DE LA DOCTRINE DE ZOROASTRE
SOMMArRE. — I. État de la question. Changement moral, constant, prodigieox, opéré par J. G. dans le monde. Gomment l'expliquer ? M. Renan, JA, d« Bansen et M. Emile Barnoof, son abréviatear dans la Reviie des Deux-MondeSt l'expliquent par une doctriie sortie de l'Aiesta de Ztfroastre, au temps de Ift captiTitë, et, malgré certaiiet tnees visibles,: tenue secrète par les Juifs, par exemple par les Esséniens, puis par J.-G. et les Apôtres k lénisâilem) mais répandue pur S. Paul et recueiitje par S. Lue; évaigile de S. Jean rédigé au ii« siècle. M. Renan et M. Bumouf, tous deux dans l'erreur, chacun à sa manière. M. Bumonfue connaît pas le N. T. dont il p»rle. -*ri. Histoire de Zereastre et de s^ doctrine ou de l'Avesta. Les docteurs Spiegel et Windischmann. Zoroastre en Bac* trfane, l'Avesta et les Vèdas. Religion d«s anciens Mèdes. Double influence des Cteldèens. l'Avesta règne en Perse, depuis Gy rus jusqu'à Alexandre le Grand, reprend au ni« siècle il la chute des Arsacidcs. Influence des idées juives, et chrétiennes. Domination de l'Islamisme, Exception, Anquetil-Duperron. ^ 111. lUposilioa de la doctrine de l'Avesta. Prééminence de Dieu, Ormuzd seigneur trës-savant. Est-il créateur? Les Amschaspands. Ahrimane dieu rival. Temps, swrte de destin. Félichisae, sabéisme dans l'Avesta. Le Férou<;r, Ormuzd corporel, Spandomam Vénus persane, Anataita grande mer et grande déesse. — IV. Gontrastcs de cette doctrine avec le christianisme. La Trinité, dont on trouve ailleurs des traces, est ici méconnue. Mithra médiateur est la rigou* reuse justice; r«si>ritd'Ormuzd, son fé^ouerou le !«■> des Anschaspaods. A« contvaire, le Verbe et l'Esprit connus des Juifs soit de la Palestine, soit d'Alexandrie. Réhabilitation chez les Perses, suit une période astronomique; chez les Juifs, purltootion deTime» due il 1 amour du Dieu pour les hommes. Incaruation et Rédemption. Antipathie des Perses pour le christianisme^ Sapor.
Jésus-Christ est tout dans le monde, non-seulement aux ye\ix du chrétien qui l'adore, mais aussi pour
l'historien qui, sans se borner à enregistrer des faits, essaye de les embrasser dans leur ensemble et de s'en rendre compte. L'homme de foi le voit poindre à l'aurore des siècles, comme une lumière qui va croissant d'âge en âge, jusqu'au plein jour de l'Évangile. C'est , l'histoire conçue d'après la Bible, sur le plan de saint Augustin et de Bossuet. Ce plan se résume en ces trois mots de saint Paul : « Jésus-Christ, était hier ; il est aujourd'hui, et il sera dans les siècles. » Le penseur qui s'isole de la révélation, et ne veut reconnaître dans l'établissement du règne du Sauveur qu'un produit des causes naturelles, ne peut au moins se défendre d'un étonnement profond, quand il met en regard le monde qui l'a précédé, et le monde qui l'a suivi. Thèbes et Memphis, Ninive et Babylone, Athènes et Rome sont de grands noms, et réveillent le souvenir de civilisations brillantes. Chacune de ces sociétés a eu son cachet particulier de noblesse et d'éclat. A certains égards nous ne les avons pas surpassées. Qu'avonsnous fait qui égale la solide grandeur des pyramides, des colosses qui couvrent l'Egypte, et de ses obélisques monolithes? La religion a laissé l'empreinte de sa majesté jusque dans ses ruines superbes qui ne furent pourtant que des temples d'idoles, et dans cette écriture sacrée dont la richesse monumentale semble vouloir le disputer à son importance historique. Qu'avons-nous produit dans les arts qui surpasse les chefsd'œuvre de la Grèce, où la nature idéale et la nature réelle viennent s'unir et se fondre dans une plus juste mesure, dans une plus harmonieuse proportion, pour exprimer la grâce et la beauté ?
Et toutefois ces cités et ces empires n'ont été dans leurs jours les plus brillants que des sépulcres blan-
chis. Quelques fleurs épanouies sur le sol recouvraient et dissimulaient mal Tinfection, la pourriture et les vers. Partout au sein du pouvoir et de Topulence, régnaient le faste, l'insolence, Tégoïsme et les raffinements de la volupté. Les pauvres étaient méprisés, les faibles opprimés, les trois quarts du genre humain dans la servitude, et au-dessus des esclaves, entre eux et les maîtres de la terre, se rangeait une interminable série d'êtres à double face, qui s'affaissaient sous le poids de leur charge, et le faisaient sentir au-dessous d'eux : flatteurs et serviles envers les hommes qui les dominaient, fiers et arrogants envers ceux d'un moindre rang. Vous diriez une vaste machine près de se détraquer, dont les pièces mal assorties se heurtent avec un bruit strident. Le fer pousse le fer, l'airain frappe sur l'airain, sans aucun souci des cris déchirants qui s'entremêlent, et du fracas épouvantable qui va suivre. De .cette société sans entrailles parce qu'elle était sans Dieu, sans Christ ^ satis espérance *, ôtez encore Abraham, Moïse et les prophètes; niez l'intervention miraculeuse de la Providence dans la Judée, effacez les pages de l'Ancien Testament qui reposent l'âme par l'annonce d'un avenir meilleur, vous ne ferez que rendre la nuit plus sombre, et les origines du christianisme plus inexplicables.
Car enfin, il est vrai que ce vieux monde a été changé, que les désirs les plus dissolus, les passions les plus effrénées ont subi le joug, que les peuples les plus barbares ont été adoucis, que des idées plus pures, plus élevées, plus généreuses ont germé partout, et que ces idées, trop faibles par elles-mêmes pour domi-
I Sine Christo, spem non habentes , et sine Deo in hoc mundo* Ephes., 11,12.
nor le tumulte des sens et l'agitation des multitudes emportées, sont pourtant devenues maîtresses nonseulement des esprits, mais des mœurs. L'humilité chrétienne s'est associée dans l'individu au respect de soi et à la conscience de sa haute destinée. La famille fondée sur l'idée du devoir, de la fidélité, du dévouement et du sacrifice à ce qui est faible, a enfanté des prodiges. Non-seulement la femme et l'enfant, mais aussi l'esclave ont repris leur place au soleil. La propriété s'est affermie avec le principe d'hérédité, conséquence naturelle de la société domestique, et condition nécessaire à sa conservation. 11 parut impossible de refuser à l'esclave un certain droit à la terre, dès qu'il eut reçu de Jésus-Christ celui de se former une famille. Il devint serf ou colon, premier pas, et ce pas fut immense, vers un affranchissement plus complet. Ce qu'il y eut d'admirable, c'est que cette transformation s'opéra sans bruit, sans secousse, par un progrès d'autant plus sûr qu'il était moins violent. Charlemagne, grand législateur, l'avait préparée de loin , en combinant ses efforts avec ceux du corps ecclésiastique pour supprimer dans laloi civile les dernières traces du divorce et du mariage païen. Et quel charme dans l'intérieur de ces familles, où le respect le plus affectueux répondait à l'autorité la plus douce I Le paganisme n'a rien de pareil. Jamais il n'eût composé un livre comme celui de Tobie, où chacun peut lire un modèle et une peinture anticipés de la vie domestique sous l'Évangile. L'infirmité humaine s'y montre encore, avec ses contrastes et ses taches légères. Mais quelle admirable droiture I Quelle ravissante simplicité ! La vie se passe à bien faire sous le regard de Dieu. Elle n'est pas à l'abri de la souffrance; jamais
ORIGINES D(5 CHRIST! ANISM!*: 191
on ne l'estime malheureuse. L'âme froissée trouve un délicieux rafraîchissement dans des affections aussi vives que pures et délicates. La tendresse pour les siens n'ôte rien du dévouement pour les pauvres, mais plutôt Tennoblit et le dilate. Tant le service de Dieu met de largeur et de force expansive dans les âmes !
Sanctifiées et unies ensemble par un lien plus fort que l'intérêt propre, ces diverses sociétés particulières, en formant l'État, lui donnent le nerf, la vigueur et la stabilité, sans le corrompre et l'isoler par ce patriotisme étroit, dur, exclusif, qui fut l'apanage des sociétés païennes. Loin de là, les États chrétiens se rattachaient entre eux par le sentiment de la fraternité universelle, et par un droit des gens si humain que les républiques anciennes ne l'avaient pas même entrevu. A rage héroïque des martyrs, à l'époque brillante des docteurs, à l'influence des grands noms et des grands caractères, succédait ainsi une ère plus obscure, une influence plus uniforme, plus partagée sans être moins eflBcace. L'Église, comme une mère vigilante ettendre, couvrait de sa protection toute l'Europe. Sa voix puissante et respectée tantôt apaisait les querelles, calmait les ressentiments et les colères; tantôt, en face du péril, ranimait les courages endormis et refoulait les flots de la barbarie musulmane, prêts à l'engloutir. Elle inspirait les lois sages, couvrait l'Europe d'institutions charitables pour le soulagement de toutes les misères^ entretenait ou réveillait le goût des lettres, défrichait le sol, et le fécondait par le labeur de ses moines. Aucun besoin public ou particulier n'échappait à sa maternelle sollicitude ; parmi tant de nations soumises à ses lois, pas une seule brebis qui n'eût son pasteur ; pas une plaie qui ne rencontrât une main amie pour la panser.
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Ces faits sont avoués équivalemment par les détracteurs du moyen âge : quelque sombre tableau qu'ils en aient tracé, ^en négligeant les résultats généraux pour s'appesantir sur des désordres partiels, tous ont reconnu l'immense supériorité de la civilisation chrétienne sur les civilisations antiques. Nos libres penseurs eux-mêmes se sont empressés de saluer dans Jésus- Christ le plus insigne bienfaiteur du genre humain, et de lui dresser une statue, après avoir renversé ses autels ; se flattant, mais en vain, de racheter par là la honte de leur apostasie.
Voilà le fait qu'il faut expliquer. Il est d'autres miracles qu'on a trouvé commode d'attribuer à la supercherie, ou de convertir en mythes. Ici le mythe est impossible. Il s'agit d'un événement qui domine l'histoire, remplit le monde, et resplendit comme le soleil. Je ne m'étonne donc pas que tant d'essais se soient produits depuis Gibbon pour éclairer les causes d'un si prodigieux effet. Essais infructueux , incapables de satisfaire les esprits droits et réfléchis ; essais discordants qui se renversent les uns les autres, et se condamnent par leur multiplicité même. On recommence sans cesse un édifice qui s'écroule au fur et à mesure qu'on le bâtit.
Il y a peu d'années qu'une tentative de ce genre se produisit avec un éclat inaccoutumé. Toutes les trompettes de la renommée retentirent du' bruit que faisait un livre, fameux avant qu'il eût paru. Chacun voulut le lire, et la curiosité piquée lui fit un succès que Voltaire aurait envié. Mais les pages peu serrées du célèbre volume ne demandaient ni beaucoup d'eflFort ni beaucoup de temps pour qu'on en pénétrât le fond, et le désenchantement se faisait vite; pas assez vite,
ce semble, au gré de l'auteur. Car, pour abréger le travail, il abrégea le volume.
11 est vrai que nous n'avons encore que le quart de sa démonstration ; et nous risquons fort de n'en avoir jamais que la moitié. L'ouvrage complet devrait en effet se composer de quatre livres, et Tauteur ne sait, nous dit-il, « s'il aura assez de vie et de force pour rem- » plir un plan aussi vaste. » 11 sera content, s'il lui est donné de traiter la seconde partie avec autant d'ampleur et de profondeur que la première. Son raisonnement restera donc suspendu en l'air, et il n'aura pas la peine de conclure.
L'aveu est naïf. M. Ernest de Bunsen n'a pas eu tort de le prendre au mot, et de chercher lui-même par une autre voie la conclusion tant désirée. Je ne sais s'il sera plus heureux, ni s'il satisfera tout le 'monde. Mais je puis nommer quelqu'un qu'il a ravi. M. Emile Burnouf vient de pousser un cri d'admiration, et d'initier la. France, toujours en retard, à la grande découverte faite et. publiée de l'autre côté de la Manche *.
En réalité, c'est une explication plutôt rajeunie que nouvelle. Ce qu'elle a de neuf se borne à préciser les contours. On avait déjà tenté de rattacher le christianisme à Zoroastre, comme d'autres en ont cherché la source dans l'Inde. Les juifs, transplantés dans ces régions orientales, se seraient imbus de leurs doctri-
* Un essai d'histoire religieuse , Revw des Deux Mondes , l«r décembre 1865. Les origines du christianisme d'après M. Ernest Bunsen. L'ouvrage analysé dans cet article a pour titre : The hidden wisdom of Christ, etc. (La doctrine secrète du Christ, et la clef de la science, ou histoire des Apocryphes.) 2 vol. in-8. London, 1865.