‹ Etudes biographiques pour servir à l'histoire des sciencesChapitre 14 sur 23 · ALBERT SÉBA · texte numérisé non relu

ALBERT SÉBA

à sa mort il ne se présenta personne pour Tacheter en totalité : elle fut vendue à Tenchère et dispersée. Toutefois la majeure partie passa dans le cabinet du Stathouder.

L'étendue des relations maritimes de la Hollande avait singulièrement favorisé Séba dans ses recherches et dans ]a création de son cabinet. On y voyait des objets tellement rares, qu'on n'en a jamais retrouvé* d'aussi beaux^ et que certains échantillons de la collection primitive sont restés uniques.

Séba avait songé à assurer à ses collections une durée plus certaine en faisant dessiner et graver les individus les plus précieux qu'elles renfermaient. Il accomplit encore ce projet. La librairie jouissait alors en Hollande d'une grande prospérité, et l'affranchissement de la censure y avait attiré une multitude d'artistes du premier mérite. Il ne fut donc pas difficile à Séba de réaliser cette importante publication. L'ouvrage (1) forma quatre volumes grand in-folio^ renfermant ensemble 450 planches très-bien gravées et quelquefois enluminées avec le plus grand soin. Aucun ouvrage de la même époque ne peut être comparé à celui de Séba pour le nombre, la beauté et l'exactitude des gravures. Ces belles planches ne furent imitées et surpassées que par les publications du même genre qui eurent lieu vers la fin du dix-huitième siècle. Aussi les gravures de Séba jouirent-elles longtemps d'une

(1) Il a pour titre : Locupletissimi rerum naturalium theaauri ac^ t^rata deseriptiOf et iconibin artiflciosissitnis expresaiOf per univêrsam phytieei historiam : opus eut in hoc rerum génère nullum par exêtititf ex toto terrarum orbe collegit, digessii, deecripeit et depingendum cura^ vit Albertu» Seba. Amsterdam, tom. i, 1734, t. ii, 1735; t. m, 1761, t. IV, 1765, in-fol.

haute célébrité et conservent-elles encore aujourd'hui une grande valeur.

On ne saurait faire le même éloge du texte que le pharmacien d'Amsterdam joignit à ces magnifiques estampes. Séba^ outre les objets qu'il. avait rapportés lui^ même^ en avait rassemblé un grand nombre d'autres^ tirés de diverses sources^ achetés dans les ventes, ou à des marchands, qui n'en connaissaient ni le nom ni la véritable origine. Bien qu'il ait souvent recouru aux lumières des plus savants naturalistes de son temps, il est trop vrai que de nombreuses erreurs déparent cet important ouvrage. Ces erreurs ont été relevées à mesure que les objets décrits sont arrivés directement des contrées qui les produisent, accompagnés de détails plus authentiques; mais on n^a pas cessé d'attacher une grande importance aux figures, qui sont généralement exactes, bien exécutées, dont on ne saurait se passer pour les recherches de synonymie, et parmi lesquelles il en est un certain nombre qui n'ont jamais été reproduites.

L'ouvrage du naturaliste hollandais ne parut pas tout entier du vivant de l'auteur. Les deux derniers volumes furent publiés plusieurs années après sa mort par les soins de Van Ommering, son gendre. Séba mourut à Amsterdam, en 1736, laissant une assez grande fortune, quoiqu'il en eût employé la majeure partie à former sa seconde collection. La pharmacie qu'il avait fondée à Amsterdam existe encore, et après plus d'un siècle> elle n'a pas cessé de jouir d'une haute réputation, à l'abri du nom qu'elle a conservé, de son illustre fondateur*

ROUELLE (François-Guillaume)

Rouelle était un de ces hommes qui, par une grande vivacité d'élocution, par des idées hardies, une méthode vaste et simple à la fois, savent communiquer même aux gens du monde, l'enthousiasme dont ils sont remplis. (Guvibr, Eloge de â^Àrcet.)

Non ! le génie^ n'en déplaise à pnfy^" ^ ne résulte pas uniquement d'une plus grande aptitude à la patience^ pas plus que de l'inspiration la plus lumineuse qui ne serait pas secondée par la méditation et la persévérance; mais c'est de la réunion de ces deux hautes facultés que procèdent partout les hommes éminents. Le génie n'a donc pas seulement pour devise : VAb Jove principium, mais encore cette réponse de Newton à ceux qui lui demandaient comment il était parvenu à de si hautes découvertes : En y pensant toujours.

Après cela, n'ajoutons qu'une importance fort secondaire à ces qualités brillantes qui contribuent parfois à la rapidité, à l'éclat d'une renommée, mais qui, à elles seules, ne sauraient pas même constituer un mérite supérieur. Celui qui porte au front l'imagination créatrice.

la puissance de méditation^ et au cœur le courage persévérant, quel que soit son point de départ, quelles que soient les qualités accessoires qui servent de cortège à ces facultés primordiales, celui-là est un homme de génie. Tôt ou tard il saura se frayer une route glorieuse, étendre le domaine de la vérité et accroître les nobles conquêtes de Tesprit humain.

N'y a-t-il pas même quelque chose de consolant pour notre faiblesse, d'excitant pour notre zèle, à considérer ces hommes qui, sortis d'une source obscure, viennent tout à coup changer la face d'une science, et lui donner par leurs travaux une vive et nouvelle impulsion ? De tels exemples ne prouvent-ils pas mieux que tant d'orgueilleux sophismes le principe de l'égalité naturelle? Ne montrentils pas que le génie a été réparti entre les hommes, sans acception de rang ou d'origine, par un père dont tous les enfants ont des titres égaux à sa munificence, à la condition néanmoins qu'ils ajouteront leurs propres efforts aux V facultés heureuses dont les aura doués sa main libérale !

C'est un Linné , fils d'un artisan, né au fond d'un bourg de Smolande ; c'est un goerhaave, fils d'un pasteur de village; un Torricelli, un Werner, un Danb g g^ pn. gui, sortis des rangs les plus humbles de la société, s'élèvent par leurs propres efforts, raniment l'étude des hautes sciences qu'ils cultivent, et portent rapidement la physique, la chimie, la médecine et les diverses parties de l'histoire naturelle à un degré de perfection jusqu'alors inouï.

C'est Guillaume Rouelle, fils d'un paysan de Normandie, devenu l'un des chimistes les plus illustres du dix-huitième siècle, l'un des professeurs les plus habiles

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dont s'honore la France;, et le chef d'une école d'où sortirent tous les savants qui, vers la fin du même siècle, préparèrent Timmense réforme des sciences chimiques.

Comment a pu naître le germe d'une telle vocation , dans un jeune enfant élevé à la campagne, au milieu de personnes tout à fait étrangères à l'étude des sciences ? Qui a pu lui inspirer le désir de connaître les objets qui l'environnaient, tfétudier les phénomènes qui le frappaient, de chercher l'explication de tous ces mystères, si cen'esiVAb Jove principium? Oui, sans doute; mais c'était à l'étude, au courage, à la force de volonté, à l'application persévérante à compléter pour lui la devise du génie.

Guillaume-Françoi s Rouell e naquit, en 1703, au village de Mathieu, près de Caen, d'une famille d'honnêtes cultivateurs. Doué d'une physionomie vive , d'une mémoire heureuse, il annonçait en même temps beaucoup d'intelligence, d'originalité, et une ardeur extraordinaire pour l'étude. C'est dans le même village qu'était né, en i463, le poète Jean M^rot, père de Clément, et l'on assurait que François de Malherbe > né à Caen, en i555, avait passé à Mathieu une partie de son enfance. Les parents et les amis de Rouelle se plaisaient à exciter son émulation par l'exemple de ces hommes célèbres qui avaient illustré le lieu de sa naissance; et, bien qu'il fût loin de sentir en lui la vocation d'un poëte, on dit qu'à ces récits, l'expression enthousiaste de sa physionomie annonçait la résolution d'apporter quelque jour à son pays natal sa part de

célébrité.

On l'envoya au collège du Bois, à Caen, où il ne tarda

pas à obtenir des succès. Il paraît toutefois que, dès lors,

il n'attachait pas aux études littéraires le même intérêt

234 ÉTUDES BlOGRAPniQlES.

qu'aux notions scientifiques, qu*il recherchait de toutes parts avec avidité. Durant les vacances, il faisait des herborisations, il recueillait des minéraux, il rassemblait des objets d'histoire naturelle, et cultivait lui-même dans un petit jardin quelques plantes rares et curieuses. On retrouve, du reste, à différentes époques de sa vie, à c6té de son ardeur pour les sciences d'observation, des traces de son dédain pour les connaissances purement littéraires, fiien que les mémoires qu'il a laissés soient présentés avec clarté et correction , on sait qu'il n'aimait point à écrire, et qu'il se plaisait à tourner en ridicule ce qu'il appelait V Académie du Seau partage. Si Ton en croit Diderot, il se livrait parfois dans la conversation à des sorties peu académiques, et il lui échappait souvent, même dans ses cours, certaines locutions fort peu grammaticales. .

Au sortir du collège. Rouelle commença, à l'Université de Caen, l'étude de la médecine. Une santé chancelante, une vive sensibilité l'éloignaient pourtant malgré lui des recherches anatomiques et du spectacle de la douleur. Il n'en était pas de même pour l'étude des sciences physiques et naturelles. La chimie surtout avait pour lui un attrait irrésistible, et il s'en occupait avec ardeur. A défaut de laboratoire, il en avait improvisé un d'une nouvelle espèce, en s'adressant à un chaudronnier son voisin. Il trouva là, en effet, des fourneaux, une forge, des ustensiles, des vaisseaux de tout genre, et il sut bientôt composer de toutes pièces, avec ces simples éléments, des appareils aussi variés qu'ingénieux. Voilà le jeune chimiste établi dans son sanctuaire ; le voilà travaillant, étudiant, exerçant les autres, car déjà il était entouré de quelques élèves, et leur enseignant avec enthousiasme le

peu qu'il avait appris ou plutôt deviné. Déjà Pardeur de Tétude^ la passion de la science en ont fait un chef de laboratoire, un maître actif, sévère et absolu. On raconte qu'ayant confié à Tun de ses frères la surveillance d'une opération, et l'ayant trouvé endormi près de son appareil, il le renvoya sans pitié et le remplaça aussitôt par un autre collaborateur.

Mais ce n'était point là que devait s'arrêter l'impatient adepte; il lui fallait venir puiser la science à sa source. Ses études classiques à peine terminées, notre jeune chimiste tourne ses regards vers la capitale. Il part avec deux camarade» auxquels il avait communiqué ses goûts scientifiques. Arrivés à Paris, on s'établit en commun dans un logis modeste, on vit sobrement, on supporte quelques privations, l'esprit se nourrit parfois aux dépens du corps ; mais, qu'importe? on travaille, on acquiert du savoir; c'est encore là une de ces épreuves réservées au génie, et dont il est rare qu*il ne sorte pas triomphant.

Enfin son choix est décidé. Des trois branches de la médecine, il préfère celle qui a le plus de rapports avec sa science de prédilection. Il adopte la pharmacie, et se présente chez l'Allemand ^pitzley , successeur immédiat de Lémery le jeune, chez qui vivaient encore les traditions et la mémoire du célèbre Lémery.

Rouelle passa sept années à cette excellente école, et l'on conçoit tout ce qu'il dut y acquérir sous le rapport des habitudes d'ordre, d'activité, d'observation réfléchie, indispensables à cette profession. Il s'y familiarisa avec la pratique des procédés, le travail du laboratoire; il y étendit ses connaissances en histoire naturelle, en matière médicale. Ses moments de repos étaient employés à lire

236 ÉTUDES BIOGBAPBIQUES.

tout ce qui avait été écrit jusqu'alors sur la chimief enfin, il y eut Toccasion d'entrer en rapport avec la plupart des savants de l'époque, et notamment avec les deux frères Antoine et Bernard dç.J[yg^^u.

Tandis que se développe ainsi, dans le silence et l'étude, l'une des futures gloires de la chimie, jetons un coup d'œii sur l'état général des connaissances chimiques à son époque, et voyons dans quelle situation Rouelle devra les trouver, lorsqu'à son tour il se présentera dans la lice, tout prêt à activer et à diriger lui-même la marche progressive de la science.

II faudrait remonter jusqu'au milieu du dix-septième siècle, si l'on voulait marquer le véritable point de départ des sciences physiques dans les temps modernes. C'est également à partir de cette époque que la chimie, renonçant aux faux systèmes, aux voies obscures de l'alchimie et à son langage énigmatique, commença à suivre une marche rationnelle et à prendre rang parmi les sciences positives. Dès lors, les plus grands esprits tournèrent leurs regards vers la chimie; et, soit en travaillant directement à ses progrès, soit en y rapportant les principes et la philosophie des diverses sciences, ils rélevèrent au niveau des autres branches des connaissances humaines. Le même esprit d'observation, les mêmes procédés pour interroger la nature furent appliqués à toutes les recherches. Au jargon inintelligible de la scolastique succédèrent l'exposition simple des faits et les inductions logiques de l'expérience. Le nombre des chimistes philosophes s'augmenta, les applications de la science s'étendirent, les découvertes se multiplièrent, et la chimie, longtemps limitée à la recherche de la pierre philosophale ou à l'art de prolonger

la vie^ prenant une direction plus élevée, se proposa un but plus digne et plus honorable.

C'est aux travaux de Begghgç^çt de Kunckel que se rattache cette' sorte de révolution dans les destinées de la chimie. £n même temps que ces deux savants se livraient à d'immenses recherches sur toutes les parties de la chimie minérale, Robert ^fiojle cherchait à connaître la nature de la flamme, celle des odeurs et des couleurs, étudiait la cristallisation des sels, les effets du vide et les propriétés de Tair. Jffwfnji méditait sur la combustion du diamant, sur la nature de Teau, et portait l'exactitude, la précision des sciences de calcul, dans les faits et les résultats des sciences d'observation; t^fjl^y^it/ lui-même jetait sur la chimie un coup d'œil philosophique, et s'occupait des phosphores ainsi que des sels contenus dans les eaux minérales. En France, Lé mery ^ ^qmberg, GgpfiiCôJi. multipliaient leurs découvertes et commençaient à populariser la chimie, tandis qu'en Allemagne, Stahl^^mmentant les écrits de Qyjch^ réunissait dans une vaste théorie tous les faits acquis à la science, et résumait les travaux du siècle qui finissait, en montrant au siècle suivant l'immense et glorieuse carrière qu'il avait à par« courir,

La chimie ne tarda pas, en effet, à prendre, dès le commencement du xviii^ siècle, une face nouvelle. Les tables d'affinités publiées par (| qtfflroy^ fi n 17i8, étaient l'un des plus grands services qui eussent encore été rendus à la science, et l'un des travaux les plus propres à servir à leur avancement. Des diverses branches qui la composent, la chimie minérale était évidemment la plus avancée. Kunckel avait employé soixante ans à ses re-

cherches sur les métaux et les acides; en Angleterre^ on avait fait de nombreuses et utiles applications de la chimie aux arts et aux manufactures; les travaux mêmes des alchimistes avaient puissamment contribué à retendue des connaissances sur les substances minérales et sur leurs combinusons.

Il n'en était pas de même de Tanalyse des végétaux, parce que jusqu'alors la médecine seule avait attaché quelque importance à connaître la composition des substances de ce règne. Cependant, dès la fondation de TAcadémie des sciences (1666), les chimistes qui en faisaient partie avaient adopté, pour cette analyse, un plan de travail qu'ils poursuivirent avec constance, mais qui ne pouvait conduire à aucun résultat. A défaut de méthode spéciale, on avait appliqué aux végétaux le même mode d'examen qu'aux substances minérales , c'est-à-dire la distillatioil à la cornue, l'incinération, la lixiviation, l'évaporation des liquides, etc., moyens à l'aide desquels on se rendait bien compte de la quantité de phlegme, d'huile, d'esprit, de sel volatil et de caput mortuum qu'elles renfermaient, mais qui n'apprenaient rien de plus. On ne continua pas moins de travailler ainsi pendant trente ans, au bout desquels on finit par s'apercevoir que les plantes vénéneuses et les plantes salutaires donnaient les mêmes produits ; que le blé, par exemple, fournissait les mêmes principes que l'aconit ou la cigué, et que ce mode d'analyse ne donnait pas même les moyens de distinguer Taliment du poison.

On songea enfin à appliquer à l'analyse des végétaux une méthode déjà usitée depuis longtemps dans les opérations pharmaceutiques, c'est-à-dire l'action des mens-

trues et des dissolvants. En effet, par remploi de Teaii à diverses températures, de Fesprit de vin à différents degrés, des solutions acides ou alcalines, du vin et de plusieurs autres liquides, on obtint une foule de matières jusqu^alors inconnues et que Ton dut regarder comme les vrais principes des végétaux. Les plus habiles chimistes se livrèrent aussitôt à ce nouveau mode de recherches. ; Geoffroy, Nevyii}^ n. Gaubius lui durent plusieurs heu- î reuses découvertes ; ^^^^rhafty^ appela l'attention des sa- \ vants sur la fermentation ; il signala le premier, dans cer- ' laines plantes, la prés.ence de Tarome, auquel il donna le nom d'esprit recteur, et réunit dans un vaste tableau toutes les recherches faites jusqu'alors sur l'analyse végétale. C'est en cet état que Rouelle devait trouver cette partie de la science à laquelle nous verrons combien, à son tour^ il ajouta de véritables richesses.

Il restait à étendre ces nouvelles lumières à l'étude des substances du règne animal ; mais ici une masse déplorable d'erreurs devait s'opposer longtemps à l'apparition de la vérité. A peine eut-on tourné les yeux vers cette branche des connaissances chimiques, que s'élevèrent une foule de discussions oiseuses, stériles, sur la nature du sang, des humeurs, des sohdes, sur la théorie de la digestion, des sécrétions, et sur les changements qui produisent les maladies ou en sont le résultat. La médecine s'empara des théories chimiques, ou plutôt les chimistes . firent irruption dans la médecine et portèrent leurs prétentions jusqu'à changer à la fois les principes et la pratique de l'art médical. Cependant, quelques découvertes importantes, telles que celles du phosphore et de l'ammo^ niaque, se rapportent à celte époque. Peu à peu dô bons

esprits écartèrent les théories erronées^ recueillirent des faits utiles, et déjà^ vers le milieu du dix-huitième siècle^ apparurent quelques recherches bien faites sur le sang^ Turine^ le lait et la bile^ recherches auxquelles Rouelle et son école devaient bientôt ajouter dMmmenses développements.

D'une autre part^ la chimie^ qui devait tant à la pharmacie^ se montrait reconnaissante envers cette branche des sciences médicales, en Tenrichissant d'un grand nombre de compositions énergiques^ en l'aidant à perfectionner ses procédés, en introduisant dans sa pratique plus de simplicité, de précision et d'exactitude. Les préparations tirées du règne végétal furent mieux étudiées; on corn* mença à repousser les mélanges polyptiarmaques ; on corrigea les teintures, les élixirs, les baumes spiritueux ; on prépara avec plus de soin les extraits, les sucs, les sirops, les conserves ; les eaux distillées, les alcools, les vinaigres aromatiques furent ramenés à des procédés plus rationnels. La pharmacie, en un mot, devint presque une science, ou du moins un art appuyé sur des données positives et des principes tout scientifiques.

Rouelle, qui suivait des yeux avec avidité ce mouvement général de la science, ne tarda pas à y prendre une part personnelle ; mais, avant tout, il devait songer à son avenir. A l'aide de quelques protections, il obtint le titre • d'apothicaire privilégié, et il établit, dans la rue Jacob, une pharmacie qui acquit rapidement une grande réputation. Rassuré sur ce point essentiel, il s'appliqua avec une nouvelle ardeur à ses recherches de chimie, et se mit aussitôt à professer cette science dans des leçons particulières.

Cependant^ il lui restait à vaincre de graves difficultés. Une pétulance extrême, une abondance d'idées qui ne lui permettait pas toujours de les présenter dans le meilleur ordre, un certain mépris pour les usages reçus, qui allait parfois jusqu'à outre-passer la bienséance, sa brusquerie, rimpatience avec laquelle il accueillait les objections, la rigueur même de sa probité, tout cela s'opposa dans le principe au succès du jeune professeur. Toutefois, on s'accoutuma peu à peu à ces dehors singuliers, luimême acquit une certaine facilité d'élocution ; il mit plus de lucidité, de méthode dans l'exposition des faits et de leurs conséquences ; puis, la hardiesse et la nouveauté de ses vues, son enthousiasme pour l'art, son habileté dans lés expériences, enfin jusqu'à ses manières bizarres, à ses formes originales, à sa parole véhémente et inspirée, tout devint un attrait pour ses auditeurs. Ses cours furent

suivis avec un empressement sans égal, et sa réputation devint telle, que la place de démonstrateur de chimie au Jardin du Roi, étant devenue vacante, lui fut accordée sur-le-champ.

C'était en il^^. Rouelle se trouvait alors dans toute la force et la maturité de son talent. Sa renommée avait franchi les distances et son nom était devenu européen, iéajgrjjfils, Geoffroy et Bou^ tjiuc n'étaient plus; Boerhaave^ et gtahl venaient de mourir. La science semblait attendre qu'un homme supérieur vint remplir le vide qu'ils avaient laissé. « L'impulsion donnée par ces hommes illustres, dit Vicq-d'Azyr (1), s'afl^aiblissait de jour en jour, lorsqu'un génie bouillant et hardi vint réchauffer toutes les têtes du feu de son enthousiasme, et devint

(1) Éloge de Macquer.

le chef d'une école dont le souvenir honora son siècle et sa patrie. On venait de toutes parts se ranger parmi ses disciples. Son éloquence n'était point celle des paroles ; il présentait ses idées comme la nature offre ses productions; dans un .désordre qui plaisait toujours et avec une abondance qui ne fatiguait jamais. Rien ne lui était indifférent ; il parlait avec intérêt et chaleur des moindres procédés, et il était sûr de fixer Tattention de ses auditeurs^ parce qu'il Tétait de les émouvoir. Lorsqu'il s'écriait : Écoutez-moi l car je suis le seul qui puisse vous démontrer ces véritésy on ne reconnaissait point dans ce discours les expressions de l'amour-propre, mais les transports d'une âme exaltée par un zèle sans bornes et sans mesure. En* nemi de la routine, il donnait des secousses utiles à ce peuple d'hommes froids et minutieux qui, travaillant sans cesse sur le même plan, suivant toujours la même ligne, ont besoin que l'on rompe quelquefois la trame de leur uniformité, d

Deux ans après. Rouelle entrait à l'Académie des sciences, comme adjoint chimiste. Il devait à cette célèbre Compagnie le tribut de son premier écrit scientifique ; il choisit pour sujet l'étude des Sels neutres (1). Comme cette expression ne s'entendrait plus aujourd'hui dans le sens qu'elle avait alors, voici la définition que Rouelle en donnait lui-même dès le début de son mémoire.

a J'appelle sel neutre^ moyen ou salé, tout sel formé par

c( l'union de quelque acide que cesoit, minéral ou végétal,

a avec un alcali fixe ou volatil, une terre absorbante, une

d substance métallique ou une huile. »

Cette définition une fois posée, et après avoir remarqué

(1) Mémoires de l'Académie des sciences» 1744| p. 353.

que tous les sels ont certaines propriétés communes, en même temps que des caractères propres et définitifs^ il s'attache à les distribuer suivant une classification méthodique.

Avant lui, quelques chimistes avaient considéré les sels sous différents points de vue, sans y chercher les bases d'une classification; ainsi, Stahl s'était occupé de la forme des cristaux, Lémer y de leur solubilité, Guglielmini des phénomènes et des lois de leur cristallisation. Rouelle réunit toutes ces circonstances et en déduisit, le premier, le principe de leur division méthodique. Après avoir rangé tous les sels alors connus dans six sections principales, suivant la forme de leurs cristaux, il subdivisa chaque section en genres et en espèces. Le genre était tiré de l'acide, et l'espèce de \sLbase. Ainsi, il range dans la première section, les sels cristallisés en lames. Le premier genre de cette section est formé de tous les sels vitrioliques, et les dîfiérentes espèces se composent de tous les vitriols à base d'alcali fixe ou volatil, de terres ou de substances métalliques. C'était le premier exemple d'une classification appliquée à la fois aux produits naturels et aux produits de l'art.

Il n'y a rien à reprendre aujourd'hui à cette classification, qui date précisément d'un siècle, si ce n'est Tordre des sections, fondé sur la forme des cristaux. Cette considération, en chimie du moins, au lieu de primordiale, ne devait être qu'accessoire. Il est évident qu'une telle division était empruntée à la minéralogie, dès lors si avancée, grâce aux travaux des chimistes allemands; mais il faut aussi reconnaître qu'elle mettait la minéralogie ellemême surla voie d'une classification plus rationnelle, que

i4é ETUDES BIOGRAPHIQUES.

cette science adopta plus tard : celle de la distribution des espèces minérales selon la composition chimique. Dès Tannée suivante. Rouelle lut à TAcadémie un nou« veau mémoire ayant poursujet Tapplication des principes établis dans le précédent à Tétude spéciale du sel marin (i).

Un travail qui fixa au plus haut degré Tattention des savants et du public, fut celui que Rouelle publia en i 747, smVinflammation des huiles essentielles, au moyen de l'esprit de nitre (2). Il y avait là une expérience qui parlait aux yeux, qui faisait naître de grandes idées d'application à l'industrie, à Tart de la guerre. Nous allons voir que Rouelle lui-même y attachait une certaine importance et se plaisait à la répéter dans ses leçons.

Il y avait près d'un siècle qu'un chimiste danois, Olaûs Borrichius, avait annoncé cette expérience qui réussissait assez bien entre ses mains, mais que d'autres chimistes avaient essayé vainement de répéter. Dippel, flo^'^^ntl^ et Geoffrciy n'y étaient parvenus qu'en ajouTSnt un peu d'acide vitrioUque àl'esprit de nitre, afin, disaient-ils, d'en augmenter l'énergie. Le succès de l'expérience dépendait en effet d'une sorte de tour de main que Bo££idiius avait tçnu caché, mais que Rouelle, avec sa sagacité or3înaire, parvint à découvrir et à expliquer. 11 s'agissait uniquement d'amener l'huile essentielle à l'état de charbon par Ja moindre quantité possible d'esprit de nitre, puis d'enajou-

ter subitement une nouvelle dose, qui aussitôt déterminait l'inflammation. Il alla jusqu'à enflammer ainsi les huiles grasses, obtenues par expression ; mais alors il ajoutait

(1) Mémoires de rAcadémie des sciences, 1745, p. 57. H. 32. {2)Id. 1747, p. 34. H. 69.

à Tacide nitreux une petite quantité d'acide vitrioiique^ non points comme on le croyait avant lui^ pourajouterson énergie propre à celle du premier acide^ maisbien, comme il le remarque judicieusement^ pour le déphlegmer^ en lui enlevant une certaine proportion d'eau; puis, il déterminait l'inflammation par Taddition d'une petite quantité d'acide nitreux qu'il avait mise en réserve.

Les leçons de chimie au Jardin du Roi étaient alors faites concurremment par un professeur et un démonstrateur. Le premier commençait par exposer lès principes de la science, les théories, les arguments et les corollaires, puis le démonstrateur venait exécuter, sous les yeux de l'auditoire, les expériences destinées à confirmer la leçon, Bourdelin, alors professeur en titre, était assez froidement écouté dans ses déductions théoriques, mais lorsque paraissait Rouelle, le démonstrateur, l'intérêt et l'attention s'éveillaient subitement. Et en effet, comment résister à l'attrait qu'inspiraient à la fois son habileté et son enthousiasme, sa parole véhémente et originale, ses démonstrations nettes et toujours lumineuses ? La leçon du professeur finissait ordinairement par ces mots : « Tels a sont. Messieurs, les principes et la théorie de cette opéa ration, ainsi que M. le démonstrateur va vous le prouver « par ses expériences. » Mais le plus souvent. Rouelle se plaisait à démentir les doctrines du professeur, par des démonstrations tout à fait opposées à ses principes, et, malheureusement pour Eourdeljftp ^ le démenti que lui donnait Rouelle était ordinairement complet et sans réplique.

C'est dans une de ces démonstrations qu'eut lieu l'incident rapporté par GrjjïjLm, d'une manière assez piquante,

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