mais les mêmes effets ont été remarqués aussi dans le récit de saint Jean dont je viens de parler, et la variété des manuscrits y est encore plus considérable.
Qu'on ne s'imagine pourtant pas que les Églises d'Orient aient entièrement perdu la mémoire de ce verset, objet de tant de contestations. On sait que tous les Grecs le reçoivent aujourd'hui, et l'on se persuadera difficilement que ces peuples st jaloux de l'Église latine, qui ont remué ciel et terre pour trouver des prétextes de rupture, qui en ont allégué et en allèguent encore aujourd'hui de si frivoles, eussent fait une altération si considérable dans leurs manuscrits, s'ils n'a-
valent eu d'autre autorité que oelle de Rome. Au quatrième Concile de Latran ils ont reçu le passage sans dispute. Comment supposer qu'ils n'eussent pas alors une tradition établie, et d'anciens manuscrits aujourd'hui perdus pour se guider ?
On trouvera dans la lettre du G. Wiseman l'indication de quelques manuscrits grecs anciens où le passage se lisait. Il est vrai qu'il n'en peut parler que sur témoignages, mais sur des témoignages "parfaitement dignes de foi
CETERA. DESIDERANTUR.
SECTION TROISIÈME
ARTICLE PREMIER