‹ Études bibliquesChapitre 9 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

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nés, qui, éloiborées à Alexandrie, et tempérées par le contact du génie grec, auraient enfin pris possession du monde par la prédication de Jésus-Christ et de ses apôtres.

La parole est à M. Burnouf qui se charge de nous exposer lui-même ce que le nouvel ouvrage ajoute de données positives aux hypothèses un peu vagues de ses devanciers :

« Le Zend'Avesta renferme explicitement toute la doctrine métaphysique des chrétiens, — Tunité de Dieu, du Dieu vivant, TEsprit, le Verbe, le Médiateur, le Fils engendré du Père, principe de vie pour le corpus, et de sanctification pour Tâme. Il renferme la théorie de la chute et celle de la rédemption par la grâce, la coexistence initiale de l'Esprit infini avec Dieu, une ébauche de la théorie des incarnations, la doctrine de la foi, celle des bons et mauvais anges connus sous le nom à' amschaspmds et de darmnds^ celle de la désobéissance au Verbe divin présent en nous et de la nécessité du salut. Enfin la religion de TAvesta exclut tout sacrifice sanglant expiatoire, et en passant chez les Israélites elle devait nécessairement supprimer le meurtre de Tagneau pascal, remplacé par une victime idéale. C'est en effet ce qui eut lieu d'abord chez les esséniens et les thérapeutes, ensuite parmi les chrétiens.

» Voilà donc un ensemble défaits bien acquis; essayons de le résumer. Au temps de la captivité de Babylone,la religion perse, dont les dogmes sont contenus dans l'Avesta, fit naître parmi les juifs une secte cachée dont la doctrine, transmise par la tradition orale, se manifeste de temps en temps, mais incomplètement. La secte paraît au ii® siècle avant Jésus-Christ sous le nom d'esséniens, et bientôt après en Egypte sous le

ORlGINtilS OU CiiRISTlANISMh: m

nom de thérapeutes, sorte de religieux qui vivaient réunis dans les couvents. La doctrine apparaît d'abord dans V Ecclésiastique de Jésus fils de Sirach, dans le livre delà Sagesse, et dans les altérations apportées à la Bible parles traducteurs grecs nommés les Septante. La secte et la doctrine avaient pris un grand développement sous les Ptolémées lorsqu'elles appelèrent l'attention par la lutte de Hillel et de Schammaï au premier siècle avant notre ère. La doctrine secrète avait passé presque entière, mais ens'altérant, dans les livres du juif hellénisant Philon, qui vivait dans Alexandrie au temps de Jésus. C'est cette doctrine que Jésus enseigna secrètement à ses disciples, et surtout à Pierre, Jacques et Jean, leur ordonnant de la tenir en réserve pour des temps meilleurs, tandis que lui-même, par sa prédication, préparait les âmes à la recevoir. Les apôtres la conservaient secrète dans Jérusalem à la façon des esséniens d'autrefois, lorsque Paul, qui la connaissait, se donna pour mission de la répandre parmi les Gentils, c'est-à-dire surtout parmi les Grecs et les Romains. Recueillie par S. Luc, cette doctrine ne prit pied dans Rome qu'après la destruction de Jérusalem, et après la mort de Pierre et de Paul. Cependant Fignorance où étaient tenus les chrétiens avait fait naître des opinions dissidentes qui attaquaient la doctrine, les unes (ébionites) en niant la divinité du Christ, les autres (marcionites) en attaquant son humanité. L'Église' était solidement établie ; le moment devint propice à la publication définitive du secret, et c'est alors, dans la seconde moitié du ii^ siècle, que fut livré aux fidèles dans leur langue l'Évangile selon S. Jean. Le mystère avait donc été gardé pendant sept cents ans : il avait fallu tout ce long intervalle pour que les peuples de rOccidentse

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missent en état de recevoir les principes de foi légués parZoroastre.

» Au point où nous a conduit cette étude, je ne crois pas qu'aucune des conclusions de M. Bunsen puisse être sérieusement contestée, car elles sont toutes appuyées sur les textes les plus précis, les plus variés, les plus authentiques, sur des faits généralement reconnus et sur les données les plus certaines de la science moderne. La conséquence que nous pouvons en tirer, c'est que le christianisme est dans son ensemble une doctrine aryenne, et qu'il n'a pour ainsi dire rien à démêler avec le judaïsme. Il a même été institué malgré les juifs et contre eux....

» A présent toute cette longue histoire s'explique dans ses menus détails : la transmission antique, le développement dans Alexandrie, l'incarnation vivante des doctrines dans la personne de Jésus, la vie et la mort de ce grand initiateur, puis les terreurs et les luttes des apôtres, et le mystère dont s'entourait la primitive Église, bientôt après la haute philosophie des Pères grecs et latins, dont la couleur orientale contrastait avec les systèmes gréco-romains, enfin le prodigieux établissement d'une Église, qui, par ses dogmes, ses rits, ses constructions, ses institutions et son influence, embrasse depuis plusieurs siècles tout l'Occident. »

Plusieurs remarques m'ont frappé en lisant cet extrait, et tout le corps de l'article dont il est tiré. On voit d'abord le peu de sympathie du nouveau critique pour le livre de M. Renan. Il est évident que leurs théories se contredisent sur les points les plus essentiels. Autant l'un s'est efforcé de simplifier les rouages et de faire le christianisme semblable à la fleur des champs qui s'épanouit sans culture, autant l'autre s'est-il entouré

de l'appareil de la science et manifeste-t-il la prétention de creuser le sol, et d'en décomposer les éléments pour nous montrer à nu les racines de la plante, et les sucs nourriciers qui la vivifient. Autant Tun s'est fait lepoëte de la spontanéité dans l'homme et dans la nature, redisant avec plus de grâce que je n'y en saurais mettre, que le monde s'est fait tout seul, que les races humaines se sont faites toutes seules, qu'elles ont pensé toutes seules, parlé toutes seules, et que le christianisme aussi a pu se faire tout seul ; autant l'autre sent-il la patience lui échapper. Il est prêt à dire à son confrère que rien ne se fait de rien, qu'il compromet l'honneur de la philosophie, et que de petits effets de théâtre ne suffisent pas à réformer le genre humain. Voici un dialogue assez curieux entre les deux critiques : « Jésus n'a point dogmatisé, dit celui de 1863. Même son enseignement moral s'est donné sous la forme la plus populaire, celle des aphorismes et des paraboles. Cette obscure et lourde métaphysique du quatrième évangile n'est pas de lui. C'est évident. — Vous vous trompez, répond le censeur de 1865 ; le dogme était tout entier dans la pensée du fondateur, et Jean n'a eu d'autre soin que de le consigner par écrit. « Pierre, Jacques et Jean étaient les trois » plus chers. disciples de Jésus, et nécessairement ses » trois plus intimes confidents; mais, comme disciple » bien-aimé, Jean dut être celui à qui Jésus confia le se- » cret tout entier. »

« Jésus, dit encore le premier critique, avait une âme » ardente, exaltée, bonne, mais irritable à l'excès. En- » traîné par une- effrayante progression d'enthousiasme, » il n'était plus libre.... Son œuvre n'était pas une œuvre » de raison. » (Je supprime plusieurs phrases trop odieuses pour être répétées.)

« C'est tout le contraire qui est vrai, » répond l'interlocuteur; car « durant toute sa prédication, ses dis* » ciples le virent user pour lui-même d'une prudence » quelquefois supérieure à la leur, et leur livrer à eux » seuls un mystère quelepeuple juif n'était pas préparé » à entendre.... La prudence qu'il montre si souvent » dans les Évangiles exclut de sa personne toute exal- » tation et rehausse encore sa douceur. »

M. Renan profitera-t-il de la leçon?

Il pourrait la rendre à M. Burnouf, qui a plus étudié les Védas que Zoroastre, et plus lu Zoroastre que rÉvangile ou les Actes des Apôtres. Il connaît mieux apparemment les antiquités de l'Inde que l'histoire romaine et judaïque du premier siècle de notre ère. Sans quoi il ne ferait pas venir saint Pierre à Rome après la ruine de Jérusalem (en Tan 70), pour y souffrir le martyre en l'an 64 [sic). Il ne dirait pas de saint Paul que « fuyant la persécution * , » il s'était, par « une résolution soudaine, tourné vers la religion nouvelle. » Il n'en ferait pas un marchand, que « son commerce met- » tait en relation avec des hommes de toute doctrine et » de tout pays. » Il n'irait point chercher dans ces relations imaginaires avec des peuples lointains la cause de sa conversion, antérieure de plusieurs années à la prédication de la foi parmi les Gentils. Il ne prendrait pas cette expression « fils de l'homme » sous laquelle Jésus se désignait souvent, pour un terme excluant toute prétention au rôle de Messie ^. Il ne regarderait pas

1 Saint Paul se rendait à Damas, avec des lettres du grand prêtre de Jérusalem, pour y rechercher les chrétiens et les jeter dans les fers. Jésus-Christ glorieux lui apparut, l'éclaira et le convertit soudainement, comme il était dans ce transport de rage persécutrice, respirant les menaces et le meurtre, Act., ix, 1.

2 Celte expression est, de l'aveu de tous, une allusion au pas-

comme un aveu contraint, timide, équivoque^ la déclaration que fit Jésus devant Caïphe de sa qucalité de Fils de Dieu. Je supprime d'autres méprises aussi singulières dans le domaine de la chronologie, de l'histoire et de la philologie, pour aborder sans plus ample préambule Tèxamen de la théorie nouvelle par ses points les plus fondamentaux.

Est-il vrai, comme on l'assure, que la série de nos dogmes se trouve renfermée explicitement dans l'Avesta î Est-il vrai qu'empruntée à la religion de leurs nouveaux maîtres par les juifs déportés àBabylone, cette doctrine se soit perpétuée en Palestine et en Egypte par la voie d'un enseignement secret jusqu'à Jésus- Christ T Est-il croyable que Jésus y ait été initié? — Cette initiation, fùt-elle aussi certaine qu'elle est inadmissible, suffirait-elle à une explication ratiojanelle des origines du christianisme, et du rôle qu'il a rempli dans le monde î

Le sujet est vaste, nous tâcherons d'être court, sans rien omettre d'essentiel.

Quel fut Zoroastre? A quel âge, historique ou mythologique, a-t-il appartenu? Qu'y a-t-il de lui dans les livres qui lui sont attribués, et, s'ils ne sont point son ouvrage, nous ont-il^ au moins conservé pur le fond de

sage de Daniel, vu, 13, où le Messie est ainsi désigné : « Je » vis... et voilà comme un fils de l'homme qui venait, et il ap- » procha de l'ancien des jours... et il eri reçut la puissance, T» l'honneur, la royauté; et tous les peuples, tribus et lancines » le serviront; et sa puissance sera éternelle, etc. »

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son enseignement? Y a-t-il eu plusieurs Zoroastres, ou n'en faut-il compter qu'un seul? A-t-il été le fondateur ou simplement le réformateur des institutions auxquelles il a attaché son nom? Si on le recule jusqu'à rage héroïque, ne faut-il pas admettre dans son œuvre des modifications assez importantes qui se seraient accomplies soit avant, soit sous le règne de Darius fils d'Hystaspe ?

J'énonce ces questions sans avoir ni l'envie ni la mission de les résoudre. Je voudrais seulem.ent résumer sur ces divers points, autant que l'intérêt de mon sujet le démande, l'opinion des hommes les plus compétents. Malgré les ténèbres dont ces recherches sont encore enveloppées, Tétude des monuments soit écrits soit figurés de l'ancien Iran * a fait assez de progrès, pour qu'il soit possible au moins d'en entrevoir la solution, et de l'appuyer sur des arguments plausibles. Un savant d'outre-Rhin qui a consacré sa vie à l'étude de la civilisation iranienne, éditeur, traducteur et commentateur de l'Avesta^, M. le docteur Fr. Spiegel, sera mon principal guide. Il m'inspire d'autant plus de confiance que d'une part sa méthode me paraît sage et judicieuse, et qu'il a d'ailleurs pour le fond l'assentiment d'un autre éminent philologue, l'une des gloires du clergé catholique en Allemagne, M. le. doc^teur Windischmann ^, enlevé à l'Église et aux lettres depuis peu d'années.

4 Ce nom désigne la Perse, dans le sens le plus large du mot. Il comprend tous les pays situés entre le bassin du Tigre à Touest, et celui de Tlndus à l'est.

2 C'est-à-dire la parole par antonomase, la parole révélée; comme nous disons- « la Bible, » c'est-à-dire « le livre, » pour a le livre révélé. »

^ ZoroastHsche Studien, ou vrageposthume, publié par M. Spiegel.

ORIGINES DU GHKISTIANISME 201

Selon ropinion de ces savants hommes, la religion zoroastrienne remonte à une très-haute antiquité. Zoroastre, né dans une province occidentale de l'Iran, dans TAtropatène ou Aderbéïdjan(la terre du seigneur du feu), aurait émigré dans la Bactriane, dont il aurait gagné le prince, et y aurait établi le siège principal de sa prédication. Les écrits qui en ont perpétué la mémoire ont été rédigés en différents temps, et peut-être n'y reste-t-il rien du fondateur; mais ils en expriment la pensée, et remontent à une assez haute antiquité relative. Ils ont avec les Védas assez de points de contact pour témoigner d'une source commune à la race bramanique et au rameau bactrio-persan des Aryens, mais aussi des divergences si profondes qu'il faut croire que la composition des livres sacrés chez les deux peuples est postérieure à leur séparation. Plusieurs de leurs dieux ou héros mythologiques cachent sous des noms identiques des personnalités toutes différentes, le nom presque seul ayant survécu aux transformations successives qui se sont produites de part et d'autre dans le sujet même. Les De vas ou dieux de l'Inde ne sont plus pour les Iraniens ou Persans que des démons, des génies pervers qu'il faut combattre. Cette opposition tient-elle à l'antagonisme des deux races, depuis leur séparation, comme plusieurs exemples analogues le feraient présumer; ou n'est-ce pas plutôt une influence étrangère qui, aune date ignorée, aurait profondément modifié la religion de l'Iran, et amené ces peuples à reléguer d'anciennes divinités nationales au rang de mauvais démons? C.ette dernière opinion me semble la plus probable, et je pourrais l'appuyer sur d'autres faits qui témoignent de plus d'une révolution religieuse dans l'Iran.

Par exemple, les planètes, qui furent placées depuis aii rang des êtres malfaisants et maudits, étaient adorées par les Mèdes, à l'époque de la fondation de leur empire. Ce fut en leur honneur que Déjocès entoura son palais de sept enceintes de murailles, et qu'il distingua leurs créneaux par les sept couleurs emblématiques qui leur étaient consacrées. Le nom môme de Déjocès est une protestation contre le pur zoroastrisme. C'est le nom du serpent « qui mord. » Ce nom se retrouve plus complet dans celui d'Astyage (Ajis-dahak) dernier roi de sa race, détrôné par Cyrus. Que ce soient des noms propres, ou plutôt, comme on l'a conjecturé, que ce soit un titre d'honneur commun à toute la dynastie, peu importe. Il en résultera toujours que le culte du serpent fut répandu, au moins chez la plus puissante de ces tribus, qui plus tard abhorrèrent ce reptile comme une créature d'Ahrimane. M. Spiegel n'échappe à cette difficulté qu'en cherchant à ces noms une autre origine. Je m'en tiens à l'étymologie la plus naturelle et la plus reçue.

Il semble d'ailleurs que M. Spiegel pourrait aussi s'en contenter. Il reconnaît en effet que la Médie subit dès les temps les plus reculés l'influence des races sémitiques établies à Ninive et à Babylone. La simplicité du culte iranien s'altéra au contact de religions plus sensuelles, plus chargées de superstitions et d'idolâtrie. L'adoration des astres, des éléments, du serpent, etc., se propagea par cette influence, sans qu'on puisse dire si elle aboutit dès lors à une religion mêlée d'éléments étrangers et disparates, ou si elle agit isolément sur quelques tribus mèdes, pour les détacher de l'ancienne religion nationale ,

Cette dernière hypothèse est d'autant plus admis-

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sible que chaque tribu de l'Iran, et presque chaque famille, avait ses dieux particuliers, qu'elle honorait conjointeraent ayec les divinités communes à tous. Combien il était facile, dans l'extrême relâchement des liens qui rattachaient entre elles ces diverses tribus, que les dieux domestiques supplantassent les autres, et attirassent à eux seuls tous les hommages I

Si les Sémites ont corrompu de la sorte la religion des Iraniens, riea n'empêche de penser que d'autres Sémites ne l'aient épurée, en important chez eux un fonds d'idées plus élevées, et de traditions plus vraies. Les Chaldéens, qui vivent aujourd'hui dans le voisinage des Kurdes, au delà du Tigre, et dont la langue proclame l'origine sémitique, ont habité ces régions de temps immémorial. C'est la même race d'où sortit Abraham, pour émigrer vers la Palestine. N'est- il pas vraisemblable que Zoroastre, né <Jans une province voisine de la leur, puisa chez eux les points de sa doctrine les plus saillants par lesquels il rapprocha des croyances hé'braîques les peuples de l'Iran, et les arracha violemment à plusieurs superstitions.de leurs anciens frères de l'Inde. Le commerce des Israélites, transportés en Médie longtemps après sous le règne de Salmanasar, vint raviver ces idées plus saines*, combattre avec succès plus d'une erreur chez ces tribus encore grossières et barbares, et préparer les voies à l'autorité que Daniel obtint parmi les mages sous les règnes de Darius le Mède et de Cyrus.

* Les Israélites croyaient fermement avoir reçu cette mission du ciel. ■ Dieu, » dit Tobie en s'adressant à ses frères de captivité, « vous a dispersés parmi- ks nations qui l'ignorent, pour qu« vous racontiez ses merveilles, et que vous leur appreniez qu'il n'y a point d'autre Dieu tout-puissant que lui. » (Tob,, xm, 4.)

Je ne parle point de la réforme ou res-tauration religieuse dont Darius fils d'Hystaspe fut l'auteur, réforme qui est mise hors de doute par le monument le plus authentique, parla grande inscription de Bizitoun, écrite pour ainsi dire sous la dictée du prince qui nous y donne en résumé la glorieuse histoire de son règne. Il y a trop de contestations encore pendantes sur Timportance et l'étendue de cette restauration.

Quoi qu'il en soit, l'Avesta, rédigé dans le dialecte de la Bactriane, dans cette langue réputée sacrée parmi les Perses, comme le sanscrit dans l'Inde, régla sans aucun doute la croyance et le culte religieux de la Perse sous la dynastie de Cyrus jusqu'à la conquête d'Alexandre. Son influence, notablement altérée sous les rois macédoniens et parthes, reprit un merveilleux ascendant dans la première moitié du iii^ siècle, quand une révolution politico-religieuse eut remis le sceptre en des mains indigènes, et renversé l'empire des Arsacides. Le zèle pour le rétablissement de l'ancien culte et des vieilles traditions ne connut plus de bornes ; les livres sacrés furent traduits ou glosés dans l'idiome vulgaire des provinces occidentales de l'Iran; le même idiome s'enrichit de nouveaux ouvrages composés à diverses époques, soit avant, soit même après la conquête de la Perse par les Musulmans arabes. De tous ces livres, le plus important et le plus fidèle à reproduire l'image des croyances antiques, c'est un livre cosmogonique connu sous le nom de Boundehesch ou « livre delà création. » En général, cette littérature plus moderne rappelle par des traits nombreux et saillants les idées juives ou chrétiennes.. La célèbre école d'Édesse, centre d'études pour les habitants de la Perse comme pour les chrétiens de Syrie, faisait rayonner au

loin rinfluence de ses méthodes en même temps que de ses doctrines. Il faut voir dans M. Spiegel à quel point un manuscrit parsi imite scrupuleusement , en tout ce qui touche à l'art du copiste, un manuscrit hébreu ou araméen de la Bible. C'est le même format, la même disposition des pages,:la même manière d'agencer et d'entremêler le texte, la version, les notes; le même procédé dans l'énoncé des titres, des divisions et des souscriptions. Il n'y a pas jusqu'aux termes techniques de son art que le libraire parsi n'ait quelquefois reçus de son .maître syrien et de la langue de la Mésopotamie. Il était difficile que ces emprunts se bornassent à la forme extérieure des livres et au côté purement matériel. Aussi puis-je citer tel de leurs ou-^ vrages (l'Ardâï-viràf-nâmé, ou « livre d'Ardâï-virâf » ) qui n'est qu'un remaniement à l'usage des Parses d'un écrit apocryphe du m® siècle, connu sous le nom d'Ascension d'haie. Tel autre écrit (le Bahman-Yascht) offre une imitation évidente du livre de Daniel, et de sa vision des quatre empires. Un troisième ouvrage d'assez récente composition, le Mino-Khired ou « Sagesse céleste » trahit plus d'un larcin du même genre. L'armure spirituelle du Parse y est décrite dans un tableau qui rappelle exactement celui des armes chrétiennes, en saint Paul {Ephés., iv, 13). Là, pour la première fois, au jugement du traducteur que nous avons nommé, apparaît dans les monuments du Mazdéisme * la sagesse subsistante et personnelle.

Le lecteur qui aura eu la patience de nous suivre dans ce détail sera suffisamment averti de se tenir en garde contre des comparaisons hasardées de textes, et

4 La religion de Zoroastre est ainsi iioiiimée d'Ahura mazda, ou Oromaze.

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de ne point attribuer à Zoroastre, ni même à l'époque de la captivité des Juifs à Babylone, des citations d'ouvrages composés plus d'un millier d'années plus tard.

Par la chute des Sassanides et la conquête des Arabes, l'islamisme devint la religion dominante dans l'Iran. L'ancien culte national, opprimé par de farouches vainqueurs, s'est toutefois maintenu jusqu'à nos jours dans quelques populations au génie tenace, les unes ayant cherché pour vivre un asile dans l'Inde, tandis que d'autres se perpétuaient au cœur même de la domination arabe.

C'est au. sein de cette race pauvre et dégénérée que notre hardi compatriote, Anquetil-Duperron, se procura au siècle dernier les renseignements et les manuscrits mis en œuvre par lui d'abord, puis avec plus de succès par les savants de notre époque, grâce aux progrès de la critique et de la philologie comparative. Je n'ai pas besoin de rappeler que parmi ces savants modernes, une place éminente appartient à un autre, M. Burnouf. Dans son beau Commentaire sur le Yaçna, il a ouvert une mine qui n'est pas encore épuisée, et fourni à ses successeurs de nouveaux instruments, et des procédés plus sûrs pour l'exploiter. Il a montré ce qu'on pouvait faire pour enrichir le dictionnaire et fixer la grammaire d'une langue imparfaitement connue. Le Yaçna, objet de ses études, est un recueil d'hymnes, et forme, en s'unissant au Vendidad et au Vi&péred, tout ce qui reste de plus authentique et de plus ancien du Zend-Avesta. Quant à la langue originale de ces textes, c'est improprement qu'on lui a donné en Europe le nom de Zend. On ne connaît ni pays, ni peuple, ni langue de ce nom. Il signifie science,

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gn»s€y yvwdi; en grec, et convieut proprement à des livres qui font profession de nous initier à une science mystique, supérieure et divine. De là l'adjectif Zendik, nom odieux, devenu synonyme d'hérétique oud'impie^ mais qui primitivement ne signifiait pas autre chose que gnostique. On verra plus loin l'utilité de ces remarques.

Ces brèves notions historiques sur le Zend-Avesta jetteront plus de jour et d'intérêt sur l'exposé qui nous reste à faire de sa doctrine, et sur les conséquences que nous, en voulons tirer par rapport à la question qui nous occupe.

Il faut reconnaître que dans aucun système de mythologie païenne, la prééminence du Dieu suprême sur tous les êtres qu'il a formés ne brille d'un plus vif éclat. Les amschaspands* (saints-immortels) sorte d'archanges, et les yzeds ou yazatas (dieux ou génies inférieurs), qu'on peut comparer aux anges, composent sous son autorité souveraine une armée mieux disciplinée que les dieux de l'Olympe sous le sceptre de Jupiter. Il est « le seigneur très-savant ; » c'est ce que signifie son nom d'Ahura-màzda, vulgairement et par corruption « Ormuzd » ou « Oromaze. » Il est « le trèssaint, le très-sage, le pur, le brillant, le majestueux. » Il est appelé dans les inscriptions des Achéménides, « le plus grand des dieux (mathista Bagàvâm), » et ne rencontre jamais dans sa cour de résistance à ses volontés. Mais le titre qui marque le mieux sa souveraineté, et semble l'élever à un rang incommunicable^ est

celui de « créateur du ciel et de la terre » que les inscriptions lui donnent pareillement. Ce mot doit-il se prendre à la lettre, dans le sens rigoureux d'une création a nihilo, il est bien permis d'en douter, et rien de mieux fondé que les observations de M. Àd. Frank à cet égard*. Mais quoi qu'il en soit, et dans quelque sens qu'on l'entende, Ormuzd ji'est pas le seul créateur. Il ne règne que sur la moitié de l'univers. Il a dans Ahrimane un terrible rival avec lequel il doit compter, un principe éternel comme lui, créateur au même titre que lui, mauvais par essence, source de tout mal physique et moral, et qui oppose à chaque être sorti du Dieu bon une créature mauvaise qui lui résiste. Ainsi le monde est suspendu entre deux forces contraires qui se balancent. C'est l'absurde en théorie. Car il saute aux yeux que deux puissances créatrices, éternelles et ne tenant l'être que d'elles-mêmes, devraient être illimitées et indépendantes; et qu'en les opposant l'une à l'autre pour se limiter et se détruire, on met la contradiction dans les termes. Et cette contradiction, qui fait le désespoir de la raison, fait aussi le désespoir de l'âme, qu'elle arrête et déconcerte dans ses plus nobles élans vers le bien pur et parfait. Par quelle étrange inconséquence ce principe, mauvais et indépendant par nature, sera-t-il à la fin des temps, et après une lutte longue et acharnée, vaincu et anéanti, ou plutôt gagné

A Études orientales, Paris, 1861. L'auteur de ces mélanges a consacré un chapitre à la religion et aux institutions de la Perse. On peut regretter qu'il ait négligé les derniers travaux de l'érudition allemande sur l'Avesta. — On trouvera un chapitre sur le même sujet dans l'ouvrage, traduit en français, de M. le docteur Doellinger, « Judaïsme et Paganisme. » Il règne une Certaine confusion dans ce chapitre, si j'en juge par la traduction.

et converti par Ormuzd, c'est un mystère que je laisse à éclaircir à ceux qui nous demandent d'admirer Tunité du système mazdéen, et la rigueur logique de ses déductions. Vainement, pour tout concilier, on a cherché, au delà des deux principes rivaux, un premier terme, source de l'unité, relégué dans lanuît éternelle, et duquel sortiraient pourtant, comme deux frères jumeaux, le Dieu de la lumière et le prince des ténèbres. Le Zervané-akéréné ou « temps sans bornes, » sorte de destin parmi les Perses, ne joue qu'un rôle secondaire dans l'Avesta, et l'on n'en doit pas juger d'après les idées particulières, mais aussi peu raisonnables, de la secte des Zervanites.

Il y a loin, on le voit, de la notion vague et mal définie d'un créateur, à la croyance nette et distincte d'un Dieu unique. Aussi rencontrons-nous dans la Bible, des rois de Tyr ou de BabylonequinerefusentpasàJéhova, le Dieu des Juifs, cette dénomination de créateur du ciel et de la terre, ou d'autres titres aussi magnifiques S sans qu'on ait droit d'en conclure qu'ils avaient renoncé à leurs superstitions nationales. Il en fut de même chez les Iraniens. Les éléments et tes astres, le feu, l'eau, la terre, le soleil et la lune, Sirius, divin conducteur des étoiles, les heures ou divisions du jour, et les grandes époques de l'année, furent pour eux autant de dieux. Vous qui regardez en pitié l'Égyptien prosterné devant un bœuf, un chat, un crocodile ou un légume de son jardin, plaignez aussi cet enfant de la Perse qui ne connaît point d'expiation plus efficace, ni d'oeuvre plus méritoire, que d'exterminer les sefpents, tortues, lézards, fourmis et autres créatures

* Voyez la lettre d'Hiram, ,roi de Tyr, à Salomon, II ParaL n, 12. — Comparez encore Daniel n, 47; m, 99; iv, 31-34; vi, 26.

d'Ahrimane ; de rendre sa pureté à la terre, en comblant les trous creusés par des reptiles; d'alimenter le feu par des bois précieux et aromatiques. L'inceste à ses yeux était chose licite et presque recommandée. Mais souilley le feu de son haleine, y apporter son offrande sans^ s'être voilé la bouche, souffrir qu'il s'éteignit, tuer ou simplement frapper un chien, étaient autant de crimes irrémissibles, et punis de mort. Que faire quand on pleure la perte d'un ami ou d'un père? La terre> l'eau et le feu rejettent le cadavre dont l'attouchement sacrilège serait un outrage à leur divine essence. On le fera dévorer par les chiens ou par les oiseaux de proie.

Rappellerai-je une des pratiques de ce culte les plus dégoûtantes et les plus bizarres? L'urine dé bœuf y est encore aujourd'hui le mode de purification le plus usuel et le plus répandu.

A la déification des éléments, joignez l'apothéose des astres, et surtout la déification des âmes.

Parmi les astres les plus vénérés étaient le soleil et la lune, avec l'astre de la canicule.

Le soleil est honoré dans l'Avesta comme le plus haut des hauts, altissimus altorum. Déjà* il semble sHdentifier avecOrmuzd, puisqu'on ne sait point donner aux Amschaspands, assesseurs les plus voisins de l'être suprême, de plus grande louange que d'avoir une même volonté que le soleil (hvare hazaosha).

La lune, mâo, était invoquée tantôt comme pleine, et tantôt comme néoménie.

Quant à Sirius, son culte était si célèbre que Plutarque même en a parlé comme de l'astre le plus révéré par les Perses. Il marche à la tête des étoiles, précédé des Amschaspands et de Mithra. Il partage

avec la déesse Anahita l'empire des eaux et le soin de les répartir en douces ondées sur la terre. Il écarté les mauvais génies qui s'oppDsent à l'irrigation du sol. Il ' a trois corps, et passe à son gré de la forme élancée dûcheval à celle du taureau robuste, aux pieds d'or, ou à celle du jeune homme dans toute la fraîcheur et la grâce de la première adolescence.

Au culte des astres se rattache par un lien fort étroit l'adoration des âmes. Chaque homme a son férouer,sorte de génie tutélaire, qu'il invoque et qu'il honore par des offrandes. Les dieux eux-mêmes ont leur' férôuer; Ormuzd a le sien. Cest que les férouers ne sont pas seulement des génies protecteurs. D'une part' ils s'identifient avec le"s étoiles, d'autre part avec les hommes en qui ils s'incarnent. Ils sont la partie la plus noble et la plus divine de l'âme ; ils forment avec le principe vital et le -corps les trois éléments constitutifs de la personne. Les férouers, comme les idées de Platon, sont aussi les types célestes des êtres. On les retrouve avec ce caractère dans l'antique Egypte, dont les rois sont souvent représentés en adoration devant leur image céleste, ou leur type idéal. Comme tout homme est dieu par son férouer, aussi tout Dieu tientil de l'homme par son corps. Ormuzd lui-même n'échappe pas à la loi générale qui n'admet aucun pur esprit, aucun être entièrement dégagé de la matière. Son seul privilège est d'être doué du corps le plus excellent. Plusieurs passages du livre sacré en font foi. Pour achever sa ressemblance avec les hommes, il ne fallait plus que lui donner une famille. La théologie de Zoroastre n'y a pas manqué. Ormuzd a plusieurs épouses; il a des fils et des filles. Parmi ses fils brille au premier rang le feu, distingué constamment par ce

titre honorifique dans toutes les pages de l'Avesta.

Au nombre de ses filles, ou, selon d'autres textes, de ses épouses, figure Spandomad (Çpenta-ârmaïti) génie féminin qui préside à la terre, et dont le nom doit signifier, selon l'expUcation traditionnelle, « la sagesse parfaite. »

Dans- un ordre encore plus élevé nous rencontrons Anahita, la Vénus persane, la grande mèi'e, la source des eaux célestes qui arrosent la terre, le principe universel de la fécondité dans les hommes et dans les plantes. Chacun lui demande le bien qu'il préfère, l'homme de nobles coursiers, la femme d'heureux enfantements. Il n'y a pas jusqu'à Ormuzd, le roi des Dieux, qui ne l'invoque comme la mère universelle, et ne lui apporte ses présents.

Tels sont les liens d'alliance ou de parenté qui rattachent à Ormuzd les trois éléçaQ^ts sacrés du feu, de l'eau et de la terre. Et si ces conceptions grossières se sont épurées depuis, si les noms.de fils et de filles ont été expliqués dans le sens métaphorique de créatures, il n'en est pas moins incontestable, aux yeux de notre savant guide, que nous avons ici un reste d'une vieille tradition mythologique.

Où trouver un plus monstrueux amalgame du ciel et de la terre, du spirituel et du corporel, du divin et de l'humain, pour aboutir à la déification de toute la nature î

Et le dogme chrétien serait sorti tout fait d'iine source aussi corrompue I Et ces traces informes d'un

monothéisme voilé, étouffé sous un amas confus d'idées polythéistes, dualistes, panthéistes, on ne rougit pas de les égaler à la notion, si nette et si précise, de l'unité divine enseignée dans nos évangiles I Et l'on oublie que Jésus, sa filiation divine mise à part, vivait au milieu du peuple juif, dans une atmosphère de pur monothéisme, et qu'il avait sous la main la tradition hébraïque la plus ancienne, la plus constante, la plus explicite et la plus enracinée qui fut jamais I A quoi bon, s'il en est ainsi, remonter par un canal occulte et détourné j usqu'à Zoroastre?

C'est, me répondra-t-on, pour embrasser la théologie chrétienne dans le riche faisceau de ses dogmes. Ahl ce ne serait pas un mérite vulgaire que de faire sortir du chaos des isuperstitions les plus disparates la belle et harmonieuse majesté de nos mystères. Nous adorons comme un abîme insondable la vie de Dieu le Père se répandant tout entière et sans division dans le Fils et dans le Saint-Esprit. Qu'y a-t-il de pareil chez le législateur de la Perse ? Je sais qu'on a recueilli dans Platon une sorte de triade divine ; que l'ombre en a été aperçue dans l'Inde ; que l'Egypte en compte des multitudes, puisque chaque sanctuaire avait la sienne. Ce ne sont, il est vrai, que des ombres que le flambeau de la critique a fait évanouir. Mais cette ombre-là même, l'a-t-on jamais rencontrée dans l'Avesta? « L'Esprit, le Verbe, le Médiateur, le Fils engendré du Père, » et autres termes artiflcieusement accumulés par M. de Bunsen, complaisamment répétés par M. Ém. Burnouf, sont-ils jamais associés ensemble de manière à présenter au moins l'apparence .d'une triade?

Même pris à part, que valent-ils ?

Écartons le Mino-khired, et autres livres de la même

époque, où la sagesse divine, (Subsistante et personnelle, paraît comme un emprunt fait au christianisme. « Les anciens livres, dit le docteur Spiegel, ne connaissent point cette doctrine, et les textes rares et vagues qui pourraient y faire allusion, sont d'ailleurs suspects d'interpolation. »

Les Perses ont dans Mithra un médiateur, que déjà Plutarque désignait ainsi. Mais ce n'est là qu'une analogie trompeuse avec nos dogmes. L'office de médiateur, que Mithra n'est pas le seul à exercer parmi eux, ne ressemble pas le moins du monde à ce que nous désignons sous ce nom. Ce n'est point un ministère d'intercession, de réconciliation et de miséricorde. C'est un rôle de justice rigoureuse,, et .d'une exacte surveillance sur le jugement de chaque âme après la mort, pour qu'elle reçoive ce qui lui Qst dû, sans addition ni retranchement, pas même de l'épaisseur d'un cheveu.

Autant ces médiateurs ressemblent peu au nôtre, autant l'esprit d'Ormuzd diffère-t-il du SwI^Esprit. L'esprit d'Ormuzd peut être son âme ou son férouer, et si l'on y regarde de près, on trouvera qu'ayant de plus un corps il unit trois substances en, une personne, au lieu d'être une substance unique en trois personnes. L'esprit d'Ormuzd pourrait être encore le premier des Amscbaspands, Vohu-mano, « esprit bon » ou « bonne pensée. » Mais, outrer qu'on retombe alors dang l'ordre des créatures, on a le premier terme de la série des six « saints-immortels, » au lieu -du. dernier terme de la série des trois personnes divines.

Qu'il serait plus simple de c*onsulter encore- une fois les annales hébraïques I Là, tout vous parle du Verbe, non-seulement à lAlexandrie, dans le livre de la Sagesse,

ORIGINES DU CHinSTIANlSME 215

et (Jans Philon, mais au milieu de Jérusalem et de la Palestine. Ce nom retentit cent fois dans les paraphrases chaldaïques ou thargwm, destinés à la lecture publique dans les synagogues.

Tout y parle aussi de l'Esprit de Dieu, et quand Jean- Baptiste affirmait avoir vu le Saint-Esprit se reposer sur la tête de Jésus au moment de son baptême, il n'usait sdrement pas d'une expression inouïe pour ses , auditeurs.

Ces mots étaient usuels ; ils entraient dans l'enseignement public, et n'étaient pas vides de sens. Le Verbe était identifié à « la Sagesse, » que Salomon célèbre (Proverbes, vin) comme l'assistante de Dieu dans la création de l'univers. Et Salomon ayant dit que « le Seigneur l'a engendrée comme le principe de ses voies, » le nom de « principe » devint encore un des noms propres du Verbe. De là, les docteurs de la synagogue furent amenés à une interprétation allégorique du premier verset de la Genèse. Ces mots : in principio créavitrDetiSf furent traduits ainsi : « par la Sagesse, Dieu créa, etc. » M. Burnouf pourra, quand il lui plaira, vérifier ce que je dis dans le thargum de Jérusalem, qu'une main chrétienne n'a sûrement pas interpolé. Les Pèires des premiers siècles ont souvent profité de cette interprétation des juifs, et la leur ont opposée. Le document le plus ancien de ce genre est le texte d'Ariston, juif converti, qui composa, vers l'an 140, la Controverse entre Jason et Vopisque, C'est un dialogue entre un chrétien et un juif. Le premier oppose à son adversaire ces mots, qu'on lit, dit-il, dans l'hébreu : In filio ' fecit Deus cœlum et terrant. Cette allégation n'est pas littéralement vraie, et saiïit Jérôme n'a pas oublié (Tradit. in Gen.) de s'inscrire en faux contre cette inexactitude.

216 J^TDDES BIBLIQUES

Mais, si Ton fait attention que selon l'usage des Grecs, le terme de langue hébraïque s'étendait souvent à Tara méen, on reconnaîtra que l'allusion porte sur le thargum, et que la citation n'est pas trop défectueuse.

Cette doctrine avait donc sa racine dans les livres les plus anciens et les plus vénérés du peuple de Dieu. Elle ne venait point du contact avec l'étranger. Elle s'appuyait sur Moïse, qui dès le début nous montre l'Esprit de Dieu planant sur les eaux,, et Dieu commandant au chaos, et faisant tout par son Verbe, ou sa Parole. Elle avait passé par David, qui chante dans ses psaumes : « Les cieux ont été affermis par la Parole de Dieu, et toute l'armée des cieux par V Esprit (ou le souffle) de sa bouche. » Isaïe en avait conservé la. trace, quand il disait en la personne du Messie : « L'Esprit de Dieu est sur moi, parce qu'il m'a oint, » etc., et ailleurs : « Une tige sortira de Jessé, une fleur germera de sa racine, et l'Esprit de Dieu se reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence, etc. » Tout cela ressemble à nos dogmes, un peu plus que les textes orientaux dont on nous amuse. Ce n'était pas encore la croyance explicite au mystère de l'adorable Trinité ; mais c'en était au moins le germe. Le plein développement était réservé à l'apparition du Fils de l'homme en personne sur la terre.

J'hésite à prolonger ce parallèle. Il n'y a guère de religion antique qui n'ait passé pour révélée, et qui n'offre un souvenir confus de la chute originelle, avec l'espérance d'un rétablissement final. Partout on commence par l'âge d'or, par le règne des Dieux, par l'innocence des premiers hommes; partout aussi, si je. ne me trompe, on compte sur un retour vers le passé, qu'on aime à rattacher à quelque grande période astro-

ORIGINES DU CURrSTlANlSME , 217

nomique. Il en fut de même chez les Perses. Les Hébreux seuls ont attendu un Messie dégagé de toute influence du cours des astres. Il viendra librement, à l'heure qu'il aura choisie, pour agir sur la liberté humaine, éclairer l'entendement et affermir la volonté dans le bien. La glorification de nos corps et la transfiguration de la nature matérielle ne sont promises que comme la suite et la récompense de la transfiguration morale. Tout l'Ancien Testament n'est qu'une longue et vigoureuse protestation contre la piété pharisaïqu'e, que déjà Moïse a décrite dans le Deutéronome pour la réprouver. Tous les prophètes ont puisé dans l'esprit de leur ministère de véhémentes invectives contre rhypocrisie d'une religion toute de parade , qu'on lise seulement le ps. 49% le chap. i" d'Isaïe, le chap. i*' de Malachie. — Tous ont annoncé la purification de l'âme et le règne de la justice intérieure comme le trait le plus uïSkTqné de l'avènement du libérateur attendu. Ce but seul était digne de la descente et de l'incarnation d'un Dieu. Quant à la théorie des incarnations y je ne l'envie point à la Perse, si tant est qu'elle l'ait connue. Elle rappelle de trop près les incarnations de Vischnou dans rinde, ou celle d'Osiris, qui devient le bœuf Apis en Egypte ; vraies fantaisies d'enfants, si elles n'étaient impies.

De l'incarnation découle la rédemption» et l'une s'explique par l'autre. La rédemption, dans le sens chrétien du mot, c'est la mort expiatoire du Fils de Dieu pour réparer l'honneur de son Père, satisfaire pleinement à sa justice, laver dans son sang toutes les iniquités de la terre, initier le genre humain régénéré à une vie sainte, parfaite, digne de Dieu, et lui ouvrir les portes du ciel. En dehors de cette idée, il n'y a point de com-

%\S . KTUDËS BIBLIQUES

paraison possible. Où ra-tron yue dans Zoroaâtre?

Je vaux la moatrer dans Isaïe qui parlait avant que

le3:Hébreux fussent rais en contact avec la Perse.

. « Voilà que mon serviteur prospère; il monte, il

)x. grandit, il s'élève beaucoup. Gomme plusieurs l'a-

»» vaient considéré avec étonnement, tant sa figure

. » était au-dessous. de l'homme, et son aspect inférieur

.». aux , enfants d'Adam, ainsi lavera- t-il des nations

.» .nombreuses. Les rois se tairont devant lui. Car ils

, >x, voient ce qui était inouï pour eux; ils contemplent

..» X5e dont on ne ïqut avait jamais parlé.

» Qui a cru à notre parole, .et à qui le bras du Sei-

» gneur s'esfcil révélé? II. croît en sa présence comme

»..un tendre ,surgex)n y comme une racine d'une terre

» aride.: 11 n'a ni beauté ni éclat. Nous l'avons vu, il

.. ». n'avait point d'apparence, et nous avons demandé :

. »..où est-il? méprisé, moindre qu'un. homme, homme

. » de douleurs, que l'infirmité visite. Chacun se couvre

. »' le visage à son aspect. Il eist méprisé, et nous l'avons

» compté. pour rien. Mais en vérité, il a porté nos in-

. »i firmités, et il s'est chargé i de nos: douleurs ; et nous

> » l'avons .regardé comme un lépreux, frappé de Dieu

». fit. abattu (soua s.es coups). <I1 a été blessé pour nos

» -transgressions, broyé pour nos iniquités. Le chàti-

» ment de notre réconciliation (a pesé) sur lui,.et i^ous

» sommes guéris par ses meurtrissures. Nous tous,

. » nous nous égarions comme un troupeau de brebis,

»i)Cbaoun suivait sa voie, et le Seigneur a fait tomber

. ».suij lui l'iniquité de nous tousr Sous l'oppression, il

», est. Testé doux, et patient, et n'a 'point, ouvert la

» bouche. Il est mené comme un agneau au sacrifice;

. ». et-comme une brebis devant ceux, qui la tondent, il

». n'a .point ouvert.la bouche.: IL est. enlevé, par vio-

» leuce et par la sentence (d'un juge). Qui.iÇuppçLteya » la durée :de son être *, qjj.and,.il est.retranche.de Ja » terre dôs vivants, frappé ppjar.les pécla^és de mon » peuple? On lui assigne. son sépulcre. ayecvies.a»ié- » chants^;, on l'égale à l'oppresseur dans, ça, ;paart, » quoiqu'il n'ait point commis. (Je yiol^npe Bt qu.'H a'y » ait point eu de fpaude dans sa bçqche. Mais le- Sçi- » gneur s'est plu à le broyer .sous . Je, press,qir. ^'il » donne sa vie pour l'expiation du p^çhé, il verra.uue » postérité, il prploAgera ses. jours, et les dessei|i?.4^ » Seigneur prospéreront entre ses mains. JEn rjetour » de l'aflliction de son ânae, il verra et. sera ra^s^aSiié. » Par sa science, il (ionni^ra,.lui le j]aste,.ip,on ser^^itgJiT', » la justice uux peifpJjBS'noip.bj:;eux.,parpe qu'il, aura » porté leurs iniquités^ je lui. dojjffl^efai despeiupj^s » nombreux en héritage ;. il. Pi?Lr]l;agpra. les .dépouilles » parmi les forts, parce qu'il a livré son âme| à,, la ». mort, qu'il a été compté au, nf^ff^re ^es p^p^yaçica- ». teurs, qu'il a porté le. péché. ^ô^pbjsiQj^rs, etfitu^'iJi a ». intercédé pour \e^ coupables, »

On me. pardonnerai d'avoir .cité tout . ei^ti^re , ffetjte page, flui, dançi sq,. simplicité &ubUi|ie, .faitJç d^sesppir ,des incrédules obstinés, juifs jçubj^iptisés^ mais qui en a toucha plusieurs, et les a conduits à Jé^us-G^rist. Sept cents ans.aprè^ .q.u'9jlp,.eu^4^é écrite^ Jp(a%P^pti?^te lî^^rappÇj^^it i\ Ja fpule di^triaite ealu^ mon.^r,ant Jjésjis

1 Qui croira qu'il est le Roi éternel des siècles,, len voyant trancher si vite le fil de ses jours?

2 Le sens est obscur, et saint Jérôme a ^radtfit autrement. — Il est vrai que le Sauveur reçut unç, s^pult^jre honQ^^})les Mais le prophète parle des desseins de ses ennemis», qui le poursuivent même après la mort, et mettent les scellés' sur son tomfceau, comme, sur celui d'un imposteur et d*un scélérat toujours 'à cnpfldre.

290 ÉTUDES BlBLiQUES

Christ encore ignoré, et disant : « Voilà l'agneau de » Dieu, voilà celui qui porte les péchés du monde. »

A cette charité surabondante de Dieu pour les hommes, doit répondre l'amour des hommes pour Dieu. Cet amour s'exhale dans les chants du Roi-Ptophète, qui pendant un millier d'années ont fait battre les cœurs des vrais Israélites, comme ils font vibrer encore les fibres les plus profondes des nôtres. Que sont les froides et insipides formules des hymnes mazdéennes devant ces accents enflammés de David, où son âme s'épanche tout entière ; où tantôt il s'abîme dans l'adoration, tantôt il se fond d'amour, tantôt il gémit, soupire, et brise son cœur par le repentir I

La foi à la rédemption accomplie, ou simplement promise, se manifeste à de tels signes. Ici la vie, là la mort. Aveugle est celui qui prend l'une pour l'autre.

Encore un argument; ce sera le dernier. Si nos dogmes, dans leur vaste synthèse, n'étaient qu'un emprunt fait à la Perse, s'ils y étaient tous explicitement consignés, les apôtres et leurs premiers disciples qui pénétrèrent dans cet empire n'en auraient pas été récompensés par le martyre. Et quand, au troisième siècle surtout, le mazdéisme reprit plus de vigueur et triompha sous le gouvernement des Sassanides, ces princes auraient accueilli les chrétiens comme des frères. Il arriva tout le contraire ; les empereurs les plus zélés pour le culte et les traditions nationales furent aussi les plus ardents persécuteurs. Jamais on ne comptera les milliers d'hommes immolés par la fureur de Sapor II, pendant son long règne de soixantedix ans (de l'an 310 à 380). Ce n'était pas un pur malentendu causé par la fidélité à garder le secret. Quan^

un secret quelconque eût existé, s'expliquer eût été l'affaire d'un moment. Des amis ne s'entr'égorgent point par méprise, quand le soleil a lui sur l'horizon.

J'ai montré que les mystères de notre foi n'avaient rien de commun avec la religion des adorateurs d'Ormuzd. J'ai indiqué en même temps, et autant que les limites étroites d'une Revue me le permettaient, le fondement solide de nos croyances dans les livres et les traditions orales, mais publiques,- du peuple d'Israël. Il restait cependant beaucoup à faire pour arriver à leur plein développement. Un seul exemple suffira pour le faire comprendre. Quand le Sauveur interrogea les docteurs de Jérusalem sur le sens de ces paroles de David : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur, asseyezvous à ma droite, » aucun d'eux ne put dire comment le Messie, qu'ils reconnaissaient dans ce texte, serait à la fois le fils et le Seigneur de David. Les prophètes étaient pleins de ces traits en apparence contradictoires. Les souffrances et les humiliations du Christ promis semblaient s'accorder mal avec les pompeuses descriptions de ses exploits, de ses triomphes et de sa gloire. Comment unirait-il en sa personne la souveraine grandeur et la petitesse la plus extrême, la filiation divine et la filiation humaine î Nul ne le pouvait dire. N'est-ce pas un prodige que Jésus-Christ ait dénoué tant d'énigmes, et fait converger vers lui seul tant de rayons éparsî Les applications sont si justes, si naturelles, qu'un jeune enfant, instruit de son catéchisme, n'a besoin d'aucun effort pour montrer l'accomplissement en sa personne de tous les oracles prophétiques.

Dans un second article, nous examinerons ce qu'il

22â ÉTUDES BIBLIQUES^

fait pensér-dë là dootrine occulte chez les Juîfé, et dé^ la loi du-sedfêt dans l'Église; nous espérons montrer tout ce que renferme de dérisoire et de calomnieux l'explication qu'on en déduit des origines du christianisme.

ARTICLE- 1>EUXIÈMÉ '

RÉFUTATION DU SYSTÈME DE M: DE BUNSEN. DE LA. DOCTRINE OCCULTE CHEZ LES JUIFS ET DE LA. LOI

DU SECRET DANS l'ÉQLISE.

Sommaire. — I. M. de Bunsen, pour assimiler le christianisme k la religion de Zo* roastre, enfle prodigieusement celle-ci et déprime arbitrairement celot-ci r ce que tfe- ' viennent la Trinité, l'Incarnation et I^ Rédemption ; baptême, pare cérémonie, jasiiflcation ^ par ia foi. — II. Critique de fantaisie. S. Pierre ébionite ; Bécognitiong et Hœfiéliés ' clémentines du ii« siècle, avec les Actes des Apôtres, parties de l'évangile de S. Marc, le plus long et le plus ancien de tous> quoique du u* ou iii« siècle. ~ III. Exégèse de hn^ taisie. Il découvre dans S. Luc une bostiliîè flagrante entre S. Paul d'un cAté, et S. Pierre avec ses adhérents de l'autre. S. Luc préfère aux Juifs les Romains, même Pilate. S. Matthieu pour les Juifs.— IV. Histoire de fantaisie. En effets chez les Esféniens, doctrine secrète, sous la foi d'un serment^'et encore inconnue ; ce qu'en dit Josëphe^ source probable de la cabbaleet de la gnose; fables judaïques dont parle S. Paul, Cérinthe^ Simon, le magicien judaTsant. Les livres de la Sagesse, de rEeclésiastique, la version des 70, etc., que ' Ton objecte, connus dans l'Église et la Synagogue. Ni J.-C ni ^. Paul n'ont été initiés à la secte des Esscniens. S. Paul, dit M. de Bunsen^ instruit par Gamaliel, remonte à Hlllel, mais la doctrine de Hlllel n'est pas secrète, elle aboutit au Thalmud, comme celle de J.-G. à l'Évangile. La Miscbna préférée à S. Matthieu: S. Marc, pour l'évangile spirituel et ésotérique. Que serait la conversion subite de S. Paul? — V. Loi du secret dans l'Église. Double enseignement chez les philosophes, pourquoi? J.-C, en révélant le secret, aurait donc été parjure! Il parle par paraboles qui sont souvent expliquées. Il affirme devant ses juges qu'il n'a rien dit dans le secret. Il se proportionne li son auditoire; mais il fait connattre les plus hauts mystères aux plds simples, et ne dissimule rien quand il y ' va de sa viç. Pe même les Apôtres et les Martyrs, témoins de Jésus crucifié. Accord des Apôtres S. Paul, S. Pierre, S. Jean, etc., sur la doctrine. La loi du secret dans l'Église,' bon ordre, sage méthode : certaines choses communiquées k tout le monde, et toutes aux fidèles. Et puis la vie de TÉglise, comment Texpliquer? Deux visions d'Èzëchiel.

Si l'exposé qu'on a lu de la religion de Zôroastre n'est pas un conte fait à plaisir *, là n'est pas la source

1 Voir Tarticle précèdent. Pour se remettre ait courant dé îâ question, le lecteur fera bien, ce semble, de revoir l'extrait de M. E. Burnouf, que nous y avons cité (p. 194) et qui contient en substance la théorie de' M. E. de Bunsen, à laquelle nous allons achever de répondre.

de nos dogmes. Le contraste entre les deux doctrines est même si palpable que, pour l'atténuer et rendre possible une sorte de parallèle entre elles, M. E. de Bunsen ne s'est pas contenté d'enfler prodigieusement l'importance dé" la première ; il s'est permis surtout, ce qui est plus grave, d'amoindrir l'enseignement chrétien. Je n'aurai aucune peine à l'en convaincre. On verra à quelles extrémités la préoccupation peut entraîner un homme. On verra cet homme condamné par les exigences de son système à se faire un christianisme à part, une critique à part, une. exégèse à part; le dirai-je? une histoire à part. Et, pour mettre le cojpble à son malheur, de cet immense échafaudage construit à grands frais, il ne tirera aucun avantage pour son dessein.

M. E. de Bunsen est un peu fantaisiste, comme l'était son père; comme lui, libre penseur et mystique. Comme son père aussi, il vise à la profondeur des doctrines, à la nouveauté des aperçuH, à la variété de l'érudition. Grâce à un don d'esprit naturel et à des traits de sagacité incontestables, le, premier s'est fait un nom, et ses écrits peuvent servir à des lecteurs assez exercés pour n'admettre rien sans un mûr examen. Le fils aura-t-il la même fortune? Je n'ose le prévoir. Sa récente publication me laisse une impression si défavorable que je me hasarde à peine à l'exprimer. Peut-être suis-je encore trop ému de la lassitude que cette lecture m'a causée, et du vide qui m'en reste. Labeur ingrat et stérile! Je ne le souhaite à personne, sinon à Thomme qui se sentirait ébranlé par les fortes aflBrmations et les airs triomphants d'une trop faillible Revue. Que cet homme, s'il existe, remonte à la source et discute les preuves. J'estimerais

,0RIG1NKS DU CHRISTIANISME 2i3

n'avoir pas entièrement perdu mon temps, si je pouvais lui épargner quelque fatigue et lui faciliter^ ce travail.

Le premier reproche que j'adresse à l'auteur, c'est d'avoir, dans l'intérêt de son parallèle , étrangement défiguré l'enseignement chrétien. Il a son symbole à lui, qu'il n'essaie point de définir, et qu'on ne devine pas du premier coup. Son christianisme se pepd dans les nuages d'une religiosité vague^ et d'une phraséologie embarrassée, si bien qu'après avoir parcouru ses deux volumes, je suis moins sûr de ce qu'il croit que de ce qu'il refuse de croire. « Un Dieu un et invisible, » tels senties termes. exprès du premier article de son Credo. Mais attendez : ce Dieu dont il poursuit la trace de la Bactriane à la Judée, de la Judée à Alexandrie, et qui s'abrite enfin dans l'àme du Christ, notre historien-philosophe ne craint pas de l'opposer au Dieu .personnel des prophètes et du mosaïsme ôfiiciel. Ce Dieu nouveau et impersonnel serait-il donc un pur idéal, ou le Dieu des panthéistes?

Le Dieu impersonnel est loin de la Trinité chrétienne. Aussi ce dogme est-il couvert d'un silence prudent par l'auteur. Je dirais mieux qu'il est rayé de l'Évangile, puisque le Verbe et l'Esprit, désormais confondus, ne sont plus envisagés que comme deux dénominations d'un même être impersonnel.

Que devient alors le mystère de l'Incarnation? Une communion plus ou moins intime de l'esprit . de l'homme 4 l'esprit impersonnel divin. Le phénomène des incarnations (car l'on affecte d'en parler au nombre

f26 ÉTUDES BIBLIQUES

pluriel) est un phénomène usuel et aussi ancien que l'homme sur la terre. Le privilège du Christ, c'est d'avoir su attirer à soi ces hautes et mystérieuses communications d'en haut dans une mesure plus pleine et plus abondante. Nous pouvons contempler en lui le prodige d'une incarnation parfaite. Dans la crainte apparemment qu'il n'y manquât quelque chose, l'auteur recourt pour l'exprimer à une exagération de termes poussée jusqu'à l'absurde. Il voudrait nous persuader que l'Esprit divin s'épancha sur Jésus, l'inonda et le pénétra au point de se confondre absolument et de. s'identifier avec sa substance : mots vides de sens, qui substituent en Jésus-Christ l'unité de nature, condamnée par la raison et par la foi, à l'unité de personne, que l'Église croit et proclame; mots impies qui identifient le fini à l'infini, et n'expriment que l'eutychianisme le plus outré ou le pur panthéisme.

Tout se tient et s'enchaîne dans la théologie catholique. Le mystère de l'Incarnation prélude à celui de la Rédemption du genre humain, accomplie par la mort de Jésus sur la croix. Par un dessein d'éternelle miséricorde, par un concert admirable du Fils qui s'offre librement en sa nature humaine, et du Père qui accepté cette offrande, cette mort revêt tous les caractères d'un véritable sacrifice, d'une réparation d'honneur faite à Dieu par l'innocent qui consent à porter la peine des coupables. Là donc la justice et la bonté s'embrassent, et brillent par leur union d'un plus vif éclat. C'est la plus haute manifestation des attributs divins dans le monde. Ainsi le chante l'Église; et le théologien novateur ne nie point que cette doctrine ne soit conforme aux Évangiles, même à S. Paul, malgré

OlUGlNkS DU ghristiânismh: m

sa tactique ordinaire d.'opposer cet apôtre seul à tous les autres. Cet accord des auteurs sacrés le touche peu; ils ont cédé à un préjugé judaïque ; à la doctrine vraie et ésotérique du Sauveur, ils ont substitué par faiblesse • la doctrine ostensible et vulgaire.

Mesurez le gouffre dans lequel vont s'engloutir, précipités par une main profane, les trois plus grands mystères de notre foi, mystères qui sont le fondement du salut, et dont la connaissance est réputée indispensablement nécessaire à tous.

Après de tels excès, je n'étonnerai personne, quand . je dirai que le baptême est à ses yeux une cérémonie assez indifférente, et qu'il rappelle, comme une remarque fine et importante, le silence de l'évangile de S. Luc à cet égard, silence pourtant si peu- calculé que les Actes, sortis de la même plume, en font mention à chaque page*.

Mais ce que je comprends moins, c'est qu'après avoir miné tous les dogmes, il sape plus dangereusement encore l'honnêteté des mœurs et la bonne vie. En zélé disciple de Luther, il se cramponne avec une ardeur fébrile au grand principe de la Réforme, celui de la justification par la foi seule, et de l'inutilité des œuvres devant Dieu. Il est vrai qu'à cet égard grand nombre de protestants ne croient guère à ce qu'ils disent, si j'en juge par les vains efforts qu'ils font pour donner un sens raisonnable à une détestable doctrine.

* On trouvera ces passages des Actes indiqués par M. Wallon, De la croyance due aux Évangiles, deuxième édition. Cet ouvrage, solidement pensé et bien écrit, sera lu avec fruit par tous ceux qui désirent s'éclairer sur les fondements de la foi. Le savant auteur a tenu compte dans sa seconde édition des controverses soulevées dans ces dernières années.

22S ÉTUDES BIBLIQUIÎS

Mais M. de Bunsen, qui a seqoué tant d'autres préjugés, eût dû trouver en son âme assez d'indépendance pour sacrifier absolument un principe si désastreux. Si le respect de S. Paul Ten empêchait, il devait se rappeler que, d'après S. Paul lui-même, tous les hommes comparaîtront devant le tribunal de Jésus-Christ pour être jugés selon leurs œuvres, bonnes ou mauvaises: Ut referai unusquisque propria corporis prout gessit , sive bonum^ sive malum. II Cor. v, 10.

Que cet esprit isolé garde son christianisme, ou qu'il le modifie pour le rapprocher encore plus du mazdéisme, du bouddhisme, ou de telle autre religion antique qu'il lui plaira, pourvu qu'il évite les équivoques et ne donne pas lieu de confondre notre doctrine avec la sienne. •

Cependant les textes se pliaient mal aux théories du docteur moderne. Mais il a trouvé un moyen fort commode de s'en affranchir. Grâce aux merveilleux expéT dients de sa critique et de son exégèse, il fait des textes ce qu'il veut, y ajoutant, retranchant ou corrigeant ce qu'il juge à propos d'ajouter, rçtrancher ou corriger; puis il a le don de découvrir dans ce qu'il en conserve ce que personne avant lui n'avait eu l'art d'y remar- (|uer.

Voici un spécimen de sa critique. Il nous reste deux écrits du ii^ siècle à peu près identi(5[ues pour le fond, et présentant la même doctrine. Ils portent le nom du pape S. Clément ; ce sont ses Récognitions, ou Reconnaissances, et ses Homélies, Nul doute qu'ils ne

soient apocryphes. Ils sont l'œuvre d'un ébionite, qui place Jésus et Moïse à peu près sur la même ligne ; on arrive au salut, selon lui, en s' attachant à l'un ou à l'autre de ces législateurs, quoique plus heureux soient ceux qui les reconnaissent tous les deux. La trame de ces deux ouvrages se compose de disputes entre S. Pierre et Simon le Magicien. M. de Bunsen, qui tient pour assuré que S. Pierre a été ébionite, au moins dans son enseignement public, déclare authentique le fond de ces écrits ; faisant un pas de plus, il affirme que ce fond authentique a fait partie de l'évangile de S. Marc. Ce n'est pas tout. Le même évangile contenait aussi, à l'en croire, une partie des récits que nous lisons aujourd'hui dans les Actes ; de sorte qu'au lieu qu'il est aujourd'hui le plus court, il était primitivement le plus long, égal au moins aux trois autres réunis. Sous sa forme actuelle, il ne remonte pas plus haut que la seconde moitié du ii® siècle, peut-être même pas au delà du m®. Tant de choses neuves et incroyables sont avancées de l'air du monde le' plus dégagé, et vous n'avez qu'à baisser la tête sous cet oracle. Le prophète vous fait grâce en déclarant que ce récit de S. Marc, si souvent et si étrangement remanié, est encore dans sa forme actuelle le plus ancien et le plus authentique que nous ayons j qu'il soit ou non basé sur la tradition. Appréciez ce que valent les trois autres.

L'exégèse répond à la critique. Le chapitre de S. Luc m'en offre un exemple qui me dispensera d'en chercher ailleurs. Le livre est d'un disciple de S. Paul, il suffit,

iaO ÉTUDi:S lilBLIQUËS

pour que de gré ou de force on en fasse jaillir des traits acérés contre S. Pierre, et ceux qu'on lui donne pour adhérents. Cette guerre est sourde et n'avait pas encore été remarquée. S. Luc au contraire est le seul où nous lisions ces magnifiques paroles du Seigneur Jésus à son vicaire, pour le consoler d un moment de faiblesse et rassurer les âges à venir contre le péril d'une nouvelle défaillance : « Simon, Simon, Satan a de- » mandé de vous cribler comme le froment (vom au » pluriel) ; mais j'ai prié pour toi (au singulier), afin que » ta foi ne défaille point ; toi donc, quand tu seras con- » verti, confirme tes frères ; » paroles oti tous les siècles chrétiens ont vu l'assurance d'un secours efficace promis à Pierre, après sa chute, pour le rendre ferme et capable de confirmer tous les évoques dans la foi. Désormais le monde n'y verra plus qu'une malicieuse épigramme. « 0 Pierre, dirait le Maître, quand tu seras converti, c'est-à-dire, quand tu auras reconnu l'inutilité des œuvres, et la foi justifiante par elle-même, alors, etc. » A ce compte*, l'effet de la promesse pourrait se faire attendre. Ce dogme de la foi justifiante par elle-même est une idée fixe qui revient à tout propos. Si le Sauveur reproche aux apôtres leur peu de foi, il faut entendre, selon notre interprète, qu'ils, n'en ont aucune, pas même comme un grain de sénevé, parce qu'ils jugent encore les œuvres bonnes et nécessaires.

On va loin, avec de tels commentaires. Partout S. Pierre est sous-entendu. Vous ayez lu en S. Luc que le premier sera le dernier, et le dernier sera le premier dans le royaume de Dieu ; mais vous n'y avez rien compris, si vous n'avez pas entendu que la première place est assurée par cette parole au dernier venu des

OUIGINES DU CnuiSTlANlîsMIî: 2^1

apôtres, à S. Paul, et que S. Pierre est relégué à la.dernière. Quel est cet homme de la foule qui élève la voix pour obtenir du Sauveur uûe sentence arbitrale -contre son frère, et l'obliger à partager avec lui l'héritage ? Sous le voile d'une belle allégorie, reconnaissez S. Pierre jaloux du succès de son collègue, qui se plaint qu^ celui-ci ait tout envahi. Si Jésus prémunit ses disciples contre l'hypocrisie des pharisiens, et condamne la dissimulation qui n'ose le confesser devant les hommes, ce sont, à n'en pas douter, autant de foudres lancées sur la^ tête de S. Pierre et de ceux qui lui ressemblent, parce qu'ils tiennent sous le boisseau la doctrine de leur Maître. Il plaît au Sauvetir d'envoyer devant lui des disciples pour préparer les esprits à sa venue, et fondant dès lors le droit des ouvriers évangéliques à vivre de l'Évangile, il Jes avertit d'accepter la table qui leur sera servie : Manducate quœ apponuntur vobis. Dans la circonstance, ils ne devaient point sortir de la Judée, ni avoir aucun commerce avec les Gentils. N'importe, il faut croire {it is impossible to deny) que l'évangéliste dirige à dessein ce trait de plume contre S. Pierre, ennemi toujours présent, quoique toujours invisible, parce qu'une fois il est arrivé à cet apôtre prêchant à Antioche d'observer les prescriptions de Moïse, et, par égard pour des Juifs, de s'éloigner momentanément de la table des Gentils.

La sympathie que S. Luc refuse aux Juifs, il était juste de la supposer acquise aux Romains. Aussi n y a-t-il pas jusqu'au malheureux Pilate qui n'en profite, et qui ne lui doive de la reconnaissance. Je ne voudrais ^as faire honneur à l'écrivain anglais de tout ce que je lis à ce sujet dans la Revue Française (p. 722). Il y a tel trait dont la responsabilité retombe sur le rapporteur

m ÉTUDES BIBLIQUKS

infidèle : traduttore, traditore. Mais il en reste assez d'autres pour la gloire de Tauteur. Veutr-il montrer, par exemple, que Pilate n'était pas libre, et que S. Luc rejette sa faute sur une fatale nécessité, il s'empare avidement de la phrase où l'évangéliste parle du gouverneur comme « obligé (necesse habebat) de relâcher aux Juifs un criminel pendant la pâque » : obligé de relâcher, donc de condamner ; de sauver un coupable, donc de perdre l'innocent I Que pensez-vous de cette logique ?

Ce chapitre sur S. Luc n'occupe pas moins de 123 pages. L'auteur prend son temps, pour exprimer goutte à goutte et convertir en Venin les sucs les plus savoureux et les plus salutaires.

Ce n'est pas qu'en y regardant de près, il ne fût possible d'établir un contraste aussi instructif qu'intéressant entre S. Matthieu et S. Luc. Ils ont écrit dans des circonstances différentes, pour des lecteurs et des besoins qui n'étaient pas les mêmes, et chacun d'eux a choisi jet disposé ses matériaux selon son dessein. S. Luc adressant son ouvrage à des Grecs ou à des Romains, à une époque où l'endurcissement des Juifs était déjà presque consommé, devait supprimer une foule de traits qui avaient eu une importance capitale dans la controverse avec ces derniers. Il était naturel qu'il y substituât avec avantage d'autres incidents historiques, d'autres instructions et paraboles où se dévoilait la miséricordieuse charité du Sauveur envers tous les hommes, sans distinction de race ni de climat. On di-, rait que tous deux ensemble ont pris à tâche de commenter ce mot de S. Paul (Rom., xv, 8, 9) : « Le Christ* » a été l'apôtre des circoncis, pour montrer la fidélité » de Dieu et accomplir sa promesse envers nos pères ;

ORIGINES DU GIIIMSTIANISMË 233

» mais les Gentils sont appelés à l'adorer par un mou- » vement de sa pure miséricorde. » S. Matthieu a démontré la première moitié de ce texte, et S. Luc en a merveilleusement éclaircila seconde. Oiiestla contradiction? Quand M. A. Réville ou M. Michel Nicolas se persuadent que chaque évangéliste a jeté dans son livre tout son savoir, et en concluent que ce qu'ils n'ont pas dit, ils l'ont ignoré, cela vaut à peu près M. Renan coupant en deux l'évangile de S. Jean, approuvant les récits commef authentiques, et réprouvant les discours comme supposés, sans s'apercevoir que les récits sont faits pour les discours, et qu'ils s'adaptent les uns aux autres ainsi que l'œil à son orbite. Ces messieurs font de la critique à grands coups d'épée, comme Alexandre tranchait le nœud qu'il ne savait pas défaire. Ils déchirent et font voler en éclats les pages vénérées de nos saints livres. Mais je les avertis que la postérité s'étonnera de ce vandalisme, presque autant que de la licence d'opinions qui l'inspire.

Ces procédés au reste sont plus vieux qu'on ne pense; ils sont renouvelés du gnosticisme. Marcion tronquait S. Luc; Valentin gardait S. Jean tout entier, mais l'expliquait si bien qu'il y trouvait tout son plérame ; un troisième produisait avec un air de mystère un écrit inconnu jusqu'à lui, mais qui descendait infailliblement de l'un des apôtres, par un canal secret et fidèle. Tout cela rappelle trait pour trait le christianisme ésotérique qu'on nous propose à croire, avec les procédés violents d'exégèse et de critique dont on l'appuie.

23Â ÉTUOES BlUtlgUlilS

Mal^é tout, il reste encore des textes en assez grand nombre, qu'il est impossible de supprimer et d'expliqyxGT. Qu'en faire doacî les oublier, et arranger l'histoire sana eux. Que l'auteur me permette de lui en rappeler quelques-uns, et de lui en demander compte.

Voici en quatre mots sa théorie historique, et les aoiueaux dont il en compose la chaîne : existence déjà vieille d'un enseignement secret dans la Judée lors de l'apparition de Jésus-Christ. Jésus s'y fait initier, se l'approprie, et le confie mystérieusement à quelquesuna de ses disciples. Ceux-ci le transmettent à leur tour à rÉglise, en iieoret d'abord et à un petit, nombre par la crainte de la persécution, puis en plein jour, vers la fin du 11* siècle. Je cherche l'appui de toutes ces hypothèses.

Qu'il y ait eu en Judée parmi les Esséniens une doctrine secrète qu'ils s'engageaient par serment à ne point révéler, et qu'ils communiquaient à leurs novices après de longues et dures épreuves, Josèphe le dit, et je ne le conteste point. Mais le secret a été si bien gardé que nul ne sait eoncore en quoi il consistait. Ce qui est certain, c'est que les institutions de Moïise leuar étaient chères, et qu'ils me pouvaient songer à les détruire. Riea ^égalait leur respect pour le nom* du saint législateur» et le blasphémer était à leurs yeux un crime digne de mort. Le sabbat était observé par eux plus rigoureusement encore que par le corps de la nation. Ils aimaient l'enseignement en paraboles et les explications allégoriques de la Bible ; mais ces allégories

OHIGINES DU CHRISTIANISME 235

tendaient surtout à la morale dont ils s'occupaient plus que d'études spéculatives. Après tout, ce goût de l'allégorie leur était commun avec beaucoup d'autres, et ne n.ous apprend rien sur leur doctrine. Un mot de Josèphe ferait croire qu'elle roulait en grande partie sur les anges, auxquels ils rendaient peut-être un culte superstitieux et mal réglé. « Ils conservent avec soin, . »i dit l'historien de la guerre des Juifs (1. ii, 8, 7),. les » livres de leur secte et les noms des anges. » On cpoit entrevoir ici la source de la cabbale et de la gnose. La première se perpétua parmi les Juifs sous l'ombre du mystère. La seconde désola l'Église pendant plusieurs siècles, et fit plus pour- la détruire, s'il avait été possible, que toute la puissance des Césars. Elle eut certainement des racines dans le judaïsme. Son aflânité avec la cabbale d'une part, et d'autre part la manière dont les apôtres la combattent déjà dans leurs écrits sous le nom de « fables judaïques » ne permettent pas d'en douter. Ce gnosticisme rudimentaire, si je puis parler ainsi, tel que le prêcha Cérinthe, n'a rien de ces immiOralités révoltantes qui déshonorèrent la plupa;rt des sectes entées sur lui. Le judaïsme ne pouvait enfanter d'aussi ignobles théories. Simon le Samaritain et d'autres sectaires, connus sous le nom de Nicolaïtes, et sortis vraisemblablement des rangs du paganisme, en furent les propagateurs au i" siècle. Ce que préteiiidait Cérinthe, c'était, en conservant la loi de Moïse., et paj? conséquent la décence dans ]^s mœurs, relé^vuer le Dieu suprême loin de •tout commerce avec le monde, sous prétexte de l'exalter, et attribuer aux angesi nonseulement le gouvernement mais la créatioad^e l'univers. 11 niait la virginité de. Marie, et J4su^ r^'était, à ses yeux, qu'un pur homme.conçu selon les voies ordi-

1)6 ÉTUDES BIBI^IQUES

naires,- sur lequel une vertu céleste, qu'il nommait le Christ, était descendue au moment de son baptême. Puis cette vertu l'avait abandonné pendant sa passion pour rempnter àsa source." Tout incomplet qu'il est, cet exposé que nous prenons dans saint Irénée, ferait croire que Cérinthe n'était pas éloigné d'admettre ces émanations d'éons (ou vertus célestes) s'engendrant les uns les autres, et ces généalogies interminables dont se moque saint Paul. Mais que ce développement du système lui appartienne, ou qu'il vienne de ses disciples ou de ses émules, peu importe, il sortit certainement du judaïsme, et assez probablement du mystérieux enseignement des Esséniens. Saint Paul le combat partout, et plus directement dans ses épîtres auxÉphésiens et aux Colossiens. 11 lui déclare une guerre ouverte qui alla grandissant de jour en jour, et c'est là toute la reconnaissance que le christianisme doit à ces mystères dont il est inutile de sonder plus avant l'origine et la nature.

Peut-être me reprocherat-on d'oublier d'importants et nombreux documents où la doctrine prétendue secrète se fait jour; la version grecque des Septante, les livres de la Sagesse et de l'Ecclésiastique, celui d'Hénoch et d'autres encore. Je suis loin de les oublier. L'attaque dirigée contre des écrits que l'Église vénère comme canoniques, contre une version célèbre dont elle a fait usage pendant tant de siècles, et qui est encore officiellement autorisée chez les Grecs, ne me laisse pas insensible. J'ai recufiUi les matériaux d'un travail assez étendu qui embrasserait, d'une part, l'exposé de la doctrine des Juifs de la dernière époque wr Dieu, sur le Verbe, sur la création, sur les anges bons et mauvais, sur la chute de l'homme, sur le Me«-

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sie et la Rédemption; d'autre part, le parallèle de cette doctrine avec les écrits de Moïse et des prophètes* J'espérais démontrer ainsi que le judaïsme, religion essentiellement progressive jusqu'à Jésus-Christ, s'était développé régulièrement sous le souflOie de l'Esprit- Saint, et par une force vitale interne, en restant toujours fidèle à lui-même; non par des .emprunts faits au dehors, soit à l'orient, soit à la philosophie des Grecs. Mais ces recherches seraient ici superflues, et retarderaient trop les conclusions auxquelles j'ai hâte d'arriver. Les livres qu'on m'oppose étaient publics. Les Juifg avaient partout des synagogues. La version grecque de la Bible, avec les livres de l'Ecclésiastique et de la Sagesse, qu'on avait coutume d'y joindre, y était lue; elle était seule en usage parmi eux, dans la Grèce comme à Rome et dans toutes les provinces occidentales de l'empire. Elle était vue avec faveur dans la Palestine même, et jusque dans Jérusalem où les Juifs alexandrins entre autres avaient leur synagogue. Ce qu'on a écrit de l'antipathie des rabbins contre cette version ne regarde qu'une époque plus récente*.

Le livre d'Hénoch n'était pas non plus inconnu; la citation qu'en fait saint Jude en est la preuve. M. Dillman, le dernier traducteur de cet ouvrage, démontre sans peine qu'il compta grand nombre de lecteurs, chez divers peuples, et en plusieurs langues. M'opposer des ouvrages si répandus, c'est renverser de ses propres mains la- théorie qu'on faisait semblant de défendre.

4 On peut consulter en particulier sur cette question un savant Israélite contemporain, le docteur Z. Frankel, Vorstudien zu dev SeptUaginta. « Étude préparatoire aux Septante. » Leipzig, 1841, et un opuscule du célèbre docteur Fr. G. Movers, Loci quidam historiœ canonis V, T, illustrati, Vratislaviae, 1843.

238 ÉTUDIAS BIBLIQUES

Pour en finir avec les Esséniens, je remarquerai qu^au jugement de critiques renommés, indépendants, hostiles à nos croyances, et presque toujours opposés entre eux, cet institut ne fut pas un produit importé, mais qu'il naquit et se développa de lui-même comme une plante indigène sur le sol de la Judée. M. le professeur Éwald et M. Hilgenfeld; les deux écoles de Goettingue et de Tubingue , sont d'accord sur ce point.

Qu'on en pense, du reste, ce qu'on voudra, là n'est pas le fort du combat. Ce qu'il faudrait montrer, et à quoi Ton ne songe pas, c'est que le fils de Marie, rhumble ouvrier de Nazareth , se fit initier à leur secte, et leur jiéroba leur secret.

S'il est un fait notoire, attesté par tous les évangé-listes, et que les Juifs n'ont jamais démenti, c'est que Jésus atteignit l'âge de trente ans et se produisit en public sans avoir jamais reçu les leçons d'aucun maître. Les habitants de Nazareth, plus capables d'en rendre témoignage que personne, ne l'eurent pas plus tôt entendu prêcher dans leur synagogue, que, ravis d'étonnement et d'une admiration qui se changea trop vite en un dépit homicide, ils s'écriaient: «D*où vient à celui-ci cette sagesse? N'est-ce pas le fils de Joseph, artisan et fils d'un artisan ? » Jérusalem entendit les mêmes exclamations, quand Jésus enseigna dans le temple, pendant la fête des Tabernacles, et qu'une foule émue se demandait : « Comment cet homme sait-il ce qu'il n'a pas appris? » Quomodo hic litteras scit, cum non didicèrit? (Jean, vu, 15.) Avant d'initier un aspirant à leurs secrets, les maîtres de l'essénisme exigeaient de lui trois ans de probation. Comment Jésus eût-il rempli cette condition, à l'insu de tous? Les membres de

ORIGINES DIT CHRISTIANISME i39

l'ordre se partageaient d^ailleurs en plasietirl^ classes, et les anciens affectaient une telle Supériorité sut les jeunes qu'ils s'estimaient souillés, et se purifiaient par le bain, si ceux-(â les avaient seulement touchés. Ils exerçaient, en outre, de terribles châtiments sur ceux qui se rendaient indignes de leur profession , et Texcommunication était parmi eux si redoutable, qu'elle exposait à périr de misère celui qui en était atteint. Comment Jésus, en le supposant initié, auraitil pu violer le secret de l'ordre et le serment qu^il avait fait, secouer le joug des anciens et se choisir des disciples au dehors, sans qu'une clameur immense s'élevât contre lui? 11 n'en reste cependant aucune trace, ni dans la littérature juive, ni dans le Nouveau Testa^ ment, où les Esséniens ne sont pas même ;iommés.

Ceci n'est encore que la moitié de l'énigme. Car Jésus n'est pas le seul dont l'initiation soit à expliquer ; celle de S. Paul n'est pas moins nécessaire. Changé subitement de persécuteur en apôtre, il prêche aussitôt l'évangile, sans l'avoir appris d'aucun homme, et sa prédication se trouve être tellement conforme à celle du Maître, que les plus illustres des apôtres, S. Pierre, S. Jacques et S. Jean, ne trouvent rien à y reprendre, quand il la leur expose longtemps après. Loin d'affaiblir cette vérité, M. de Bunsen l'exagère plutôt, en nous présentant cet apôtre des Gentils comme le seul qui prêchât alors le véritable évangile. D'où l'avait-il appris? Cette énigme n'en est pas une pour l'humble fidèle qui sait que le Sauveur, régnant dans la gloire, répand en un instant, quand il lui plaît, dans un vase d'élection les trésors de sa science et de son amour. Mais un partisan du christianisme rationnel ne peut se contenter de cette solution. 11 remontera plutôt par

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Gamaliel, dont Paul avait suivi les leçons, et par Siméon, jusqu'à Hillel, le plus célèbre des docteurs pharisiens. L'enseignement de cet illustre maître se trouva être identique à celui de Jésus. Paul s'aperçut enj&n qu'il persécutait des frères. Sa curiosité , excitée par quelques légères indiscrétions , fit si bien qu'elle pénétra enfin tout le mystère, et dès lors il fut chrétien sans miracle, sans rien répudier des convictions de sa jeunesse. Le tour est ingénieux, et l'histoire serait ainsi faite, si l'histoire pouvait se passer de la vérité ; mais il serait plus simple et plus loyal de soutenir qu'il n'y avait pas de secret, et que tous étaient d'accord sur la doctrine; que l'enseignement de Jésus, en développant les dogmes antiques, ne les attaquait point, et que les Pharisiens le firent mourir uniquement par haine et par envie, ne pouvant souffrir qu'il s'appliquât à luimême tout ce qui avait été prédit du Messie. Car enfin, l'enseignement d'Hillel n'était pas secret. Le nombre de disciples attirée à lui par la célébrité de sa science, par la facilité de son humeur, un peu aussi par le laxisme de sa morale, était, dit-on, prodigieux. Leur confiait-il à tous son secret? Leur demandait-il quelque serment ? Josèphe , qui était pharisien , laisse-t-il soupçonner en sa secte rien de pareil?

Donc à quoi bon chercher dans le pharisaïsme, après l'avoir cherchée dans l'essénisme, la source et la substance de nos dogmes ? Ce que les prophètes en avaient appris se transmettait non dans telle secte, mais dans renseignement traditionnel indépendant des opinions particulières de chacun. Malgré ce fonds commun aux hommes de l'Ancien et du Nouveau Testament, la lumière apportée par Jésus-Christ est telle que l'enseignement d'Hillel aboutit au Thalmud, écrit par des

ORIGhNËS DU GHRlSTlANISMBr 2il

hommes qui vénéraient sa mémoire et qui certainement ont subi son influence. L'enseignement du Sauveur éclate dans l'Évangile. Jamais on ne me feracroire que la trace du véritable Évangile ésotérique et spirituel soit plus visible dans la Mischna (partie la plus ancienne du Thalmud) que dans S. Mathieu ou S. Marc. L'énigme subsiste. Paul touché par la main de Jésus est devenu un nouvel homme. La transformation dans l'esprit et dans le cœur ne saurait être plus complète; c'est lui qui le déclare en cent endroits, et les faits parlent aussi haut que sa bouche. Encore une fois, ditesmoi, de grâce, d'où lui vient sa doctrine. J'attends une réponse qui me satisfasse pour passer aussitôt à d'autres difficultés qui m'inquiètent-

J'ai médité en moi-même ce que pourrait être ce double enseignement qu'on ne craint pas d'attribuer à Jésus-Christ. Plus j'ai approfondi cette pensée, et plus il m'a été impossible d'y découvrir autre chose qu'un outrage gratuit fait à la personne du Fils de Dieu, une fable démentie et par la perfection morale de son caractère et par l'éclat de ses miracles, et par les textes les plus formels de l'Évangile.

. S'il suffisait, pour être taxé du double enseignement, de savoir proportionner ses leçons à la portée de ceux qui les reçoivent, de procéder avec ordre et méthode, de poser les principes avant d'en tirer les conséquences, de ne pas accabler les esprits encore faibles par les théories les plus sublimes et les plus difficiles, de donner, selon le langage de l'apôtre, du lait aux enfants et

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