DE LA SAINTE VIERGE
Sommaire. — I. Livre de Leucias Garinus, condamné dans le décret du pape saint Gélase il la fin du Y* siècle. Nom vraisemblablement supposé par an hèrètiqae du ]|o siècle. Photias. Secte de l'auteur. Quelques faits vrais dans lé livre. Corrections défectueuses qui en ont éie faites. - U. Principaux, ouvrages à consulter sur les apocryphes re- Jatifsà l'Assompl. Z.iega, Max Enger, W. Wiight, Tischendorf. — ill. Fragments publiés sous le titre : Obsèques de la sainte Vierge. Manusi-rit du V" siècle. Analyse de son contenu.
— IV. Livre copte sur la mort de la sainte Vierge; i^aratt compris dans le décret dn pape saint Géia<>e. cumme seul livre de ce titre. Sou contenu. Sa date entre le concile d'Ephèseet le décret de saint Gélase. — V. Le livre de Mélilon sur le trépas de la sainte Fier^ye^ ressemble au préiédent, même origine, miracles ajoutés. Postérieur à saint Léon, surtout au décret de saini Gélase. Vient au moins pour le fond de la Palestine ou de l'Egypte. — VL Joannis liber de dormitione Mariœ, texte grec. Paraît postérieur même au précédent, auquel il ajoute eiicure des miracles. Particularités de ce livre. Date probable, vue ou viiie siècle, tradition de l'Égiise de Constantinople. — Vif. Livre attribué à Joseph d'Arimaihie, sur le même sujet ; paraît antérieur à saint Jean Damascène.
— VllI. Fragments syriaques et livre arabe, sur le même sujet ; le livre arabe plus ampliGé, paraît être du couvent de Sainte-Catherine, au mont Sinal, postérieur au texte grec VL — IX. Conclusions: !<> les apocryphes n'ont pas été la source de la tradition de rÉglise ; 2« accord substantiel des Églises d'Orient et d'Occident sur l'AssompUon corporelle de Marie ; 3« Tradiiious populaires recueillies et altérées par les apocryphes.
J'ai exposé les preuves sur lesquelles s'appuie la pieuse croyance des fidèles, relative à l'assomptiou de la mère de Dieu. Je puis entrer désormais avec plus de sécurité dans la discussion des pièces apocryphes qui ont eu cours en divers temps et en divers lieux sur le même sujet.
De ces légendes toujours suspectes, et quelquefois
absurdes par raccumulation et la bizarrerie du merveilleux qu'elles préfèrent, la plus ancienne dont nous suivions la trace est celle qui fut fameuse sous le nom de Leucius.
Gomme c'est là un personnage fort énigmatique, il nous importe de rechercher ce qu'il fut, et quel genre d'ouvrages lui furent attribués.
Si j'interroge les documents anciens , ce Leucius y est représenté constamment comme un contemporain, disciple et compagnon des Apôtres. Qui nobisctim cum apostoKs conversatus est, fait dire à Méliton l'auteur qui s'est caché sous le nom de ce saint évêque de Sardes * : tantôt Leucius est appelé disciple de S. Matthieu ^, tantôt disciple de S. Jean ^ ; S. Pacien accuse de mensonge les Montanistes qui prétendaient avoir reçu de Leucius la lumière et la communication du Saint-Esprit * ; ce qui prouve qu'il s'accorde avec ses adversaires à regarder Leucius comme un homme apostolique. Dans le texte latin de l'évangile, de Nicodème Leucius est donné pour fils de Joseph d'Arimathie. il a pour frère Charinus, et ces deux frères, qui ont précédé leur père dans le tombeau, sont du nombre de ceux que le Sau- '
* Nous avons sous le nom de Méliton, évoque de Sardes au ne siècle, deux écrits supposés, où Leucius est nommé comme unînMèle disciple de S. Jean. L'un, De passions S. Joannis evangelistcBy a été pubUé par Fiorentini, dans le Martyrologe de S. Jérôme, et réimprimé par Fabricius (Cod. Apoctifp, N. T., t. III, p. 604). L'autre est sur la mort de la sainte Vierge, et j'y reviendrai.
2 Thilo, Acta S. Thomœ, p. xxix.
3 S. Epiphane, Hœr,, li, 6, nomme Leucius parmi les compagnons de S. Jean qui résistaient aux ennemis de la divinité de
Jésus-Christ; àvnXipvTO ^ï iroXXfléxiç \mh tcu à-^îcu 'Iodqcwgu, xxt tuy «ia»' avrcv Aeuxiou xai oXXuv iroXXuv.
* Pacîan., Epist. i, n. 6. Animatos se a Leucio msfUiri,
U:0 <fU0KS BlBI^IQUKg
veur renoontre dans les enfers, et qu'il rappelle à la vie quand il se ressuscite Jui-même. Témoins ooulaires des merveilles opérées dans les limbes, de l'effroi des démons et de leur défaite, ils consentent, sur la de* mande des prêtres et des pharisiens, h tenir la plume pour raconter ce qu'ils ont vu, et attester la puissance, la divinité et la résurrection de Jésus-Ghri$t * ♦
1 Leuciûs et Gharinus, dont la légende fait ici deux frères, pour avoir deux témoins distincts de la l'éBurrection (i<^ Jé»Ui«*- Christ, ne sont ailleurs que le même personnage, qui s'appelait, selon Photius, Leucius Gharinus. Il n'y eut pas grand inconvénient à dédoubler ainsi un être purement mythique. Peut-être même ces deux noms furent^iis d'abord des symboles, désignant rUrim et le Thummim, souverain oracle du peuple iuif, ou la grâce et la vérité, apportées au monde par Jésus-Christ. Cette hypothèse ne détruit pas Tallusion probable au nom de S. Luc.
Quoi qu'il en soit, le rôle donné à Leucius, dans la composition de l'Évangile de Nioodème s'accorde mal avec l'opinion qui en fait un produit du v^ siècle. M. Alfred Maury, revenant pour la troisième fois sur cette question, dans ses « Croyances et légendes de l'antiquité, Paris, 1863, » persiste à lui refuser une origine plus ancienne, et ne veut y reconnaître qu'une compilation tirée des Pères. Mais ses arguments ne m*ont pas convaincu. Le caractère de cette composition ne dénote ni tant d'érudition, ni si peu de spontanéité Les phrases identiques que le docte académicien relève dans notre évangile et dans un certain nombre d'écrivains ecclésiastiques, soni des textes de nos livres saints qui se présentaient naturellement à la mémoire de quiconque traitait le même sujet. Elles étaient dans le domaine commun, et il est impossible de dire qui le premier en a fait usage. Il n'y a rien non plus à conclure de la forme latine des noms propres semés dans le récit. J'accorde volontiers au célèbre critique que l'écrivain était juif d'origine, mais faut^il lui rappeler l'usage du double nom, l'un hébreu, et l'autre grec ou latin, qui prévalait depuis longtemps chez les Juifs. Josué {ou Jésus) s'appelait Jason; Saul devenait Paul, par un léger tîhangement de lettre. Souvent un des deux noms était la tra<duction de l'autre. Alipius (niSn, chalife, ou lieutenant) devenait A.ntiochus.('AvTioxoç), etc. Que de savants, au xvi^ siècle, firent de
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D'autre part les éarits publiés sous le uom de Leu^ oius étaient tellement farcis de fables et de grossières erreurs doctrinales, qu'il n'y avait que deux partis ^ prendre; il fallait dire avec quelques-uns que Leucius était un disciple infidèle et apostat *, ou avec d'autres que les hérétiques abusaient de son nom
môme, et se donnèrent Thonneur d'un nom grec, comme Erasme et Mélanchthon !
raurais d'autres remarques à faire, si j'entreprenais la critique de ces « Essais de critique. > Je voudrais q^pprendre du savant écrivain quel est cet « Eusèbe d'Émèse, évèque d'Alexandrie, » dont il cite les homélies et qui joue le plus beau rôte dans son livre. C'est à peu près comme qui dirait : < Féliii d'Or- » léans, archevêque de Paris, i Ni Eusèbe d'Émèse ne fut évoque d'Alexandrie, ni les écrits dont il s'agit ne lui appartiennent. M. Thilo a démontré ce dernier point dans une monographie publiée depuis plus de trente ans, quoiqu'il n'ait peut-être p^s aussi bien réussi à assigner à ces homélies leur véritable auteur.
Je ne terminerai pas cette note sans féliciter M. A. Maury de s'être rétracté sur l'étymologie du nom « Véronique. » Pour y voir une altération des mots vera icon, il faudrait méconnaîtra les lois les plus élémentaires de la philologie, çt les savants illustras qui jadis adoptèrent cette formation n'étaient pas des philologues dans le sens moderne du mot. S'il est vrai, selon l'ingénieuse conjecture de M. A. Maury, que le surnom de Prounice (Qpouvîxr.), donné par les Valentiniens à leur Sage^ap, ne soit qu'une altération du nom de Bérénice ou Véronique, je le remercie encore de cette découverte. Ils rfe l'auraient appelée ainsi que par allusion à l'Hémorrhoïsse de l'Évangile, en qui, dans leurs allégories forcées, ils voyaient une image de la Sagesse. Il s'ep suivrait que la tradition qui donne à cette femme le nom Ae Bérénice ou Véronique (deux formes légèrement altérées du môme nom) est antérieure à Valentin, et remonte au i«r siècle. Par quelle inconséquence le critique veut-il donc nous persuader que t la Prounice des Valentiniens a été l'ancêtre de Bérénice l'Hémorrhoïsse? »
* Pseudo-Melito, de Transitu Marise : Sœpe scripsisse mememini de quodam Leucio qui^ nobiscum cum apostolis conversatta , alieno iensu, etanimo temerario discedens a viajustUiw, etc.
ISS ÉTUDES BIBLIQUES
et lui imputaient faussement leurs propres ouvrages ^
Cette dernière opinion, qui n'est pas la plus commune, me paraît incontestablement la plus juste, et la seule qui réponde à toutes les conditions du problème. Un hérétique du ii® siècle a voulu accréditer ses impostures en les couvrant d'un nom vénéré et les attribuant à un disciple des Apôtres.
Mais où trouver un homme de ce nom dans l'acre apostolique ? La recherche n'en sera pas longue, si Ton fait attention que ce nom est le même que celui de Luc légèrement altéré. Luc ou Lucas est déjà une forme altérée de Lucanus ou Lucianus, et ces variantes n'apportaient guère d'ambiguïté parmi les contemporains, quoique la postérité s'y soit souvent trompée.
A l'appui de cette conjecture, j'ajoute une remarque qui n'est pas sans intérêt. Si nous laissons de côté l'évangile de Nicodème , où le nom de Leucius ne paraît que dans les manuscrits latins, les ouvrages que l'antiquité a connus sous ce pseudonyme sont des Actes des Apôtres, et le livre « du Trépas de la Vierge. » L'artifice consista donc à répandre de faux actes des Apôtres sous le nom de celui qui en avait publié de véridiques. On croyait aussi que S. Luc avait eu des relations particulières avec, la Mère du Sauveur, et qu'il avait appris d'elle ces récits pleins de charme qui remplissent les premiers chapitres de son évangile. Plusieurs voulaient môme qu'il eût retracé sur la toile les traits augustes de Marie. Sous quel autre nom pouvait-on plus à propos placer le narré de ses derniers moments ?
Si ces conjectures sont justes et bien fondées, on ne
1 S. Pacien, dans le texte déjà cité.
doutera pas que le faussaire n'ait mis en évidence le nom de Leucius, et ne Tait inscrit en tête de ses ouvrages. Cette conclusion est d'ailleurs justifiée par le témoignage des anciens, et spécialement de Photius, qui, parlant des faux Actes des Apôtres, déclare qu'ils sont de Leucius, « ainsi qu'il paraît par le livre même.» M. Thilo contredit pourtant cette opinion, par la raison que les anciens ont quelquefois parlé des écrits de Leucius, comme de livres publiés sous le pseudonyme des Apôtres. Mais toutes ces façons de parler s'expliquent et s'accordent aisément. La forme de ces livres n'était pas seulement historique, mais dramatique ; je veux dire que lés discours y occupaient une large place, que les Apôtres y étaient mis en scène, instruisant les peuples, ou conférant entre eux. Pour s'en faire une idée quelconque, qu'on veuille bien se rappeler la forme des homélies Clémentines, ou encore des Constitutions Apostoliques, attribuées ii^différemment, soit aux Apôtres, soit à S. Clément, qui est censé leur servir de secrétaire *.
Nous pouvons nous faire une idée assez exacte de la doctrine répandue dans cette littérature leucianique^ soit par l'indication des sectes auxquelles elle fut particulièrement chère, soit aussi par le jugement impar-
* Autre exemple. II est de mode en Allemagne, depuis quelques années, de distinguer le traité de fato de Bardesane, de celui dont M. Gureton a pubUé le texte syriaque, uniquement parce que ce texte a été rédigé, non pa» Bardesane lui-même, mais par un de ses disciples, sous la forme d'une conférence familière. Mais qui ne voit que Touvrage appartient véritablement au maître qui en a fourni tous les arguments et toute la doctrine, et non au disciple qui n'a fait qu'enregistrer sa leçon ? La prétention de ces très-modernes critiques ne me parait donc qu'un vain scrupule.
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tial des hommes qui la connaissaient bien. 8. Éplphane, Philastre, S. Augustin , le pape Innocent 1^, S. Léon et Turribius son contemporain, évêque d'Astorga en Espagne, grand adversaire des Priscillianistes, ont nommé parmi les sectes qui recevaient ces livres comme canoniques, les Encratites, les Apotaotiques et les Origénistes *, au ii« siècle et au commencement du me, puis les Manichéens • et les Priscillianistes ^ ; toutes sectes engagées dans uil dualisme effronté, pour qui la matière s'identifiait avec le mauvais Principe; qui par conséquent condamnaient le mariage, la génération, l'usage du vin et de la ohair des animaux.
Photius à son tour, qui avait lu les Actes de Leu* cius, y signale les mômes erreurs. On sera bien aise de lire ici une page 'de cet habile critique, très-méchant homme, mais très-savant d'ailleurs, et très-pénétrant.
« J'ai lu un livre intitulé « les Itinéraires des Ap6- » très, )xqui contenait les actes de Pierre, de Jean, » d'André, de Thomas et de Paul. Ces actes ont été » écrits, comme le livre môme en fait foi, par Leucius » Charinus. La diction en est inégale et variable. Car » quelquefois on y rencontre un choix de termes et de » constructions qui supposent du soin, mais le plus » souvent le style en est vulgaire et plat. On n'y ren- » contre aucune trace de ce genre simple et sans art, » d'où résulte une grâce naïve, qui caractérise les » évangiles et les écrits des Apôtres. Ce livre est plein
1 Epiph., Hœr. 47», 61% 63«.
2 Philast., Hœr. 88. — Innoc. i, Epût. ad Extup., c 7, — Sftiut Aug., Cont. adv. legiê, 1. I, c. xx. ^ Evod. Uzaî., De fide «(mlm Munich., c, xxxni, inter opéra S. Aug.
3 Turribius Asturicensis, inler opéra S. Leonis, t. I, p. 232.
LES APOGALYPSKS APOCRYPHES 155
)> de déraison et de contradiotion^s. Autre , selon Tau- » teur, est le Dieu des Juifs, dieu mauvais dont Simon » le Magicien a été le ministre, autre le Christ, qu'il y> dit bon ; et mêlant et confondant tout, il l'appelle » Père et Fils. Il enseigne que son incarnation n'a pas » été réelle, mais apparente ; qu'il a souvent apparu à » ses disciples tantôt sous les traits d'un jeune homme, » et tantôt sous ceux d'un vieillard et puis encore sous » ceux d'un enfant, tantôt plus grand et tantôt moin- » dre, une fois de si haute taille que sa tête s*éélevait jusqu'aux cieux. Sur la croix aussi il débite i^ mille contes frivoles et absurdes. Il dit que le Christ y^ n'a point été crucifié, mais un autre à sa place, tan- » dis que lui-môme se riait de la méprise des bour- )> reaux. Il condamne le mariage, et soutient que toute » génération est mauvaise et vient du Mauvais. A ce » Mauvais seul, à l'exclusion de tout autre, il attribue » la formation des démons *. Il invente les résurrec- > tions les plus folles et les plus puériles d'hommes, de » bœufs et d'autres animaux. Il semble, dans les actes » de Jean, vouloir combattre avec les iconoclastes le » culte des images. Pour tout dire , ce livre est plein » de traits puérils, incroyables, .d'impostures, de men- » songes, de folies, de contradictions, d'impiété et d'à- )► théisme. On pourrait sans exagération rappeler la » source et la mère de toutes les hérésies ^. »
Je voudrais essayer, en m' aidant de ces renseignements, de déterminer avec plus de précision la secte à laquelle appartenait le faussaire. Mais ce qui rendra
* K«i ffXaar/jv mv ^atu.3VG>v cExxcv éxxXiQpoX. Le verbe exxXnpouv signifie évidemment ici c exclure, » liitér, t désliériter. » C'est un mot à ajouter au Thésaurus linguœ grœcœ, La nouvelle édition de Didot porte seulement l'adjectif IxxXnpo;, exsors.
2 Photius, Biblioth,, cod. 114. p. 291.
toujours difficiles, pour ne pas dire infructueuses, de pareilles recherches, c'est que vraisemblablement ces écrits furent souvent remaniés pour se plier aux caprices des hérésiarques, peu scrupuleux sur les questions qu'on appellerait aujourd'hui de probité littéraire. Il est même incertain si tous les écrits si* gnés du nom de Leucius sont sortis primitivement de la même officine. Tout ce qu'on peut avancer, c'est que cette littérature s'est produite au jour dès le second siècle. L'auteur principal doit être cherché parmi les enfants d'Israël. La connaissance des traditions rabbiniques, et la singulière estime qu'il professe en toute occasion pour le sang d'Abraham, me le persuadent. L'esprit se porte donc naturellement sur les Ébionites, chez lesquels S. Épiphane signale des dualistes avancés. Les noms de S. Matthieu et de S. Jean, qu'on donne pour maîtres à. Leucius, étaient en honifeur parmi ces sectaires. Ils avaient l'évangile (altéré) de S. Matthieu, et un évangile apocryphe de S. Jean. L'aversion qu'ils témoignèrent plus tard pour la virginité, S. Epiphane atteste qu'ils ne l'eurent point dès l'origine, et que leur doctrine à cet égard fut d'abord celle des catholiques. Sans doute ils n'allèrent jamais jusqu'à cet excès de condamner le mariage, erreur que Photius a signalée dans Leucius. Mais il n'est pas certain que cette exagération appartînt à la rédaction originale. Une objection plus grave se tire de l'estime particulière que le faussaire professait pour S. Paul dont il fabriqua les actes, et du nom de S. Luc disciple de ce même apôtre, sous lequel il voulut se cacher. Ces noms étaient odieux aux Ébionites. Il faudra donc se tourner plutôt vers les Encratites, ou peut-être vers les . Montanistes, qui, voués à des abstinf^nces affectées, se
LES APOCALYPSES APOCRYPHES itil
rendirent célèbres surtout par l'extravagaiice de leurs visions et de leurs rêves. ^
L'unité de doctrine ne brillait pas du reste dans ces compositions bizarres. Nous avons lu dans Photius qu'elles abondaient en récits de résurrections étranges, ce qui s'accorde mal avec l'horreur des dualistes pour la matière, et pour les corps qui en sont formés. N'estce pas un indice de plus que le nom de Leucius a servi de voile à plusieurs faussaires, qui se sont succédé les uns aux autres, et ont corrompu de plus en plus ces livres pour les plier à leurs idées î Mais quoi qu'on pense de leur doctrine, il est impossible, au moins sous le rapport historique, de leur refuser absolument toute valeur. Au ii® siècle où ils furent composés, il existait sans aucun doute quelques documents historiques, ou au moins quelques traditions orales sur les Sujets qui y sont traités. L'auteur n'a pu se dispenser d'en faire usage. On n'écrit qu'avec le désir d'être cru, et on ne peut l'être sans tenir compte des faits accrédités ou généralement connus. De là la distinction admise par les plus chauds adversaires de ces livres, entre la doctrine et lès faits. « Quelques-uns des miracles que le y> Seigneur a opérés par les Apôtres, dit le pseudo- » Méliton, Leucius les raconte avec vérité ; mais sur la » doctrine il est plein de mensonges. » Turribius d'Astorga s'exprime de même. On vit donc naître parmi les catholiques la pensée d'extraire de ces livres pernicieux ce qui leur semblait admissible et vrai. Le discernement était difficile, et il faut avouer que les auteurs de ces extraits y ont mal réussi. Nous avons des actes expurgés de S. Pierre et de S. Paul» de S. André et de S. Matthias (ou Matthieu), de S. Jean, de S. Thomas, où non-seulement les traces du gnosticisme sont encore
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visibles, mais dont la trame historique se forme des fables les plus absurdes. Fussent-elles plus vraisemblables, elles pourraient bien n'être pas plus véridiques. Une tradition plus ancienne et conservée par un canal indépendant dans la mémoire des fidèles est ici le seul critérium possible pour discerner le vrai du faux. Cette tradition n'a point fait défaut à l'Église, et Voilà pourquoi le parti le plus sage, même aux yeux de la pure raison, sera toujours de s'en rapporter à elle, de croire ce qu'elle croit, et de respecter ce qu'elle i*especte. Nous y sommes d'autant plus fondés qu'elle fait preuve en toutes choses de plus de réserve, et d'une plus grande modération. Pour n'en citer qu'un exemple, qui rentre dans notre sujet, on lit dans rojffiice romain, pendant l'octave de l'Assomption, une relation tirée de S. Jean Damascène des derniers moments de la Vierge. Bien des traits de cette légende se rapprochent des apocryphes que nous allons examiner. Mais au lieu que dans le texte auquel elle est empruntée, on invoque une tradition ancienne et très-reritable^ l'Église, en supprimant ces derniers mots et verissima, laisse chacun libre d'en discuter la valeur, et demande le respect sans imposer la croyance. Puisse cette conduite pleine de sagesse nous servir toujours de guide !
Indiquons d'abord les principaux ouvrages où Ton pourra consulter les textes qui seront l'objet de cette étude. En voici les titres, rangés selon la date de leu]* publication :
LES APOCALYPSES APOGHYPttES i^Q
i^ ZocQA* Caialogus codicum copticortim Musœi Borgiani^ Romœ, 1810, in-folio. Ce recueil est le plus étendu et le plus important qu'on ait jamais publié pour servir à rétude de la langue et de la littérature coptes. Au n® cxx, p. 223, le savant danois, auquel il est dû, fait connaître par une analyse succincte, et par des extraits, malheureusement trop courts, une pièce sur le sujet qui nous occupe, différente de toutes celles qui ont été publiées en d'autres langues. M. Dulaurier a traduit ce fragment en langue française, et a inséré sa version dans un petit recueil dont voici le titre : Fragments des Révélations apocryphes de S. Barthélémy^ etc. Paris, Imprimerie Royale, 1835.
2^ Max. Enger. Joannis apostoli de transitu Beatœ Mariœ Virginis Liber. Elberfeldae, 1854. Le texte est arabe, et accompagné d'une version latine en regard.
3° W. Wright. Journal ofsaçred literature. Les numéros de janvier et d'avril 1865, contiennent une version anglaise faite par cet habile orientaliste d'un texte syriaque sur le même sujet.
4° Du même. Contributions to tke apocryphal literature of the New Testament. London, 1865. Ce sont des fragments syriaques que l'éditeur a recueillis dans le Musée Britannique dont il est un des conservateurs. Dans leur nombre, il s*en trouve plusieurs de trois livres différents sur la mort de la sainte Vierge. Ceci peut nous donner une idée du goût des orientaux pour ces sortes de livres, et de la liberté avec laquelle ils les retouchent. L'éditeur a joint au texte syriaque une version anglaise et des notés.
5*^ C. TiscHENDORF. Apocttlypses apocryphœ. A la suite des quatre apocalypses, réunies dans ce volume, et dont j'ai rendu compte ici même (art. 2), se placent
iÔÛ ÉTUDES ÔiBLIQtJES
trois récits de la mort de la sainte Vierge. Le premiei' est écrit en grec, et attribué à S. Jean l'Évangéliste. Les deux autres sont en latin, l'un sous le nom de Joseph d'Arimathie, l'autre sous le nom de Méliton, évêque de Sardes au ii® siècle. Ce' dernier récit était connu depuis longtemps, et a souvent été réimprimé. Le nouvel éditeur l'a enrichi de variantes.
De toutes ces pièces je n'en vois aucune qui puisse être comparée pour son antiquité à celle dont le D"" W. Wright a publié les fragments sous ce titre : Obsequies of the holy Virgin *. Le manuscrit d'où ils sont tirés est lui-même du v® siècle, ce qui est déjà lin fort bel âge ; mais le texte est plus ancien, et plus je le relis, plus je me persuade que ces fragments ont appartenu à Tune des plus anciennes formes de l'ouvrage. Non que les erreurs du gnosticisme s'y étalent sans pudeur, la doctrine en est même assez saine, mais ils se distinguent par leur extravagance, et la mise en scène fait soupçonner des dialogues interminables et pleins d'anecdotes étranges. Ces airs mystérieux qu'on prête aux Apôtres dans leurs rapports, d'ailleurs bons et familiers, avec S. Paul, cette petite jalousie qui leur fait craindre les interrogations du nouvel élu, de peur d'être engagés à lui dévoiler leur science secrète, tout cela est loin sans doute de l'opposition déclarée dans la doctrine qu'il était réservé à notre siècle de découvrir entre ces illustres fondateurs de la foi ; mais tout cela
1 Contributions, etc.
n'en est pas moins contraire à l'histoire, au bon sens, et au respect que les vrais fidèles ont toujours professé pour ces grands homme». Ce sont là des procédés mesquins et risiblQS, que les Pères ont cent fois relevés dans la conduite des sectaires, et que ceux-ci faisaient remonter aux Apôtres, en les façonnant à leur image.
Une courte analyse permettra au lecteur de se former lui-même une opinion et de contrôler la nôtre.
La scène est à Gethsémani, à l'entrée du caveau où. le corps de la Vierge vient d'être déposé. Les fragments appartiennent donc à la dernière moitié du livre, qui pourtant est loin de son terme. Le Sauveur, après avoir présidé aux obsèques, s'est retiré en promettant à ses Apôtres de reparaître dans trois jours, et leur commandant de l'attendre en ce lieu. C'est là ce que la suite laisse deviner. Les disciples, pour passer doucement ce temps et bannir l'ennui, devisent ensemble. Le premier fragment nous jette au plus tragique d'une histoire du temps de Salomon, que S. Paul raconte à ses collègues. Il s'agissait, ce semble, d'un fils en litige avec son propre père sur des droits temporels. Leplus sage des rois devait prononcer, et avait cité les parties à son tribunal ; mais elles n'eurent pas le temps d'y comparaître, car le malin esprit, qui avait poussé le fils à ce mépris des droits de la nature, s'empara de lui et l'étoufifa. En vain, dans son angoisse, conjurait-il son père d'apaiser par de riches offrandes le démon qui le tourmentait. Le malheureux père consentait à tous les sacrifices, faisait l'abandon de sa fortune, et n'obtenait rien. Salomon, instruit de ce qui s'était passé, conclut par une sentence assez énigmatique, qui me paraît signifier que les hommes se perdent par leur imprudence, parce qu'ils obéissent aux suggestions du II. il
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démon, fsans se tenir en gardé contré' ses embûches.
Les Apôtres loUent beaucoup ce récit, et eu demandent d'autre», non sans une arrière-pensée. Ils craignaient que leur jeune associé ne les interrogeât sur les secrets qulls tenaient de la bouche du Sauveur, et étaient bien aises de lui en ôter le loisir. Paul semble se prêter à leurs désirs. Il continue à parler, mais ce sont des questions qu'il leur propose. Il interroge sudcessivement Pierre, Jean et André sur le genre de prédication qu'il faut suivre. Ceux-ci vont tout droit à la pratique de la perfection la plus sublime. Ils ne parlent que de jeûnes continuels, de chasteté parfaite, de reflOûùiâtion absolue à la famille et aux jouissances de la vie présente. L'apôtre des Gentils ne goûte point dette'méthode faite pour décourager des néophytes. 11 veut qu'on s'en tienne plutôt aux vertus communes et domestiques. Pour clore cette controverse, le Fils de Dieu apparaît soudain, comme jadis au temps de Job. II approuve la modération de Paul, et lui promet à lui seul la conquête du monde comme une suite naturelle de son indulgence.
Il se tourne ensuite vers S. Michel , son ministre, et lui fait signe d'appeler ses légians d'anges qui descendent, portés sur les nues. C'était pour enlever le corps de la Vierge-Mère , et le transporter dans le paradis terrestre, près de l'arbre de la vie. Là devait s'accomplir le mystère de sa réfsurreotion. Après l'avoir rappelée à la vie, le Sauveur, toujours assisté de l'archange S. Michel, descend avec elle et ses Apôtres vers le puits de l'abîme, pour lui faire contempler les supplices qu'on y endure.
Après une lacune qui nous fait perdre le fil de la narration^ nous tombons brusquement dans l'histoire
LES APOCALYPSES APOCRYPHRS m
de Pharaon et de la sortie d'Egypte. L'archange fait apparemment l'office de cicérone, et raconte l'histoire des plus illustres victimes de la justice divine. Il s'agit, dans ce qui nous en reste, du stratagème employé par le roi persécuteur pour retenir les Hébreux sous son sceptre. Il a dérobé les ossements de Joseph et les a cachés au fond du Nil. Les enfants de Jacob ne pouvant se résoudre à laisser derrière eux ce dépôt, leur servitude se prolonge indéfiniment, jusqu'à ce que S. Michel, touché de compassion, leur fasse retrouver enfin ces restes précieux.
Survient une nouvelle interruption et un brusque changement de scène. Les princes d'Israël, que l'orgueil a précipités dans le noir cachot, donnent des signes de repentir dont les Apôtres sont émus. Ils intercèdent donc en leur faveur ; mais le divin Maître leur fait comprendre sous divers emblèmes d'arbres chargés de feuilles et privés de fruits , que cette pénitence est fausse et stérile. La suite manque. •
Telle se dévoile à nous par lambeaux cette composition indigeste et sans cadre bien délimité. Dans un plan si vaguement conçu, il n'y avait pas de raison de s'arrêter, et les interpolations étaient faciles. Elles se multiplièrent probablement selon les caprices des sectaires. Car ici nous ne remarquons encore aucune trace de cet ascétisme rigoureux qui condamne le mariage et fait un précepte des abstinences les plus austères. Il faut toutefois se rappeler que les Manichéens euxmêmes n'imposaient ces austérités qu'au petit nombre de ceux qu'ils appelaient élus ou parfaits. Ils étaient fort larges envers ks autres, sans s'inquiéter d'une pareille inconséquence. Ce qui nous reste des Actes de S. Thomas, ceux de tous où les traces du gnos-ticisme ont été
le moins effacées, s'arrête aux mêraes limites que notre livre dans l'éloge de la virginité, et la présente uniquement comme le lot des grandes âmes.
Quoi qu'il en soit , l'intérêt principal , que ces fragments tirent de leur incontestable antiquité, porte sûr le témoignage qu'ils rendent à la résurrection de la sainte Vierge. Ce témoignage a précédé de plusieurs siècles ceux que nous avons recueillis d'auteurs approuvés. Il montre l'accord ancien des catholiques et des hérétiques, dans cette croyance ♦
A part le texte que je viens d'analyser, il n'en est aucun qui me paraisse antérieur au concile d'Éphèse. J'incline même à lîxer la date des plus anciens au VI® siècle, et, en dehors des raisons particulières à chacun d'eux, en voici une qui s^applique également k tous. Le pape saint Gélase, dans les dernières années du V® siècle , porta un décret fameux par la censure qu'il y fit des liyres apocryphes *. Là, non content de condamner en général tous les ouvrages de Leucius, qu'il qualifie de disciple du diable *, il fait une mention expresse du livre « de la mort de la sainte Vierge ,» liber qui appellatur Transit us, id est, assumptio sanctœ Mariœ, apocryphus. Si le pontife avait connu plusieurs livres publiés sous ce même titre, attribués à différents auteurs,
* Ce décret se trouve dans les Collections de Conciles. Un critique protestant d'Allemagne en a fait l'objet d'une étude sérieuse, il y a environ vingt ans. Son livre est intitulé : Zur Geschichte des Kanons, von Dr K. A. Credner, Halle, 1847.
S Libri omnes^ qiios fecit Leucius, discipulus diaboli, apocrjfphus»
LES APOGALYPSËS APOCRYPHES 165
et composés dans un esprit d'opposition les uns aux autres, aurait-il parlé comme il a fait ? Non , sans doute. Pour mettre dans la sentence la clarté requise et éclairer les consciences, il eût fait quelque distinction entre des écrits publiés sous des noms divers, ou il eût dit qu'il les condamnait tous indistinctement. Puisqu'il n'en cit6 qu'un seul, sans le désigner plus particulièrement, c'est la preuve qu'il n'en connaissait qu'un, celui que lisaient les hérétiques, et qui, sous ses formes multiples, passait toujours ^pour l'œuvre de Leucius. Prétendez, si vous le voulez, que les orthodoxes commençaient dès lors à en faire pour leur usage des éditions expurgées, et que Gélase a voulu proscrire ces*éditions-là mêmes. Mais ne les confondez pas avec celles que nous connaissons sous le nom de S. Jean, de Méliton, ou d'autres saints également recommandables *.
La discussion minutieuse des textes ne soulèvera aucune objection contre cet argument général.
Je commence par celui qu'a analysé et publié en partie Zoëga, d'après un manuscrit copte. Si l'éditeur n'a pas supprimé dans le sommaire qu'il en donne plusieurs circonstances des plus importantes du récit, ce texte est le plus simple de tous, et le moins chargé de merveilleux. La sainte Vierge est à Jérusalem, elle appelle auprès d'elle S. Jean, puis S. Pierre et S. Jacques, trois apôtres qui pouvaient résider alors en cette ville (ils y étaient tous les trois quand S. Paul y vint porter la question des cérémonies légales). Leur visite ne
* Plusieurs chroniques, telles que celles dllégésippe, de Jules Africain, d'Hippolyte, etc., pouvaient parler de la mort de la sainte Vierge. Ce que je refuse d'admettre, c'est un écrit détaché, autre que celui de Leucius sur ce sujet.
m ÉTUDES BIBLIQUES
suppose donc aucun miracle. Marie demande alors à Dieu d'être garantie des attaques de Fesprit malin. Elle demande encore de ne point sentir les ardeurs de ce fleuve de feu que" toute àme, bonne ou mauvaise, doit traverser au sortir de ce monde *. Ces traits sentent l' antiquité. On ne les aurait pas imaginés après le concile d'Éphèse, quand la dévotion^ la sainte Vierge eut reçu son plein et naturel développement ^." On les aurait jugés contraires à l'idée si haute qu'on se faisait de son éminente sainteté et de ses privilèges. Mais rien n'empêche que, sur la foi de quelque document antérieur, ils n'aient trouvé place dans une composition du VI® siècle, et n'y aient été conservés comme de touchantes expressions de son humilité. Les oreilles en étaient moins blessées, étant de longue date accoutumées à les entendre.
Cette prière achevée, son Fils béni lui apparaît et la rassure. Il est vrai qu'elle verra le spectre de la mort, identifié ici avec l'ange de ténèbres , on le dragon de l'Apocalypse, mais il ne lui^sera pas donné de la toucher. Ces mots à peine dits, le démon du midi, sur un ordre du Fils de Dieu, se présente. La Vierge ne l'a pas plutôt aperçu, que son âme s'élance dans les bras de son Fils, qui l'enlève au ciel , et ordonne à ses Apôtres d'ensevelir son corps dans la vallée de Josaphat,
Ces derùiers mots donnent lieu de croire que Jes dou25e Apôtres étaient présents à cette 'scène touchant^. y furent-ils amenég par miracle ? Pour éclaircir ce point et plusieurs autres, il serait fort à souhaiter
* La traduction de ce passage donnée par M. Dulaurier, pourrait être plus exacte.
2 Consultez la note du P. Lequien, Op. S. Joanni^ Bamasc, Homil. II in dormit. S, Virginis, t. H, p. 880, note 59»
LES APOCAiyPSES APOCRYPHES 467
qu'un savant prît la peine dé consulter le manuscrit qui se conserve à Vellétri et d'en publier le texte complet ou la traduction.
Il y a dans ce récit un fonds d'idées qui se rapproohe de celles de saint Epiphane , et comme un reflet d'une ancienne tradition probablement palestinienne. L'auteur n'hésite pas sur la mort de la sainte Vierge, mais il se souvient pourtant du texte de l'Apocalypse qui avait fait hésiter le saint évoque dont il suit à moitié la trace. Ce démon du midi dont la Vierge doit supporter un moment la vue, mais non les cruelles at-r teintes, est bien le dragon de S. Jean. L'embarras était d'expliquer la mort de Marie, sans qu'elle fût touchée par le monstre et asservie à sa puissance. L'auteur s'en est tiré habilement. La mort qu'il suppose diffère essentiellement des morts ordinaires ; c'est un transport d'amour, on dirait presque un acte libre et spontané, comme la mort du Fils de Dieu sur la croix.
Malgré ces vestiges d'antique simplicité, la pièce, dans sa forme actuelle, est certainement postérieure au concile de, Nicée, puisque l'écrivain se sert du terme consacré parce concile en déclarant le Fils f o»5»frs^a»fîe/ au Père, Le mot egow-o; qui s'y rencontre aussi, non comme une pure épithète, mais par une sorte d'antonomase, et remplaçant le nom propre de Marie, nous oblige à redescendre jusqu'au v® siècle; et le décret de Gélase, tel que je l'ai expliqué, m'engage àae m'arpéter qu^au vi^.
Je passe du texte copte à celui-ci *, comme celui qui s'en rapproche le plus, et qui présente avec lui les plus frappantes analogies.
Les deux récits se ressemblent dès le début. Ils nous mettent en face du Calvaire, et nous montrent Jésus en croix qui donne sa mère à son disciple chéri. Continuant cette marche de front, ils s'accordent dans la prière que la Vierge adresse à son fils d'être préservée des assauts de Satan et de la vue des mauvais anges. L'apparition du Sauveur et sa réponse à sa sainte mère sont deux autres traits identiques. Marie verra le prince des ténèbres, mais 'sans qu'il puisse lui causer aucun mal. Dans les deux récits encore, Jésus reçoit son âme sainte et ordonne aux Apôtres (ici plus spécialement à S. Pierre) d'ensevelir le corps dans la vallée de Josaphat.
Ces ressemblances qui ne tiennent pas seulement au fond des idées, mais à la composition même, ne peuvent s'expliquer que par une communauté d'origine. Peutêtre quelque pèlerin rapporta-t-il des Lieux Saints cette histoire dans TOccident, et y fut-elle promptement traduite. Mais déjà le texte en avait été considérablement amplifié. Ici, Fange chargé d'annoncer à la Vierge la proximité de sa fin, lui remet en même temps une palme du paradis, et cette palme, portée devant son cercueil dans la cérémonie de ses obsèques, devient l'instrument de grands miracles. M. Enger a comparé cette palme à l'huile de la miséricorde promise à la postérité d'Adam dans d'autres apocryphes.
* Du livre de Méliton sur le trépas de la sainte Vierge.
L£S APOGALTPSES APOCRYPHES 169
Mais ce rapprochement n'est pas juste. Cette huile, destinée aux coupables, est, comme son nom l'indique, un signe de grâce et de pardon, autant que de force dans la lutte. La palme est un pur symbole d'innocence et de victoire. S'il fallait un rapprochement quelconque, je rappellerais plus volontiers ce qui se lit dans l'évangile de l'Enfance. La sainte Famille, fuyant en Egypte, s'arrête sous un palmier, qui s'incline au commandement de l'Enfant pour offrir ses dattes à sa mère. En récompense de ce service, un rameau de cet arbre est transplanté dans le paradis. Ne serait-ce pas sur ce palmier céleste que l'ange cueillit la palme destinée à protéger encore une fois le corps de Marie ?
Quoi qu'il en soit, nous ne sommes pas à bout de miracles. Les Apôtres étaient dispersés pour là prédication de l'Évangile. Portés par les vents, ils accourent des quatre points du ciel, et se rencontrent tous avec joie au chevet de leur reine mourante. Ce miracle, en se glissant dans le récit, y a glissé la contradiction, et le V. Bède *, qui s'en est aperçu, s'en est fait une arme pour le combattre. On y lisait en effet au temps de Bède, et on retrouve encore dans les meilleurs exemplaires que la seconde année depuis l'Ascension fut celle où mourut la sainte Vierge. Les Apôtres n'étaient donc pas encore dispersés par le monde.
Pour corriger cette inconséquence, les légendaires ont mieux aimé changer la date que d'effacer le miracle. A Tan II, ils ont substitué l'an XXII, et l'ont fait avec d'autant plus de confiance qu'un nouvel argument jeté dans le débat semblait les y autoriser. Les œuvres
* Retract, in Act, Apost,, c. vni. Du reste, en rejetant ce récit, Bède n'exprime aucun doute sur le fait même de la résurrection de Marie.
de S. Denis, quelque opinion qu ou embrasse sur Vigç de leur composition, furent produites pour la première fois dans une conférence tenue à Constantinople en Vw 532. On y lit au ch. m de Div. Nomin.^ le passage qu^ j'ai déjà rapporté, passage important et célèbre sur U question qui nous occupe. Si le saint évoque d'Athènes a réellenaent assisté à la scène touchante qu'il rg^pportç, et s'il a écrit les paroles qu'on lui prête, cette scène ft dû suivre sa conversion.. Or, quelque chronologie que l'on suive, vingt-deux ans suffiront à peine pour combler l'intervalle qui sépare l'ascension dn Sauveur de la prédication de S. PauJ devant l'Aréopage. Cettist considération n'a pas été sans influence sur l'opinion dq ceux qui prolongent la vie de Marie jusqu'à une extrême vieillesse. Jj' autorité extraordinaire de S. Denis peut avoir également contribué à accréditer le miracle du voyage aérien des Apôtres, miracle qu'il ne rapporte pas, niais qui est la conséquence presque inévitable de ses paroles. Il faut avouer pourtant que ce uiiracle s'appuyait sur une légende plus ancienne, et que le$ auteurs d'apocryphes n'ont pas été fort préoccupés de S. Denis, puisqu'ils oublient de le nommer parmi tau^ d'autres témoins des merveilles opérées alors en faveur de Marie.
Voici un troisième miracle ou plutôt une troisième série de miracles dont le texte copte, au moins dans ce que j'en connais, n'offre point de traces. Après la mort de Marie, les Apôtres, chargés de cette prépieyse fié-r pouille, défilaient lentenaent vers le lieu 4e sa sépulture, en mêlant leurs voix aux cantiques des anges. L^ nouvelle s'en répandant promptement dans la ville, les Juifs infidèles frémirent d'indignation. L'un d'entre eux, plus audacieux que les autres (c'était un prince
LES APOCALYPSES APOCaYPHES i7i
des prêtres), s'avance vers le cercueil et le heurte violemoient pour le faire rouler dans la poussière. Le ohàtiipent ne se fit pa^ attendre. Le malheureux, privé iustantanément de Tusage de ses deux bras, les laissa collés à la bière, pendant que ses conapagnons, frappés de cécité, palpaient les ténèbres, et s'écriaient siir up ton lamentable : « Malheur à nous, le châtiment de So- » dôme est tombé sur nous. » Mais cette afilictioîl leur fut salutaire. Le repentir rendit à l'auteur de ce sacrilège attentat la liberté et la vigueur de ses membres ; puis, armé de la palme merveilleuse qu'il reçut des mains de S. Jean, il en toucha les yeux de ses complices et leur rendit à tous la vue.
Ce Juif, que plusieurs textes nomment Jéphopias, est resté célèbre dans la légende. S. Jean de Pâmas en parle, sans s'appuyer sur aucune histoire écrite, comîne d'un fait universellement <idmis de son temps.
Enfin le dernier prodige, que le texte latin ajoute au copte, est celui de la résurrection de Marie. Le Sau^ veur l'accomplit en présence des Apôtres, et à leur sollicitation ; puis le corps glorieux est eulevé au ciel paries Anges.
J'ai dit que ce livre portait en tête le nom de Mér liton, célèbre évoque de Sardes au ii® siècle. Il îi'estpas douteux que ce ne soit un pseudonyme, et que le livrç ne soit beaucoup plus récent. Les caractères intri^^ sèques peuvent aider à en déterminer la date. Dans la préfaça, l'auteur fait profession de raconter fidèlement ce qu'il tient de S- Jean, et se pose en adversaire déclai'é de Leucius, dans lequel il avoue qu'il y a des faits véritables, mais mêlés aune doctrine perverse. Il reproche a Leucius, outre le dualisme qu'il introduit dans rhomme, (}e confondre les personnes divines. Ç^ ^ont
les mêmes reproches que nous lisons en S. Léon, dans sa lettre à Turribius : Trinitas Deitatis negatur^ personarum proprietas confunditur, anima hominis divina essentia prœdi^ catttr et eadem ad diaboli arbitrium came conchiditur, . . plasmationem humanorum corporum diaboli esse figmentum. (Op. s: Léon, t. P% p. 231 et 228.) Ne dirait-on pas qu'en rédigeant sa préface, l'écrivain avait cette lettre sous les yeux ?
L'auteur laisse entendre qu'il écrit pour l'usage public des églises, où la lecture de Leucius est interdite. Transitum beatœ semper Virginis genitricis Dei ita impio de^ pravavit stylo^ ut in Ecdesia Dei non solum légère, $ed etiam nefas sit audire. Nos ergo, etc. Fait-il allusion à l'interdiction portée par S, Léon dans sa lettre aux évêques d'Espagne, ou plutôt au décret de Gélase, le seul qui frappe expressément un livre composé sur la mort de la Vierge? Je ne sais. Mais, combinés ensemble, ces traits conviennent mieux au vi® siècle qu'à tout autre. On n'a point de preuves que l'Église ait senti plus tôt le besoin d'un tel écrit pour ses lectures publiques.
Cette même époque s'adapte assez bien aux caractères d'un autre livre qui nous reste du Pseudo-Méliton. Je veux parler d'une « Passion de S. Jean l'Évangéliste » précédée d'une préface tellement semblable à celle que j'ai citée, qu'il est impossible de douter que les deux écrits ne soient de la même plume.
Il est difficile, je l'avoue, de tirer une conclusion bien nette de ces nuances un peu vagues du style ou de la pensée. Je suis plus frappé de l'argument qu'il me suffit ici de rappeler après l'usage que j'en ai déjà fait. Un pape ne flétrirait point le livre « De la fréquente communion » ou les « Réflexions morales sur le Nouveau Testament» sans y joindre les noms d'Arnaud et de
Quesnel, après que les orthodoxes leur ont opposé d'autres ouvrages sous le même titre. De même, le pape Gélase n'eût pas flétri le livre « du trépas de la Vierge Marie » sans en indiquer l'auteur vrai ou feint, si ce titre avait été commun à deux livres entièrement opposés par la doctrine. La vogue dont celui-ci jouit dans nos Églises au vi® siècle, vogue démontrée par son accord avec les liturgies gallicanes et par la citation • qu'en fait S. Grégoire de Tours, est d'ailleurs inconciliable avec l'opinion qui" le fait condamner par le pape Gélase, et convient mieux à un écrit issu, pour ainsi dire, de son décret.
Il y aurait lieu d'examiner si ce livre fut primitivement écrit en grec, et si nous n'en possédons qu'une traduction. Quelques constructions obscures ou vicieuses semblent favoriser cette opinion, et trahir l'inadvertance ou l'embarras d'un traducteur plutôt que d'un écrivain indépendant. Je n'attache pas une confiance absolue à ces indices ; mais si Técrit a reçu sa forme en Occident, il touche par le fond à des traditions venues de la Palestine ou de l'Egypte, traditions opposées sur quelques points à celles de l' Asie-Mineure et de Gonstantinople , dont nous allons maintenant suivre la trace.
Le savant éditeur à qui nous devons la connaissance de ce texte, a cédé trop facilement au désir de relever l'importance de sa découverte. Il y voit une fidèle image du texte primitif, un livre du iv® siècle, si même
1 Du livre gi*ec attribué à S. Jean TÉvangéUste ; De dormiiione Mariœ.
il n*est pas plus ancien. Je regrette de n'être pas de son avis. Voici les raisons qui m'en empêchent :
i** Le mot OsoToxo;, par lequel la sainte Vierge y est désignée à toutes les pages, dénote une époque plus moderne.
2^ Le décret du pape Gélase écarte l'idée d'une si haute antiquité. Quand même j'accorderais que cette histoire est empruntée tout entière à Leucius, il resterait toujours entre ces deux livres une différence essentielle sous le rapport de la doctrine, et le pape en devait tenir compte. S'il ne Ta pas fait, c'est qu'il n'en connaissait qu'un, et ce n'était pas le nôtre.
3** Le livre du faux Méliton a dû précéder celui-ci. Les traits archaïques que j'y ai signalés, ont été effacés ici. Marie n'y prie plus pour être préservée de la vue des démons, de leurs attaques furieuses, et des atteintes du feu qui purifie les âmes. Cette prière est remplacée par une autre, où elle s'oublie pour s'occuper uniquement du bien des hommes. Elle demande à son Fils de.se montrer toujours favorable à ceux qui auront confiance en elle, et d'accorder toutes les grâces qui seront implorées par son entremise. Elle-même, avant d*expirer, étend la main et donne à chacun des Apôtres une solennelle bénédiction. Et notez que parmi ces disciples qui environnent sa couche, plusieurs se sont levés de leurs sépulcres pour se rendre auprès d'elle. Qui ne sent dans tous ces traits le progrès de la légende, attentive d'une part à parler toujours noblement de la Mère de Dieu, et d'autre part à prévenir les objections possibles. J'ai dit comment on avait changé la date de la mort de Marie, et prolongé son existence de plusieurs années, pour rendre compte du miracle qui réunit auprès d'elle un si grand nombre de disci-
LES Al>OCALYt»SES A^OCRYpHeS 1?8
pies. Mais on s'aperçut bientôt qu'on se jetait dans une contradiction pour en éviter une autre. Car, si la nouvelle date était juste, plusieurs Apôtres et spécialement S. Jacques le Majeur, décapité par Hérode Agrippa, avaient devancé dans le tombeau la Vierge-Mère. De là, à ridée de leur résurrection, il n'y avait qu'un pas. Ce pas fut vite franchi, et le miracle de leut rappel momentané à la vie passa pour avéré.
Ce miracle n'est pas le seul que la narration, dite de S. Jean, ajoute à celle de Méliton. Elle adopte tous ceux qui sont racontés par ce dernier, à l'exception toutefois de la résurrection de la Vierge, dont elle ne parle pas; mais elle en ajoute une infinité d'autres, et multiplie les incidents sans autre dessein apparent que de multiplier aussi les prodiges. Je sais qu'en fait d'apocryphes, les plus-sobres ne sont pas toujours les plus anciens. Mais, outre qu'ici la filiation des idées ise laisse apercevoir, et qu'il est possible de dire comment les fictions se sont engendrées les unes les autres, il parait dans ces additions une ignorance de l'histoire et de la géographie, qui s'accorde mieux avec une époque de décadence profonde, qu'avec l'âge brillant des docteurs et les deux siècles les plus éclairés de l'antiquité chrétienne. En voici quelques exemples.
Ce n'est plus à Jérusalem, mais à Bethléem, que les Apôtres sont convoqués autour de l'auguste malade. Elle y a une résidence, comme elle en a une autre à Jérusalem : hypothèse peu conciliable avec le texte de S. Jean ', qui nous 'la montre retirée chez lui depuis
Moan., XIX, 27. Plusieurs ont douté si Marie avait suivi S. Jean dans ses lointains voyages. Mais il n'y a pas lieu à cette question dès que,^uivant l'opinion la plus commune, on place sa mort environ onze ou douze ans après l'ascensiou, et avant la dispersion des Apôtres. Elle avait alors environ soixante ans.
la passion de son divin Fils. Là on fait arriver S. Paul d'un lieu nommé « Tiberia » (sjc Tiêspicov), nom inconnu, qui a fait penser à Tibériade, mais qui, sans aucun doute, désigne les bords du Tibre, et le lieu sanctifié depuis par son martyre, sur la voie d'Ostie [Ostia Tiberina). L'auteur, dans son ignorance des choses romaines, a pris un adjectif pour un nom de ville. Et quelle idée se fait-il de la bourgade de Bethléem, et du nombre des fidèles qu'elle pouvait compter à l'âge apostolique? Comment y trouver cette nombreuse troupe d'infirmes, aveugles, sourds, boiteux, lépreux, énergumènes, que l'auteur nous montre entourant la demeure de Marie, l'invoquant, et. s'en retournant guéris, dès qu'ils ont seulement touché le mur de sa pauvre maison? Remarquez qu'il ne s'agit pas encore des malheureux accourus de plus loin, et que prénommée appelle tôt après de Jérusalem. Où trouver l'origine de cette légende, sinon peut-être dans l'usage commun à plusieurs Églises de lire publiquement, le jour de la fête d'un saint, le récit -des miracles obtenus par son intercession? Ceci paraît plus visiblement dans d'autres apocryphes encore plus récents, dont je parlerai bientôt, dans les textes syriaque et arabe, où il n'y aura plus une simple indication générale de guérisons instantanées, mais une série de prodiges étrangers au sujet du livre et racontés avec leurs circonstances principales; ce seront des marins menacés du naufrage, des voyageurs tombés entre les mains des brigands, des femmes attaquées par un serpent, etc., qui ont dû leur salut à la protection de la Vierge puissante et débonnaire.
J'omets le reste, la cohorte envoyée 4 Bethléem par le gouvernement de la Judée, sur les instances des
Juifs, la surprise des soldats, qui n'y trouvent plus îien de ce qu'ils étaient venus chercher, la translation des Apôtres, qui croisent les soldats sur la route sans en être aperçus, et arrivent à Jérusalem à l'insu de tous, etc. Je craindrais d'engager le lecteur dans un labyrinthe sans issue. Ce que j'ai dit suflBlt pour leur donner une idée de la fécondité d'imagination du narrateur, qui n'ajoute pas seulement à Méliton, mais qui s'en écarte en plusieurs points. Ce qui me persuade qu'il n'avait pas son livre sous les yeux, et qu'il suivait, en l'amplifiant, la tradition vulgaire de son époque et de son pays.
Quoi qu'il en soit, si un livre protégé par le nom de S. Jean avait déjà circulé parmi les fidèles, quand le faux Méliton composa le sien, je ne m^expliquerais plus l'entreprise de ce dernier. En se donnant pour un disciple de l'apôtre, et s'appuyant uniquement sur son enseignement oral, il montre bien qu'il ne connaissait pas le livre qui a passé plus tard pour être son ouvrage. Si donc la composition de Méliton est du vi® siècle, celle-ci pourrait bien n'être pas antérieure au vii% ou au VIII®, et représenter la tradition de l'Église de Constantinople à cette époque. Il est remarquable qu'aucun auteur, avant le moine Épiphane, que l'on place entre le X® et le xii® siècle, n'en a parlé ; encore n'en fait-il mention que pour la combattre. Jean de Thessalonique, celui de tous qui s'en rapproche le plus dans ses homélies (au vu® siècle), s'en écarte sur plusieurs points pour se rapprocher de Méliton, ou pour suivre sa propre voie.
Ce qui doit paraître le plus étonnant, c'est que l'auteur parle bien d'une translation du corps de Marie dans le paradis terrestre, mais nullement de son rapn. ' fti
178 ÉTUDKs bibliqub;s
pe} à la vie. Trois jours après la sépulture, les conœrt* des anges, qui n'avaient pas cessé de retentir auprèfj du tombeau, ne se font plus entendre. Les Apôtres sont avertis ainsi que l'enlèvement du corps s'est opéré, et, en effet, ils aperçoivent soudain les patriarches, ancêtres reculés de la Vierge, puis ses parents les plua proches qui viennent rendre leurs hommages à cette précieuse dépouille (irpoffxuvoGvTaç to ti(jliov XeJij/avQv x9iq (jLYiTpoç ToG Kuptou) daus le paradis terrestre.
Ainsi se vérifie la promesse de son Fils, rapportée dans les parties antérieures du récit : « Voilà que » désormais ton corps précieux sera traasporté dans » le paradis, et ta sainte âme dans les cieux, dans les » trésors de mon père » (p. 108). Ce n'est peut-êtro qu'un oubli et une étourderie du narrs^teur. Car Jean de Thessalonique, auquel il semble s'attacher *, avait dit : « Élevant le corps de Marie par les mains des anges, il le déposa dans le paradis de délices près de l'arbre de vie, et maintenant elle est vivante dans les siècles^ Amen. » C'était marquer assez clairemeat l'idée de s», résurrection. •
Il paraît par les premiers mots 2 : In tempore illa, et par la conclusion : Cujus assumptio hodie per universtmi mundum veneratur et colitur^ etc. y que ce livre a été adapté à l'office public. Mais il avait été rédigé dan» un autre but, par un faussaire qui s'est caché sous le
1 Je ne saurais décider lequel des deux a précédé Tautre.
^ Du livre attribué à Joseph d'Arimathie sur le môme sujet
nom de Joseph d'Arimathie : Ego sum Joseph^ qui corpus Domini in meo sepulcro posui^ et,., beatam Mariam... semper cttstodivi^ et in pagina et in pectore meo qnœ prœcesserunt de ore Deiy et quomoda supradicta gesta sunt descripsi^.
Je ne ferai pas l'analyse de cette pièce, qui n'est qu'un résumé assez moderne de ce que nous avons vu ailleurs. Le trait le plus nouveau, et qui mérite d'être remarqué, est un épisode qui se rattache à S. Thomas. Au lieu d'arriver avec ses collègues, il est retardé dans rinde, et ne retrouve les autres Apôtres qu'à Gethsémani, trois jours après la sépulture. Cette absence de S. Thomas, calquée sur un souvenir de l'Évangile, est une variante antérieure à S. Jean de Damas, et l'extrait de l'histoire Euthymiaque, qui, des écrits du saint, a passé dans le bréviaire Romain, en fait mention. Mais la légende ne reçoit qu'ici son plein développement. Simulant un reste de son incrédulité proverbiale , le nouvel arrivé sollicite l'ouverture du tombeau, que les Apôtres trouvent vide à leur grande surprise. Alors S. Thomas leur raconte que la Vierge lui est apparue s'élevant dans les airs, et portée par les anges. Et comme garant de la vérité de ses paroles, il produit une ceinture qui est celle de l'auguste triomphatrice. Elle l'a laissée tomber sur lui, comme autrefois Élie jeta son manteau à Elisée.
Le but de cette légende est visible. On a voulu en* vironner de preuves plus saisissantes la croyance à la résurrection de Marie. Pour en reconnaître la date relativement moderne , il suffit de suivre l'histoire de .
1 P. 122. Le texte imprimé porte : Dei crisi. C'est une faute que l'éditeur eût bien fait de corriger.
cette ceinture. Depuis le v® siècle, elle était honorée à Constantinople dans une église bâtie en son honneur. Elle y avait été apportée de Jérusalem, et on y célébrait la fête annuelle de sa translation. Les œuvres de S. Germain de Constantinople, les recueils du P.Gombefis et de Surius contiennent diverses homélies prononcées à l'occasion de cette fête, entre le vu® et le x® siècle *. Toujours il y est parlé de la ceinture comme d'un vêtement légué par la sainte Vierge à Tune de ses compagnes, et l'on n'y voit aucun soupçon du miracle opéré en faveur de S. Thomas.
J'ai parlé (p. 159) d'une version anglaise faite sur le syriaque et publiée dans le Journal of sacred literature. Nos bibliothèques publiques ne possédant point cette Revue , on me permettra de réserver mon jugement sur ce texte. Il n'en résultera pas un grave dommage, si les indications que j'ai pu recueillir sur son compte sont exactes. Je m'en rapporte à l'appréciation éclairée de M. Tischendorf, qui le place comme intermédiaire entre le livre grec et le livre arabe publiés tous les deux sous le nom de S. Jean. On déterminera le terme moyen par les extrêmes.
Les autres fragments syriaques , publiés par le
D"" Wright, se rattachent aussi d'assez près au texte
• arabe, bien que ce dernier soit le plus moderne, le
* Celle d'Euthymius, dans Surius, xv août, relève comme une merveille, lajparfaite conservation des vêtements de la Vierge, pendant neuf cents ans, ce qui indique un auteur du xe siècle.
LES APOCALYPSES APOCRYPHES iSI
plus amplifié, et le plus corrompu de tous. Rédigé sous le nom de S. Jean, il a pour base le livre grec attribué au même apôtre, mais avec un surcroît de longueurs démesurées et une inextricable confusion. C'est au couvent de Sainte-Catherine sur le mont Sinaï qu'il faut, selon toute apparence, rapporter l'honneur de cette dernière falsification. On lit dans le prélude comme quoi des prêtres de cette sainte montagne députèrent à Jérusalem, puis à Rome, à Alexandrie, et enfin à Éphèse, des gens chargés de recueillir ce qu'on pouvait savoir sur la mort de Marie. A Jérusalem, ils ne trouvèrent d'autre pièce que le testament de S. Jacques ; mais ce testament parlait d'une narration exacte et détaillée écrite par S. Jean, et y renvoyait. Les députés arrivés à Éphèse obtinrent par des jeûnes et des prières ardentes ce qu'ils avaient cherché si longtemps. S. Jean leur apparut, et pour obéir à sa mère adoptive, il déposa sur l'autel le précieux volume qu'il avait jadis écrit et tenu secret jusque-là. Si un moine du Smaï n'a pas écrit cette préface, l'écrivain l'avait sûrement recueillie de la bouche de ces religieux, qui pouvaient en être persuadés eux-mêmes.
L'une des additions les plus curieuses de ce volume est le rôle qu'y joue le gouverneur et l'intervention même de l'empereur. Ce n'est plus une cohorte, c'est une armée de trente mille hommes qui est envoyée à Bethléem pour tenir tête aux Apôtres. Les miracles s'ac- ^ cumulent, soit dans ce village, soit à Jérusalem, second théâtre de ce long drame. Un incendie allumé par la fureur des Juifs se retourne contre eux et les dévore. Le gouverneur romain ne résiste pjis à l'évidence des signes d'en haut. Il embrasse la foi, monte à cheval [sic), et d'une course rapide atteint à Rome le
palais impérial ^ où il vient raconter tant de merveilles. Cependant une controverse réglée s'est engagée à Jérusalem entre ceux qui s'ohstinent et ceux que la grâce a touchés. Tournons vite ces feuillets et suivons la Vierge à Gethsémani pour y assister au troisième acte de la pièce. C'est là seulement, près de son tombeau, qu'elle expire, selon le nouveau tour donné à la légende. S* Thomas, qui accourait de l'Inde, la voit s'élever dans l'air, et reçoit sa ceinture. Elle continue sa glorieuse ascension, franchit douze porteis et autant de sphères ou de cieux pour arriver jusqu'au trône de Tadorable Trinité. De là elle contemple, soit le séjour de la lumière et de la paix, soit aussi les sombres abîmes du trouble, des grincements de dents et de l'éternelle horreur. Les derniers feuillets parlent de son culte, racontent les grâces obtenues par elle et n'ont plus qu'un rapport indirect au mystère de son assomption.
Telle est en résumé cette compilation, qui, malgré sa date, conserve sans aucun doute bien des pages empruntées à des sources anciennes. Les textes s'y choquent parfois et s'y contredisent violemment. Dans un passage traduit littéralement du livre grec, et que j'ai cité (p. 178), le Fils de Dieu exclut toute idée d'une résurrection anticipée de sa mère. Son corps, lui promet-il, habitera le paradis jusqu'à la résurrection générale, et son âme régnera dans le ciel avec gloire. Tournez quelques feuillets, et vos yeux étonnés la contemplent déjà ressuscitée et triomphante. Ceci prouve une fois de plus à quel point l'imagination trop vive des Orientaux les égare dès qu'elle a franchi le seuil du monde futur. Les cabbalistes d'une part, les gnostiques de l'autre, en faisant de l'homme un composé de plu-
sieurs corps et de plusieurs âmes, le dédoublaient ensuite à leui' fantaisie. Clément d'Alexandrie parle d'un apocryphe, célèbre alors sous le titre d'Ascension de Moïse, où le saint législateur s'élevait en corps et en âme majestueusement dans les airs, pendant que son corps terrestre et grossier gisait à terre *. Les apocalypses dont j'ai rendu compte, Art. 2, nous ont accoutumés à ces étrangetés. L'enseignement pluâ net de l'Églii^e catholique a préservé de semblables rêves les penples de l'Occident, et maintenu fermement la parfaite identité de la substance spirituelle et du principe vital dans l'homme '.
Les résultats généfâux de ces recherches, les voici :
i^ La tradition ecclésiastique, sî on la distingue de quelques opinions papiilaires non autorisées, et variables selon les temps et les lieux, ne doit rien à cette série d'apocryphes que nous passoûs en revue. Si quel»
1 StronuU,, vi, 15, t. II, p. 806, éd. Potier. — Ûomp. Origène, De prificipiig, 1. III, c. n; et la lettre 256, dans les œuvres de S» Augustin, — La KMaU denudata, fournit d'amples renseignements, sur ces rêveries rabbiniques. On consultera surtout avec fruit Touvrage de Bodenschatz sur les croyances et rits religieux des Juifs. Leipsick, 1756, in4.
> Abraham Euhellensis attribue à S. Ephrem un discours sur le Trépas de la sainte Vierge. Ce qu'il en rapporte ressemble à ce que nous lisons dans le faux Méliton (Dom Ceillier, Hist, des anteurs sacrés^ nouv. édit. t. IV, p. 50. — Les Arméniens attribuent un écrit semblable à Moyse de Khorène.
quefois ils ont influencé l'opinion des peuples, l'Église n'en est pas responsable ; et d'ailleurs ils ont euxmêmes tout autant suivi que dirigé le mouvement de l'opinion. Nous avons pu saisir la trace des développements qu'ils ont reçus de siècle en siècle, et des causes qui les ont amenés.
2'' L'Église d'Occident, dans ses textes officiels, n'offre aucune marque d'hésitation sur la croyance à Tassomption corporelle de Marie. Je parle des textes officiels. Car je dois avouer que quelques auteurs, qui en ont parlé en critiques, et spécialement Adon et Usuard dans leurs martyrologes, sont moins affirmatifs. Ils ont subi l'influence de deux sermons, attribués faussement l'un à S. Jérôme et l'autre à S. Augustin, qui élevaient des doutes sur la réalité de cette résurrection. Mais ces doutes, quoique autorisés de noms si vénérés, n'ont pu prévaloir sur l'enseignement commun des pasteurs. Les Églises d'Orient sont également unanimes à reconnaître l'enlèvement du corps de Marie, et son transport dans le ciel ou dans le paradis. Mais une distinction futile sur la signification de ces deux termes ternit piarfois la netteté de l'expression ou même de l'idée, non oJiez les docteurs et les évêques, mais dans des compositions bâtardes, toujours privées d'autorité, souvent dénuées de bon sens.
3® Rien ne montre mieux combien l'oracle de la Vierge-mère fut prompt à s'accomplir, quel concert de louanges retentit de bonne heure autour de son nom béni, quelle auréole de respect, de vénération et d'amour a toujours environné sa mémoire , que le grand nombre de légendes qui circulèrent dès les premiers temps sur les époques les plus obscures de sa vie. Les textes sacrés n'avaient rien dit de son berceau
ni de sa tombe. Mais les souvenirs d'une piété toute filiale devaient y suppléer. Et si la crédulité, l'imposture ou l'hérésie se sont emparées de ces souvenirs pour les dénaturer, nous sommes les premiers à déplorer cet abus. Mais il n'en faut pas moins reconnaître que par là l'imposture et l'hérésie ont à leur insu rendu à la vérité un éclatant témoignage. Car elles auraient laissé dans la poussière une mémoire ignorée. Elles n'ont eu intérêt à s'en prévaloir, et n'y ont cherché un instrument de succès, que parce que cette mémoire vivait dans tous les cœurs et résonnait dans toutes les bouches.