II
96 ËTUDËS BIËLIQUEd
laisse sur le sable des vestiges qui se croisent en tout sens. Non-seulement les divers manuscrits d'un même texte s'écartent énormément les uns des autres, mais souvent la même rédaction présente, à quelques pages •de distance, des contradictions, ou voilées, ou manifestes, qui sont la preuve la plus certaine d'un travail
à affirmer contre eux que « le Verbe s'est fait ehaîr. » Le libérateur admis par eux ressemblait moins au Christ Rédempteur, Dieu et homme, qu'à TOsiris, ou dieu sauveur des textes hermé* tiques. Ils parlaient bien d'une vertu eéleste descendue parmi les hommes, et lui prodiguaient les beaux noms de Sagesse, d'Esprit, de Christ, ou autres semblables. Mais cette vertu divine n'avait contracté avec la chair aucune union intime et personnelle. Selon les uns, elle avait apparu dans un corps éthérè et fantastique; selon les autres, elle s'était reposée sur un pur homme, pour s'en servir comme d'un instrument, et le laisser là dès qu'elle aurait accompli sa tâche; à peu près comme dans les possessions diaboliques le clémon agite le possédé, parle par son organe, et contracte avec lui une union imparfaite, accidentelle et transitoire, sans parvenir à supprimer sa personnalité. Aussi le salut opéré par ce prétendu libérateur n'avait-il rien de commun avec la Rédemption chrétienne. C'était plutôt une sorte d'opération chimique qui dégageait les molécules captives, et rendait chaque élément à son origine. M. Ménard pourra, s'il le veut, le comparer encore t à l'œuvre accomplie dans l'Inde par le Bouddha, en Grèce par Héraclès et Dionysos (p. 901) . »
Il reconnaîtra par là dans les livres d'Hermès plus d'éléments gnostiques qu'il n'en a soupçonnés. Il s'étonnera moins delà lettre de l'empereur Adrien qu'il a citée (p. dQ&)* Il comprendra qu'il y avait à Alexandrie des hommes qui se disaient chrétiens et qui déshonoraient ce caractère par le culte d'Osiris ou de Sérapis; ces deux noms désignaient également un Dieu sauveur en Egypte. Mais, plus instruit et plus équitable que l'empereur païen , il ne confondra plus ces gnostiques abominables, chré^ tiens de nom, et j)ires que des païens par le scandale de leur doctrine et de leurs mœurs, avec les chrétiens orthodoxes et soumis à leurs pasteurs légitimes.
Peut-être renoncera-t-il aussi à l'idée bizarre de chercher parmi les thérapeutes alexandrins, juifs pieux et contemplatifs,
de seconde main, et d'une maladroite compilation.
Les livres sont comme les hommes. Quand ils n'ont ni famille, ni maître connu qui les protègent, ils deviennent la proie du premier -venu qui s'affuble de leurs dépouilles.
Les débris tels quels de cette classe d'ouvrages oubliés se sont principalement retrouvés en Orient, chez des peuples qui ne sont pas nés pour la critique. Aussi, est-ce depuis le réveil de l'érudition, depuis surtout que les langues de l'Asie et de l'Afrique ont été mieux étudiées, et leurs bibliothèques plus accessibles aux Européens, que plusieurs de ces écrits, réputés perdus sans ressource, ont revu la lumière.
Notre siècle, plus que tout autre, s'est empressé de recueillir ces restes épars, et d'en donner des éditions soignées. Déjà, il est vrai, dans les premières années du siècle dernier, un érudit infatigable, J. Albert Fa*
l'imposteur qui mit an jour les écrits 4'Hermès Trismégiste. 11 pourra retrancher encore tout ce qu'il a dit à. ce propos d'Hefmas et de son livre du Pasteur,
On ne s^attendait gaère De voir Hermm en cette affaire.
Hermas, l'auteur de ce livre estimé des anciens presque à l'égal des Écritures canoniques , vivait à Rome vers le milieu du ne siècle. Cette date ne peut plus être sérieusement contestée. II était d'origine italienne^ frère du saint pape Pie I,^ et n'eut jamais i*ien à démêler, . ni avec les Juifs, ni avec les Alexandrins.
M. L. Ménard, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais qui est sans doute un homme plein de loyauté et d'honneur, me permettra-t-il de faire appel à sa conscience, et de lui demander s'il ne conviendrait pas, avant d'écrire sur des matièi*es épineuses, si complexes et si graves par leurs conséquences, de se familiariser avec les .. sources > et de mieux distinguer les nuances?
100 ÉTUDES DIBLIQUËS
bricius, avait publié un recueil d'apocryphes, tel à peu près qu'on le pouvait attendre de son temps. Il n'avait négligé aucune recherche, reculé devant aucune fatigue pour le rendre aussi exact et aussi complet que possible. Mais cette collection n'était plus au niveau des études contemporaines, quand un célèbre critique allemand, le docteur Thilo, alors professeur à Halle, conçut l'idée et le plan d'une nouvelle édition, sinon as tous les apocryphes, au moins de ceux du Nouveau Testament. A part les préjugés inséparables d'une éducation protestante, nul n'était mieux préparé que lui pour ce genre de publication. La mort l'a surpris au milieu de sa tâche, et la partie déjà accomplie fait vivement regretter le reste. Ses notes et éclaircissements sont marqués presque toujours au coin de la science la plus étendue, la plus variée. Heureusement, il a trouvé un successeur, qùi^ s'il ne l'égale pas comme [commentateur, l'a dépassé dans son zèle à réunir des textes et à les comparer entre eux. M. C. Tischendorf, car c'est de lui que je parle, a consacré sa vie à rechercher des manuscrits, et surtout des manuscrits bibliques, à les multiplier par la presse avec un luxe royal, à les coUationner, à publier des recueils de variantes, et des éditions en tout format de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ces veilles consacrées aux textes canoniques ne l'ont point empêché de songer en même temps aux apocryphes. Sa collection de ceux du Nouveau Testament, quand elle sera achevée, sera incomparablement la plus complète. Elle se composera de quatre parties, dont chacune a son analogue dans les textes canoniques : 1 ° les évangiles apocryphes ; 2^ les actes apocryphes des apôtres ; 3° les épîtres qui leur sont faussement attribuées; h^ les apocalypses apocryphes. Les
deux premières parties sont connues depuis longtemps. La deuxième parut en 1851, la première (les évangiles) en 1853. Après treize ans d'interruption, il vient de nous donner la quatrième. C'est celle qui est annoncée en tête de cet article, et dont je me propose de rendre compte. L'éditeur nous apprend dans sa préface qu'il a recueilli les matériaux de la troisième, qu'il n'aurait point dessein, si je l'ai bien compris, de publier à part, mais qu'il réunirait aux trois autres pour en former un seul corps d'ouvrage , sous le titre de Corpus Novi Testamenti apocryphum.
Ce n'est pas ici le lieu de rappeler d'autres publications importantes de textes orientaux, de versions anciennes ou modernes, et de dissertations critiques qui se répandent depuis plusieurs années en Allemagne, en Angleterre, en Italie, dans le but de j^ter plus de jour sur les apocryphes de l'Ancien Testament, tels que le livre d'Hénoch, le IV* d'Esdras, et plusieurs autres. Chacun de ces sujets demanderait une étude à part; et je ne veux point sortir du cadre qui m'est tracé par le volume que j'ai sous les yeux. Les pièces dont il se compose étant pour la plupart inédites, il m'a semblé utile d'en faire un examen critique, et de prévenir par là les objections que des esprits légers essaieraient peut-être d'en faire sortir. Mais, parce que des recherches de cette nature n'ont d'attrait que pour le moindre nombre des lecteurs, et que la plupart se lassent facilement des minuties archéologiques ou grammaticales sur lesquelles elles s'appuient, je sens le besoin de les prémunir contre l'ennui et de leur demander un peu de patience. Ils s'y résigneront, je l'espère, en considérant les avantages réels de ces études, et le danger qu'il y aurait à les abandonner
sans contrôle à des hommes prévenus de longue date contre nos institutions et nos croyances.
Quelque frivole et puéril que soit un apocryphe, on en tire souvent, bien ou mal, des conclusions fort graves. Combien de fois un dissident, en exagérant outre mesure l'antiquité d'une pièce assez moderne et pleine de songes creux , n'a-t-il pas accusé l'Église d'avoir puisé à cette source impure quelque point de sa discipline ou de sa foi ? On lui ferme la bouche en lui montrant que la vérité qu'il attaque, ou la pratique qu'il condamne reposent sur des témoignages plus anciens que le document qu'il objecte. Ainsi la critique ne rend pas un moindre service en démasquant les faux actes qu'en assurant aux pièces importantes leur valeur intrinsèque. Combien de fois, au contraire, n'a-tnDU pas recueilli des paillettes d'or au milieu d'un sable vulgaire? Un livre plein d'anecdotes futiles nous instruit tantôt par un trait lumineux, tantôt par une vue d'ensemble. Voici, par exemple, une Uistpîre apocryphe de la vie de S. Joseph. Quelque opinioa qu'on se forme de la vérité des faits qui la composent, elle fournit au moins la preuve irrécusable de la haute vénération et du culte pieux dont l'époux de la Vierge^ mère fut environné au sein des populations naïves que cette histoire charmait. Or, cette dévotion franche et tendre, cette magnifique idée conçue par les fidèles des temps antiques des prérogatives, des vertus et de la puissance d'intercession de S. Joseph, n'est-ce pas un fait qu'il importe de connaître ? Et quel homme, dési-
reux d'estimer ce fait à sa valeur, n'essaiera, pour en venir à bout, de déterminer le lieu et Tépoque où cette ardeur de dévotion se faisait j ourî
Un autre récit apocryphe nous a transmis l'histoire de l'enfance de la Vierge Marie. On y parle de la piété de ses parents, de la stérilité de sa mère, des ardentes prières qui obtinrent du ciel cette enfant de miracle, de sa présentation au temple à l'âge de trois ans, toutes croyances chères à l'Église qui les encourage, sans en faire des articles de foi *. Ces récits sont entremêlés, je l'avoue, de bien des circonstances moins autorisées. Mais qui regretterait quelques instants d'attention donnés à se convaincre que cet écrit est ancien, et certsdnement antérieur au milieu du ii« siècle, puisqu'il a été cité par S. Justin ; qu'il est d'origine palestinienne, et contient vraisemblablement quelques traits recueillis de la bouche même de S. Jacques, parent de Notre Seigneur et premier évêque de Jérusalem, sous le nom duquel l'auteur a dissimulé le sien ? Qui ne se réjoui rait, si le nom de Marie lui est cher, de voir son culte garanti en Orient par un témoignage voisin des apôtres, comme il est attesté en Occident par les peintures des catacombes' et par les écrits de S. Irénéeî Puisqu'à
4 Comparez A. Nicolas, la Vierge Marie vivant dans l'Eglise, t. II, p. 36 et suiv. P.-J. Peltzer, Historische und dogmenhistorische Elemente in den apocryphen Kindheits-Evangelien, Wurzburg, 1864. Éléments historiques et dogmatico-historiques dans les évangiles apocryphes de l'Enfance. Nous recommandons vivement cette dissertation, quoique l'auteur nous semble attacher à ces Évangiles de l'Enfance plus de valeur historique qu'ils n'en possèdent.
2 V. dans le Journal des savants, 1865-66, les art. de M. Vitet sur la Roma Sotferranea de M. de Rossi, tirage à part, p. 70 et 73. Aux preuves évidentes qui établissent dans l'ouvrage du célèbre archéologue l'ancienneté du culte de la sainte Vierge, Témineat
Jérusalem la mémoire de la mère du Sauveur était si religieusement conservée, il n'est pas incroyable qu'on y ait également attaché du prix à ses vêtements , et cet argument n'est pas à dédaigner dans l'examen de l'authenticité de ses reUques. J'ajoute que cet écrit si ancien renferme des emprunts considérables faits aux évangiles canoniques de S. Matthieu et de S. Luc, et rend par conséquent un témoignage irrécusable de leur existence et de leur diffusion dès le !•' siècle. Que de précieuses observations à recueillir d'un document de quelques pages I
L'évangile publié sous le nom de Nicodèmé, et qui raconte la passion du Sauveur, n'est pas moins ancien. Il a été connu de S. Justin, comme le précédent, et servirait aussi bien que lui à établir l'antiquité de nos évangiles canoniques, s'il était certain qu'il n'a pas subi plus tard de notables remaniements *.
On ne trouve pas toujours, il est vrai, un filon aussi riche à dégager de cette littérature de faux aloi. Mais la soif de l'or a bien remué le sol ailleurs que dans le Pérou et la Californie.
Utile à l'histoire du dogme, cette étude l'est également à l'histoire de lart. Elle y pénètre même beaucoup plus avant, puisque, si les apocryphes n'ont point influé sur les croyances, et servent tout au plus à leur rendre hommage, à en conserver la trace, ils ont été
critique en ajoute une autre, et signale une petite Vierge récemment découverte sur le soffîte d'un simple loculus, qui est du II» siècle tout au moins. C'est, à ses yeux, un vrai modèle, non-seul&ment de sentiment, mais de dessin.
4 M. Tischendorjf a tiré parti de ces deux évangiles apocryphes dans une brochure publiée l'an dernier sous ce titre: Wann werden unsere Evangelien verfasst^ Quand nos Évangiles ont-ils été composés? Berlin, 1865.
LES APOCALYPSES APOCaYPttES i05
pour les peintres, les sculpteurs et les poètes, de vraies sources d'inspirations quelquefois fort belles. Que de fois un trait caractéristique, un costume, une attitude, un accessoire obligé dans un tableau, tiennent à une tradition, à une légende, et ne peuvent s'expliquer que par elle ! Désirez-vous savoir, par exemple, pourquoi S. Joseph a toujours les traits d'un vieillard et tient en main un bâton qui fleurit î pourquoi Siméon , dans la présentation de Jésus au temple, porte les vêtements sacerdotaux? Vous trouverez la réponse dans le protévangile attribué à S. Jacques, le même que j'ai déjà nommé et qui tient le premier rang parmi les apocryphes. Les poètes les plus goûtés de nos aïeux et les génies du premier ordre, Dante, Milton et Klopstock, s'en étaient nourris, et ils leur ont dû plusieurs de leurs traits d'ailes les plus vigoureux *. Rien n'est grand, émouvant, splendide, comme le tableau de la descente de Jésus-Christ aux enfers, de la terreur des démons et de la joie des patriarches à son approche, dans la seconde partie de Tévangile connu sous le nom deNicodème.
Quand, dans l'évangile de S. Jacques, le narrateur, s'arrêtant brusquement, donne la parole à S. Joseph, et le met en scène pour raconter ce qu'il a vu : la nature muette, étonnée, dans l'immobilité de l'extase, au moment de la naissance du Sauveur, les astres qui s'arrêtent dans le firmament et les troupeaux dans la plaine devenus sourds à la voix qui les presse, le bras du pasteur qui, levé sur ses brebis, reste suspendu dans Tair, les chevreaux, la tête penchée sur une onde pure, qui oublient d'y tremper leurs lèvres, les villageois
* V. Peltzer, dans la dissertation citée plus haut.
iOô . ÉTUDES BIBLIQUES
attablés dont la main s'arrête dans la corbeille, pendant que leurs fronts se lèvent vers le ciel, il y a dans ce tableau un éclat, une magnificence et une impression de majesté qui vous étonnent *. L'art n'a pas encore épuisé cette mine.
Je me garderai pourtant de dire que des beautés semblables s'y rencontrent à toutes les pages. Il y aurait de l'exagération à prétendre avec un contemporain que « ces récits, ces légendes naïves sont dignes » souvent d'être comparés à ce que la poésie de tous les » âges a de plus beau ^. » J'estime au contraire que, dans ces apocryphes, la platitude est la règle, et que la beauté n'y brille que par exception. J'admets encore moins que « le tableau des mœurs populaires de » l'Église primitive s'y déroule en toute sincérité; » que « l'âme et la vie de la nouvelle société chrétienne sont » là, et y sont tout entières. » (Ibid.) A Dieu ne plaise qu'il en soit ainsi, et que ces compositions indigestes puissent remplacer les épîtres, les homélies, les traités de discipline ou de controverse de nos docteurs les plus anciens, les actes des martyrs, les catacombes, peintures, inscriptions et documents de tout genre qu'il faut étudier et approfondir pour sa former une idée juste de la vie de l'Église en ses premiers siècles I Les apocryphes pour la plupart sont dépourvus de toute valeur historique, même comme peinture générale des mœurs chrétiennes. Les moins défectueux ne représentent qu'un christianisme amoindri, rapetissé au niveau
1 Ce passage n'est pourtant qu'une interpolation visible qui se trahit par l'interruption brusque du récit comme par le changement de ton.
2 Les Évangiles apocryphes, traduits par G. Brunet. On excuse un peu d'enthousiasme pour son texte dans un traducteur.
LES APOGALyPSES APOCRYPHES 107
d'une population isolée par un demi-schisme ou par un schisme complet. Tels sont ceux que nous devons aux chrétiens judaïsants de la Palestine, vers le ii® siècle et les siècles suivants. Les autres sont presque tous l'œuvre du gnosticisme, et le mensonge s'y étale à la place, de « la candeur et de la bonne foi. » A cette classe appartiennent entre autres les récits des miracles du Sauveur pendant son enfance. Ces miracles sont indignes à tous égards de sa personne sacrée, et nous apprenons des Pères, qui les ont réprouvés, qu'ils furent imaginés par les docètes, secte impure qui niait l'Incarnation et ne donnait à Jésus-Christ qu'un corps fantastique. Ils sont marqués au sceau de la fiction la plus grossière et la plus réfléchie. Tout ce qu'il m'est possible d'accorder, c'est qu'à une époque moins reculée, quand le docétisme eut perdu sa vogue et se fut fondu dans la secte de Manès, ces récits circulèrent et furent admis de bonne foi par des chrétiens ignorants. On en retrancha ce qu'ils contenaient de plus grossièrement erroné, on en fit, comme je l'ai dit, des éditions revues et corrigées, et selon toute apparence, ce sont ces textes expurgés qui sont parvenus jusqu'à nous.. La. croyance implicite à ces contes ridicules, où l'esprit même de l'Évangile est essentiellement altéré et travesti, est pour moi un signe certain de la décadence du christianisme en ces régions où de telles histoires ont pvi devenir populaires. L'homme le plus ignorant, le plus simple, mais en qui le Saint-Esprit habite par sa grâce, a un christianisme d'une autre trempe.
Au lieu d'exalter ces compositions mesquines, j'aimerais mieux imiter ces apologistes sérieux qui les ont opposées à nos Évangiles canoniques, pour faire mieux
.ressortir la vérité de ceux-ci par le contraste. On sent à ce parallèle quelle action divine a été nécessaire pour soutenir à cette hauteur de pauvres Galiléens dépourvus de toute instruction humaine.
Mais, s'il est dangereux d'exagérer la valeur artistique des apocryphes et de les offrir au vulgaire, traduits en sa langue, comme la mesure exacte de l'élévation d'idées et de la noblesse de sentiments de nos pères dans la foi, il est encore plus dangereux d'y chercher la source de nos institutions et de nos dogmes. C'est pourtant l'illusion la plus commune parmi les critiques de l'école protestante ou rationaliste. Nos pratiques les plus vénérables en l'honneur de la sainte Vierge, plusieurs de ses solennités, les pieuses croyances les mieux autorisées, comme est celle de son assomption corporelle, le dogme même solennellement défini de son immaculée conception, n'auraient point eu d'autre origine, à les en croire. Je supprime les détails. Je cite seulement quelques noms propres avec l'indication des ouvrages les plus estimés, où ces accusations sont formellement exprimées et répétées avec insistance.
HoFMANN (Rudolph). DasLeben Jesu.... Laviede Jésus. ... Leipsick, 1851 . Dans cet ouvrage, oîi l'auteur, qui a beaucoup étudié les apocryphes, en tire un parti utile, il s'en sert aussi avec moins de raison pour déprécier les croyances et les institutions catholiques.
TiscHENDORF. De Evangeliorum apocryphorum origine et iA8u; dissertation couronnée, et imprimée à la Haye en " 4851 . L'auteur en promet une édition augmentée, et
^«'iisse craindre qu&, au lieu d'enrichir la partie instruc- *'^ve de son travail, il n'ajoute de nouveaux traits à ceux ^^'il a décochés contre nous.
\V. Wright. Contributions ta the apocryphal lilerature of
^'^^ New Testament . London, 1865. Sous ce titre l'éditeur
^ î'éuni des fragments en langue syriaque, avec traduc-
^^on anglaise et notes, des apocryphes du Nouveau
* ©stament, notamment du livre « sur le trépas de la
^^^ge, )> Dans sa préface, il cite avec éloge l'opinion
^ JJf . Ewald, qui a fait découler de quelques variantes
^ ^et apocryphe tout le culte de Marie, la croyance à
Conception sans tache, et (qui s'en serait douté?) la
^^N'^tion de tous les siècles pour le saint sépulcre de
TSotre Seigneur Jésus-Christ.
Ewald. Gott, geL Anzeigen; Mémoires de f Académie de
G(Bttingue. 1865. C'est là qu'est inséré le mémoire de
M. Ewald que je viens de mentionner.
Ces choses s'impriment dans de savants écrits, et se
répètent autour de nous. Quand arriveront-elles aux
oreilles endormies de ceux qui vengeront la mémoire
â,e nos aïeu;L et défendront notre héritage?
ARTICLE DEUXIEME
DE QUEliOUBS APOCRYPHES EN PARTICULIER — LES AP0GALTP8ES
Sommaire. — T. Apoolypse de Moyse : 1« objet : mort d'Adam. Huile de miséricorde; 2» origine, remaniement d'uo fond plus ancien, fait par un chrétien, non avant la fin da iy« siècle; S» utilité dogmatique, confirmation de plusieurs dogmes, allusion à l'Extrême- Onelion; 4o mérite littéraire. — H. Apocalypse d'Esdras. — 111. Apocalypse de Paui : l** indices de deux rédactions successives et confondues ; 2o source probable : couvent de Palestine ou de Syrie; 3« date, nonantérieure à i'bérésie de Nestorias. IV. — Apocalypse de S. Jean.
Le volume que j'ai sous les yeux, et sur lequel doit porter le présent examen, se compose de plusieurs pièces d'une importance inégale. Les plus intéressantes sans contredit sont celles qui racontent les derniers moments de la sainte Vierge, sa mort et son assomption. Le défaut d'espace m'obligera à différer l'examen de ces actes. Suivant pas à pas la classification de l'éditeur, j'emploierai les pages dont je dispose à une revue des quatre apocalypses qui remplissent la • première moitié de son recueil. Elles se suivent sous les noms de Moïse, d'Esdras, de S. Paul et de S. Jean. Je ne demanderai pas à l'éditeur ce que les premiers noms ont de commun avec le Nouveau Testament. Il suffit que ces écrits soient sortis d'une plume chrétienne, et d'ailleurs dans une collection de ce genre l'unité n'est pas le point essentiel. J*aime mieux remercier M. Tischendorf de ce nouveau don qu'il fait au public, et je me hâte d'aborder la discussion critique de ses textes. Je dirai simplement ce qui m'en semble sans affecter
LES APOCALYPSES APOCRYPHES iil
la prétention de porter un jugement sans appel, et toujours prêt à me rendre à des raisons meilleures.
Le titre de cette apocalypse * n'en laisse pas deviner le sujet. Mais ce titre est expliqué au début du livre qui nous est donné pour une révélation faite à Moïse sur le Sinaï. En voici la substance.
Après une sorte de prologue sur la génération des enfants d'Adam, et spécialement sur la mort d'Abel et la naissance de Seth, la scène s'ouVre et laisse voir le père du genre humain étendu sur un lit de douleur. ' Il convoque autour de sa couche tous ses enfants qui accourent des trois parties du monde. Il confesse devant eux la faute qui permet à la mort de le toucher, et, se rappelant son premier séjour, il députe vers les portes du paradis terrestre Seth, son fils, et Eve, sa femme, pour solliciter en sa faveur quelques gouttes de l'huile de la miséricorde qu'on y recueille, afin d'adoucir ses angoisses. Mais tout ce que Seth rapporte de son long voyage, c'est la promesse que cette huile sera accordée au monde vers la fin des temps, quand viendra le règne heureux du Messie. Adam se résigne donc à mourir, et rend son âme à son Créateur, pendant que son épouse
désolée, et retirée à l'écart pour la prière, donne un
libre cours à ses lamentations. Un ange survient et les interrompt en l'invitant à lever les yetix pour voir monter vers Dieu le corps (l'âme?) de son époux. Elle regarde, voit les sept cieui ouverts, et le Seigneur qui ^ porté sur son char j environné de ses légions d'esprits
* Apocalypse dé Moïse,
il2 ÉTLDKS BIBLIQUES
purs, s'avance vers le mort. Les anges brûlent des parfums et intercèdent pour lui. Le Seigneur, se laissant fléchir, plonge le défunt dans les eaux de rAchéron* (ou du purgatoire), l'en retire trois heures après, en lui tendant la main, et donne à l'archange S. Michel, Tordre de le conduire jusque dans le troisième ciel.
Je suis le texte. Mais je serais tenté de croire qu'il est fautif, et que tout ce passage relatif au j ugement d'Adam regarde son âme et non son corps. Il n'est pas possible que le cadavre soit transporté au troisième ciel , et nous allons entendre le récit de la sépulture*.
Donc le sort de l'àme (si c'est d'elle qu'il s'est agi) étant ainsi réglé, il est temps de songer au t3orps et de l'ensevelir. Dieu lui-même ne dédaigne pas de présider à ce soin. Toujours porté sur les chérubins et entouré de ses innombrables cohortes, il descend vers la terre d'où les anges, dociles à son commandement, enlèvent le corps et le déposent dans le paradis terrestre. Les arbres du paradis, en s'agitant sur son passage, embaument l'air de tant de parfums qu'ils subjuguent le cerveau des enfants d'Adam, et les plongent tous dans un profond sommeil . Seth seul reste éveillé pour voir et entendre tout ce qui va se passer.
Que vit-ilî II vit des anges, au premier signe de la volonté divine, se détacher de la troupe, remonter au
* Il importe de remarquer que les chrétiens ont plus volontiers appliqué des noms mythologiques et païens aux lieux de supplices qu'au séjour dès bienheureux. Ils ont été guidés en cela par une logique instinctive. Du reste> ces eaux qui environnent la cité sainte sont une allusion à un passage dlsaïe^ ch. xxxni, 20 et suiv.
* L'erreur vient peut-être d'un texte araméen mal compris. Dans le Pentateuque, et dans l'h^brou rabbinique, le terme < ^S;]^ aniuia » «st ambigu et désigne assez souvent le cadavre..
LES APOCALYPSES APOGRYPIfES . 113
troisième ciel, et en rapporter trois linceuls de soie* et de fin lin, avec l'huile de la miséricorde, pour ensevelir et embaumer le corps de son père. Puis ce corps fut déposé dans la terre, à l'endroit même d!où le Créateur avait tiré l'argile dont il le forma. Abel fut placé près de lui dans le même caveau. Car Dieu n'avait pas permis que son corps reçût plutôt les honneurs de la sépulture, et l'avait tenu en réserve pour ce jour-là. Cependant le Seigneur, appelant Adam pour la dernière fois, lui adresse dans son tombeau, comme à un homme vivant, des paroles pleines de gravité et de consolation, prédisant et sa future résurrection, et ses glorieuses destinées, et son triomphe final sur le démon qui a été la cause de sa ruine. Six jours après Eve mourait à son tour, et les anges confiaient son corps à la terre, à côté de son fils et de son époux. Gela fait, l'archange S. Michel, avant de se séparer de Seth, devenu désormais le chef de là race élue, lui recommande d'imiter ce qu'il a vu, et de régler par une loi irrévocable qu'à perpétuité tous les morts soient déposés en terre avec honneur. Ainsi finit l'apocalypse de Moïse. En tenant compte de la doxologie par laquelle elle se termine à l'honneur des trois personnes divines, et du sceau triangulaire qui scelle la porte du caveau où reposent ces nobles morts, on ne peut douter que l'auteur ne fût chrétien.
En quel siècle vivait-il î Pas avant le v® siècle, ou la fin du IV®. Cette conclusion découle avQC une grande vraisemblance des deux titres d'honneur donnés au Saint-Esprit dans la doxologie déjà citée. Il y est désigné comme « n'ayant point eu de commencement et vivificateur, avapj^oç xal ^toOTuoioç. » Biçn que ces épi-
1 lïipiji^, et non ou^ixo^, comme on lit dans le l^xte imprimé. II. 8
thètes n'expriment qu'une doctrine aussi ancienne que les apôtres, et que spécialement le titre de « vivificateur » soit emprunté à la langue du Nouveau Testament, ils indiquent par leur réunion une intention particulière d'aflSrmer une vérité contestée. Or les débats sur la divinité du Saint-Esprit ne s'élevèrent que dans la seconde moitié du vi* siècle, et ce fut le concile œcuménique de Constantinople qui, en 381 , ajouta au symbole le terme de « vivificateur » pour protéger ce dogme contre l'erreur des pneumatomaques. La dernière rédaction du livre n'est donc pas antérieure à cette époque.
Mais il a été composé sur des sources plus anciennes, îl est facile en eflFet d'y reconnaître une compilation dont les diverses parties ne s'accordent pas. Le texte offre deux récits ajoutés bout à bout, et contradictoires, de la sépulture d'Adam. On lèverait à la vérité ce que la contradiction a de plus choquant, en siibstituant dans le premier récit l'âme au corps d'Adam ; mais on n'effacerait pas l'embarras visible.de la narration. Il est manifeste pour moi qu'une confusion singulière s'est produite dans l'esprit du compilateur, confusion qui tient en partie à l'ambiguïté du mot « paradis ; » car ce mot désigne également le paradis terrestre, et le séjour de la vie étemelle. Je remarque en outre que; dans le texte j Dieu adresse deux fois la parole au corps inanimé d'Adam, |^our lui réitérer à peu près la même protïiesse. Cette répétion sans motif amoindrit l'effetd'tine apostrophe belle et hardie, et vient appareiriment de l'effort du rédacteur pour combiner ensemble deuxtextes divergents.
Ces traces d'une irrégulière compilation ne sont pas lés seules preuves de l'antiquité des sources où l'auteur
LES APOCALYPSES APOCRYPHES Ho
a puisé. La même conclusion découle d'allusions assez nombreuses à des traditions judaïques, qui remontent certainement au delà du iv« siècle. L'on sait d'ailleurs que divers écrits, d'une couleur gnostique plus ou moins foncée,eurent cours dans les premiers temps sous les noms divers de « Testament d'Adam, » de « Pénitence d'Adam, » « d'Apocalypse d'Adam*, » ou autres analogues. Il n'y a que des Juifs (ou des demichrétiens judaïsants) qui aient pu se représenter Adam comme un être tellement exceptionnel, que son corps fût transporté et enterré par les anges dans le paradis terrestre, et que son àme fût ravie au troisième ciel, aussitôt après sa mort. Il n'y a qu'un Juif (ou un judaïsant) qui ait pu prêter à S, Michel la défense de prolonger le deuil sur un mort au delà de six jours, par la raison que le septième jour est pour Dieu et pour ses anges xin jour d'allégresse, où ils célèbrent avec pompe l'entrée du nouvel hôte dans le ciel. L'opinion que la chute d'Adam eut lieu vers le soir à la dixième heure, est encore une idée née chez les Juifs, On la retrouve dans le « Midrasch Tehillim, )> ou ancien commentaire allégorique sur les Psaumes, Ps. 92. (Voyez Basnage, Histoire des Juif s ^liy.lY^ cha^p. xiii, §6; etD, Calmet, Dictionnaire de la Bible ^ au mot « Adam. ») J'en dis au* tant de la légende qui fait choisir cette heure à Satan pour séduire Eve/ comme étant l'heure où les anges occupés de la divine psalmodie, étaient éloignés d'elle et cessaient de veiller à sa garde. Cette légende est
1 'AiroxaXu«j»ei; H tou 'A^àjj. àxxtx? Xs'-youài, dit S. Épiphane en pariant des gnostiques {Panar. hœr, xvi, 8). Les Constitutions Apostoliques, qui sont bien plus ancienne^^, citaient déjà parmi les écrits pernicieux des gnostiques « quelques livrés apocryphes de Moïse, d'Hénoch, d'Adam, etc. • (L:'Vi;W1 • -
rappelée en effet dans le protévangile de Jacques, ouvrage que l'on sait avoir été composé en Palestine, par un chrétien de la race d'Abraham, vers le commencement du II® siècle.
Tant de traits empruntés à des sources hébraïques démontrent le point que je voulais établir. Ce n'est pas au v^ siècle que les traditions de la synagogue ont fait irruption dans la société chrétienne. Chaque fois que vous rencontrerez une idée commune à l'ancien peuple et au nouveau, soyez sûrs que celui-ci Ta reçue comme un enfant de sa mère, lorsqu'il était encore près de son berceau.
On est conduit au même résultat par l'inspection de quelques mots hébreux insérés dans le texte. Cette invocation « lavi>. ayie, Jehova Dieu saint, » commence par deux mots hébreux « Sî< n^ réunis mal à propos dans le grec. » Donc , bu Tauteur vivait en Palestine au milieu des souvenirs du judaïsme, ou du moins il travaillait sur des documents palestiniens. Les noms barbares donnés à Abel et à Gaïn sont aussi, selon toute apparence, d'origine sémitique. Le nom d'Abel, prononcé par corruption Amil, entre dans le premier « 'AjAtî^aêeç. » Quant au seconde 'A^iaçtoroç » ou àiaçcoTo^, la vt*aie leçon est incertaine, et j'aime mieux me taire que de hasarder des conjectures trop douteuses. ^ Le but de cette composition ne paraît pas plus diffi-^ cile à découvrir que son origine. L'auteur n'a voulu qu'extraire des documents dont il disposait, ce qui lui a paru bon et propre à intéresser ses lecteurs en les édifiant.
11 y a glissé pourtant une grave erreur, en ouvrant le ciel à Adam aussitôt après sa mort. Cette opinion ne vaut pas mieux que Terreur diamétralement opposée.
LES APOCALYPSES APOCRYPHES . iJ7
qui se rencontre fréquemment chez les Orientaux, et qui tient le oiel fermé aux justes jusqu'au jour de la résurrection. La doctrine catholique se tient également éloignée de ces extrêmes, enseignant que. nul homme n'est entré dans le ciel avant l'ascension de Jésus-Christ, mais que depuis lors l'accès en est ouvert à toutes les âmes entièrement purifiées des moindres taches.
A partir de cette erreur, on y trouve plusieurs traits propres à confirmer nos croyances : la doctrine commune sur les anges gardiens, l'efficacité de leurs intercessions pour les hommes, la vérité d'un purgatoire ou lieu d'expiation destiné à l'entière purification des âmes imparfaites, enfin une allusion indubitable à l'un de nos sacrements dont les réformés se sont le plus raillés. Cette huile du para'dis, qu'Adam désire si ardemment dans les angoisses de la dernière heure, est un trait d'origine toute chrétienne. Nous voyons bien les apôtres, dans une première mission exécutée pendant la vie du Sauveur, guérir un grand nombre de malades en les frottant d'huile. Mais c'est un rite nouveau que leur Maître leur a prescrit, auquel il attache une vertu miraculeuse, et dont on ne découvre aucun vestige dans le judaïsme. Plus tard, nous entendons S. Jacques dans son épître promulguer l'emploi permanent de cette onction, comme apte à soulager le corps et l'âme du moribond, et la recommander comme un rite réservé aux prêtres. Paroles mémorables dont on ne peut méconnaître la trace dans cette huile merveilleuse qu'Adam appelle de tous ses vœux. Si donc on pouvait douter de l'intention du saint apôtre et du sens qu'il attachait à ses paroles, il en faudrait chercher le commentaire naturel dans la* légende de notre
apocryphe. Qu'on pèse bien toutes les oircohstânoes. Cette légende a été célèbre ; elle se retrouve dans l'histoire de la descente de Jésus-Christ aux enfers, seconde partie dei'évangile de Nicodème. Elle a pris naissance dans la Palestine, pays tout plein des souvenirs de S. Jacques et extrêmement attaché à sa mémoire. Ceux qui l'ont inventée ont voulu, sans aucun doute, cacher sous cette allégorie la doctrine de l'apôtre, leur premier évoque, telle qu'elle était comprise dans le lieu où il avait prêché et où l'on conservait ses reliques. Or, n'est-il pas évident qu'ils attachent une vertu surnaturelle à cette huile, tenue en réserve dans le paradis pour n'être communiquée qu'aux temps du Messie, qu'ils décorent du titre d'huile de miséricorde, et qui serait d'un si puissant secours à Adam contre les terreurs de la mort, s'il lui était possible de l'obtenir? Donc la' conclusion est inévitable, les chrétiens de Jérusalem et de la Palestine avaient alors sur l'onction des mourants les mêmes idées que les catholiques s'en font aujourd'hui ^
< J. G. Thilo, à propos de cette huile^ n'a pu se dispenser de rappeler les textes de S. Marc et de S. Jacques {Cod, apocr., p. 688). Mais la suite de sa note confond plusieurs choses qu'il eût dû distinguer. Tous les sacrements peuvent être considérés comme des fruits de l'arbre de vie, sans cesser d'être distinots les uns des autres. Cet arbre est comme la manne qui prenait tous les goûts.
C'est ici l'occasion de rappeler un autre texte emprunté à un autre apocryphe {Acta S. Thomœ), où les deux sacrements du baptême et de la conûrmation sont rappelés comme imprimant chacun un caractère spécial. On y lit (§ 2Q, 27), que les baptisés reçoivent d'abord un premier sceau (Hv oçpa-^î^*), puis uîi second superposé, tb ti«(j<pfaYi<ïjAa ffii açpa'Yi^cç. Un protestant qui rejette le sacrement de la conârmation ne pouvait interpréter convenablement, ces paroles.
Ces Actes de S. Thomas sont Toeaivre d'un gnostique, et sem
L'apocryphe n'est pas la source de notre foi ; mais par le fait ancien qu'il atteste, il justifie l'interprétation que nous donnons à un texte de l'Écriture. Cela est clair.
De l'étude critique et dogmatique du document qui nous occupe, il faudrait, pour être complet, passer à une étude littéraire. Nous avons déjà signalé ses plus graves défauts sous ce rapport. Nous avons dit com ment le rédacteur avait juxtaposé deux récits inconciliables et contradictoires. Malgré cette tache, l'œuvre n'est pas sans quelque mérite de composition. Selon les règles de la poésie épique , le passé et l'avenir entrent dans la trame du poëme sans en rompre l'unité. L'avenir y entre par l'esprit prophétique, le passé s'y mêle par Ip récit développé de la chute originelle, placé convenablement sur les lèvres de celle qui y avait eu tant de part. Les caractères sont nettement dessinés. Eve surtout intéresse par la candeur qu'elle met dans ses aveux, et par son amour désintéressé pour son époux. Le démon y joue bien son rôle. Il y a du naturel dans l'attitude de ce reptile qui s'est glissé le long de la muraille, et qui de là, dressant sa tête et se suspendant aux jointures 'de la pierre, interroge la femme nonchalamment accoudée sur le parapet. Est-il parvenu à se faire ouvrir les portes de l'Éden, il marche fièrement devant Eve pour l'encourager à le suivre ;
blent substituer Thuile à l'eau pour le baptême. Msds quelle que soit r9bsourité du texte à cet égard, elle ne nuit point à ce qu'il renferme de clair. et d% conforme à la doctrine catholique. La distinction d*un double caractère suppose deux sacrements, et personne ne sera tenté de dire que TËglise a emprunté cette doctrine aux gnostiques. Ce sont donc eux qui, en se séparant du centre de l'unité, en avaient emporté cette croyance solidement établie dès lors.
puis ayant l'air de se raviser, il se retourne brusquement : « Je ne te donnerai point de ce fruit, lui dit-il, » si tu ne me promets avec serment d'en faire manger » aussi à ton mari. » Ce trait est d'une malice raffinée, puisque sans le concours d'Adam, la faute de la femme ne pouvait nuire à sa postérité. A côté de ces traits heureux, il en est d'autres qui serviraient d'ombre au tableau. Eve aperçoit le soleil et la lune sous la figure de deux Éthiopiens, quand ils se tiennent devant le trône de Dieu, parce que toute lumière s'éclipse devant la sienne. L'idée est bonne, elle est empruntée à un texte d'Habacuc; mais elle estsingulièrementrendue.
C'est 4, comme le précédent, un apocryphe composé sur d'autres apocryphes. Je n'y vois, quant au fond des idées, qu'une pâle et très-pâle imitation du IV'd'Esdras, avec certaines réminiscences du livre d'Hénoch. 11 y a pourtant cette différence que, au lieu de jouer ici le rôle d'intercesseur pour les Juifs, Esdras intercède pour les chrétiens, et plaide leur cause devant Dieu avec une telle opiniâtreté, que Dieu même ne peut la vaincre. Si l'idée d'allonger démesurément la vie du prophète est bizarre, l'exécution Test encore plus. Jamais homme ne s'affranchit aussi audacieusement des lois de la succession dans la durée. Après un jeûne de soixante-dix semaines, Esdras est initié aux secrets de Dieu, et introduit dans la société des anges. Au ciel, il voit les patriarches et les apôtres. Pierre, Paul, Jean,
4 L'apocalypse d'Esdras.
LES APOCALYPSES APOCRYPHES m
Luc et Matthias (vraisemblablement pour Matthieu) passent sous son regard. Dans le- séjour des supplices, Hérode souffre la peine du sang des enfants innocents qu'il a versé. L'antechrist , ce futur usurpateur des titres de THomme-Dieu, y est aussi. Quand enfin le prophète a tout vu, tout entendu et pénétré les mystères de Dieu, des anges sont envoyés pour lui redemander son âme. Il les tient tous en échec, et résiste même au Fils de Dieu qui leur succède. Toute la magnificence de ses promesses ne semble pas capable de le tenter. Ce n'est pas qu'il soit attaché à la vie, mais il craint que personne ne reste après lui sur la terre pour y exercer sa fonction d'intercesseur et son rôle d'avocat contre Dieu. S'il cède enfin, c'est pour aller continuer avec plus d'efiicacité le même ministère dans la vie future. Pour mettre le comble à la singularité, l'auteur fait parler Esdras mourant comme si le livre qui raconte sa mort était déjà écrit; il lui met à la bouche une prière, qui appelle les bénédictions les plus abondantes sur tous ceux qui transcriront son livre, le gar-» deront ou feront mémoire de lui. Quant à ceux qui refuseront d'y croire, il invoque contre eux les flammes vengeresses qui consumèrent Sodome et Gomorrhe. Voilà une fin qui m'étonne dans le représentant obstiné de l'universelle miséricorde.
Cette composition, la plus irrégulière qui se puisse imaginer, ne se relève d'ailleurs par aucune qualité de style. Le grec en est plat et souvent barbare. Mais ce n'est qu'une traduction^ comme on peut le conclure de fautes qui seraient autrement inexplicables *. L'ouvrage a si peu de valeur qu'il n'importe pas d'en fixer la date.
Notamment p. 24, lig. 8, 10 et 11.
m ÉTUDES BIBLIQUES
Je dirai cependant qu'elle ne peut être antérieure au in® siècle, puisque le IV® d'Esdras, dont l'auteur a voulu s'inspirer, est, selon moi, postérieur à la mort de Caracalla, massacré en Van 21 7 * . L'œuvre peut être contemporaine des dernières persécutions, qui donneraient la clef de ce refrain, point culminant du livre: «Seigneur, ayez pitié des chrétiens. » A l'appui de cette conjecture, je ferai observer que, contrairement à ce qui se remarque dans plusieurs autres apocalypses, celle-ci ne nomme aucun hérésiarque parmi les réprouvés, mais seulement un persécuteur, Hérode, digne de représenter tous ceux qui le suivirent.
Nous ne sortons point des compilations, et des oompilations maladroites. Les anciens ont parlé d'une apocalypse de Paul, entachée d'hérésie, et ce qu'ils en ont dit ne convient point à la nôtre. M^is celle-ci pourrait bien en être un remaniement, fait par un moine, en Palestine, ou au moins sur des sources palestiniennes, et au plus tôt vers le milieu du v® siècle. Essayons d'établir successivement chacun de ces points.
1 ® Les indices d'une composition indigeste, où. des documents de provenances diverses ont été rapprochés et confondus sans beaucoup d'art, sont nombreux, et se révèlent également dans le texte que nous devons
1 Les critiques sont fort partagés sur la date du IV» livre d'Ësdras, que les uns placent au ler siècle, les autres au n<'. Les uns et les autres s'appuient sur Tallégorie du ch. xi^ et sur l'application qu'ils en font. Mais toutes ces applications sont extrêmement forcées. Je remets à un autre temps d'en proposer une- plus naturelle et plus cor- forme à l'histoire.
à M. Tischendorf, et dans un texte syriaque, riche en variantes, qui se publiait presque en naêine tômps en Angleterre.
Le document original jetait au fond de l'abîme les gQOStiques docètes, ou peut-être les manichéens héritiers de leur erreur, comme coupables de nier l'hU' raanité du Sauveur, et, par une conséquence nécessaire, la réalité de sa chair dans TEucharistie. Le dernier rédacteur, en ajoutant trois mots au texte, applique ce passage à Nestorius, et môle ensemble deux erreurs toutes différentes *.
Le texte syriaque, conservé chez les nestoriens, est différent, et toutefois il n'en porte pas moins la trace d'une double origine. Ces sectaires ont simplement corrigé le grec, afin d'échapper à l'anathéme.
A la rigueur on pourrait ne voir là qu'une interpolation de quelques mots, sans que la contexture du livre en fût changée. Mais voici la preuve d'un remaniement plus radical. S. Paul visite deux fois la demeure des justes, et deux fois aussi le lieu des châtiments ; ou plutôt il passe en quatre lieux divers, et rencontre les mêmes personnages en deux régions fort éloignées Tune de l'autre. Sous la voûte du firmament, dans les
* Voici la traduction littérale du grec (p. 62) : « Ceux qui [ne » confessent point que Sainte Marie est mère de Dieu] , et » (disent) que le Seigneur ne s'est point incarné d'elle, et que le > pain de l'Euchc^ristie et le calice de bénédiction ne sont pas sa » chair et son saîig, sont jetés dans ce puits. »
Le texte syriaque porte : « Ceux qui ne confessent pas Jésus- • Christ, ni sa résurrection, ni son humanité, [mais le consi- » dèrent comme un homme ordinaire], et qui disent quelesacre- » ment du corps du Seigneur est du .pain. »
Les membres de phrase mis entre crochets sont des interpolations manifestes. •
i%% ÉTUDES BIBLIQUES
hauteurs de l'atmosphère, il rencontre les anges exécuteurs des vengeances divines. Il y voit aussi des âmes souffrantes et exclues de la sainte Sien. Comme toutefois cette exclusion ne semble pas éternelle, c'est un purgatoire plutôt qu'un enfer, et il n'y a pas de contradiction à placer plus loin la descente dans le tartare. Mais la même solution ne peut s'appliquer au séjour des justes. Au delà de l'Achéron est la cité de Dieu que ce fleuve environne et protège de ses eaux. L'apôtre'en contemple l'enceinte fortifiée. Il en décrit les portes et les murailles. Il lui est donné d'y entrer et d'y recevoir les félicitations d'Hénoch, d'v saluer les patriarches, les prophètes , sans oublier les enfants égorgés par le cruel Hérode. C'est de ces hauts lieux qu'il descend dans la région des ténèbres, par delà l'Océan, au point extrême de l'Occident. Quand il s'y est instruit de la rigueur des jugements divins et de ses implacables vengeances, il est transporté comme l'éclair aux extrémités de l'Orient. Et là, dans le paradis terrestre, près de l'arbre de vie et de l'arbre de la science, il aperçoit la Vierge-mère qui le salue, et tous les patriarches, prophètes et saints qu'il avait déjà vus au ciel. Je ne sais d'autre voie, pour sortir de cette impasse, que d'admettre deux rédactions diverses juxtaposées, comme dans l'apocalypse d'Adam. Tant ces apocalypses se ressemblent, même dans leurs travers et leurs bizarreries; on les dirait jetées dans le même moule.
2® De quel lieu est sortie cette compilation? Probablement d'un couvent de la Palestine ou de la Syrie voisine. Pour encourager ses frères à la persévérance, le bon moine leur a montré, dans l'éclat de la gloire étemelle, les pieux ascètes, leurs prédécesseurs dans la voie étroite de l'Évangile. Mais il n'a pas eu peur de
montrer dans l'étang de feu un évêque, un prêtre et un diacre, celui-làpour avoir opprimé les pauvres, et ceuxci pour avoir méprisé la loi du jeûne prescrit avant le service de l'autel.
Ce religieux était sûrement de la Palestine ou des environs, et travaillait sur des sources indigènes. Le préambule le fait déjà pressentir. L'ouvrage, y est-il dit, a été découvert miraculeusement à Tarse dans Tancienne habitation de S. Paul, et envoyé à l'empereur Théodose qui en a fait don à TÉglise de Jérusalem. C'est donc là, à Jérusalem, qu'il est connu, et de là qu'il se répand. De plus l'auteur trahit le sang dont il est sorti, par la tendre affection qu'il montre partout pour la race d'Abraham, et la douleur profonde que lui cause l'endurcissement de ce peuple jadis élu. Il n'oublie ni Hérode, ni les enfants massacrés à Bethléem. Il mêle à son discours des termes sémitiques, et traduit le mot « alléluia » dans le dialecte jérosolymitain plus moderne*. 11 est nourri des traditions mystiques de la Judée. Il veut que les hommes, appliqués sans relâche à la prière, y vaquent surtout au coucher du soleil, parce que c'est l'heure où les bons anges remontent vers Dieu pour lui rendre compte des actions humaines
i etf&iAcûx^;, qui est le nom d'un démon, est formé de deux mots grecs, OtjAiXi&v lx«v, peut-être « celui qui garde le seuil • ou la porte de Tenfer. Mais si le premier mot est grec, il était adopté par les sémites. Car les rabbins parlent d'un démon nommé t'^Son p qui parait être le même que le 6£|iLiXc5xo;.
Quant aux mots Osëèx fiapri(i.ft6x, donnés comme la traduction hébimque, c'est-à-dire araméenne du mot alléluia, je crois reconnaître sous cette transcription fautive les mots NnaiH ^^ IHT^, ( louez Dieu dans les hauts lieux. » La forme monosyllabique qu'affecte ici l'impératif, dans la prononciation, 616 pour nna^ est
conforme aux règles et aux usages delà langue syriaque*
(p. 38). J'ai déjà relevé cette tradition dans la première de nos apocalypses. Il se conforme à l'usage ancien de la synagogue en désignant quelquefois les mauvais anges sous le nom d'anges ministres du châtiment, quoique ailleurs il les qualifie plus nettement. Le même euphémisme se remarque dans le livre canonique de l'Ecclésiastique, et dans les homélies clémentines, ouvrage d'un judaïsant du ii® siècle. Les Hébreux en usaient apparemment pour respecter, jusque dans ces esprits déchus, l'œuvre de Dieu et la bonté originelle qu'il avait mise en eux. Par là, ils écartaient bien loin tout soupçon de connivence avec la doctrine des Perses qui supposaient dans les démons une malice naturelle et essentielle. S. Pierre et S. Jude ont loué cette réserve de langage inspirée par les circonstances. (Il Petr., 11, 11 . — Jud., 9.) Ce qui n'a pas empêché nos modernes rationalistes de soutenir que la doctrine chrétienne sur. les démons est empruntée à Zoroastre, et que les Hébreux ne l'ont point connue. Ces hommes obscurcissent souvent ce qu'ils entreprennent d'éclairoir.
Pour compléter mes preuves, je n'ai plus qu'à montrer que le grec récemment publié n'est pas un texte original, qu'il n'est, au moins en grande partie, qu'une traduction d'un texte araméen. Le fait me paraît certain. J'en renvoie la discussion aux notes **
* La preuve qu'il existait un texte araméen sur lequel Técrivain grec a travaillé pour le traduire ou pour ramplifier, se tire des fautes assez nombreuses, des leçons vides de sens qui ne semblent pas provenir de simples copistes. Par exemple, à la page 52, au lieu de coTot et ^aaioi... le sens demanderait cSrot (et icpTap!.ot) Tcï; ^ixaîotî... Il s'agit des quatre fleuves qui viennent d'être nommés et qui coulent dans la terre des vivants, fleuves de lait, d'huile, de vin et de miel. Ces quatre fleuves, voulait
LES APOCALYPSES APOCRYPHES i27
3® M. Tischendorf place la compositioa de cet écrit sous le règne de Théodose le Grand. Le préambule, loin de favoriser cette conjecture, la repousse* On ne fait pas intervenir le nom d'un empereur régnant dans une fraude pareille. Mais d'ailleurs l'opposition décidée de l'auteur contre le nestorianisme tranche la question, et ne permet pas de remonter au delà du milieu du v® sièclej La condamnation de Nestorius est de l'an 431. Il suit de là que l'écrit connu de S. Augustin sous le même titre que le nôtre, en différait au moins en partie.
Le texte syriaque, amplifié tel que nous l'avons, est
dire Tauteur, sont destinés aux justes qui se sont privés des jouissances sensibles sur la terre, et ont dompté leur chair par amour pour Dieu. Le texte syriaque, bien que corrompu aussi, confirme en partie cette conjecture.
A la page 53, ceux qui ont fait leurs bonnes œuvres par un principe de vaine gloire sont condamnés à séjourner sous des arbres touffus, mais sans fruits. G*est l'image de leur stérile abondance. Mais la suite ne se comprend plus. Elle nous montre les arbres slnolinant devant eux, et quand S. Paul en demande la raison, l'ange, au lieu de lui répondre, explique pourquoi les arbres n'ont pas de fruit. Ou les copistes ont altéré le texte, ou, ee qui me parait plus probable, le traducteur s*est écarté de son original. En m'aidant du texte syriaque, qui lui-même n'est pas pur, j'entrevois que les rameaux trop voisins du sol tiennent courbés les hommes qu'ils abritent, j)our punir leur arrogance qui n'avait jamais su s*incliner devant personne,
La même page met S. Paul en présence des prophètes, de la foule de leurs disciples, et de leurs imitateurs. Le grec parle des prophètes et de leurs cantiques; ce qui ne réveille aucune idée L'erreur vient, ce me semble, de l'ambiguïté du mot mi">^ qui peut se prononcer t subira, cantique » ou f scheiara, troupe. »
A la page 63, Moïse pleure sur l'aveuglement de son peuple, que tous les miracles du Sauveur n'ont pu convertir» Le texte araméen portait sans doute Kb>n « force, » qui se dit de la force armée comme de la puissance des miracles. Le grec avec une incroyable gaucherie a rendu ce mot par arpana.
encore plus moderne, quoiqu'il fournisse à chaque page des leçons meilleures que le grec.
!\^ Les particularités dignes d*être remarquées dans la doctrine se réduisent à peu de chose. L'auteur admet une sorte d'intermittence dans la rigueur des peines de l'enfer, sans que je puisse décider si elle se renouvelle tous les dimanches, en l'honneur de la résurrection de Jésus-Christ, ou seulement le jour de la solennité pascale (p. 63). La même opinion a été remarquée dans une hymne de Prudence, où. il est permis de ne voir qu'une licence poétique. Quoiqu'elle n'ait qu'un rapport fort indirect avec ce qu'on a appelé dans ces derniers temps la mitigation des peines éternelles, elle a paru trop hardie aux siècles suivants, qui l'ont corrigée avec raison, en l'appliquant aux âmes du purgatoire. Il existe à Oxford un manuscrit latin de cette apocalypse ainsi modifiée, comme on peut le voir dans Grabe. {Spicilêgium SS. Patrum, p. 85.)
Nous avons dit que les Orientaux ont peine à reconnaître la glorification immédiate des âmes justes, et entièrement purifiées, après la mort. On pourrait, en s' appuyant sur notre auteur, défendre également le' pour et le contre, puisqu'il affirme successivement les deux opiiïions contradictoires. Je lis pourtant dans Assemani (Bibliot, Or., t. III, p. 608) qu'un patriarche des Chaldéens, qui les gouvernait vers le commencement du dernier siècle, et qui, fortement attaché à l'unité catholique, a fait de généreux efforts pour y ramener ses ouailles, combattit l'erreur du délai de la béatitude par une apocalypse de Paul, « ouvrage, ditil, reçu parmi nous. » Ce texte différait-il en quelque chose de celui que les missionnaires protestants ont traduit sur un manuscrit trouvé à Ôurmiahî
LES APOCALYPSES APOCRYPHES ItO
Pauvre en doctrine, cet écrit n'eurichira pas non plus la littérature. Il y a pourtant dans les premières pages un tableau qui n'est pas sans mérite. Le soleil, la lune, les étoiles, les grandes eaux de l'Océan, toutes les créatures inanimées viennent tour à tour, lasses d'éclairer tant de crimes qui souillent la terre, ou d'y concourir contre leur gré, demander au souverain Seigneur qu'il leur soit permis de s'affranchir ellesmêmes en vengeant ses droits outragés. Cette prosopopée fort belle brille plus encore par le contraste de la patience divine qui le leur défend.
Un pieux fidèle, un cénobite peut-être, effrayé des hauteurs où l'aigle des évangélistes nous transporte dans son Apocalypse authentique et véritable, s'est mis dans l'esprit d'en composer une autre qui fût au niveau des intelligences vulgaires, et qui n'eût de commun avec la première que quelques traits défigurés, et son rapport à la fin du temps. Sous la forme la plus simple du dialogue, et sans aucune ombre de prétention littéraire, il a mis en scène N. S. Jésus-Christ et son disciple bien-aimé. Celui-ci interroge, et le Maître répond. Il expose avec ordre quels seront les signes avant-coureurs du jugement universel, qm's seroût les premiers et les dernieis à comparaître, quels seront les tourments des damnés et les délices du ciel. Il finit en recommandant à son apôtre de transmettre à toute l'Église ce qu'il vient d'apprendre dans son ravissement.
Le portrait de l'antechrist, portrait assez grotesque,
et copié de l'apocalypse d'Esdras, contraste avec le ton général du livre, qui est sobre et mesuré. La composition est régulière, sans grande tache, mais 'aussi sans mérite, et d'une faiblesse extrême. Le monde n'eût rien perdu à laisser dans la poussière un écrit où Ton p'apprend rien que d'autres n'aient dit avec plus de mouvement et de vie. On peut louer le zèle de l'éditeur et le luxe de variantes rassemblées au bas des pages, en regrettant que ce soin minutieux n'ait pas été dépensé pour qne fin plus utile.
ARTICLE TROISIÈME
L*A.SSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE A d'AUTRES FONDEMENTS QUE LES LIVRES APOCRYPHES
Sommaire. — I. Objet de l'Assomption . Doi^nie de la mort de la sainte Vierge, piepse croyiDce à sa résurrection. — II. Fondements : 1° Témoins oculaires ou révélations transmises depuis les Apôtres; 2» Traditions orales; 3» FèU; de l'Assomption en Orient et en Occi<ieni à la fia du vr ou au fommenceracnl du vu» siècle ; témoignages à l'appui : Deux manuscrits de ce siérie. saint Grégoire de Tours, saint Grégoire le Grand, l'empereur Maurice; Modeste de Jérusalem ; saint André de Crète, citant saint Denis; saint Jean Damascëne. — lil. Objections et réyonscs : i^^ objection. Eusèbe et saint Jérôme se taisent^ Saint Épiphane hésite. Réponses. 2« objection. Silence du concile d'Épbèse. Réponse: phrase incomplète, silence de Polycrate, évèque d'Éphèse au n* siècle.
C'est une doctrine catholique que la sainte Vierge, malgré son éminente sainteté , et bien qu'elle fût exempte de tout péché, même de la faute originelle, a subi, comme tous les hommes, la loi commune de la mort. Il convenait qu'elle y fût assujettie, pour mettre le comble à ses mérites par le sacrifice de sa vie, et pour être en cela plus conforme à son divin Fils. Le sentiment commun des docteurs et des fidèles est que cette mort fut l'effet du seul amour qui la consumait, et du désir le plus ardent de se réunir à celui pour qui seul elle avait vécu. Son âme brisa son enveloppe mortelle, soit par la violence d'un transport extraordinaire, soit par la seule action continue d'une charité qui allait
croissant d'heure en heure, et qui enflji la sépara de son corps à peu près comme un fruit mûr se détache du rameau qui le porte. C'est aussi le sentiment de l'Église que cette àme bienheureuse reprit peu après le corps qu'elle avait quitté, et que cette chair immaculée ne fut point soumise à la corruption du tombeau. Les motifs de cette préservation sont faciles à comprendre, et la piété des chrétiens n'a pas de peine à croire que celle qui fut privilégiée en tout le reste, qui fut conçue sans péché, et qui elle-même conçut et enfanta sans souillure l'auteur de toute pureté, ait été privilégiée ■jusque dans son sépulcre, et mise à Tabri de la pourriture et des vers. Cependant TÉglise n'a jamais imposé cette croyance comme un article de foi. Elle se contente de l'encourager et de montrer qu'elle l'agrée : Porro Dei EcclesiCf dit à ce propos Baronius dans ses notes sur le martyrologe romain, 15 août, in eam partem propensior videtiir^ ut una cum carne sit in cœlum {assumpta;)... quœ quidem sententia cum plurimonim theologorum^ tiim etiam commimi consensu fideliumjam recepta videtur.
A ceux qui de iixander aient sur quel fondement repose cette persuasion comi'iuiie, nous répondrions qu'on en peut admettre deux sortes de preuves ; des preuves naturelles et historiques, s'il y eut des témoins oculaires de ce miracle; des révélations divines et surnaturelles transmises depuis les Apôtres jusqu'à nous, si le fait se passa dans l'ombre et le mystère. Peut-être est-il à propos d'insister sur cette dernière classe de preuves comme sur les plus solides. N'est-ce pas par ce moyen
LES APOCALYPSES APOCRYPHES i33
que le fait de rimmaculée Conception de la Vierge, fait naturellement en dehors de toutes les voies naturelles d'investigation, nous est pourtant connu avec une inébranlable certitude? Ceux qui savent que le Saint- Esprit anime l'Église, et que, sans nouvelle révélation, il met dans une plus vive lumière de siècle en siècle les dogmes révélés dès l'origine, ne trouveront rien d'étrange dans cette supposition, sur laquelle je ne prétends aucunement devancer le j ugement infaillible du pasteur suprême .
J'avouerai môme qu'il s'est conservé peu de documents qui déposent en faveur de cette croyance durant les cinq premiers siècles *. J'écarte les pièces apocryphes dont j'examinerai plus tard la date et la valeur. S'il en a existé d'autres plus sérieuses, le temps nous les a ravies. Mais la tradition orale y suppléait, comme sur plusieurs autres points de doctrine, et je ne saurais trop rappeler l'importance de cet enseignement oral, dont certains catholiques, égarés par je ne sais quelle habitude de tout chercher dans les livres , oublient quelquefois de tenir compte. *
Si la dévotion à la sainte Vierge remonte au berceau de l'Église, comme je l'ai fait remarquer ici même (art. 1), elle a varié avec les siècles dans ses manifestations extérieures. Étroitement liée à celle du Sauveur, elle s'est appliquée d'abord à honorer les mystères communs au Fils et à la Mère, Marie avait sa part, et une large part, des hommages des fidèles dans les fêtes de Noël, de l'Epiphanie, etc., et les peintures des
4 Trombelli, dans sa Vie de la sainte Vierge, cite à Vappui de cette croyance un texte de Cyrille Lucar qu'il a pris pour un passage de S. Gyi*ille d'Alexandrie. La distraction est au moins singulière.
iâ4 ÉTUDES BIBLIQUES
catacombes romaines sont là pour l'attester a,u besoin. Dans ces temps primitifs, où le culte s'organisait et se développait par degrés, les époques de sa vie dontles ''•extes sacrés ne disent rie n, celles qui précédèrent l'Incarnation ou qui suivirent l'Ascension du Fils de Dieu ne furent point l'objet d'hommages solennels et de fêtes universellement reconnues. Ces fêtes ne devaient s'étendre que peu à peu, après avoir commencé probablement en Palestine, sous l'influence de traditions locales religieusement conservées.
Ce qui est certain, c'est que vers la fin du vi* siècle, ou au commencement du vii% nous trouvons les Églises d'Occident et d'Orient unanimes à célébrer la fête de l'Assomption ; et il n'est pas moins assuré que l'objet de cette fête n'était pas uniquement la bienheureuse mort de Marie et l'exaltation de sou âme dans le ciel, qu'on y vénérait aussi son corps ressuscité et réuni dans la gloire à son âme sainte. Nous en avons pour garants les homélies des Pères, et les paroles mêmes de la liturgie.
11 existe deux manuscrits fort anciens, et jugés par les critiques appartenir au vu® siècle *, de la liturgie en usage alors dans nos provinces de la Gaule. L'un appartient aux provinces méridionales voisines des Pyrénées, et assujetties aux Goths qui dominaient en Espagne ; l'autre, qui vient du monastère de Bobbio, a dû servir dans les Églises plus rapprochées des Alpes et du Jura, et représente la liturgie du royaume de Bourgogne. Ces deux manuscrits ont été publiés par Dom Mabillon ^,
1 Ou au commencement du viiie.
2'Le premier, sous le titre de Missale Gothicum^ fait partie du traité De Liturgia Gallicana du savant Bénédictin, qui s'exprime ainsi sur sa date : Apparet hune, ineunte sœculo octavo nempe ad
LES APOCALYPSES APOQRYPHBS m
et de nos jours réédités aveo beaucoup de soin et de savantes notes par M. le docteur Porbes, un de ces hommes à tendances catholiques qui sont nombreux en Angleterre, et que quelques dissentiments ou préjugés d'éducation retiennent jt peine dans le schisme *. Or, on y trouve sous la rubrique de tramitu vel dovmiUoue Mariœ, au 18 janvier, une messe où se lisent Crs paroles : Vere diversis infùHs anima redimitd cui apostoH rèdduni ob^e^ quium, angeli cantum, Christus amplexum, nubes lyehiculumy assumptioparadisumf'inter choros virginum gloriaprincipatùm. Si Ton pouvait douter que ces paroles n'aient trait à l'assomption corporelle de Marie ^, on n'aurait besoiii pour s'en assurer que de les comparer avec le livre de iramitu Mâriœ^ attribué àMéliton, qui peut leur ser'vir de commentaire : on y voit le pieux empressement des Apôtres à rendre les derniers devoirs à Marie, apostoli reddunt ob^equium, le chant des anges qui retentit dans les airs pendant le convoi funèbre, angeli cantnm, Tapparilion du Sauveur qui rappelle sa mère à la vie et lui donne le baiser de paix, Christm amplesrum, enfin le nuage dans lequel le Sauveur remonte au ciel, accompagné de ses anges qui emportent la Vierge entre leurs bras, nubes vehknhim, assumptia paradimm ; paroles toutes semblables à celle de Méliton : DaminuSf eleval^^ in nub0^ receptus est in cœlum^ et angeli cum eo, déférentes beatam Mariam in paradtsum Dei. Aussi est'il probable
exemplum codicis vetustioris, fuisse exaratum. Le second est imprimé dans le Musœum Halicum, Lepremîer avait été précédemment édité par le B. Tommasi; et tous les deux sont entré» depuis dans là collection de Muratori, et dans la Patrologie de M. Migne, t. LXXII.
* The ancient liturgies of the Gallican churck, Burntisland, 1855, 1858. — L'édition n'est pas encore achevée;
^ L'ensemble de l'office ne permet aucun doute à cet égard.
id6 ÉTUDES BIBLIQUES
que ce livre servit, au moins dans quelques églises, de leçon pour l'office de ce jour.
Une fête éta-blie dès lors avec un office identique dans des provinces éloignées les unes des autres *, parmi des populations diverses d'origine, soumises à des législations différentes et à des gouvernements distincts, devait être assez ancienne. En effet nous avons la preuve qu'une fête de la Vierge se célébrait dans les Gaules, vers le milieu de janvier, dès le temps de S. Grégoire de Tours, qui en parle comme d'une fête solennelle, précédée d'une vigile : Hujus festivitas, fne- 1 diante undecimo mense^ celebratur. Adveniente autem hoc feS' ' tivitate, ego ad celebrandas vigilias accessi. (De Gloria Martyr., I, 9.) La circonstance du xi^ mois, qui est le mois de janvier, et la fixation approximative du jour, mediante undecimo même, ne permettent pas de douter qu'il ne s'agisse de la fête de l'Assomption ; et ce mot s'entendait dès lors d'une assomption corporelle, comme il résulte d'un autre passage du même saint, qui exprime la croyance commune de son pays et de son temps. Voici ce passage capital dans la question présente : « Quand » la bienheureuse Vierge toucha au terme de sa car- » rière, et que Dieu la retira de ce monde, tous les » Apôtres s'assemblèrent de diverses contrées en sa » maison. Ils veillaient avec elle ; ôt voilà que le Sei- » gneur Jésus vint avec ses anges, et que recevant son » âme, il la remit à S. Michel, et disparut. A l'aurore, » les Apôtres levèrent son corps, le déposèrent dans » son sépulcre, et ils firent la garde, en attendant le
1 Sur les variantes liturgiques des diverses provinces de la Gaule, voir la préface de Muratori au Sacramon taire Gallican. (Migne, Patrol., t. LXXII, p. 448.)
LES APOCALYPSES APOCRYPHES i37
» retour du Seigneur. Il leur apparut de nouveau ; et, » enveloppant le corps d'un nuage, il le fit porter au » paradis, où, réuni à son âme, il goûte les joies éter- » nelles. » {DeGlor. Martyr., c. iv.)
Uétroite connexion de la liturgie des Goths d'Espagne avec celles des Gaules autorise à penser que la même fête se célébrait également chez eux, et avait précisément le même objet. M. Forbes, il est vrai, n'en a point trouvé l'indication dans un ancien calendrier gothique édité par Pisa ; mais la preuve qu'elle y fut en usage un peu plus tôt ou plus tard, c'est que de nos jours encore le missel gothique, outre la fête du mois d août qui lui est commune avec toute l'Église, en a une autre au 24 janvier depace Mariœ Virginis, avec un office identique à celui du 15 août. Cette double solennité n'a pu être autorisée qu'en souvenir de la vénérable antiquité, dont elle perpétue la trace.
La fête de l'Assomption qui dans les Gaules se célébrait en janvier, l'Église romaine la célébrait le 1 5 août, au moins depuis le pontificat de S. Grégoire et la fin du Yi« siècle (590-604). L'oraison assignée pour ce jour dans le sacramentaire du saint pontife , indique assez nettement la croyance à la résurrection de la Vierge : Mortem subit temporalem^ nec tamen mortis nexibus deprimi potuit. Il faut donc que ce pape, qu'on n'accusa jamais de tendance à l'innovation, eût trouvé cette croyance déjà établie dans son Église, la mère et la maîtresse de toutes les autres; et il est probable que la fête l'était aussi.
Il est vrai (^u'au rapport de Nicéphore, l'empereur Maurice (582-602), contemporain et ami de S. Grégoire, publia un ordre de célébrer le 15 août la fête de l'Assomption. Mais tout porte à croire que cet ordre ne
concernait que les Grecs, soit que la fête ne fût pas encore instituée parmi eux, soit qu'elle se célébrât un autre jour, et avec moins de solennité «•
Aussi est-ce surtout dans TOrient que nous remarquons, à partir de cette époque, un changement notable dans les habitudes de la chaire chrétienne. Avec le Yii® siècle, commence chez les Grecs l'usage d'adresser
* La fête d'un saint se célébrant ordinairement le jour anniversaire de sa mort, portait souvent le nom de dormitio ou cfopositio. Il se pourrait donc que sous le nom de dormitio ou transitus V. Mariœ, on ait désigné d'abord une fête de la Vierge, instituée pour honorer en général tous ses mystères. Plus tard et peu à peu s*établirent des solennités spéciales pour les principales circonstances de sa vie, et le mot dormitio s'appliqua dès lors exclusivement à la fête de son assomption.
La fête qui se célébrait dans les Gaules le xvm janvier paraît avoir eu d'abord ce caractère de généralité. Dans le missel de Bobbio, dont j'ai parlé, la messe In adsumptione est précédée par une autre In missaS. Mariœ, qui lit à l'évangile l'histoire du recouvreinent de Jésus dans le temple à Tâge de douze ans (Luc, 11^ 41-49). Cette messe, placée la première, est apparemment la plus ancienne, à moins de supposer, avec Mabillon» qu'elle se récitait la veille de la fête. Dans l'ancien lectionnair ' de Luxeuil, découvert et publié par le même bénédictin, Tévaii gile assigné à la fête de l'Assomption est l'histoire de la Visitation (Luc, I, 39-56). Tout venait à propos, pourvu qu'il rappelât celle qu'on voulait honorer. C'est apparemment de cette fêle unique et générale qu'il faut entendre ce qu'on lit dans la vie de S. Théodose, abbé d'un monastère de Judée au v« siècle, que jour-là, à raison de la solennité (valàe vnsignis et soiéti^nit) il y eut une si grande aflLuence de monde que les religieux chargés de ce soin ne suffisaient pas à faire asseoir les convives à table. (Acta. SS. Boll. XI janv. t. I, p. 690.) Cette fête était plus ancienne. 11 en est fait mention dans la vie de S. Leucius, contemporain de Théodose le Grand.- Adoeniente solemnitaîe Dei genitricis Mariœ ex more christiano celebranda, etc, (Ibid. p. 668.) On la célébrait donc au iv© siècle a Alexandrie, patrie de Leucius. Elle était placée au mois de janvier, comme elle le fut depuis dans les Gaules.
LES APOCALYPSES APOCIiYPHES M
des homélies au peuple sur le mystère de l'assomption de la Vierge. La plus ancienne que nous connaissions est celle de Modeste, contemporain de T empereur Héraclius, qui fut longtemps administrateur, et devint enfin patriarche titulaire de l'Église de Jérusalem *. L'orateur exprime dans son exorde quelque surprise de ce que ses devanciers, qui ont discouru de tous les autres mystères de la mère de Dieu, aient gardé le silence sur celui-ci, ou que leurs homélies ne soient point parvenues jusqu'à lui. Cet étonnement suppose que la fête n'était pas tout à fait récente au moins à Jérusalem; mais si cette Église et d'autres encore la célébraient depuis longtemps, ce n'était pas avec cette solennité et ce concours du peuple qui invite le pasteur à lui rompre la parole de vie. Après Modeste au contraire; les discours abondent sur le môme sujet. Nous en avons plusieurs de S. André de Crète, de Jean de Thessalonique, de S. Germain de Constantinople et de S. Jean de Damas, tous écrivains du vu'' et du viii* siècle. Toutes ces homélies s'accordent à parler de la résurrection de la sainte Vierge comme d'un fait généralement admis et indubitable, même les plus anciennes où l'on remarque le plus de retenue et de réserve quant aux détails. Modeste, par exemple, tout en confessant humblement son embarras, dans l'absence d'un modèle qu'il puisse imiter, mentionne les principales circonstances qui ont été indiquées par la préface de la messe gauloise» le concours des anges, et celui des ApAtres amenés des extrémités de la terre par une voie connue de Dieu (àç pvoç sxiffTaTai Oeo;) ; les concerts unanimes de ces
* Cette homélie, publiée au xviii© siècle en Italie, par Michel - Ange Jacomelli, a été réimprimée dans la PatroL grecque de M. Migne, t. LXXXVL
iiO ÉTUDES BIBLIQUES
deux chœurs, Fun visible, et l'autre invisible , qui unissent leurs voix pour louer Dieu ; l'apparition du Sauveur, qui accomplit sa promesse envers sa mère, en venant lui même recueillir son âme, et l'ardeur incroyable de cette âme bienheureuse à s'élancer dans les bras de son fils, aussitôt qu'elle l'aperçoit ; enfin son prompt retour à la vie, que l'orateur exprime en ces termes : « Comme étant la mère du Christ, auteur de la » vie et de l'immortalité, elle est par lui ressuscitée, » pour partager corporellement dans l'incorruption » pendant les siècles la vie de celui qui l'a rappelée » du tombeau, et qui l'a attirée à lui, de la manière que » lui seul connaît. » C'est à peu près le fonds et la substance des écrits apocryphes que nous aurons à étudier bientôt ; mais l'auteur ou les ignore ou dédaigne de les invoquer, et tient à faire comprendre qu'il s'appuie sur la tradition orale, et non sur ces écrits; c'est pourquoi il rejette toutes leurs amplifications, tous les détails dont ils sont pleins, et répète à dessein cette parole : « de la manière que Dieu sait :
S. André de Crète pousse la réserve encore plus loin. Il se borne à commenter le texte de S. Denys l'Aréopagite {de IHv. nom,, c. m), en y ajoutant seulement un court et dernier paragraphe sur la résurrection de la sainte Vierge. Le texte de TAréopagite offrait peu de matière pour un discours. L'auteur n'y parle qu'incidemment de la mort de la sainte Vierge, son dessein n'étant pas de faire l'éloge de Marie, mais uniquement de relever la gloire de S. Hiérothée son maître, et la sublimité de son inspiration. Dans ce but il rappelle la consolation qu'il eut d'assister avec les Apôtres et les plus illustres disciples au trépas de la Vierge . Chacun
y composa une hymne pour la circonstance, et, sauf les Apôtres, Hiérothée s'y montra incomparablement supérieur à tous par la vigueur de son essor, la majesté de son style et l'élévation de ses pensées. C'est sur ce fonds que le saint évêque de Crète bâtit son homélie. Aussi faut-il avouer qu'il s'étend beaucoup moins sur le mystère du jour que sur l'excellence de la mère de Dieu, sur ses grandeurs, ses prérogatives, ses vertus et ses mérites. Quand il vient à sa résurrection, dont S. Denys n'avait pas eu occasion de parler, il invoque à l'appui le muet témoignage du caveau ouvert et vide où la tradition voulait que son corps eût reposé pendant quelques jours. Il en parlait pertinemment, ayant longtemps habité ces lieux qui avaient été son berceau.
S. Jean de Damas, qui se rapproche davantage des récits apocryphes par le développement qu'il donne au sien, n'invoque pourtant d'autre source écrite que le passage de S. Denys et l'histoire Euthymiaque. Il est difficile de dire ce qu'était cette histoire, qui serait complètement ignorée sans la citation du saint. Ce qui est sûf , c'est qu'elle fut écrite après la découverte des œuvres de S. Denys dont elle cite le trait que nous venons de rapporter. Cette date ne réclame pas en sa faveur une entière créance. Pour tout le reste, le savant théologien de Dr- .nâs s'appuie sur la tradition orale et sur la commune per^aa sion des fidèles.
Si lui ou les autres orateurs que j'ai nommés ont connu les apocryphes qu'on les accuse d'avoir suivis, ils
i4S ÉTUDES BIBLIQUES
ont plutôt montré le peu de cas qu'ils en faisaient par le silence affecté qu'ils ont gardé à leur endroit. Devaient-ils pousser les choses à rextrêmè, et par la crainte de s'accorder avec ces compositions suspectes, supprimer même des faits qu'ils jugeaient établis sur de plus solides garants ?
Voici donc un fait grave et hors de doute. Aux vi', vil' et VIII® siècles, les Églises de l'Orient et de l'Occident s'unissaient dans la persuasion que la mère du Sauveur était déjà glorifiée dans son corps comme dans son âme, et que la mort n'avait été pour elle qu'un doux et léger sommeil de quelques jours. Et ce fait était proclamé sous la forme la plus solennelle et la plus authentique par les orateurs chrétiens du haut de la tribune sacrée, par les théologiens dans leurs doctes traités, par les évêques dans l'action même de la liturgie.
C'est à ce fait pris en lui-même, et non à quelques autorités douteuses, qu'il faut s'attacher pour justifier et défendre la pieuse croyance de nos jours. C'est dans l'Église surtout qu'en fait de traditions ou de doctrines, la prescription vaut titre et se soutient par son propre poids, jusqu'à ce qu'on lui oppose des titres plus anciens et plus sûrs.
Oii sont ces titres plus anciens qu'on pourrait ici nous opposer? Eusèbe et S. Jérôme, dit-on, n'ont point connu la tradition que vous invoquez. Cette tradition s'appuie surtout sur la présence, à l'orient de Jérusalem, d'un caveau vide où l'on prétend que le corps de la Vierge aurait été déposé. Or ni Eusèbe ni S. Jérôme, tous les deux si bien instruits de la géographie de la Palestine, et qui ont décrit les saints lieux avec tant d'exactitude, ne disent mot de ce prétendu tombeau.
N'est-ce pas une preuve que ropinion qui s'y rattache est plus moderne? Bien plus, S. Épiphane, qui, né luimême en Palestine, connaissait le pays et ses souvenirs, ne sait que dire de la fin de la sainte Vierge. Il doute si elle est morte, et si elle a été ensevelie ; il incline même à croire qu'elle n'a point subi la loi commune, et qu'elle a été transférée dans un monde meilleur, comme Enoch et comme Élie. Un texte de l'Apocalypse mal compris avait donné lieu à cette opinion. S. Jean raconte, air ch. xii de ses Révélations, qu'il vit une femme près d'enfanter, et qui poussait des cris douloureux Le dragon se tenait près d'elle, attendant le moment de sa délivrance pour dévorer son fruit. Mais Dieu la garantit des fureurs du monstre ; car son fils à peine né fut ravi au ciel près du trône de sa Majesté; et elle-même reçut, pour échapper à la poursuite du dragon qui tournait contre elle toute sa rage, de grande» ailes d'aigle qui la portèrent au désert. Chacun voit le parti qu'on pouvait tirer de ce passage, quand, au lieu d'en faire l'application littérale à l'Église et à la formation du peuple clirétien, on le rapportait à la mère de Dieu. Qu'on explique au reste comme l'on voudra le doute du saint évoque de Salamine, la conclusion sera toujours la même : il n'a rien su du tombeau de Gethsémani, ni de la pieuse crédulité qui y fit affluer plus tard les pèlerins.
Mais, nous ne saurions trop le redire, quelque respectable que soit la tradition des chrétiens de Jérusalem sur le caveau qu'ils donnent pour celui de Marie, ce n'est pas d'elle que nous tirons notre plus solide argument. Plusieurs critiques soutiennent encore aujourd'hui que la sainte Vierge est morte à Éphèse, et le savant pape Benoît XIV, frappé de la force de leurs
raisons, n*a pas osé choisir entre les deux sentiments contraires. Ces critiques n'en sont pas moins d'accord à soutenir l'opinion commune sur le fait de la résurrection de Marie; jugeant plus sage de la faire reposer sur l'enseignement des Apôtres éclairés d'une lumière surnaturelle, que sur des témoignages d'histoire locale. Qu'il me soit permis d'ajouter que ces arguments, tirés du silence de gens qu'on voudrait faire parler malgré eux, sont presque toujours faibles et peu concluants. Eusèbe et S. Jérôme ont fort-bien pu connaître le tombeau de Gethsémani et le souvenir qu'il rappelle, sans oser ni le contredire ni l'approuver, par une crainte excessive d'accorder quelque crédit à des livres apocryphes. Ce ne serait pas la première fois que la vérité aurait souffert des fables qu'on avait eu le tort d'y mêler, et ce ne sera pas non plus la dernière *.
Quant à S. Épiphane, il ne dit rien qui s'écarte notablement du point essentiel de la tradition que nous voulons défendre. Pour que le caveau de Gethsémani fût désigné comme celui de la sainte Vierge, il suflSsait à la rigueur que, selon la coutume si répandue parmi les anciens, elle l'eilt fait préparer de son vivant pour y être un jour déposée. Le saint docteur pouvait donc concilier cette idée avec le doute qu'il exprime sur la question de sa mort et de sa sépulture. Il se conformait aussi à la commune opinion en pensant que son corps était vivant et glorieux. Il doutait uniquement si elle était arrivée à cette glorification complète par une
* Dans une étude sur THlstoire Ecclésiastique d'Eusèbe, étude que je suis loin de proposf^r comme un modèle de saine critique, M. Alf. Maury se rencontre avec moi sur ce point. Il reproche à révoque de Césarée une réserve excessive par rapport aux pièces apocryphes.
LES APOCALYPSES APOCRYPHES i4ô
transformation instantanée , ou par une mort suivie d'un prompt retour à la vie : question d'une importance secondaire que l'Église n'avait pas encore tranchée. C'est à peu près ainsi que les théologiens, à propos ^ d'un texte de S. Paul (I Cor., xv, 51), disputent sur le sort des justes qui seront trouvés vivants lors du second avènement de Jésus-Christ. Plusieurs pensent qu'ils ne mourront point, et que, leurs corps seront immédiatement transfigurés sans avoir été un seul instant séparés de Tâme ; et, si cette opinion semble contraire à la Vulgate latine, elle est appuyée sur le texte grec, tel qu'on le lit dans presque tous les exemplaires. Que S. Épiphane se soit fait une opinion semblable du passage de la Vierge, il faudra l'abandonner en ce points et croire avec l'Église qu'elle est morte ; mais l'opinion de sa résurrection en sera la conséquence naturelle.
Ces objections écartées, il en reste encore une qui, du moins en apparence, est plus sérieuse. Elle est tirée de la lettre synodale des Pères réunis à Éphèse pour le concile œcuménique de l'an 431 . Ils sont rassemblés, disent-ils, dans le lieu oii (est) l'apôtre S. Jean et la Vierge-mère : evOa 6 Ôeo^oyoç Iwavvviç, xal i eeoTOîcoç TcapOevoç, ri àyia Mapia. Ce texte ne va-t-il pas
directement à rencontre non-seulement de la tradition des fidèles de Jérusalem, mais même de la résurrection de Marie î On n'en pourrait douter, si la leçon, était certaine, et avait le sens que plusieurs lui ont donné. Mais il faut avouer que la tournure de la phrase a quelque chose d'insolite et d'étrange. Nous ne dirions pas aujourd'hui de S. Pierre qu'il est à Rome, inais tout au plus qu'il y repose {jacet, dormit, requiescit)^ si nous voulions faire entendre que son corps y est