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G ÉTUDES BIOGRAPHIQUES

mais dont nous tenons les véritables détails de la bouche même d'un témoin oculaire. Il s'agissait précisément de cette expérience de l'inflammation de Thuile essentielle de térébenthine par l'esprit de nitre. Rouelle dit en effets dans son mémoire^ que a pour le succès de ropération, il a suffit d'un tour de main fort simple et si peu apparent^ a qu'on peut l'exécuter en présence d'un grand nombre de « personnes sans qu'elles s'en aperçoivent, d II avait alors pour préparateurs son frère^ Hilair^JIarin^ et l'un de ses neveux. Le premier soin de ces deux aides était de prévenir les accidents auxquels sa distraction habituelle pourrait donner lieu et dont il faillit plus d'une fois devenir la victime. Ce jour-là^ Rouelle^ demeuré seul, expliquait le procédé et la théorie de sa belle expérience. Tout en agitant, avec un tube de verre, le mélange d'acide nitrique et d'essence de térébenthine sur le point d'être converti en charbon, il disait comment il avait découvert la supercherie de Borri chius, et il conunençait à ajouter sur le produit la dernière dose d'esprit de nitre mise en réserve; puis,- se tournant brusquement vers l'auditoire pour achever l'explication, il abandonne un moment l'expérience. Tout à coup, l'inflammation éclate et brise la capsule avec fracas, en projetant une vive lumière, et en remplissant l'amphithéâtre d'une fumée épaisse et suflfocante. Aussitôt, les auditeurs épouvantés de fuir et de se répandre avec effroi dans le jardin, tandis que l'opérateur étonné mais impassible en est quitte pour la perte de sa perruque et de ses manchettes.

C'est de cette époque que datent les grands travaux de Rouelle sur la chimie végétale. Parti du point où Boerhaave avait laissé cette branche de la science, il di-

rigea d^abord ses recherches dans le même sens ; mais il eut bientôt dépassé ce grand maître. H s'attacha à définir, à distinguer entre eux les matériaux divers qu'il avait retirés d'un nombre immense d'analyses, et qu'il nomma, le premier, principes immédiats des végétaux. Il en fit le dénombrement et en donna une bonne classification. Il examina, avec plus de soin qu'on ne l'avait encore fait, les extraits végétaux, et les divisa en cinq classes. Il fit l'application de ses recherches aux extraits et aux sucs végétaux destinés à la teinture et aux arts. Il s'occupa des sels contenus dans les plantes, notamment du tartre et de ses diverses combinaisons. Tous ces travaux ne furent pas imprimés ; mais ils furent annoncés dans ses leçons dont les copies se multiplièrent à l'infini. Rouelle peut donc être regardé comme le père de la chimie végétale ; et, si Boerhaave eut en cela le mérite d'indiquer une voie nouvelle, le chimiste français eut la gloire d'y faire des pas de géant, et de servir à son tour de guide à tous ceux qui la parcoururent après lui.

Les mémoires de l'Académie des Sciences contiennent pour Tannée 1750 (1), un grand travail de Rouelle sur les embaumements.

Le comte de Caylu s qui s'occupait de recherches historiques, lui ayant demandé son avis sur les détails fournis par Hérodote au sujet des embaumements chez les Égyptiens, Rouelle y vit le sujet d'un travail aussi nouveau qu'intéressant. Il le divisa en deux parties. Dans la première (qui figure seule dans les Mémoires de l'Académie), il détermina avec une grande sagacité quelles étaient les matières balsamiques et bitumineuses qui étaient em-

(1) Mémoires de T Académie des Sciences, 1750. P. 123. H. 53.

ployées dans cette opération. En comparant la description d'Hérodote avec les momies existantes^ il montra que cet historien avait mal compris les procédés usités chez les Égyptiens. Il décrivit ensuite, d'après ses expériences, les moyens à Taide desquels on peut imiter dans tous ses détails, ce mode d'embaumement, et préparer des pièces anatomiques. Après avoir reproduit complètement cet art dont la tradition semblait perdue, il discuta le passage d'Hérodote, et rectifia les erreurs de ce grand historien qui assure que l'on se servait en premier lieu du cédria (bitume liquide analogue au pisasphalte), afin de dissoudre les intestins, et que l'on employait ensuite le naîrcn (carbonate de soude naturel), comme moyen de conservation. Rouelle démontra que le procédé des Égyptiens devait être inverse ; qu'après avoir vidé les grandes cavités par des moyens chirurgicaux, on injectait dans les viscères une solution alcaline de natron, qui avait pour objet de les laver et de dissoudre les parties molles; que, cette opération terminée, on enduisait le corps intérieurement et extérieurement de cédria ; qu'on le remplissait de résine et de substances aromatiques; qu'on l'entourait de bandelettes, et que l'exposition à l'air ou une dessiccation artificielle achevait de donner aux cadavres la propriété de se conserver indéfiniment. Ce beau travail est encore l'un des meilleurs que nous possédions sur l'art d'embaumer à la manière antique. Il est écrit avec correction, et, par la nouveauté de certaines remarques, souvent étrangères à la chimie, il ne serait point indigne d'un antiquaire aussi ingénieux qu'érudit.

Le dernier mémoire que Rouelle lut à l'Académie des

Sciences, en 1754 (1), a pour^objet une nouvelle étude des Sels neutres. Nous avons dit que Ton appelait alors sel neutre tout produit, sous forme concrète ou cristalline, résultant de la combinaison d'un acide avec une base. Il faut donc bien se garder de prendre cette dénomination dans le sens qtfelle a de nos jours, où le mot sel s'entend d'une manière plus générale et où le mot neutre indique l'absence de tout caractère acide ou alcalin. Ce que nous appelons aujourd'hui sel neutre, se nommait alors sel moyen ou parfait. Il suffirait donc pour rapporter à notre langage chimique celui de l'époque de Rouelle, d'effacer le mot neutre partout où ce savant parle des sels en gé* néral, et de substituer ce même mot à celui de moyen, partout où il cite des sels dépourvus de réaction acide ou alcaline.

C'est dans ce mémoire très-remarquable, et qui suffirait seul pour montrer toute la portée du génie de son auteur que Rouelle annonça pour la première fois que certains sels étaient acides, d'autres moyens, et d'autres avec excès de base ; que, dans les premiers, l'acide surabondant n'était pas seulement ajouté, mais combiné ; que cette combinaison avait ses limites qui étaient comme un second point de saturation, au delà duquel les sels ne pouvaient pas absorber une nouvelle quantité diacide; ce qui était une sorte de prévision instinctive de la loi des proportions fixes. Il citait pour exemples, le sulfate acide de potasse, le sous-sulfate de mercure, le calomel et le sublimé corrosif. Pour ce dernier sel, qu'il regardait comme avec excès d'acide, le point de saturation était déterminé

(1) Mémoires de TAcadémie des Sciences, 1754, p. &72. H. 79.

par celui où il acquérait la propriété de se sublimer ou de sn cristalliser.

Est.i1 nécessaire de rappeler qu'avant lui on n'avait que des idées fort imparfaites sur les sels^ que l'on donnait ce nom à toutes les substances capables de cristalliser et de se dissoudre dans l'eau^ et que Rouelle en avait le premier restreint l'application aux produits cristallisables dans lesquels un acide quelconque est uni à une base alcaline^ terreuse ou métallique? Il y avait des sels simples et des sels composés. L'acide benzoïque était un sel simple acide y les alcalis fixes étaient des sels alcalins. Les sels proprement dits, formés d'un acide et d'une base^ étaient des sels composés; Rouelle les avait nommés sels neutres y parce qu'ils participaient à la fois d'une base et d'un acide. Enfin^ il y avait des sels naturels et des sels artificiels, filapher avait fourni, dans son sel admirable , le premier exemple de cette dernière espèce de combinaison saline.

Cette distinction toute nouvelle que Rouelle venait de faire des sels en trois classes^ selon l'équilibre ou la prédominance des corps composants^ était^ à coup sûr, l'un des plus grands pas qu'eût faits la chimie depuis l'apparition des tables de Geoffroy. Son mémoire contenait, en outre, des généralités qui se rapportaient à chacune de ces classes et une multitude de faits à l'appui des principes qu'il venait d'établir; ce qui n'empêcha pas ces vues si remarquables d'être vivement attaquées par les chimistes contemporains. Baumes entre autres, s'en montra l'un des adversaires les plus opiniâtres. Il alla jusqu'à avancer que, dans les sels de la première classe, l'excès d'acide était à Tétat libre et pouvait en être séparé par

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les lavages; ce qui était positivement démenti parTexpéi rience. Aussi les idées de Rouelle finirent-elles par prévaloir et par rester dans la science, où elles forment encore Tune des principales bases de la doctrine halotechnique.

C'est à ce petit nombre de mémoires que se bornent les travaux écrits que Rouelle nous a laissés. Il faut y ajouter une notice $ur l'histoire naturelle de la cannelle de Ceylan (i), dont les détails lui avaient été fournis par le savant Albert Séba^ d'Amsterdam, et qui, trouvée dans ses papiers après sa mort, fut publiée par M. d'Arcet, son petit-fils.

Hais ce n'était point par ses écrits que Rouelle devait întluer le plus puissamment sur la science ; c'était par sa parole, par son zèle, par cet enthousiasme qu'il avait peine à contenir et qui sortait si souvent des bornes, mais qui n'en agissait que plus vivement sur l'esprit de ses nombreux auditeurs. S'il écrivit peu, il inspira ceux qui devaient écrire ; il communiqua, sans intermédiaire, les trésors de ses connaissances à toute une génération de savants. Ses leçons furent recueillies par la plupart de ses élèves, au point que des milliers de copies s'en répandirent dans l'Europe, et propagèrent, avec les doctrines du maître, le goût de la chimie et l'ardeur pour les recherches qui se rapportent à cette belle science.

On conçoit que Rouelle ayant fort peu écrite mais beau -

(1) Celte notice a été imprimée dans le Bulletin de Pharmacie^ 1814.T.VÏ, p* 193.

coup enseigné^ ait eu souvent à se plaindre de ceux qui^ sortis de son écoie^ ne se faisaient aucun scrupule de s'artribuer des découvertes dont il n'avait pas songé à se réserver la priorité. Dans sa pétulance et sa distraction ordinaires, il exprimait souvent des vues neuves, hardies^ profondes. Il décrivait des opérations, des procédés^ dont il eût voulu dérober le secret à ses auditeurs, mais qui lui échappaient à son insu dans la chaleur du discours ; puis, il ajoutait : « Hais ceci est un de mes arcanes a que je ne dis à personne; d et c'était précisément ce qu'il venait de révéler à tout le monde. Lorsque, plus tard, on venait à parler devant lui de ce qu'il avait enseigné publiquement, mais qu'il pensait lui avoir été dérobé, il criait au plagiat, et se répandait en invectives contre ceux qu'il accusait de ces larcins. Sa préoccupation était telle à ce sujet, qu'il allait jusqu'à s'attribuer toutes les découvertes des chimistes étrangers, découvertes qu'il ^Toyait fermement avoir faites avant eux. Ses récriminations et ses plaintes faisaient en quelque sorte partie de ses cours, en sorte qu'à telle leçon, on était sûr d'avoir une attaque contre Macquer ou Malouin, contre PgË^^ Lehmann ; à telle autre, une diatribe contre ^ufflon ou Bordeu (1). Dans son emportement, il ne se faisait faute d'aucune injure ; mais la plus générale, l'épithète qui revenait le plus souvent et servait le mieux sa fureur, était celle de plagiaire. L'imputation de plagiat avait en effet à ses yeux tant de gravité, qu'il l'appliquait aux plus

(1) « Oui, Messieurs! s'écriait-il tous les ans à certain endroit de « son cours, en parlant de Bordeu, c'est un de nos gens, un fratér, < un plagiaire, qui a tué mon frère que voilà ! » (Correspondance de Griinm, t. vu.)

grands criminels^ et que^ pour montrer^ par exemple^ toute son horreur pour l'attentat de Damiens^ il ne manquait pas de dire que c'était un plagiaire. On trouve dans les mémoires du temps plusieurs traits qui peignent d'une manière assez piquante l'irritabilité^ la pétulance et la distraction de cet homme de génie. Comme ces anecdotes ne sauraient porter aucune atteinte à l'estime profonde qu'inspirent ses talents^ nous ne devons nous faire aucun scrupule de les rapporter.

Sa préoccupation habituelle le suivait jusque dans le moude^ dans ses cours^ à l'Académie. Il arrivait ordinarment dans son amphithéâtre en grande tenue : habit de velours^ perruque bien poudrée et petit chapeau sous le bras.

Assez calme au début de sa leçon , il s'échauffait peu à peu. Si sa pensée ne se développait pas nettement^ il s'agitait; s'impatientait^ posait son chapeau sur un appareil ; il ôtait sa perruque, dénouait sa cravate ; puis^ tout en dissertant; il déboutonnait son habit et sa veste qu'il quittait Tun après l'autre. Dès lors^ ses idées devenaient lucides;; il s'animait^ se livrait sans réserve à son enthousiasmC; et sa parole facile et véhémente^ son air inspiré^ ses démonstrations lumineuses entraînaient bientôt et ravissaient son auditoire.

Dans le monde^ Rouelle était le véritable type du savant absorbé dans ses rêveries^ et dédaigneux des lois de la bienséance. Il avait tellement l'habitude^ dit QrjixuJU de s'aliéner la tête, que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il se démenait comme un énergumène, il se renversait sur sa chaise, donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir,

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Un jour^ se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs darnes^ et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe avec les deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue sa conversation, sans avoir le moindre soupçon de ce qu'il venait de faire. Dans ses cours^ il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu qui faisaient les expériences ; mais ces aides ne se trouvant pas toujours près de lui. Rouelle s'écriait : a Neveu, éternel neveu ! » et Téternel neveu n'arrivant point, il s^en allait lui-même dans les arrière-pièces de son laboratoire, chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette opération, il continuait sa leçon comme s'il était en présence des auditeurs. A son retour, il avait ordinairement achevé la démonstration commencée, et rentrait en

disant : « Oui, messieurs » Alors, on le priait de re*

conunencer, ce qu'il faisait volontiers, croyant seulement n'avoir pas été compris.

Bien qu'il sût manier les appareils avec une grande ha-^ bileté^ et les modifier selon le besoin des expériences et des démonstrations, sa pétulance et le tremblement babi^ tuel de ses mains l'exposaient à mille accidents auxquels il échappa souvent comme par miracle. Au commencement de son cours du Jardin du Roi, il avait coutume d'employer plusieurs leçons à décrire* minutieusement le moyen de percer des ballons de verre pour y pratiqueir des tubulures, et à exécuter lui-même cette opération qu'il regardait comme très-importante. Tout en déclamant contre la maladresse et l'étourderie de ceux qui cassaient des ballons, faute de connaître son procédé, il ne manquait pas d'en briser lui-même plusieurs des plus beaux ;

mais il ne se décourageait points et recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.

On comprend qu'ayant l'esprit toujours tendu sur l'objet de ses recherches^ Rouelle restât complètement étran* ger à certaines idées tout à fait en dehors de sa sphère habituelle. Aussi apportait-il dans le monde et dans la conversation^ avec ses formes étranges^ une bonhomie naïve qui lui donnait quelques traits de ressemblance avec Jean la Fontaine. Hors de son laboratoire, et dès qu'il perdait de vue ses appareils^ il semblait ne plus rien comprendre au monde et à la société. Un jour^ chez M. de ^uffon^ on parlait des mouvements instinctifs dont on n'est pas toujours maître. — Par exemple^ disait le cardinal de Bernis, il m'est impossible d'entrer dans une église sans courber la tête. — Il y a en effets reprit Rouelle^ certains mouvements naturels et machinaux dont il n'est pas facile de se rendre compte. Pourquoi, par exemple^ les ânes et les canards baissent-ils toujours la tète quand ils passent sous des arcades ou des portes cochères?... et comme on le regardait en souriant: Oui^ messieurs , ajouta-t-il, j'ai fait cette expérience, moi ; j'ai fait passer des canards et des ânes sous la porte Saint-Antoine, et même sous la porte Saiiit-Denis, qui est bien autrement haute. Eh bien ! messieurs, vous me croirez si vous le voul^, mais je vous donne ma parole <rhonneur que je n'en sais pas plus que vous à cet égard. — « M. Rouelle, répliqua M. de Bernis, voilà une idée qu'on ne vous volera point; le public ne manquerait pas de lapider le /}/agiaire. » Ne croirait-on pas entendre le fabuliste demander à un docteur de Sorbonne si saint Augustin avait autant d'esprit que Rabelais, et le docteur lui répondre :

356 KTUDBS BIOfiftAraïQDBS.

a Preœz garde, M. de La Fontaine, vons avez mis un de a VOS bas à l'envers; » ce qui d'aiHeurs était vrai.

Rouelle n'avait été jusque-là pharmacien que par privilège. En 1750, la compagnie des apothicaires de Paris, jalouse de s'attacher un membre aussi illustre, lui offrît de le recevoir aux conditions qu'il proposerait lui-même. Rouelle ne voulut accepter aucune faveur, et subit les épreuves ordinaires avec tout le succès que l'on peut croire. La même antiée, il devint membre de rAcadémie royale de Stockholm et de celle d'Erfurt. En 4752, il fut nommé associé de l'Académie royale des sciences. Peu de temps après, la charge de premier apothicaire du Roi étant devenue vacante, M. de, la Vr illière la lui offrit; mais il eût fallu renoncer à ses leçons, à ses recherches particulières, il eût fallu surtout suivre la tour et se façonner aux manières d'un courtisan. Rouelle ne se sentit pas capable de tant de sacrifices, et refusa. Plus tard, il accepta la place d'inspecteur de la pharmacie de l'Hôtel-Dieu, parce qu'elle n'avait pas les mêmes inconvénients et qu'elle offrait roccasion d'être utile. Il s'y fit remarquer par son exactitude, par sa sévérité, qui ne s'appliquait toutefois qu'à la réforme des abus, et par un désintéressement dont il donna plus d'une noble preuve. En 1753, Rouelle fut chargé par le ministre de la guerre, d'examiner un nouveau procédé ^our la fabrication et le raffinage du salpêtre. Les expériences furent faites à l'arsenal et à Essonne, conjointement avec H. delà Yallière. Rouelle ne tarda pas à reconnaître que cette méthode était défectueuse^ et pourrait avoir pour résultat de dénaturer la poudre à canon. L'année suivante, le ministre des finances lui confia un travail sur l'essai des

monnaies d'or. Il y apporta tant de zèle et de talent^ qu'on crut devoir lui promettre en récompense la place d'essayeur en chef des monnaies^ promesse qui ne se réalisa points et qu'il ne songea jamais à rappeler (1).

Cependant^ les fatigues que lui avaient causées ces deux dernières missions avaient porté une vive atteinte à sa santé. Naturellement nerveux et irritable, des travaux incessants avaient encore accru cette disposition. Dès Tannée 1768^ sentant ses forces s'affaibir, il renonça à ses cours, et se démit en faveur de son frère de la chaire de chimie au Jardin du Roi. Depuis ce moment^ il traîna une vie languissante et douloureuse; il perdit l'usage de ses jambes^ et^ transporté à Passy, il y mourut en 1770, à Tâge de 65 ans.

Rouelle était d'une taille moyenne ; ses traits étaient assez réguliers, et sa physionomie remarquable par la vivacité et l'expression. Son caractère était naturellement doux, affectueux, serviable ; mais, à la moindre contradiction, il s'irritait, et sa brusquerie allait jparfois jusqu'à la violence. Son cœur et sa maison étaient toujours ouverts à ceux de ses parents et de ses compatriotes qui avaient besoin de ses secours, et il ne mettait aucune différence entre eux et ses enfants. Il aimait Tordre autour de lui, et, bien que protecteur zélé de ceux qui partageaient ses travaux, il devenait sans pitié lorsqu'il les voyait s'écarter de leurs devoirs. La simpli-

(1) Ce fut néanmoins en mémoire des services de Rouelle que ceUe

charge fut donnée plus tard au savant J. d'Arcet, son gendre. Cet

emploi était encore naguère dans les mains de M. d'Arcet, son pe-

^ tit-flls, non à titre de transmission héréditaire, mais par droit de

conquête, c'est-à-dire par suite d'un brillant concours.

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cité de ses mœurs, l'inflexibilité de sa vertu, son désintéressement ne se démentirent dans aucune circonstance de sa vie. Il n'accepXsL jamais des fonctions qu'il se croyait incapable de remplir. Plusieurs années avant sa mort, il avait résigné celles qu'il ne pouvait plus ex^cer conve* nablement. Par le même motif, il ne voulut pas se mettre sur les rangs pour remplacer Hellot comme pensionnaire de l'Académie. Les fournisseurs de THôtel-Dieu avaient l'habitude de faire un présent à l'inspecteur de la pharmacie ; Rouelle récemment nommé à cette jdace, trouva, en rentrant chez lui, le présent accoutumé, qu'il renvoya aussitôt avec humeur. Ajoutons un dernier trait. Étant sur le point de livrer à l'impression son Cours de chimie, un libraire de Londres vint lui en offrir cinq cents louis de plus que les libraires de Paris; Rouelle refusa par patriotisme. Une telle austérité de principes n'expliquerait-elle pas jusqu'à un certain point cette brusquerie de tempérament et cette haine contre la mauvaise foi^ contre lés plagiaires, sorte de monomanie assez semblable à celle de J.-J. R,Qu^eau. qui ne voyait dans tous les hommes que des traîtres ou des ennemis personnels (i).

Quoiqu'il n'eût jamais pu s'assujettir aux formes banales de la politesse et aux usages du monde. Rouelle n'en était pas moins défenseur ardent et religieux des lois, des institutions et de tout ce qu'il croyait digne de ses respects. Il portait l'amour de la patrie jusqu'aufanatisme.

(1) J. i, Rousseau ne doutait pas que I^uis XV, et le duc de Ghoiseul n'eussent agi à Pinstigation de Voltaire, en s*emparant de Tîle de Corse, précisément tandis qu'il était à rédiger pour cette île un projet de constitution, et qu'on n'en eût fait la conquête, uniquement pour lui ôter la gloire d'en être le législateur.

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Les grands événements politiques et militaires le préôccu* paient au point de balancer dans son esprit l'intérêt quil prenait aux progrès des sciences, et qu'il trouvait parfois Toccasion d'en entretenir ses auditeurs, au milieu même de ses leçons. G^est ainsi que, pendant la guerre qui venait d'éclater (en 1756)^ avec FÂngleterre, il voulait aller commander les bataux plats, et assurait avec confiance qu'il possédait un areane, à Taide duquel il se flattait de brûler Londres et d'incendier sous Teau toute la flotte ang^ise. Grimm ra conte que le lendemain du jour où par^ vint à Paris la nouvelle de la défaite de Rosbach (i 757), il le rencontra tout écloppé et marchant avec peine. Eh I mon dieu^ Monsieur Rouelle, lui dit-il, que vous est-il donc arrivé? — « Je suis moulu, répondit le chimiste, la cavalerieprussiennem'amarchétoutelanuitsurlecorps.» Le même jour, il se trouvait au Jardin du Roi, et la cour versation ayant roulé sur le même sujet, il ne manqua pas de traiter le prince de Soubise d'ignare, d'esprit obtus, de criminel, et enfin de plagiaire. Haislui dit M. de (uffon, ce n'est point un plagiat que de s'être laissé battre par les Prussiens ; c'est, au contraire, une invention toute nou» velle de M. de Soubise. — Ne le défendez pas, s'écriait Rouelle, c'est un animal infime, un mutet cornu, un double cochon borgne ! Je suis sur qu'il a quelque chose de vicié dans la conformation 1...

Quelque grave et consciencieux que fût habituellement M. de Buffon, il s'avisa pourtant un jour de faire à Rouelle une assez piquante espièglerie. C'était d'ailleurs une mystification toute scientifique. Il écrivit une sorte de dissertation sur r organisation des jeunes centaures y et il l'adressa par la poste au savant chimiste. Rouelle ne manqua pas

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de se récrier; el^ le jour même il disait à tout le monde^ qu'il n'y avait pas dans cet ouvrage une seule observation qui n'eût été pillée^ effrontément pillée dans ses leçons et dans ses écrits.

Malgré toutes ses singularités qui annonçaient d'ailleurs une ftme simple et sans détours^ plus de franchise que d'usage^ plus de sincérité que de savoir-vivre^ et qui couvraient ses talents d'une enveloppe si originale^ Rouelle jouissait de la plus haute considération panni les savants et d'une estime générale parmi les gens du monde. Génie puissant, mais sans culture, il ne laissait d'autre prise à la critique que quelques travers, si bien rachetés d'ailleurs par des qualités solides, des mœurs pures et un immense savoir. Hors de son laboratoire, il était préoccupé, rêveur, distrait; mais, si l'on venait à parler de chimie, il sortait aussitôt de son sommeil; il s'emparait de la parole, s'ex* primait avec véhémence, et son geste s'animait à tel point qu'il en avait contracté un tic nerveux, prélude cruel de la maladie dont il devait mourir.

Rouelle ne partageait pas les idées de fiugjDn sur la physique du monde ; mais ce n'était point chez lui une prévention systématique. Il avait quelque droit à opposer ses propres vues à celles du grand naturaliste. Son goût pour les sciences naturelles, qui s'était développé par sa liaison avec H. de jtfggieu. son habitude de généraliser, la hardiesse de son esprit et la nature même de son génie, l'avaient mis de bonne heure sur la voie des grandes questions qui se rapportent à la constitution du globe. Dès l'année 1740, il avait émis sur se sujet, dans ses cours publics, des vues remarquables qui avaient ému les savants et les gens du monde, parce qu'il les avait présentées

avec cette chaleur^ cet enthousiasme qui lui étaient naturels et quinspirent d'ailleurs de grandes et sublimes pen<^ sées. Rouelle eut donc le mérite de professer^ Tun des premiers^ la géologie en France^ et Ton ne saurait lui refuser la gloire d'être Tua des créateurs de cette science parmi nous.

Ses travaux eurent une haute influence sur les destinées de la chimie. Avant lui, les chimistes se livraient à des expériences isolées^ sans but arrêté^ sans s'assujettir à aucun plan. Les tables de £eoffroy étaient le seul ouvrage qui présentât Tesquisse d'une doctrine générale. Boerhaav e avait bien subordonné ses recherches à un certain ordre ; mais il n'avait pu les lier entr'elles^ parce qu'il manquait un trop grand nombre d'anneaux à la chaîne qu'il voulait établir. Rouelle se conforma jusqu'à certain point au plan de Boerhaave ; mais^ plus exercé que lui aux expériences^ il en combla les lacunes^ il en corrigea les imperfections^ et réunit toutes les parties de la science par des rapports plus nombreux. La chimie végétale est celle qui doit le plus à ses efforts; c'est là surtout qu'il se montra supérieur. Ses procédés d'analyse servirent de base à toutes les découvertes qui se multiplièrent ^vers la fin de son siècle ; en un mot^ ce fut lui qui^ selon l'expression de Vicq-d'Azyr^ fournit le creuset où toutes les connaissances acquises jusqu'alors vinrent se fondre et s'épurer.

Rouelle n'opéra point dans la chimie une de ces révolutions qui font époque dans l'histoire des sciences ; mais mais il prépara les éléments de celle qui éclata peu de temps après lui. Il travailla sans relâche, et d'après un plan arrêté, au perfectionnement de l'art ; il excita l'ar-

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deur des jeunM adeptes ; il inspira le goût, la passion des recherches^ et fut réellement le chef de cette jeune école qui, plus tard, exécuta avec tant de bonheur la réforme des idées et des connaissances chimiques. Il eut pour disciples tout ce que la France produisit de chimistes, on pourrait dire de savants, dans la seconde moitié du dixhuitième siècle. Ainsi, Rouelle jeune, Venej^ Çi^fit ^§&:: quev. d^Ajxet^ Raiu;;* Biifiqu^t, ISlUlfiP^lWAisifir lui-même se faisaient honneur d'appartenir à son école, et ne parlaient de Rouelle qu'avec une admiration mêlée de respect. Les étrangers venaient en France, attirés par sa renommée ; une éducation scientifique n'eut pas été complète, si Ton n'eût pas suivi un de ses cours. L'Europe fut bientêt remplie de ses élèves, et la publicité ne manqua point à ses excellentes leçons, car elles étaient dans la mémoire de tous les chimistes contemporains, et elles existaient manuscrites dans les mains de tous les amis de la science.

François-Guillaume Rouelle était l'atné Me douze enfants; Rouelle jeune (Hilaire-Marin), son collaborateur assidu et son successeur le plus immédiat, était le dernier de cette nombreuse famille. On sait que celui-ci continua avec un grand succès les travaux entrepris par son frère, et qu'il le remplaça dans la chaire du Jardin du RoL Rouelle aîné eut aussi plusieurs enfants, mais il n'en conserva que deux. L'une de ses filles épousa l'illustre Jean d'Arcet, son élève chéri, dont il avait pressenti les hautes destinées scientifiques et qui, à son tour, devait être la souche d'une famille chère à la science. L'ofBdne de Rouelle^ conservée quelque temps par sa veuve et par son frère, passa entre les mains de Bertrand Pelletier et, après

lui^ dans celles de son fils Joseph^ dont la chimie déplore la perte encore toute récente. C'est ainsi que^ dans quelques familles, se perpétue la tradition du mérite^ du savoir et des vertus, comme dans certaines contrées se propage le besoin de Fillustration, par l'exemple des hommes célèbres qui y ont pris naissance. C'est ainsi que le pays qui avait donné aux sciences les Léiy ery et les Rouelle, devait encore produire les Lapl^çe, les Edouard Adam, lesF^ÊSÎÎ^l^ l®s \£|]guelin, et ce savant, cet infortuné nn^/^pt-H^lrymft qui, tant de fois épargné par la tempête, a trouvé près du lieu natal une mort si cruelle et si prématurée î

4 août 1842.

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