BERNARD COURTOIS
Guytôn-Morveau^ il entra dans le laboratoire de Fourcroy^ à l'École polytechnique.
Appelé aux arméeà par la réquisition de 1799^ Courtois fut employé quelque temps dans les hôpitaux militaires et^ reventi à Paris^ il entra dans le laboratoire de H. J^ naid. L*année suivante, il fit partie des jeunea chimistes qu'Armand Séguin plaça dans le laboratoire qu'il venait d'ouvrir, pour travailler à l'avancement d'une sdence à laquelle il devait son imm^se fortune.
Dans la répartition des travaux que Séguin voulait en^* treprendre. Courtois fut désigné pour l'étude de l'opium. U se consacra avec dévouemeat à ces redierches et il parvint à isolôr de l'opium un <;orps cristallisé, doué de réactions alcalines, et susceptible de se combiner avec les bases. Cependant, comme il obtenait cette substance par l'intermède de l'ammoniaque, il tfosa pasi affirmer que celle-ci fût étrangère aux propriétés alcalines qu'il accusait. Plus hardi que lui, l^çrtq frne r donna le nom d'alcali végétal à la substance cristalline que Courtois avait découverte, et il eut l'honneur de. mettre la science sur une voie nouvelle, en révélant l'existence d'une série de corps, aujourd'hui désignée sous le nom d'alcaloidesi.
Le travail de Courtois donna lieu à un mémobe sur l'opium que Séguin lut à l'Institut, le 24 décembre 1804, et qui ne fut inséré que dix ans après, dans les annales de chimie (1). L'alcaloïde de l'opium y était si nettement indiqué, que Vau q^elin n'hésita pas de réclamer en faveur de Séguin la priorité de sa découverte de la morphine^ lorsque Serturner publia son travail (4816). Mais ce travail était réellement le fruit des habiles recherches
{\)Afinaks de chimie, t. LXXXIX, p. 225.
296 ÉTVDBS BIOGIUPHIQUKS.
de Courtois. Celui-ci quitta^ en 1804^ le latxmitaire de Séguin pour établir une nitrière artiiicieile; fondée sur des procédés nouveaux qui lui étaient propres, et à laquelle il donna de larges développements. C'est là qu'en préparant en grand le nitrate de soude, qu'il obtenait en décomposant le nitrate de chaux par les soudes de varec^ il remarqua que les chaudières qui servaient à cette opération étaient assez promptement perforées. Il étudia les causes de cette altération du métal et reconnut que le cuivre se combinait avec une substance dont la nature lui était inconnue. Pour isoler cette substance^ il s'attacha à traiter les eaux mères des soudes, et finit par en retirer le nouveau corps dans un grand état de pureté. Cette découverte remonte, pour Courtois, au courant de Tannée 1813.
Vers la fin de 1813, il remit à plusieurs de ses anciens collaborateurs des échantillons du nouveau corps. Trop occupé de son exploitation industrielle, il se vit obligé de suspendre les recherches qu'il avait déjà entreprises sur€e sujet. Néanmoins, ce fut en son nom que, le 29 novembre 1813 (1), HM. Clément et Désormes vinrent annoncer à l'Institut sa découverte. Dans la séance suivante, le 6 décembre, H. Gay-Lussac lut une note dans laquelle il établissait les rapports du nouveau corps avec le chlore et lui imposait le nom ^iode (de koSviç, violet)^ à cause de la couleur violette de sa vapeur (2).
Un des échantillons que Courtois avait distribués, était tombé dans les mains de H»nnphi»y i>,ff^y^ qui se trouvait accidentellement eu France. Frappé des singulières pro-
(1) AnnaUê de ehimie, t. LXXXVIII, p. 304.
(2) Ihid., p. 822.
BBRlfARD GOCRTOIS. 297
priétés de ce corps^ le chimiste anglais en fit aussitôt Fobjet d'une étude rapide et^ dans une lettre qu'il adre&sa à Cuvier^ et que ce dernier lut à l'Institut le 13 décembre^ il examina ses combinaisons avec le potassium^ le sodium^ les métaux et quelques gaz (i). Enfin^ le 27 décembre de la même année^ H. Çolin^ alors répétiteur à rÉcole polytechnique lut également à l'Institut une note sur quelques nouvelles combinaisons de l'iode : expériences exécutées sous les yeux et sous la direction de M. Gav-Lussac(î 2).
L'empressement qu'avait mis ^,r%yx ^ publier ses premiers résultats, immédiatement après les premières communications faites à l'Institut^ et les insinuations des journaux anglais qui tendaient à en reporter la priorité sur leur compatriote^ indisposèrent M. Gay^Lussac^ au point que ce chimiste crut devoir rétablir les faits^ dans son grand mémoire sur l'iode^ publié le i^^ août de l'année suivante. Voici dans quels termes il présente luimême l'historique de la découverte de Courtois.
a II y avait près de deux ans que M. Courtois avait fait la découverte de Tiode^ lorsque M. Clément l'annonça à l'Institut le 29 novembre 1813. M. Courtois avait observé plusieurs de ses propriétés^ et particulièrement celle qu'il a de former une poudre très-fulminante^ lorsqu'on le traite par l'ammoniaque. Il s'était proposé d'en fah*e connaître tous les caractères^ mais^ détourné des travaux de laboratoire par les soins qu'exigeait une fabrication très-active de salpêtre et de plusieurs autres produits^ il engagea M. Clément à continuer ses recherches. M. Clé- Ci) Ihid,, t. LXXXVIII, p. 322.
'î) JWa., t. XCI, p. 262.
298 teODBS BI06EAPHHH»-
Hient^ par des motifs seipblables, ne put y consacrer que quekpies moments. Néanmoins^ il découvrit^ entre antres résultats, qu'en mettant l'iode en contact avec le pho* q>hore^ on obtenait un acide gazeux, nuds il conclut de ses expériences quç ce gaz était composé de 1/4 d'acide muriatique et de 3/4 diode. »
« M. Clément était encore occupé de ses recherches^ lorsque H. Dayy vint à Paris, et il crut ne pouvoir mieux accueillir un savant aussi distingué, qu'en lui montrant la nouvelle substance qu'il n'avait encore montrée qu'à MM. Çbagtal. et AmgÈCfiz '^ rapporte ces circonstances pour répondre à l'étrange assertion que Ton trouve dans le journal de MM. Nicholson et Tilloc^ n? 189, p. 69 :
< Il parait que l'iode a été découvert depuis environ deux « ans; mais tel est l'état déplorable de ceux qui cultivent
< les sciences en France, qu'on n'en avait rien publié «jusqu'à l'arrivée de notre philosophe anglais dans ce « pays (1). » C'est de M. Davy que l'on parle. Peu de temps après avoir montré l'iode à M. Davy, et lui avoir communiqué le résultat de ses recherches, M. Clément lut sa note à l'Institut et la termina en annonçant que j'allais les continuer. Le 6 décembre, je lus en efiet à rinstitut une note qui fut imprimée dans les Annales de
chimie (2) Personne n'a contesté jusqu'à «présent que
je n'aie fait connaître le premier la nature de l'iode, et il est certain que M. Davy n'a publié ses résultats que plus de huit jours après avoir connu les miens. »
(1) « It appears that this gaz (IModé) was discovered above ti»o years ago; but such is tbe déplorable stateof soleotiflc meo in France, that no account of it >vas published till the arrivai of our english philosopher there. »
{1)AKMXtt de chimie, t. LXXXVIIT, p. 311.
BEBNAU) COURTOIS. 299
L'attention des chimistes était de toutes parts fixée sur ce corps singulier. Le 20 décembre 1813^ Gay-Lussac lut àllnstitut un nouveau mémoire sur ses combinaisons avec Toxigène (i). Le Si niars suivant^ HM. Colin etGauthier de Claubry présentèrent leurs recherches sur l'action réciproque de Viode et des matières organiques (2). Le 4 juin^ Yauquelitt publia ses expériences dans lesquelles il étudiait les combinaisons de Tiode avec Tammoniaque^ Pétain^ le m^rcure^ Falcool (3). Enfin le !«' août de la même année parut le grand mémoire de Gay-Lussac^ dans lequel ce chimiste établit les propriétés générales de Fiode^ ses combinaisons avec les corps simples^ avec rhydrogène^ les. oxydes^ le chlore; où il examine les bydriodates alcalins et métalliques^ les iodates^ Téther hydriodique. Ce beau travail^ le plus complet peut-être qu'ait jamais i»x)duit la science^ est resté comme j'un des plus heam^ titres de gloire de son auteur. C'est dans ce OPiémoire qui n'occupe pas moins de cent soixante pages^ que Gay-Lussac désigna pour la première fois par le nom d'hydraeide», les composés de cette nature formés par l'hydrogène. On voit qu'à cette époque, il s'occupait déjà d'un autre travail qui a porté au plus haut degré la re^nommée de son aiileur : le mémoire sur le cyanogène ; car à l'occasion des hydracides^ dont il formait un groupe distinct^ .par oppositiôh avec les acides oxygénés^ il écrivait cette phrase : « L'acide -prussique devra sans doute être placé dans un groupe particulier^ quoique voisin de celui des hydracides^ mais il serait prématuré de déter-
(1) Ibid., t. LXXXVIII, p. 319.
(2) Ibid., t. LXXXX.
(3) Ibid.
300 Èrmn bimbaphioi».
miner sa dassiflcation^ avant de connaître exactement sa nature.»
Les propriétés générales de Tiode étaient établies, ainsi que les bases de ses combinaisons ; mais les recherches n'en continuèrent pas moins. Les uns étendirent ses relations avec d'autres corps ; quelques chimistes s'appliquërrat à simplifier son extraction, d'autres à reconnaître sa présence dans les productions naturelles. Les moyens d'analyse se perfectionnèrent à ce point que l'on pût constater l'existence de l'iode dans des solutions où il ne se trouve qu'en proportions infinitésimales. Après les eaux mères de la soude, où il existe en assez grande quantité, on le découvrit dans les mines, en combinaison avec les métaux ; dans les roches, combiné avec les terres^ les alcalis; dans la houille, dans les productions marines, dans les sources minérales, dans les eaux douces, dans les plantes aquatiques, enfin dans les tissus des animaux vivants, dans des fucacées fossiles, dans les aérolithes et jusque dans l'air que nous respirons.
Parmi les applications les plus heureuses auxquelles la découverte de l'iode a donné lieu, on peut citer en première ligne ses nombreuses réactions chimiques : l'iodure d'amidon, entre autres (1), l'un des réactifs les plus sensibles que l'on possède, et qui a donné lieu à l'invention du sulfhydromètre de nu pfty jiiifir (2). L'application de l'iode k la médecine, qui est due au docteur42Qiadfik4e Genève, a apporté un secours puissant au traitement des maladies lymphatiques (3). Enfin un art tout entier, un art nou-
(1) AnmUê d$ ehimU, t. XG.
(2) Annale» de ehim» et de phye, et /mtm. de pharm. 1840.
(3} Soe. helvii, de$ »e. nattir., juillet 1820. '<- Bibliothèque britannique, t. XIV et XVl.
BBRNARD COURTOIS. 301
veau était attaché à la découverte de Piode; c'est la pkotographie, qui a pour objet de créer, par la seule action de la lumière^ sur une plaque iodurée^ des dessins^ où les objets conservent mathématiquement leurs formes Jusque dans leurs plus petits détails^ ainsi que la dégradation des teintes et des effets de perspective.
Mais tandis que la découverte de Courtois se dévelop<" pait d'une manière si brillante^ son auteur se trouvait aux (Hrises avec la mauvaise fortune. En 1815^ au moment où nos ports de mer s'ouvrirent aux produits exotiques^ de grandes quantités de salpêtre des Indes arrivèrent en France et anéantirent d'un seul coup les nitrières artificielles. Courtois^ dont toutes les ressources p&cuniaires avaient été appliquées à cette industrie ^ vit s'annihiler entre ses mains^ non-seulement tous ses produits fabriqués^ mais encore un matériel considérable : sa ruine fut rapide et complète. Il chercha à se relever de ses désastres par la fabrication de l'iode, mais alors la consommation de cette substance^ encore peu étendue^ était loin d'offrir de larges bénéfices. Courtois luttait avec résignation contre les atteintes de l'âgey des infirmités et du chagrin lorsque en 1831^ sur la généreuse initiative de M. liSienaQl^' Académie des sciences décerna un prix de 6000 francs à l'auteur de la découverte de Fiode : récompense que celui-ci n'avait ni provoquée^ ni môme ambitionnée^ et qui lui fut d'autant plus chère qu'il la devait à l'intervention d'un ancien ami.
Sur la fin de sa vie^ Courtois s'occupait encore de recherches chimiques. L'opium^ dont il faisait un fréquent usage dans ses souffrances^ était surtout l'objet de ses investigations. Il est probable qu'il avait entrevu la co-
302 ÈTCDBg BIMRAPHIQOBS.
déine^ car il annonçait avec une certaine assurance que la morphine n'était pas le seul alcaloïde contenu dans Topium.
Courtois est mort le 27 septembre 4838 sans laisser à sa veuve et à son fils autre chose qu'un nom devenu justement célèbre. Hais il ne faut pas croire que la science ait été ingrate envers l'auteur d'une aussi belle découverte. Des cotisations spontanées^ des secours obtenus de l'administration^ sont venus en aide à cette touchante infortune^ et tout récemment encore^ la Société d'encouragement vientd'assurer dignement l'existence de l'unique héritière de ce nom^ désormais cher à la science comme aux arts et à l'industrie.
ALPHONSE DUPASQUIER
Qu'est-ce que la vocation ?... Si Ton entend par ce mot une aptitude spéciale^ mais exclusive^ à un art, à une science, à une profession, peut-être ne faut-il pas trop ambitionner ce rare j^tivilége. San^ doute ceux qui en sont doués, si le sort les favorise, peuvent prétendre à la renommée, à la fortune, à des succès exceptionnels ; mais aussi, lorsqu'ils sont détournés de leur unique voie, ils n'ont guère que la chance de rester toute leur vie médiocres ou malheureux. D'autres, pourvus d'une organisation moins éminente, mais plus générale, sont appelés à comprendre, à sentir, à s'approprier tout ce qui est du domaine de l'intelligence et de l'âme; ils savourent à leur gré tous les fruits de ce vaste champ, ils ne sont étrangers à rien de ce qui touche l'humaine nature, et si, dans uiie sphère de labeur et de modestie, la gloire et la fortune leur font parfois défaut, ils ont du moins soulevé peu de rivalités, soutenu des luttes moins pénibles, et à coup sûr ils ont vécu plus heureux.
L'homme éminent, l'excellent ami auquel nous consaerons ces lignes, fut au nombre de ces derniers. Gaspard Alphonse Dupasquier naquit le 27 août 1793, à Chessy',
304 Atudbs biographiques.
petite ville du département du Rhône, célèbre par ses mi nés de cuivre. Des circonstances cruelles entourèrent sa naissance. Son père habitait Lyon, alors assiégé par Tarmée révolutionnaire. Sa mère, obligée de fuir, rejoignait péniblement et à pied la demeure de sa famille. A peine arrivée, elle mettait au monde ce fils qui devait un jour tenir dans les sciences médicales un rang si honorable et si distingué.
Une intelligence précoce, un goût décidé pour les sciences et surtout pour Thistoire naturelle signalèrent son enfance. Son père, qu'il eut le malheur de perdre avant d'avoir atteint Tàgede douze ans, avait du moins indiqué la direction qu'il aurait à suivre; il le destinait à Tune des professions médicales. A peine Alphonse avait-il achevé le cours assez incomplet de ses études classiques, qull entra dans une pharmacie de Lyon. Là, ses goûts et ses aptitudes se trouvaient réunis. Après un stage de quelques années, on l'envoya à Paris. Il y suivit les cours des grandes écoles et, tout en recueillant les connaissances qui intéressent particulièrement la pharmacie, il reprit en sous-œuvre ses études littéraires et ne laissa pas de s'occuper de toutes les sciences qui se rapportent à la médecine, prévoyant sans doute qu'il s'élèverait jusqu'aux plus hauts degrés de cette belle profession. De retour dans sa famille, il suivit les cours et la clinique de l'Hôtel-Dieu de Lyon. Deux ans après, il se faisait recevoir à l'École de pharmacie de Paris, ce qui lui valut, la même année, le titre de membre adjoint du jury médical du Rhône. Néanmoins, il revint à Paris une troisième fois, avec l'intention d'obtenir le grade de docteur en médecine, projet qu'il ne tarda pas à réaliser. i .;: "j'îII^
ALPHONSE DCPASQUIER . 305
Sa thèse inaugurale avait pour titre : De rimagination et de son influence sur F homme ^ dans Vétai de santé et de maladie, sujet à la fois médical et philosophique qu'il développa avec une méthode et une habileté remarquables. 'Une érudition choisie^ un style correct et élégant distinguent ce travail de ces dissertations où Taffectation du langage scientifique le dispute à Taridité des formes de Técole. La thèse de Dupasquier révélait en même temps un observateur^ un philosophe et un écrivain.
Pourvu de ses titres et de nombreuses connaissances puisées à toutes les sources^ il revint s'établir à Lyon^ bien décidé à se livrer à la pratique delà médecine. Toutefois^ il faut le dire^ il lui manquait quelque chose pour que ce fût là sa véritable vocation. Je me trompe^ il lui eût fallu, pour réussir, restreindre ses facultés, ses aptitudes, trop nombreuses peut-être et trop variées. On sait que la pratique médicale est exclusive et s'accommode difficilement avec un goût prononcé pour des connaissances qui semblent étrangères à sa nature. Si la médecine, la phis vaste, la plus générale de toutes les sciences, a des points de contact avec toutes les branches de Tarbre encyclopédique, le médecin praticien doit souvent résister à certaines tendances qui, en fractionnant ses préoccupations, Téloigneraient malgré lui de ses devoirs obligés. Cette concentration sur un seul ordre de pensées, Âlph. Dupasquier en était presque incapable. Un fait nouveap, important appelait son attention, s'emparait de lui vivement, et comme son intérêt s'attachait à tout ce qui est du ressort de l'intelligence, il avait bien de la peine à revenir ensuite aux faits ordinaires de la pratique médicale. Et cependant, bien qu'entrahié perpétuellement
hors du cercle de ses études professionnelles^ il s'y voua avec résolution pendant plus de douze années» Nommé ' médecin de THôtel'Dieu de Lyon^ après un conbours dans lequel il se plaça au premier rang^ il en exerça assidûment les fonctions pendant une période de dix années» Membre et doyen du jury médical^ secrétaire générai de la Société de médecine^ membre et président de T Académie^ du conseil de salubrité etUoQtes les Sociétés savan* tes de la môme ville> fondateur du lomnal dinique ^es hôpitaux de Lyon^il paya largement sa dette aux scienees médicales^ et aocompliti avec autant de zèle que de dévouement les devoirs impérieux de sa profession.
Cependant des excursion» fréquentes hors de ces limites accusaient toujours ses tendances instinctives. Il écrivait de nombreux articles dans les journaux quotidiens ; dans Pun d'eux^ il dirigeait à la fols la partie scientifique^ artistique et littéraire. Fondateur et secrétaire de la Société linnéenne^ de la Société de lecture^ de la Société des amis des arts^ il donnait à toutes ces réunions l'impulsion et la vie. Dans une ville où les beaux-arts et les lettres n^ont que d'assez rares sectateurs^ il savait en rassembler les éléments^ en ranimer le culte^ en exciter les progrès^ et prouvait en môme temps^ par son exemple^ que leur étude est loin d'être incompatible avec celle des sciences les plus ardues et les plus relevées.
En iS33, une maladie grave Féloigna pendant près d'une année de la pratique médicale. Après cette interruption il se décida à y renoncer^ et se résolut à suivre exclusivement la carrière scientifique. Nommé en 4834 professeur de chimie à l'École de la Hartinière (1)^ et
(f ) La ville de Lyon doit anx libéralités de l'un de ses enfants, le
ALPHON&E DUPASQCmR. 307
bientôt après à TÉcole préparatoire de médecine^ Alplionse Dupasquier ne fut plus dès lors que chimiste. Toutes ses pensées^ toutes ses recherches se concentrèrent sur la science qu^il avait à enseigner ; il s'y livra avec dévoue-ment^ avec abnégation ; sa vocation s'était révélée^ il n'avait que le regret de ne l'avoir pas reconnue plus tôt.
Il était en effet bien tard. Son ardeur pour la science^ la fertilité de son esprit^ les recherches qu'il méditait^ les soins du professorat^ tout cela n'était déjà plus en rapport avec son âge et ses forces physiques. Placé à la tête de la science^ dans une grande ville remplie de manufactures^ il fit d'incroyables efforts pour s'élever nonseulement à la hauteur^ mais au-dessus de ses devoirs.
La position d^un médecin^ professeur de chimie^ le désigna naturellement pour l'examen de toutes les questions de médecine légale, pour l'analyse des eaux, pour tout ce qui se rattache à la salubrité publique. Dupasquier devint sur tous ces points l'homme spécial. On connaissait déjà de lui un important Rapport sur les fabriques de produits chimiques qu'une compagnie se proposait d'établir dans la presqu'île Perrache (1827), un Rapport sur tes appareils pour bains et douches d'eaux minérales, établis par le docteur Rapou (1828), une Dissertation médico4égale sur les signes et les symptômes de l'empoisonnement par l'acide arsénieux (1830). Les sources d'eaux minérales sont nombreuses dans les départements qui environnent celui du Rhône, surtout dans l'Isère et dans l'Ardèche. En 1838, la Société de médecine de Lyon chargea une commission
major général Martin, la fondation de cette vaste école, destinée à donner une éducation professionnelle et scientifique à des jeunes gens dont la famille ne pourrait pas en faire les frais.
308 teOMB MOGlAmOCB.
d'examiner quelques-unes de ces sonroes ; DupMqoier en fut natoiellenieni le rappOTteor. L'une d'elles fixa particalièrement son attention. L'analyse, les ptopriétés, le moyen de transport et de conservation des eaux tulfureuses XAllevard furent Tobjet d'une première notice qu^ lat à la Société de médecine. Ce travail avait été pour lui l'occasion d'une découverte capitale, celle d'un nouveau mode d'analyser les eaux sulfureuses, à l'aide de la teinture d'iode et d'un instrument qu'il imagina ; le m/fhydromHre ({).
Encouragé par ce premier succès, rhydrologicy considérée dans toute sa généralité, devint dès ce moment l'objet de son étude spéciale, et il consigna les résultats de ses recherches dans le volume qu'il publia en 1840, sous ce titre : Des eaux de êùurce et des eaux de rivière, étudiée^ comparativement sous le double rapport hygiénique et industriel. L'auteur avait rencontré un sujet entièrement neuf et d'une grande importance, car il intéres-
(1) Votci dans quels termes MM. Dumas et Pelouse, rendaient compte à TAcadémie des sciences de cette découverte : « Le nouveau « procédé de M. Dupasquier diffère essentiellement de tous coux <pil « ont été proposés Jusqu'à ce jour, et par le principe sur lequel il est « fondé, et par le mode même d'exécution. L'iode, que M. Dupas* « quier substitue aux dissolutions métalliques, est un réactif extré* « moment sensible pour déceler la moindre trace de principe sulfù- « reux, et il offl'e en même temps une méthode analytique aussi « exacte que simple et rapide, pour déterminer la proportion de ce « principe dans les eaux minérales... Le êulfhydromètre de M. Du- « pasqufer permettra de rectifier, nous n'en doutons pas, bien des « erreurs qui ont été commises dans le dosage de l'élément sulfu- « reux des eaux minérales ; il indi^era avec certitude quelles sont « les sources dans lesquelles ce principe reste constant, comme il « permettra de suivre avec facilité les variations qu'elles peuvent « présenter. »
ALPHONSE DUPASQUIER. 309
sait au plus haut point la salubrité publique. Il en résulta, comme vérités démontrées : i*" qu'il existe de bonnes et de mauvaises eaux de source, comme de bonnes et de nnauvaises eaux de rivière ; 2"* que les meilleures eaux de rivière ne deviennent salubres qu'à la condition d'être parfaitement clarifiées et de présenter^ comme les eaux de source, une température invariable ; 3» que les eaux les plus pures, relativement à la quantité des matières qui s'y trouvent en dissolution, ne sont pas pour cela les meilleures, car les eaux ordinaires contiennent des substances utiles et des substances nuisibles; 4<> que le bicarbonate de chaux, contenu en proportion moyenne dans les eaux, doit être rangé parmi les principes utiles, par la raison qu'il ne présente pas les inconvénients des autres sels calcaires, et qu'il exerce sur diverses fonctions de l'organisme et dans plusieurs opérations industrielles une influence très-favorable. Ce travail plaçait Dupasquier au premier rang parmi les hydrologistes ; la Société de médecine de Lyon le signalait au monde savant^ en décernant^ par un mouvement spontané, une médaille d'or à l'auteur, son secrétaire général.
Cependant l'eau sulfureuse d' Allevard, qui avait été le point de départ de ses travaux sur les eaux minérales, devait être à son tour l'objet d'une étude toute particulière. Dès l'année suivante, Dupasquier publiait un nouveau volume ayant pour titre : Histoire chimique, médicale et topographique de Veau minérale sulfureuse de l'établissement d* Allevard. C'est là qu'il établit d'une manière incontestable la supériorité de sa méthode d'analyse pour la détermination de l'élément sulfureux dans les eaux minérales. Depuis les belles recherches de M. An-
glada y rien d'aassi capital n'avait été publié sur le même sujet.
A ces deux ouvrages spéciaux se rattachent plusieurs travaux de la môme nature^ entre autres un Mémoire sur la formation spontanée de l'acide gulfuriqite près des sources d'eaux sulfureuses, une Notice sur une nouvelle source minérale découverte à Vais {Ardèehe), un Mémoire ayant pour objet de compan^er Us eaux des sources qui dominent Lyon aux eaux du BhônCy enfin des Recherches sur l'action thérapeutique de Vhyposulfite de soude, pour servir à déterminer la nature de l'altération qu'éprouvent les eaux sulfureuses au contact de Tair.
Au milieu de tous ces travaux^ l'objet principal de ses préoccupations était son enseignement. L'école de la Hartinière^ à peine créée ^ réunissait déjà 250 élèves; il s'agissait de former non-seulement à la théorie^ mais aux pratiques de la chimie^ cette foule de jeunes gens destinés à se répandre dans les usines^ dans les ateliers^ et à substituer partout les données de la science aux habitudes de la routine. Quelle tâche que celle de faire pénétrer la lumière scientifique dans des intelligences dépourvues pour la plupart des connaissances préliminaires obligées ; de régler une école de chimie comme on dirige une classe d*enseignement mutuel! La méthodé.de Dupasquier consistait , en effet, à faire répéter simultanément par chaque élève le procédé , l'expérience dont sa leçon présentait la théorie. Dès la fin de la première année^ le moins adroit de tous ces jeunes adeptes maniait les appareils^ connaissait les réactifs^ exécutait une analyse avec une dextérité et une exactitude qui eussent déconcerté un vieux professeur. Tel est le résultat auqud
iaPHONSB . DUPASQUISR. 31 1
il était parvenu, à travers les difficultés de toute nature que présentait If organisation d'une école nouvelle^ difficultés dont la première avait été d'arracher des enfants pauvres à des travaux manuels rétribués, pour leurdon*ner gratuitement une profession libérale et une éducation savante.
Mais en. môme temps, quelle riche occamon pour Fhabile professeur de recueillir ces. mille détails renfermés jusque-là dans le secret des ateliers, d'échanger des con^ seils, des principes généraux contre larévélatioa d'une pratique ignorée^ de comparer les procédés, les manipulations, et d'enrichir à la fois de toutes ces conquêtes et la science et l'industrie I Après plusieurs années consacrées à ces laborieuses récherches, Dupasquier se décida à les résumer dans un ouvrage qu'il ne devait pas terminer lui-même. La publication de son Traité de chimie industrielle y commencé en 1844, s'arrêta en effet au premier volume, au grand regret des industriels comme des hommes de science, qui avaient apprécié le haut mérite de cette entreprise, et qui en attendaient avec impatience la continuation.
C'est de cette date que part la maladie qui devait le conduire lentement au tombeau. Son zèle avait excédé ses forces. Après l'apparition de ce premier volume et au retour du congrès minéralogique de Savoie, il entre^ prit un voyage aux Pyrénées, dans le but d'étudier sur les lieux mêmes les eaux thermales de cette contrée. Le voyage fut pénible, les recherches difficiles et laborieuses; à peine arrivé à Lyon, il publiât, dans le seul mois de novembre, deux Mémobes in-4o, l'un pour les habitants de la vallée de l'A%er§uey à Toccasion d'un projet d'étai
31 î ÉfUDtf BUNMUPlUQVtt-
UisBemeDi d'ane manafacUire de pMluits chimiques à Chessy ; l'autre ayant pour titre : De la prifirenee à dom» ner aux eaux deeaurce de Roffe^ Fontaine, etc.^ pour fournir aux besoins de la population lyonnaise ^ sur Peau que l'on se proposait d'extraire du Rhône par infiltration.
Sa santé était altérée profondément ; une affection intestinale^ un trouble dans les fonctions de la peau^ des suffocations fréquentes donnaient déjà à ses amis les plus vives inquiétudes. Il continuait toutefois à travailler. Il préparait la publication du second volume de son Traité de chimie indmtrielle; il rassemblait les matériaux d'un travail complet sur les eaux minérales^ et commençait à imprimer son cours de la Martinière , dont dix feuilles seulement ont paru. Une Notice sur la nouvelle êmtrce de Valêy un Mémoire en faveur de l'établissement d'une faculté de médecine à Lyon, et de nombreuses notes insérées dans les journaux scientifiques sont les derniers produits de sa plume, La Société de pharmacie de Paris et le Journal de pharmacie et de chimie, dont il était Tun des correspondants les plus zélés^ ne sauraient oublier les intéressantes communications dont ils lui sont redevables.
Tels furent ses adieux à la science. Hais nous n'aurions pas donné une idée complète de la variété de son esprit et de ses talents^ si nous négligions de rappeler une foule d'autres écrits^ les uns relatifs à la médecine^ ceux-là à la littérature ou aux arts^ qu'il trouvait le temps de publier dans l'intervalle de ses travaux chimiques. Dans la première série^ nous aurions à citer ^ après sa Thèse sur r imagination, un Mémoire sur V emploi du
ALPHONSE DI}PASQ1H£R. 3i3
camphre dans le rhumatisme^ un autre sur la ponction du ventre, les Comptes rendus de la Société de médecine^ une Consultation médico-légale sur une accusation d'empoisonnement par le plomb, une Note sur les propriétés thérapeutiques de la naphtaline^ enfin ses remarquables Recherches sur Y emploi du proto-iodure de fer dans le traitement de la phthisie tuberculeuse. Nous ne passerons pas sous silence un Discours prononcé à TAcadémie de Lyon sur les progrès des sciences, des arts et des lettres, enfin^ comme témoignage de ses connaissances et de son sentiment artistiques, un vol. in-^*" ayant pour titre : L'art à Lyon (1837), revue critique, aussi spirituelle que ju* dicieuse, de la première exposition de la Société des amis des arts.
Bien que modeste et dépourvu d'ambition,. Dupasquier était jaloux de son titre de savant. Il savait combien il est difficile de voir sortir son nom de sa province, et il avait fait de grands efforts pour atteindre ce résultat. Quand il y parvint, il avait presque déparé Tàge mûr. Pour se soutenir dans cette noble position, il y allait désormais de son repos et de sa vie. Quelques mécomptes, quelques froissements qui l'aigrirent commencèrent à altérer sa santé; des distinctions flatteuses n'y apportèrent qu'une faible compensation. En 1843, il avait reçu la décoration de la Légion d'honneur; un grand nombre de Sociétés savantes se l'attachèrent; l'Académie de médecine l'inscrivit parmi ses correspondants. Il était trop tard: les satisfactions de l'amour-propre ne pouvaient plus rien contre une affection à laquelle il finit par succomber, avant d'avoir atteint Tâge de cinquante-cinq ans (13 avril 1848).
314 BTOOBS BIMMAPUQOIS.
A cette liste étendue des travaux du savant, qu'il nous soit permis de joindre une rapide esquisse des qualités de l'homme privé. Le fond du caractère d'Âlph. Dupasquier était la bonté eC le désintéressement; la pente instinctive de son esprit était le besoin d'apprendre. <k Aimer et connaître » semblait être sa devise, comme celle de Charles Bonnet. Jeune hoomie, sa physionomie réflétait à la fois la candeur et l'enthousiasme ; homme mûr, on y lisait Temfweinte de la pensée active et Pexpression de la bienveillance. Son cœur était pur, son ftme ne fut jamais souillée par de mauvaises passions. C'était une de ces organisations d'élite qui s'attachent à tout ce qui est juste et beau, qui aiment tout ce qui est noble et utile, qui s'intéressent à tout ce qui procède de l'intelligence ou du coeur.
Dans les sciences, il avait l'esprit de généralisation , mais il s'attachait surtout aux généralités applicables. Entre les praticiens, ignorants ou dédaigneux des théories j^ et les esprits synthétiques trop prompts à se livrer aux rêves de leur imagination, se placent les savants de labmntoire, dont les recherches servent si heureusement les arts et l'industrie. Dupasquier était de ceux-ci. Il avait dans le caractère beaucoup d1nitiative^ et en ménle temps assez de résolution pour mettre à fin ses entreprises. Malheureusement, lorsqu'un sujet s'emparait de lui, dans son ardeur à l!apprefondir, une pensée^ une recherche en amenait une autre, la matière s'étendait insensiblement^ et il lui devenait bien difficile de la ramener à ses véritables limites. Dans la conversation, il se prétait avec bienveillance aux idées de son interlocuteur , il les étendait> les développait comptai*-
ALPHONSE DUPAsouran. 91 S(
samment; puis^ saisissant tout à coup la portée extrême d^une pensée nouvelle, il y voyait déjà le germe de toute une théorie, d'un traité ex professa, qu'il eût volontiers entrepris à Tinstant môme.
Nous avons parlé de son goût pour la littérature et pour les arts. Ses écrits montrent qu'il possédait les premières qualités de l'écrivain : la clarté, la correction^ l'élégance. Ses jugements artistiques s'appuyaient sur un sentiment de l'art aussi profond qu'ingénieux et éclairé.
Il avait cultivé la musique et chanté agréablement. Il avait pour les grands artistes un véritable culte. Sa liaison intime avec Adolphe Nourrit, avec OU-BuIl, FJstz, mademoiselle Rache l, lui inspira des notices pleines d'intérêt et de chaleur. Il aimait passionnément le théâtre. A un âge déjà avancé, il avait conservé la poésie et les illusions naïves de la jeunesse. Un voyage à Paris était chaque année une perspective qui le charmait comme à vingt ans. Il choisissait d'ordinaire Tépoque de l'exposition de peinture, mais surtout de l'exposition des produits de l'industrie. Il y passait des journées entières^ retenu à la fois par l'attrait des arts, des sdences et de ces mille inventions qui sont comme un produit spécial du génie parisien. Il restait en extase devant ces étalages, comme il eût fait devant un tableau final d'opéra ou en présence d'une toile dé Raphaël. Il y avait dans son ravissement, plein de bonhomie et de curiosité, du^ ?. la Fontain e et du laCondamine. Là, comme au théâtre, ses yeux attentifs, son esprit tendu, sa physionomie charmée rendaient son enthousiasme communicatif, car son bonheur paraissait complet.
Dupasquier eut de nombreux amis. Comment ne se
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fût-on pas attaché à sa personne ? Toujours prêt à faire le bien, à se dévouer à la cause commune, toujours combattant pour la vérité eu négligeant son intérêt personnel : a J'ai réussi, disait-il naïvement, à m'élever à c quelques postes honorables; mais pour ce qui est arc gent, je n'ai jamais eu de chance. » Il ne voyait là qu'un caprice du sort, sans tenir compte ni de son mérite propre ni de son désintéressement.
Marié fort jeune, il eut le regret de n'avoir pas d'enfants; mais il trouva dans sa compagne toutes les heureuses qualités qui font le charme du lien conjugal. Il s'appliqua à développer en elle le goût, le sentiment des arts, et il y réussit à ce point que madame Dupasquier occupe aujourd'hui Tun des premiers rangs parmi les peintres dont s'honore l'école lyonnaise.
C'est une tâche cruelle que d'avoir à résumer les efforts d'une belle intelligence prématurément éteinte, quand aux regrets de la science on doit joindre ceux d'une vive amitié. Remonter le cours d'une existence qu'on a suivie presque dès son origine, n'est-ce pas attacher une douleur à chaque souvenir ? On se reproche de n'avoir pas mieux profité d'une intimité si précieuse, d'un bien qu'on croyait ne pouvoir vous échapper, et si l'on regrette de ne rendre à sa mémoire qu'un imparfait hommage, on se console par la pensée d'avoir accompli, dans la limite de ses forces, un devoir touchant et sacré.
.... Le récit de ses bonnes œuvres est la seule louange qui soit digne de lui.
M. d'Argodt. {Éloge de B. Deleuert.)
Que la reconnaissance nationale décerne des honneurs publics aux hommes qui ont bien mérité de la patrie^ qui Tout sauvée de grands périls^ qui ont élevé sa dignité par des actions d'éclat ou par de hautes vertus civiques; que des statues^ des monuments splendides perpétuent dans nos cités des noms en possession d'une grande re^ nommée^ c'est le devoir des nations jalouses de leur propre gloire^ car l'exemple de l'héroïsme fait naître des héros^ et l'enthousiasme qu'inspire une grande action donne la force et le courage de l'imiter. D'autres honneurs attendent ceux qui^ dans une sphère moins orillante^ ont servi la patrie avec dévouement et fermeté^ qui ont travaillé au développement de la civilisation^ au soulagement des classes populaires^ qui ont prodigué les secours, les bienfaits^ propagé les bons enseignements et donné l'exemple (d'une vie honorable et pure. Loin d'eux
(1) Cet Éloge a remporté le prix fondé par M. Matthieu Bonafous et confié au jugement de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon (Concours de 1849).
la pompe des monuments ; une modeste pierre redit leurs vertus et leurs actes. Leurs noms ne sont pas entourés de fastueux trophées^ mais ils sont inscrits au frontispice de Tasile du pauvre, qui ne les prononce qu'avec reconnaissance e^ respect . : E^lzunce et • Vinoppi^^jUN^^Poul, Tiirgiit et Franklin, Bailly, Malesherbes, Parni fintjer, Monthyon, Larochefoucault-Liaiîpourt!... liste vénérable, à laquelle ia mort vient d'ajouter un nom de plus, celui de Benjamin Delesi^ekt. .
Si rélan spontané d'une âme héroïque élève quelquefois, d'un seul bond, de l'obscurité à la gloire, on prélude de plus loin aux vertus sociales, parce que la pensée qui y j^éside germe, se développe en secret, et que ses fruits mûrissent avec lenteur. C'est surtout dans les leçons, dans les exemples de la famille que les vertus dé cet ordre puisent leur noble origine ; heureux le fils qui, dans le souvenir de ses parents, trouve le modèle et l'inspiration de ses actes généreux !
Etienne Delessert, père de Benjamin, était le rejetoo d'une famille jadis frappée, par la révocation de l'édit de Nantes. Négociant habile, esprit entreprenant et hardi, il avait élevé à Lyon, sa ville, natale, une maison de commerce qui y tenait l'un des premiers rangs. En 1774, il vint s'établir à Paris, où il se fit bientôt distinguer par (les vues nouvelles sur les questions commerciales, et où il ne tarda pas à jouir d'une considération fondée sur une loyauté parfaite comme sur une supériorité incontestable de lumières ^t de talents. En 1782, pendant la guerre d'Amérique, une crise funeste ayant atteint l'industrie parisienne, le ministère s'adressa ^ Etienne Delessert, et mit à sa disposition des fonds considérables
BENJAMIN DELBSSERT. 319
pour la^ soulager. L^habile négociant^ au lieu de les employer en secours^ distribua des capitaux aux fabricaiïts et leur fit de nombreuses commandes. Les ateliers se rouvrirent^ le travail reparut et la prospérité qui en fut la conséquence permit bientôt de restituer au trésor les avances qui en étaient la source.
Plus tard^ et à travers ries phases, d^une période ora* geuse^ Etienne Delessert rendit à l'industrie et au'crédit public des services signalés. Ce fut lui qui provoqua la création de. la caisse d^escqmpte^ dont il fui aussitôt nommé Fun des administrateurs. Il organisa en France la^première compagnie d'îassnrances contre Tincendie. A peine échappé aux proscriptions de 1793^ il voua de nouveau à la patrie son tèie et sa haute intdligence. Après le 18 brumaire^ il fut Tun des premiers à ofifrir ses services au Premier Consul^ et à ranimer par son exemple le crédit public. Plus tard^ il contribua par rimportation des mérinos d'Espagne à Tamélioration de rindustrie des laines;. Ënfin^ retiré des affaires^ il hiventa plusieurs machines^ perfectionna les méthodes pratiques d'agriculture et fonda à ses frais deux écoles publiques pour les classes pauvres^ institutions qui^ pieusement conservées par sa famille^ subsistent et prospèrent encore aujourd'hui.
Mais s'il est vrai qu'au sang paternel on puise ordinairement l'énergie, la vigueur de l'esprit et les vertus viriles, c'est aussi le plus souvent à sa mère que le philanthrope , le poète, l'artiste; l'homme religieux, doit le germe des vertus sociales, comme de ces belles facultés qui procèdent d'une âme tendre, expansive et sympathique. La mère de M. Delessert, pour qui Jean- Jacques
320 ÉTODBS BIMRAPHIQUBS.
Rousseau écrivit ses Lettres $ur la botanique, était aus^ distinguée par son esprit que par Télévation de ses sentiments, et s'appliqua à développer ebez ses nombreux enfants les qualités et les vertus qui la dIstiQguaient elle-même. Madame QglfissûdL ^^^î^ un goût prononcé pour Tétude, pour les arts, pour la poésie. Son salon était le rendez-vous de tous les étrangers de distinction. ^
Benlamin^, encore enfant, s'y faisait remarquer par la vivacité de son intelligence et par une mémoire prodigieuse. Il eut occasion d'y voir Benjamin tVan klin, avec qui> par le caractère, Tactivité et le tour ingénieux de Tesprit, il eut par la suite tant de points de ressemblance. Hais, dans ce salon distingué, il était aussi fort souvent question de bonnes œuvres, et les actions qui partent du cœur n'y étaient pas moins appréciées que les productions de Tesprit. — Tels furent les parents de M. Delessert. Est-il besoin de chercher ailleurs que dans une telle origine la source de son caractère, de ses goûts et de ses nobles instincts?
Sa naissance avait précédé la translation de sa famille à Paris. Il était ué à Lyon, le 14 février 1773. Encore adolescent, son esprit se tourna vers l'étude des sciences.
Il y fut entraîné par une aptitude naturelle et par l'exemple d'un frère aîné qui promettait de devenir un naturaliste de premier ordre. Les deux frères parcoururent d'abord les environs de Paris, recueillant tout ce qui avait rapport à la botanique, à la minéralogie, aux fossiles, et réunissant ainsi les premiers matériaux de ces collections devenues si vastes et si célèbres. Quelques années après des intérêts d'une autre nature les conduisirent en An-
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gleterre^ où ils s'arrêtèrent quelque temps avant d'aller faire en Ecosse un plus long séjour.
Edimbourg, TÂthènes du Nord^ attirait à cette époque les regards de toute TEurope par Téclat de son enseignement scientifique et littéraire. Dugald Stewart y faisait fleurir Tétude de la philosophie^ Hume et Robertson y écrivaient rhistoire^ Playf air y professait la mécanique^ la géologie^ et Adam Smith y posait les premières bases d*une science ënc8fë"T!billiè nouvelle : l'économie politique. C'est auprès de ces maîtres habiles^ qui devinrent plus tard leurs amis^ que les deux frères venaient puiser les éléments des sciences physiques^ morales^ et de ces hautes connaissances qui ont pour objet les sources de la force et de la richesse des nations. Deux ans après^ d'autres études les appelaient dans le comté de Lancastre^ où l'industrie britannique inaugurait ses brillantes destinées^ et où venait de se révéler au monde l'un des plus admirables instruments de la puissance de l'homme.
C'était l'époque où une fièvre d'innovation^ un mouvement universel de régénération sociale agitait tous les esprits. Tandis que l'Amérique songeait à conquérir son indépendance et que la France préludait à une révolution politique^ une autre révolution^ celle de l'industrie, commençait à s'opérer en Angleterre. Trois ouvriers, hommes de génie, imprimaient une étonnante impulsion à la filature et à la fabrication des tissus, tandis que James Watt appliquait à leurs appareils la machine à vapeur qu'il venait de perfectionner. Le spectacle de cette activée intelligente, d'une liberté amie de Tordre, et surtout de l'esprit d'association, se mêlant à tout ce mouvement industriel, firappa d'admiration les deux jeunes savants.
3i4 ÉTUDl» BIMRAPHlQinS.
donne la carrière militaire^ où il se fût certainement illafttré^ pour entrer dans une voie plus modeste^ mais où Testime et la considéraUon générale ne devaient pas tarder à le suivre. Il remplace son père comme chef de la ftmille^ il prend les rênes de ses afiaires^ il relève ses etktreprises et ranime leur activité : il avait alors vingttrois ans.
Peu d'années lui suffirent pour se placer au premier rang parmi les négociants de 4a capitale et de la France. Une précoce réputation d'habileté, de prudence et d'intégrité l'éleva, bien jeune encore, à toutes les fonctions^ à toutes les dignités que peut décerner le commerce. U devint successivement juge consulaire, membre de la chambre et du conseil général du commerce, régent de la Banque de France : honneur exceptionnel qu'il obtint à l'âge de vingt-neuf ans. Sa connaissance profonde des affaires, une intelligence rapide, une équité sévère lui donnaient Une grande prépondérance dans les conseils. Son autorité comme son exemple contribuèrent puissamment à répandre ces habitudes de loyauté, de prudence et de sagesse qui distinguent si honorablement le commerce français, dont il fut lui-même, pendant plus d'un demi-siècle, l'un des plus dignes représentants.
Hais en même temps une pensée intime, ardente, préoccupait son esprit généreux. Il méditait les moyens de venir en aide aux classes indigentes, alors en proie à une cruelle disette. Rumfort venait d'imaginer ses soupes économiques. On s'était empressé à Genève de mettre en
pratique le système de Tingénieax philanthrope. Un jeune savant que les frères de M. Delessert avaient connu en Suisse^ et qui alors habitait Paris^ lui parla des succès obtenus. Augustin-Pyrame de^CandoUe et M. Delessert, deux noms bien chers depuis à la science^ s^associent dans une même pensée de charité et de dévouement. Us font venir les plans de Tappareil de Rumfort^ ils le font exécuter sous leurs yeux et se mettent à distribuer euxmêmes aux indigents des rations alimentaires. Dans la première année^ on distribua ^0^000 soupes économiques; dans la seconde^ 164^000; dans la troisième^ plus d'un million et demi. Ce fut là le point de départ de cette longue carrière de bienfaisance qui^ pour H. Delessert^ s'étendit au delà du tombeau. Telle fut aussi l'origine de la société philanthropique^ qui elle-même créa les dispensaires^ et qui seconde encore si puissamment aujourd'hui les efforts de la charité publique. M. Delessert, nommé dès le principe trésorier de cette société^ s'attacha à en régler l'administration, à y établir l'ordre^ l'économie, et chaque année, en rendant compte des résultats obtenus, il signalait les difficultés qui restaient à vaincre et les perfectionnements à pratiquer.
Tant de zèle et d'aptitude le désignait naturellement à l'administration des secours publics. Aussi fut-il appelé, dès la fondation, au conseil général des hospices, où il siégea pendant plus de quarante ans. Là il rencontra pour collègues des hommes que la conformité des vues et des sentiments rendit bientôt ses amis. LarocIieEQtucâuItrLiaJQcg urt et Mathieu de Montmorency devinrent pour lui ce qu'avaient été, à la société philanthropique, Ghaptal, Dupont de Neoiaurs, Degériiodo^t Eaitûcet; heureuse et
326 ttOmS BI0GBAPBIQDB8.
Doble association dont la charité était le principe et les besoins du pauvre l'objet commun! C'est dans ces communications intimes que M. Delessert émettait ses idées d'amélioration applicables aux masses populaires^ qu'il éincidaitles plus hautes questions de philosophie pratique et développait cette suite de vues et de mesures à la réalisation desquelles sa vie eut peine à suffire : les écoles mutuelles^ le régime des prisons et des hospices^ les salles d'asile, l'abolition de la loterie, la supjffession de la ferme des jeux, l'adrainbtration des enfants trouvés, enfin, la fondation des caisses d'épargne, qui devait couronner ce vaste ensemble de travaux et de biefifaits. Tous ces plans recevaient successivement leur exécution, sans nuire aux développements de ses entrefurises personnelles. Son activité prodigieuse, son habitude du travail, son esprit d'ordre et de suite suffisaient k tout ; et tandis que radminist|*ateur semblait se dévouer tout entier aux besoins d'une population souffi*ante, le né^ gociant, le financier ne perdait pas de vue un moment les intérêts généraux du commerce et de l'industrie. On était alors dans les premières années du Golisulat; il s'agissait de relever le crédit public, de soutenir le travail des manufactures, d'équilibrer la production et la consommation ; il fallait en môme temps suppléer à des matières ou à des produits que la guerre ne permettait plus de tirer dç l'étranger. Le commerce fit dans ce but d'adnûrables efforts. Napoléon, voulant s'entourer des lumières de la science et de l'industrie, réunit dans ses conseils Mpnge, Chantai et BerthoUet à Qheckampf^ à Texuuuu^ et à Qfil^gssert. On proposa de soutenir la lutte avec Je commerce bnlannique ; on prohiba le coton et
BEaUJAMIN DBLtSSBRT. 327
les toiles tirées de Tlnde^ les encouragements furent prodigués> les armes françaises ouvrirent de nouvelles routes aux matières premières^ et aux produits de nouveaux débouchés; le génie industriel fit des prodiges; Rouen, Mulhouse^ Saint-Quentin s'y distinguèrent à Penvi; d'immenses ressources surgirent comme par enchantement, et la fabrication des tissus de coton, qui existait à peine à la fin du dernier siècle, prit un essor qui depuis ne se ralentit plus.
De cette époque datent les perfecUonnements d'une industrie qui, aujourd'hui, suffit non-seulement aux be-^ soins de la France, mais exporte une masse énorme de produits confectionnés, et qui, loin de redouter aucune rivalité étrangère, porte jusque sur les marchés de nos voisins des tissus d'une perfection supérieure et d'un prix moins élevé.
Mais un peu plus tard une nouvelle lutte devait s'établir sur d'autres points : il fallait suppléer à la disette de tous les produits que la France tirait ordmairement des colonies. Tandis que Ton s'efi'orçait de remplacer par les productions indigènes, l'indigo, le coton, les bois de teinture, les drogues exotiques, on se souvenait que Mflrgfflff flvflît. démontré la présence du sucre dans la betterave, et qu'^i^bSL^ ^^'^ indiqué les moyens de l'en extraire. Déjeux, Chaptal, P||33|el se mettent à l'œuvre; on imagine, on perfectionne les procédés, et, grâce aux efi'orts combinés de la science, du gouvernement et des capitalistes, les expériences de laboratoire ne tardent pas à prendre les proportions d'une vaste, nouvelle et brillante industrie.
M. Delessert avait, depuis 1801, élevé à Passy une
338 FTUDES BIOGRAPHIQUES.
raffinerie dans laquelle il avait non-seulement misa profit les récentes conquêtes de la science^ mais où il avait appliqué avec bonheur ses vues sur la moralisation des ouvriers. Il lui appartenait mieux qu'à tout autre de s'occuper de la fabrication du nouveau sucre : il entreprit de cultiver en grand la betterave ; il perfectionna le mode d'extraction; il établit à Passy une manufacture modèle^ et en éleva successivement vingt autres dans diverses localités.
Napoléon alla visiter ses ateliers : il fut émerveillé des résultats, et, de sa main, sur ce champ de bataille du génie manufacturier, il décora à la fois dans la personne de H. Delessert l'industriel et le savant. Il fut aisé dès lors de prévoir les destinées d'une industrie qui, à l'heure qu'il est, fournit à la France le tiers de sa consommation, qui a modifié nos rapports internationaux, changé le système de culture des colonies, celui de notre propre sol, et qui, probablement, parviendra quelque jour à résoudre sans effort un immense problème de politique et d'humanité.
Mais ce n'est pas là que l'on devait s'arrêter. Pour donner plus d'élan à cette activité commerciale, il fallait le concours d'une association générale des savants et des industriels français. Telle est la pensée qui donna naissance à la société d'encouragement^ dont la fondation fut discutée et arrêtée dans le salon de M. Delessert. Institution vraiment nationale et patriotique qui, depuis cinquante ans qu'elle existe, a rendu d'immenses services à l'industrie, à la science, aux arts économiques^ et dont M. Delessert, l'un de ses premiers fondateurs, fut pendant longues années l'un des vice-présidents.
Ainsî^ tandis que nos années soutenaient au dehors rhonneur du nom français^ d'autres champions combattaient à rintérieur pour la prospérité commune^ pour Tavancement des sciences et le progrès des arts. Cependant la guerre devait avoir son terme. Après une lutte incessante d'un quart de siècle^ TEurope tout entière se souleva contre la France. Notre gloire militaire^ si longtemps débordée sur les nations étrangères^ reflua^ mais intacte^ vers son point de départ. Une invasion^ un changement de dynastie^ des divisions intestines avaient servi de prétexte à des désordres que tous les hommes de cœur et d'énergie étaient appelés à contenir. En 1814^ M. Delessert fut placé à la tête d'une légion de la garde nationale de Paris ; il concourut avec résolution et courage à maintenir Tordre et le respect des lois. C'est vers cette même époque que s'ouvrit pour lui la carrière politique. Aux Cent^Jours^ il fut élu membre de la chambre des représentants. Un mois plus tard il allait^ avec quelques autres chefs de la milice civile^ engager Louis XYIII à conserver les couleurs nationales : proposition qui lui valut une disgrâce ; mais dès l'année suivante la ville de Paris l'en dédommageait en le choisissant^ à une majorité immense^ pour l'un de ses députés.
Son habileté pratique^ sa rare intelligence des affaires rélevèrent bien vite à la hauteur de ses nouvelles fonctions. La situation était grave; les financés étaient épuisées; le désordre avait pénétré dans l'administration; il fallait relever le crédit^ réorganiser l'armée^ changer le
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système des impôts , ranimer la confiance publique: M. Delessert prit la part la plus active à la suppression des abus de toute nature ; il réclama la publicité des actes administratifs^ l'égale répartition des charges, TéconcMnie dans tous les sa^ices. Loin de demander la réduetîon des impôts, qui eût encore appauvri le trésor, il provoqua racbèvement des routes, des canaux, des naonuments, afin de ranimer le travail, la circulatioa des capitaux, et de faciliter la rentrée des taxes publiques.
Exempt d'ambition personnelle,. indépendant par earactère, animé d'un profond sentiment de droiture et d'équité, M. Delessert fit partie, à toutes les époques, de la fraction libérale et modérée de la chambre élective. Plein de confiance dans le triomphe du bon sens et de la vérité, il savait attendre le moment favorable au succès de ses espérances. En même temps qu'il repoussait les tentatives d'une politique rétrograde, il résistait aux innovations imprudentes et appuyait^ de quelque côté qu'elles se produisissent, les mesures qui lui semblaient empreintes de justice et de sincérité, mais siu*tout celles qui avaient un caractère de loyauté généreuse. Un ministre, qui pendant Texil n'avait cessé de tourner ses regards vers sa patrie, venait de rendre.au pays un éminent service, en usant de son ipfluence aupi*ès des souverains alliés pour faire réduire d'un milliard la rançon de la France et abréger de deux ans la durée de l'occupation. M. de Richelieu é tait sans f<M>tune; H. Delessert le signala à la reconnaissance nationale, et fit voter en sa faveur 50,000 francs de rente, dont M. de Richelieu s'empressa aussitôt de faire donation aux hospices de sa ville natale.
BElUAMiN UELfISSERT. 331
M. Delessert prenait rarement la parole sur les que»* tions purement politiques; mais^ dans les questions de finances et d'adniiQistrâtion> son autor^ était puissante^ parce qu'il était homme de lumières et d'expérience. Il avait pour principe . que^ si^ dans les circonstances critiques^ on peut se mcHii? er généreux et hardi, dans la prospérité i) faut être économe et prudent; qu'ai temps de paix on doit ménage la contribution foncière, pre* mière source de la richesse publique, et accroître le {nn>duit des contributions indirectes; enfin, que l'État doit toujours donner le haut exemple de la fidélité à ses engagements. C'est dans ce but qu'il pressa la liquidation et le solde deJ'arriéré, qu'il vota le payement immédiat des fournitures, qu'il proposa le maintien des pensions et des petits traitements, qu'il s'opposa à la conversion des rentes, et que, dans les premières anaées de la Restauration, il proposa un crédit de trois millions destiné à compléter la dotation des simples légionnaires.
Mais son vrai domaine était les questions de bienfaisance et de charité publique; il i»*ofeâsait cette opinion que la générosité qui s'étend sur les classes populaires les moralise par le bienfait, et les relève par la reconnaissance. Tout ce qui se rattache à cet ordre d'idées trouvait en lui un promoteur actif et un ardent soutien. Nous venons de voir tout ce qu'il fit, tout ce qu'il obtint en faveur de la réalisation de ses nobles vues. Toutes ces mesures, il en avait reconnu l'efficacité à l'avance par l'épreuve qu'il .en avait faite dans une sphère plus restreinte et sous Tinspiration de sa générosité privée. C'était comme les pièces diverses d'un vaste système dont il poursuivait le développement et l'application avec la persévérance qui
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caractérise tous ses actes^ et qu'il songeait déjà à résumer dans une fondation devenue sa pensée dominante et par la suite son plus beau titre de gloire.
H. Delessert fut appelé sept fcMs à la chambre élective : il en fut deux fois vice-président. Député de Paris de 1817 k 1833, et de Saumur de 1827 à 1842, ses travaux législatifs embrassent une espace de vingt'-cinq années. Que de services rendus au pays dans une aussi longue carrière parlementaire ! Lorsque la ville de Sanmnr lui retira son mandat, loin de témoigner aucun mécontentement de son ingratitude, il n'y répondit que parunbi^afait. En i844, après une inondation dont cette ville avait beaucoup souffert, il souscrivit pour une somme importante en faveur de ses malheureux habitants.
Sa politique, toujours ferme et sincère, était celle des Camille Jordan, des F^y^ d^s Ç^ifijair JPaOfîrT ^^^^^f^»- Collard. Économe et généreux, sévère et impartial, il sut toujours se maintenir dans cette ligne honorable tracée par la justice, le devoir et le patriotisme. Ce n'était pas l'orateur véhément dont la brillante faconde subjugue une assemblée surprise et émue ; c'était l'homme d'Etat pratique, éclairant toutes les questions des vives lumières de son expérience.' Sa parole positive et grave, son élocution sans recherche, mais lucide et incisive, s'emparait des esprits par le seul ascendant de la raison et de la vérité. Ses opinions, toujours remarquables par la logique et la franchise, quelquefois par la verve et l'éloquence, l'étaient surtout par la dignité et par l'accent d'une sincère conviction.
BRNJAMITf DZLFSSCIIT. 333
Ce n'était point assez pour une âme ardente et accessible à toutes les idées élevées que les soins d'un com-\ merce immense^ les services de toute nature rendus à Tadministration et les graves travaux de la politique ; M. Delessert trouvait encore du temps à consacrer à des occupations plus intimes^ à Tétude des sciences^ qui marquent chacun des pas de la perfectibilité humaine^ et au culte des arts^ dont le charme poétique compense ce que la vie a trop souvent d'aride et de positif. Déjà possesseur de richesses précieuses en histoire naturelle^ il résolut d'étendre ses collections afin de rendre plus large et plus facile l'étude de cette belle science. Son activité^ sa mémoire et Pesprit d'ordre qu'il appliquait aux petites comme aux grandes choses le rendaient éminemment propre à réaliser cette pensée. On sait qu'il avait puisé le goût de la botanique dans l'exemple de sa mère. Le premier noyau de ces collections^ aujourd'hui si célèbres, était un petit herbier préparé pour sa sœur par les mains de J.-J. Rouss eau^ et que sa famille conserve encore avec un soin religieux. Il y réunit d'abord les plantes qu'il avait recueillies avec son frère Etienne dans leurs herborisations et leurs voyages. Cet herbier modeste s'enrichit {dus tard de quelques acquisitions^ d'un assez grand nombre de plantes qu'il reçut du Japon^ de l'Inde^ du Cap^ de Ceylan^ et prit peu à peu les proportions d'une sorte de musée botanique, déjà remarquable par le nombre et le choix, des objets qu'il réunissait.
Une autre circonstance avait donné un nouvel élan au goût de M. Delessert pour l'histoire naturelle : c'était sa