PRÉLIMINAIRES SUR LES APOCRYPHES EN GÉNÉRAL
Sommaire. ^ I. Divers sens da mot àroxpu^oç : !<> doctrine secrète, voir le IV* livre d'Esdras: £<* livre suspect pour l'Eglise; S» livre non canonique; 4» nom donné par les protestants aux livres deuléro-canoniques. — II. Multitude de livres apocryplies, cuilections qui en ont été publiées : Fabricius, Thilo, Tiscbendorf. — III. Usage que l'on peut en /aire : !<> pour le dogme, Fie de S. Josephf Enfance de Marier Évangile de Nicodème; 2» pour l'histoire de l'art : de vraies beautés sur un fond assez nul ou vicieux. — IV. Illusion de ceux qui y cherchent la source de nos institutions et de nos dogmes.
Le mot « apocryphe » vient du grec aTuoxpucpoç ; qui veut dire ^ caché. » Dans son application aux œuvres littéraires, il a eu chez les anciens plusieurs acceptions fort diverses. Les premiers qui s'en sont servis y ont
4 Apocalypses apocryphœ Mosis, Esdrœ, Pauli, Joannis, item Maria dormitio, etc. Maximam partem nunc primum edidit G. Tis- CHENDORF. LipsisB, 1866.
attaché une idée honorable, en ont fait un titre d'excellence. C'étaient des sectaires, juifs ou chrétiens, qui faisaient profession d'avoir une doctrine secrète, consignée dans des livres qui ne devaient être communiqués qu'aux initiés. Ils appelaient ces livres « apocryphes, » pour les opposer à d'autres écrits, sacrés aussi, mais d'une doctrine moins relevée à leurs yeux, qui devaient servir à l'usage public et à l'enseignement du vulgaire.
Les gnostiques, pour propager leurs erreurs, et plus tai'd certains fanatiques, ont eu recours à ce procédé. Ils communiquaient mystérieusement à leurs adeptes , tantôt une lettre qu'ils disaient descendue du ciel, apportée par un ange, etc., tantôt un évangile, ou tout autreé(Tit analogue, qui remontait, prétendaient-ils, parutie tradition secrète à Jésus-Christ ou à quelqu'un de s€fs apôtres.
Un des exemples les plus connus de cet honneur fait aux apocryphes se lit au IV® livre d'Esdras*, livre apocryphe lui-même et que l'Église ne reconnaît point. On y raconte (ch. xiv) qu'Esdras reçut de la main de Dieu une coupe pleine d'un breuvage qui ressemblait â de Veau, mais qui devenait du feu. Inspiré par cette mystérieuse liqueur, il ouvrit la bouche et parla dans son extase pendant quarante jours et quarante nuits,
* Ce livre est imprimé d'ordinaire à la fin de nos Bibles, à la suite des livres canoniques. Le texte grec en est perdu; mais on en possède plusieurs versions orientales, la syriaque, l'arabe, l'éthiopienne, Tarménienne. Le texte syriaque, encore inédit, se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque Ambrosienne, à Milan. J'en dois la connaissance à l'obligeante communication de M. Tabbé Gériani, orientaliste distingué, et docteur de ladite Bibliothèque. Ce textfe est d'une pureté remarquable, et bien supérieur à la version latine. (Voir lr« p., sect. n, sur le IV« livre d'Esdras).
sans la plus légère interruption. Cinq secrétaires écrivirent ainsi sous sa dictée quatre-vingt-quatorze livres*, dont vingt-quatre, destinés à la publicité, devaient être' abandonnés aux dignes et aux indignes ; les soixante-dix autres étaient réservés aux seuls sages du peuple de Dieu.
On voit ici la distinction des livres canoniques et des apocryphes. Les Juifs comptent dans leur canon tantôt vingt-deux et tantôt vingt-quatre livres, selon qu'ils ont égard au nombre des lettres de Talphabet hébreu ou de l'alphabet grec^. Les vingt-quatre livres ouverts à tous sont donc tous ceux qui sont inscrits au canon des Juifs ; et si l'auteur les fait dicter par Esdras, c'est en s'appuyant sur la tradition fabuleuse d'après laquelle les anciens oracles dé la Loi et des prophètes, détruits pendant la captivité de Babylone, avaient été miraculeusement rétablis parle nouveau Moyse.
Les autres écrits qu'on lui attribue ici, au nombre de soixante-dix, n'ont jamais eu d'existence que dans l'imagination du narrateur ; mais il suffit à notre thèse qu'il les considère comme plus excellents que les canoniques, et destinés par cette raison-là même à rester apocryphes ou secrets.
Telle fut donc l'acception primitive du mot. Mais, pour des oreilles catholiques, il devait sonner mal. Car l'Église, vraie fiUè de lumière, et prêchant sa doctrine à ciel ouvert^, n'éprouvait que de l'horreur pour ces
4 Le texte latin porte « deux cent quatre; » mais cette leçon est fautive.
2 En réunissant plusieurs livres sous une même dénomination, par exemple les douze petits prophètes, ils réduisent facilement toute leur Bible au nombre voulu.
3 Je ne saurais trop liautemeut protester contre la prétention,
prétendues initiations des sectaires. De là l'idée favorable que ce mot réveille toujours dans la bouche de ses docteurs. Et toutefois, même chez eux, il n'imprime pas partout une égale flétrissure. Si le plus souvent ils l'ont appliqué à des livres suspects, pleins de fables, ou même entachés d'hérésie, d'autres fois ils en ont qualifié des écrits qu'ils jugeaient bons et utiles, mais qui ne semblaient pas encore revêtus de l'autorité suprême qu'ils ont reçue depuis par le témoignage authentique et solennel de l'Église.
Ces distinctions sont nécessaires pour l'intelligence des anciens écrivains ecclésiastiques, et il faut du tact pour discerner, en chaque endroit où cette expression se rencontre, la nuance précise à^laquelle on doit s'arrêter.
Parmi les modernes, le mot « apocryphe » désigne toute œuvre littéraire qui, par son titre et par son contenu, semble se placer au rang, des écritures canoni ques, s'en attribuer l'inspiration et l'infaillible autorité. De là la division naturelle en apocryphes de l'Ancien et du Nouveau Testament.
11 importe de remarquer que les diverses sociétés protestantes ont, depuis leur séparation, rejeté plusieurs livres que l'Église latine, l'Église grecque et les Églises orientales rangent, d'un accord unanime, au nombre des canoniques. Ce sont les livres de Judith, de Tobie, de Baruch, des Macchabées, de la Sagesse, de l'Ecclésiastique, avec quelques chapitres de Daniel et
aujourd'hui à la mode, d'assimiler l'Église des premiers siècles à une société secrète . J'expliquerai ailleurs * à quoi se bornait la loi du secret dans la doctrine. Je dois ajouter que cette loi n'était pas absolue, et que la gravité des circonstances fut plus d'une fois une raison suffisante de s'en dispenser.
* Orig. du Christian., ou relig, deZoroastre, art. 2.
M ÉTUDBSBIfiMQII^S
d'Esther. Jamais les protestants n'en parlent que comme d'apocryphes , et c'est un piège tendu à la bonne foi des lecteurs catholiques qui ne sont pas bien versés dans ces mratières. Nous n'en dirons rien ici, n'ayant en vue que les écrits qui n'ont pas reçu la sanction du concile général de Trente *.
4 Cette littérature parasite n'est pas un phénomène exclusivement propre aux religions juive et chrétienne. Il y a quelques mois, j'ai rappelé ici (Orig. du Christ, et relig. de Zoroast., art. 1), le mouvement qui s'opéya dans la Perse sous les rois Sassanides, et dont un des résultats fut une série d'ouvrages apocryphes^ où les traditions hébraïques, et comme un faible écho de J'Évangile, se mêlaient à l'ancienne doctrine mazdéenne. Je repoussais alors la prétention d'un indianiste qui nous offrait Zoroastre pour bisaïeul. Un collaborateur de M. Em. Burnouf à la Revue des Detix- Mondes, se replie aujourd'hui sur l'Egypte pour expliquer la formation de nos dogmes. Il a découvert là quelques apocryphes nuageux, emphatiques, apocalyptiques, possédant le dernier mot de la science de Dieu et du monde. Je veux dire qu'il en a découvert l'importance; car on les connaissait depuis longtemps. On ne sait rien de leur origine, sinon qu'ils sont attribués à Hermès ïrismégiste, mais qu'en fait ils sont postérieurs à l'Évangile. La doctrine en est fort mêlée. Le PoïmandrèSy c'est le titre du plus considérable d'entre eux, ressemble au cratère magique de Platon où tous les éléments étaient tenus en dissolution avant l'organisation du monde. Là, si nous en croyons le nouveau critique, « des doctrines égyptiennes, peut-être môme quelques vestiges de croyances chaldéennes ou persanes, se mêlent avec le Timée, le premier chapitre de la Genèse et le début de l'Évangile de saint Jean. » (Revue des Deuœ^Mondes, 15 avril 1866> p. 888, article de M. L. Ménard.)
Si l'univers est sorti du chaos, pourquoi le christianisme ne sortirait-il pas de cette coupe enchantée? Idée féconde dans laquelle rérudit écrivain se délecte, et qu'il s'attache à nous faire partager avec lui. « Les livres d'Hermès Trismégiste, » dit-il, € ne peuvent soutenir la comparaison avec la religion d'Ho- » mère, ni avec la religion chrétienne, mais ils font comprendre » comment le monde a pu passer de l'une à l'autre. » (P. 907.)
J'ai sans doute l'esprit bien épais; car j'ai beau ouvrir les yeux, j'attends encore la lumière.
Toute cette littérature de faussaires , s'il était possible d'en former une collection complète, composerait une bibliothèque assez considérable. Nous le concluons
Je me demande d'abord si le monde est sorti du chaos par sa vertu propre^ et si cette parole de commandement qui l'en tira, et y sema la vie, ne serait pas également nécessaire pour transformer une inextricable confusion en cet ensemble harmonieux et largo du dogme catholique.
Je me demande encore, ou plutôt je demande à M. Ménard, si S. Jean avait écrit avant l'auteur du Pdimandrès, ou l'auteur anonyme avant S. Jean. Car il est évident que dans une comparaison de textes, cette question de priorité n'est pas oiseuse. Ma question n'obtient pas de réponse. Je ne puis, en effet, appeler de ce nom quelques conjectures mal appuyées, auxquelles le critique lui-même ne semble pas tenir.
Je me demande enfin si les rapprochements établis avec S. Jean (les seuls qui m'intéressent en ce moment), sont aussi clairs qu'on le prétend. Discutons le passage qui est produit comme le plus concluant :
« Cette lumière, c'est moi (lit-on dans le Pdimandrès), Vin- » telligence, ton Dieu, antérieure à la nature humide qui sort » des ténèbres, et le Verbe lumineux de l'Intelligence, c'est le > Fils de Dieu. »
Ces formes recouvrent, je le crains, un piège dont un peu d'attention nous préservera peut-être. Ce Dieu qui se pose en face de l'élément humide, et se vante de l'avoir précédé dans l'existence, est-ce autre chose que le principe igné, le feu prototype et caché, qui a pour fils ou pour Verbe la lumière apparente, surtout celle du soleil. Cette explitation résulte de tout le passage objecté, et se fonde d'ailleurs sur l'ancienne théologie égyptienne, t Le soleil, dit M. de Rougé, est le plus » ancien objet du culte égyptien, que nous trouvions sur les » monuments... C'est le soleil lui-même qu'on y trouve habi- » tuellement invoqué comme l'être suprême. » Les livres hermétiques disent à leur tour : « Le ciel et la terre sont gouvernés » par le eréateur J'entends le soleil..; iM. Ménard ne me contestera pas une oitaUen que je lui emprunte. (P. 896.)
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des seuls titres d'ouvrages dont les anciens ont parlé. Mais la plupart ont péri sous le mépris général qui les a abandonnés aux vers, quand il ne les a pas livrés aux flammes. Si quelques-uns ont survécu, ce sont surtout ceux oti l'on croyait rencontrer des données his • toriques confirmées par une tradition plus ou moins
Le soleil était fils du soleil invisible et idéal^ d'Atmou, Phtah ou Ammon, comme la parole est fille de l'intelligence. Mais de peur que ce soleil idéal ne fût pris pour une intelligence pure, et une lumière incorporelle, infinie, dont le soleil visible ne serait que le symbole, les textes ont soin d'ajouter :
c La parole de Dieu s'élança des éléments inférieurs; elle est » de même essence (que son père) 6(icou(noc. >
Le père (ou le feu caché) est donc aussi corporel, puisqu'il est consubstantiel à son fils. Cette conclusion s'appuyerait au besoin sur l'ensemble des textes hiéroglyphiques. Le père est l'étincelle cachée dans le caillou, et le fils c'est la même étincelle qui jaillit sous le choc. Ce qui le montre de plus en plus, c'est qu'ici la parole de Dieu s'élance, non comme dans la Genèse du sein du Dieu vivant, créateur supérieur au monde qui est son ouvrage, mais des éléments inférieurs; en d'autres termes, la lumière se dégage de la matière humide et chaotique. Vit-on jamais une doctrine plus évidemment panthéiste et matérialiste f
Deux lignes plus bas, le texte ajoute que t ce qui voit et entend dans l'homme est le Verbe du Seigneur. » Nouveau trait du panthéisme qui identifie la raison de l'homme avec l'intelligence divine, après avoir identifié celle-ci avec le feu matériel, élémentaire. S. Jean'dit, au contraire, que leVerbe illumine notre entendement, comme le soleil éclaire nos yeux sans se confondre et s'identifier avec cet organe. Les noirs abîmes de l'enfer ne sont pas plus éloignés.du ciel que la doctrine du Polmandrès de celle du saint apôtre.
Pour être juste, il eût fallu prendre son point de comparaison, non dans l'Ëvangile, mais dans Simon le Magicien, le père de tous les gnostiques. Lui aussi reconnaissait dans le feu, tant caché que manifesté, le premier principe de toutes choses; sous ce double aspect, il le déclarait plein d* intelligence. Je ne puis que renvoyer pour les preuves au traité de S, Hippolyte « Contre les hérésies, i plus connu sous le nom de < Philo^ophumena. •
véridique. On en retranchait les erreurs les plus grossières, on en donnait des éditions expurgées, on les refondait souvent, en y mêlant ce qu'on croyait savoir d'ailleurs. Aussi jamais n'y eut-il de littérature plus capricieuse, plus effrénée, plus impatiente du joug. C'est l'onagre du désert, qui se précipite au hasard, et
Qu'attendre d'un savant homme qui s'est mépris à ce point sur le sens des textes dont il fait l'objet spécial de ses recherches? Sera-t-il plus exact dans ce qu'il dit de Philon, des thérapeutes, d'Hermas, des gnostiques, etc., etc.?
Quel est son jugement sur Philon, et en pense-t-il même quelque chose? Il est permis .d'en douter, tant il est vague et peu d'accord avec lui-môme quand il en parle. Ici Philon n'est juif que par là forme, par « de continuelles allusions » à la Bible (p. 892). » A force d'allégories, il tire |le platonisme de chaque page de la Bible (p. 881). » Je tourne le feuillet, et je lis au revers que « écrivant en grec, il n'en est » pas moins un vrai juif (p. 882). » A quelques pages de distance, la nuance varie encore, et Philon t est autant grec que juif » (p. 886). » La vérité est que cet esprit infiniment souple est resté profondément juif dans l'àme, et que la culture grecque a été surtout pour lui un puissant moyen de donner plus d'ampleur à son style, plus de richesse à ses exposés et de variété à SCS allégories.
Même insouciance et même manque d'exactitude dans l'exposé des théories gnostiques. « On réunit sous ce nom (de gnosti- » ques) plusieurs sectes chrétiennes qui mêlent les traditions » juives à celles des autres peuples, principalement des Grecs et » des Égyptiens. » En suivant cette définition, M. Ménard devrait compter autant de gnostiques que de chrétiens, puisque dans son opinion le fond même du christianisme est un mélange des traditions juives avec celles des autres peuples, principalement des Grecs et des Égyptiens,
Ne lui en demandez pourtant pas davantage. 11 s'égare dès qu'il veut être plus précis. Il se hasarde, par exemple, à dire quelque part « qu'il n'a manqué à Philon et à'I'auteur du Pdi- » mandrès, pour être des gnostiques, que d'admettre l'Incarna- » tion.' » Eh bien I c'est là une grande erreur. M. Ménard ignore donc que la profonde antipathie de tous les vrais gnostiques pour le mystère de l'Incarnation, fut le motif qui poussa S. Jean