‹ Etudes biographiques pour servir à l'histoire des sciencesChapitre 20 sur 23 · U ÉTUDBS BIOGKAFlIQin · texte numérisé non relu

U ÉTUDBS BIOGKAFlIQin

liaison avec M. de Çanjkdl^jt, devenu depuis Tun des premiers botanistes de l'Europe. Une pareille intimité ne pouvait manquer de développer en luiPamour de cette science ; sa position particulière favorisait d'ailleurs rse«complissement de son. projet de nmsée scientifique. Les gouvernements ne songeaient pmnt alors à faire servir à l'avancement des sciences les voyages de long cours. Mieux éclairé aujourd'hui^ on attache des savants à Imites les expéditions lointaines; et même des expéditions pu* rement scientifiques ont pour mission d'dler explorer les contrées les moins connues pour en rapporter les productions. On conçoit combien ces rapprochements entce les produits des climats les plus divers doivent profiter à l'histoire naturelle. C'est ainsi que s'est récemment développée une branche importante de l'histoire du règne végétal : la géographie botanique^ qui, en étudiant l^influence du sol et des agents extérieurs sur les plantes, leurs instincts^ leur mode de dissémination^ leur réparti<f tion sur la surface duglobe^ a éclairé en môme teispsplut sieurs points de physique générale^ de météorologie,. et jeté de vives lumières sur la physiologie des végéUwt.-

Les immenses relations de M. Deles^rt l^ii fourniiasient mille occasions de recueillir de nombreux matériau^ de eette nature. Il en profita et n'hésita point à augaiienter sa collection par l'acquisition de plusieurs herbiers célèbres, tels que ceux de Lemonnier, C omqip^^^, T-^Ii^»^ if^if^pft^ rfcfig^fnntiiinps^^^mifhauif 1 Burma un^ Th^nbei^ry en-^ tenat, Palisot de Beauïûis, Thuilli er. X ambert et uoe fouie d'autres. Il alla plus loin^ et voulut y reunir, uoebir bliothèque spéciale de botanique. Il rassembla, tous les ouvrages connus sur cette science, et ce vaste dépôt, il

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Touml aux hommes studieux avec une libéralité dont notre pays et peut-être notre âge n Wrent aucun autre exemple. Ce musée privé, supérieur par sa richesse à la plupart des collections nationales^ devint comme un centre de communications scientifiques et le rendez-vous des botanistes du monde entier. Pendant un demi-siècle^ à travers les vicissitudes des gouvernements^ la préoccupa» tion des affaires^ les fonctions publiques auxquelles il se livrait avec tant de zèle et d'assiduité^ M. Delessert ne cessa jamais de travailler à l'extension de ses galeries scientifiques. Que d'efforts et de sacrifices a dû coûter la réalisation de cette noble pensée ! Quels secours une fondation accom(die avec tant de constance et de désintéressement a fournis k Tavanoement de la science^ et quelle reconnaissance elle appelle, tle la part de tous les naturalistes^ sur la mémoire vénérée de son auteur !

La conchyliologie partageait avec la botanique les prédilections de H. Delessert. Ces deux sciences furent bientôt représentées dans ses collections de la manière la plus étendue et la plus complète possible, L'herbier contient aujourd'hui 86,000 espèces^ et plus de 250,000 échantiUoifô, classés avec un soin et dans un ordre parfaits. Il réunit plus, de deqx cents herbiers spéciaux : en sorte que la plupart des plantes proviennent directement des auteurs mêmes qui les ont décrites ou nommées pour la première fois. Dans une salle séparée se trouve une: collection de fruits^ de graines^ de bois et d'objets de cu-^ riosité, rapportés par une multitude de naturalistes voya^ geurs. La bibliothèque botanique^ bien supérieure, dans sa spécialité^ à celles de la Bibliotb/^que nationale et du Muséum^ renferme plus de 6^000 volumes^ écrits dans

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toutes les langues, et la plupart enrichis de piécieuses figures. Elle est la plus nombreuse qui soit an monde, la* plus remarquable par le choix et la magnificence des ouvrages qu'elle contient. Parmi ces derniers, on remarque' les belles publications auxquelles M. Delessert a concoura lui-même et dont sa prévoyance généreuse a pris soin d'assurer la continuation et rachèvement (A).

La galerie conchyliologique est la plus riche qui existe. Elle réunit la collection de Dufresne , celle de Immj^' qui a appartenu au prince Masséna, et qui contenait ellemême celles de madame R«Hfiy'|*^: di&M,âûUiec.de la Touche et de Castellin, la collection du colonel Teissîer et une multitude d'autres pièces recueillies à force de soins ou acquises à grands frais. Elle renferme plus de 60,000' coquilles appartenant à 25,000 espèces, dont plus de i ,âOO n'avaient jamais été décrites ou figurées. Les échantillons les plus remarquables ont été reproduits dans un grand ouvrage publié par les soins et aux frais de M. Delessert. Cette collection splendide est accompagnée également d'une bibliothèque spéciale de conchyliologie, moins éten« due, mais presque aussi complète que celle de botanique.

Et que Ton ne pense pas que H. Delessert se bornât à servir les sciences par de vastes largesses, sans les cultiver lui-même et les avancer par ses propres travaux. L'histoire naturelle ne fut d'abord pour lui qu'un délassement, qu'une occasion de se rapprocher des savants et de poursuivre des études, des goûts de famille auxquels se rattachaient les plus vifs souvenirs; mais il prit bientôt pour la science une véritable passion, et il s'y livra avec ardeur. Il ne cherchait pas à en perfectionner les théories, il n'en poursuivait pas les détails les plus difficiles,

du moins ceux qui exigent du temps et de Passiduité^ mais il aimait à en suivre les progrès généraux^ à lire les récits des voyageurs^ à prévoir et à mettre à profit les ap« plications qui pouvaient s'y rattacher. Sa mémoire^ qui classait avec la même méthode les idées et les choses, ne lui laissait rien ignorer de ce qui surgissait de nouveau dans la science. Une correspondance très->étendue le mettait en rapport avec les savants de tous les pays; son musée était devenu comme le répertoire universel des archives scientifiques, et TAcadémie des sciences, à laquelle M* Delessert appartenait depuis plus de vingt ans comme associé, libre, n'était bien souvent au courant des voyages de découvertes que par les fréquentes communications qu'elle recevait de lui (B).

Des sciences aux arts la liaison parait naturelle, et pourtant rien n'est plus rare que de trouver réuni dans la môme personne le goût prononcé dés unes et des autres. Quel heureux délassement toutefois des études scientifiques que le culte des arts, et quel appui, quelles ressources fournit à ceux-ci la marche progressive des sciences, surtout des sciences naturelles ! N'y a-iril pas, en effet, mille points de contact entre cette belle étude et les arts du dessin? Ces plantes où l'élégance des formes le dispute à l'éclat des couleurs, ces coquillages splendides arrachés aux profondeurs des mers, ces brillants insectes, fleurs volantes qui peuplent et animent nos jardins, n'offrent-ils pas à la peinture de délicieux, d'innombrables modèles, et, lorsque la rigueur des saisons nous prive au

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dehors de cette joie de nos regards, ne sommes-nous pas heureux d'en retrouver hi riante image dans la décoration de nos demeures et dans tout ce qui nous environne ? Que serait la poésie des arts si, outre les sujets qu'elle demande à rhistoire, aux sentiments on aux passions humaines, elle ne puisait pas de nouvelles inspirations dans les scènes si variées de la nature, et des ressources infinies dans la reproduction des merveilles que de toutes parts elle offre à notre admiration?

La galerie de tableaux de H. Delessert était Tune des collections privées les plus riches et les mieux entendues. Là encore, dans le choix des sujets, se révélaient le goût éclairé de Tamateur, la pensée du philosophe et les secrets penchants de Thomme de bien. Après s'être élevé par la contemplation des chefs-d'œuvre des grandes écoles, après avoir admiré les toiles de Raphaël, de Hurillo, de Hh gnard, de Rubens, de Van Dyck, de Rembrandt, de Girodet, l'esprit passait avec charme à ces scènes intimes dues au pinceau de Gérard Dow, de Greuze, de Metzu, de Van der Heyden, de Miéris, de Meissonnier, de Boissieux, de Bonnefons, l'çeil se reposait sur les paysages de Claude Lorrain, de Ruisdaël, de Pemarne, s'arrêtait avec bon* heur sur les scènes champétires de Paul Potteret deBerghem, ou sur les guirlandes fleuries de Van Huysum et de Saint-Jean. Plus loin, des aquarelles rappelaient les sites pittoresques de la Suisse et des Alpes, patrie de sa mère, et une suite de dessins lithographiques que H. Delessert avait provoqués par un concours, représentait les diverses phases d'une vie livrée soit au travail, soit au désordre. Près de ik enfin, le Fanharmonieon, orchestre automate, denier chef-d'œuvre de Maëlzel, charmait l'oreille par

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Texéçution de quelques chefs-d'oeuvre de I^art musical; et complétait solennellement la série des mei'féillêS' réunies dans ce musée artistique.

Voilà comment M. Delessert usait d'une fortune si dignement acquise. (K Vu riche saflsjibéralité^ disait-il isouvent^ est un arbre sans fruit. » Richesse oblige; car les capitaux stériles paralysent rindustrie> tarissent Pune dés sources de la fortune publique» et Tépargne^ qui partout ailleurs est une vertu^ devient cbez le riche une sorte d'atteinte à la richesse commune» Mais qu'il faîit4e'taot et de sagesse pour conserver des goûts simples au milieu de tous ces tr^sors^ pour se livrer à la passion élevée des arts sans rien retrancher aux secours .résesrvés à l'indi* gence^ pour discerner le point qui sépare lapancimonie de la prodigalité^ t;t un goût r^el^ sérieux^ éclairé^ de ee dilettantisme fastueux uniquement fondé sur^la fantaisie ou la vanité! Une grande fortune devient presque ^une gloire quand elle est ainsi le fruit de rin.telligence, de 'te probité^ du travail^ et qu'on en sait faire un- si iiôble enjpioi,

, Oserons-nous parler d'un patronage.plus, direct et pliis intime, de ces secoqrs destinés à consoler d'un insuccès l'estimable auteur de quelque bon livre; de cette main Ubérale tendue parfois^ de si loiUj, à d'intrépidps mission? naires de la science^ ou de si près^ à des hommes ^^inteU iigence auxquels manquaient seuls les éléments matériels de leur gloire ? La bienfaisance a sa pudeur^ surtout qiiand elle risque d'atteindre des susceptibilités respectables : celles du savoir et du génie. A Di^ pcidai^.qiiç nous cherchions à soulever le voile qui enveloppa tant de belles et touchantes actions, et que la modestie de leur auteur

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a mis tant de soin et de délicatesae à dérober à tous les veganb (c) !

Mais sa sollicitude généreuse ne s'arrêtait pas à ces nobles infortunes. Sa préoccupation constante^ les efforts les plus soutenus de sa commisération avaient surtout pour objet le sort des classes populaires. M. Delessert aimait sincèrement les hommes. Loin d'admettre^ avec quelques dangereux sophistes^ un antagonisme inévitable entre les rangs extrêmes de la société^ il les regardait au contraire comme naturellement appelés Tun vers l'autre dans les vues sublimes de la Providence. Comment croire, en effet, que l'inégalité des conditions soit un c-aprice du sort, un simple jeu de la fortune, quand on la voit exister dans tous les siècles, chez tous les peuples, à toutes les périodes de l'histoire de l'humanité, et comment n'y pas reconnaître plutôt un dessein arrêté dans la pensée de Dieu, un moyen d'éprouver les uns par leur courage à supporter les souffrances, les autres par la spontanéité de leurs mouvements de compassion? Dans cette vue toute providentielle, la classe qui manque du nécessaire est attirée vers celle qui possède du superflu, comme l'enfance réclame la protection de l'âge mûr, comme le sexe le plus faible demande un appui au sexe le plus fort, tandis que le riche est appelé vers l'indigent par le sentiment de la commisération. Double histinct de sympathie qui rapproche celui qui donne, par le plaisir de faire le bien, et celui qui reçoit, par l'effusion de la reconnaissance.

Dans notre ordre social, l'équilibre des intérêts ne saii-

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rait reposer uniquement sur la garantie des droits. L'al« liance entre le fort et le faible est un principe bien autrement élevé et fécond. Dans la société comme dans la famille^ le plus fort doit au plus faible secours et protection ; mais il lui doit aussi les conseils et le bon exemple. L'indigence de Tâme est-elle donc moins funeste que celle du corps^ ef Taveuglement de Tesprit moins fatal que la faim? La bienfaisance se borne trop souvent à donner^ sans relever le malheureux dans sa propre estime. Si l'indigent ne connaît pas la main qui lui donne^ il est porté à regarder le secours comme une chose due ; or^ quand le secours est réclamé comme un droite tout lien moral se trouve rompu entre le bienfaiteur et l'obligé : tandis que la charité^ cette fille divine du christianisme^ qui apporte plus qu'un don, mais qui prodigue en même temps les consolations et les conseils^ resserre au contraire ce lien de sympathie. L'aumône qu'elle répand n'humilie plus celui qui la reçoit, car en lui donnant d'une main, de l'autre elle lui indique la bonne route et les moyens assurés de se pasâer de secours.

Après avoir mûrement réfléchi sur la condition humaine, H. Delessert avait reconnu que toute amélioration sociale, tout progrès de la civilisation repose, après le sentiment religieux, sur la triple base du travail, de la prévoyance et de la moralité ; que le bien-être doit toujours se développer parallèlement avec l'instruction, et que la misère, pour fuir à jamais le toit du pauvre, doit en être éconduite par l'activité, les bonnes mœurs et l'économie. L'aisance une fois répandue dans la famille à l'aide du travail, il reste deux objets à poursuivre : élever l'âme du travailleur en le moralisant, et lui inspirer la

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prévoyance^ c'est-à-dire l'écononiie en vue de Tavenir. Telles étaient les vues quil développait d^une manière si lucide dans la conversation, dans les conseils/ et que, dans les démises années de sa vie, A résuma daiisiiui écrit modeste, destiné à diriger les booimes généreux dans le meilleur emploi de leur fortune (i). Il y pfasse en revue toutes les institutions qu'il serait utile de fond^ dans ce but. Il les divise en trois catégories : les établis^ sements consacrés à riastruction élémentaire; ceux qui développent le go6t de la tempérance, de Tépaigne et de la bonne conduite; enfin ceux qui sont dest^iés à soulager les maladies et la misère. S'emparant de l'ou* vrier à son entrée dans la vie, il étudie successivement les secours et les bienfaits que peut mettre à sa cUsiposition la charité, publique ou privée : pour Fenfance, les crèches, les aallest d^asile, les écoles primaires/où s'acquiert une éducation pratique, sage et modeste, a où

l'on enseigne à honorer Dieu, à respecter ses parents, ses magistrats, à obéir aux lois, à aimer l'ordre, à être utile aux autres et à son pays; » plus tard, l'apprentissage d'un métier, les encouragements et les récompenses propres à soutenir leç progrès dans la voie du bien. Arrivé à l'âge adulte, il faut l'exciter à devenir laborieux et prévoyant. Voici l'âge dé l'activité et de la force; l'époque des devoirs graves et impérieux. C'est alors que l'ouvrier probe et intelligent peut, à l'aide d'une légère épargne, se ménager, à lui et à sa famOle, des ressources pour up âge plus avancé. L'ordre et l'économie répandront autour de lui l'aisance pour le présent et la sécurité pour

(1) Cet écrit est intitulé Fondattom qu*a itraii utile de faire. Bro- Gliure in -8, de 1 pages.

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Favenir. Il peut s'élevejr de la condition de simple ouvirier à celle de chef d'atelier ou }de manufacture; Enfin sr la maladie pu des revers imprévus viennent à . paralyser ses efforts^ si l'arrière-saisoa de ta vie se présente chargée d'infirmités ou de besoins^ les maisons de retraite, les dispensaires et les hospices ouvrent un asile è sa vieilr lesse et s'efiorcent d'adoucir Taiâertunie de ses demien jours. , '

La sympathie ^e H . Delessert pour • les honunes de labeur s'explique non-seulement par ses instincts bienveillants, mais encore par ses propres goûts, ses aptitii*des, son amour pour le travail (D). Ce qui l'intàressaii surtout en leur faveurj c'est la part immense qu'ils prennent à ces progrès de l'industrie qui répandent incessamment le bien-être dans les classes les plus élevées comme dans les plus humbles, et dont ils sont parfois 1^ depniers à jouir., C'est aussi qu'il trouvait en eux ce ressort d'éneiigie qui triomphe tôt ou tard de la mauvaise fortune, cet élan de générosité qui les rend l'appui naturel de l'infirmité et de la vieillesse; tandis que, dans le mendiant^ il ne voyait que la misère égoïste d'un lâche, et dans l'aumône, qu'un bienfait trop souvent stérile et mal appliqué*

Il ne suffisait pas de faire prévaloir dans l'opinion ces vues providentielles, il fallait les mettre en pratique et prouver leur efficacité à l'aide de l'expérience. Yoilà l'œuvre à laquelle M. Delessert se dévoua, et qu'il poursuivit durant toute sa vie, sans négliger un seul des moyens qu'il crut propres à l'accomplir. Son premier acte fut cette énorme distribution de secours alimentaires à laquelle il présida pendant une longue crise de misère

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publique. Il vit bientôt qu'il fallait aller plus loin : il songea au tniTail, le premier de tous les auxiliaires^ et il en donna Texemple. Il se fit manufacturier, industriel ; il ouvrit des ateliers , il éleva des fabriques. En même temps il assujettit ses ouvriers à une sage discipline; il les éclaira en tournant leurs idées vers l'ordre^ la tempérance et l'épargne. Les succès ainsi obtenus sur une échelle restreinte^ il voulut les étendre, et c'est dans ce but quMI concourut à la fondation de la société d'encouragement. Convaincu d'ailleurs que les progrès de l'industrie sont liés à ceux des arts et des sciences, il créa des collections, des galeries, un musée ; il encouragea les savants et les artistes. Membre, à vingt-trois ans, des bureaux de bienfaisance, à vingt^pt, administrateur des hospices, puis successivement régent de la Banque, magistrat consulaire, colonel de la garde nationale, député^ membre de l'Institut, il usa de ses relations et de sa haute influence pour réaliser toutes les mesures qui se rattachaient à ses nobles desseins. Son nom se trouve mêlé à toutes les œuvres de bienfaisance, à toutes les institutions d'assistance publique. On eût dit que, chargé d'un ministère de prévoyance et de charité, tout changement favorable dans la condition du pauvre devait être provoqué ou obtenu par ses soins, et que Tunique préoccupation de sa vie était la persévérante protection du travail et de l'infortune.

Un dernier, un immense bienfait devait couronner cette longue suite d'actes généreux, c'est l'importation

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en France et la fondation des Caisses d'épargne y la plus belle, à coup sûr, des institutions populaires des temps modernes : pensée large et féconde, qui semble émanée d'une source toute providentielle tant elle est propre à ranimer dans l'âme du travailleur Tespoir et le courage, en même temps que le sentiment de sa force et de sa dignité.

La première fondation d'une caisse d'épargne remonte à Tannée 1770 et eut lieu à Hambourg. Neuf ans plus tard il s'en établissait une seconde à Berne, et une troisième à Bàle, en 1792. Dès Tannée 18 17, il en existait déjà seize en Suisse et huit en Angleterre. L'année suivante, en 1818, M. Delessert et M. de XjaTj icourt, après avoir étudié les statuts des caisses d'épargne de Londres et d'Edimbourg, présentaient aux administrateurs de la Compagnie royale d'assurances le plan d'une fondation semblable, projet qui fut adopté sur-le-champ à l'unanimité. Deux mois après, une ordonnance royale constituait la Caisse d'épargne de Paris en société anonyme, et, dès le mois de novembre de la même année, elle était en mesure de fonctionner.

M. de Larochefoucault-Liancourt avait été appelé à la présidence. Après la mort de cet homme de bien, H. Delessert, jusque-là vice-président, fut placé à la tête de Tinstitution. Sous ses auspices, avec Thabile coopération de ses collègues, et surtout d'un agent général d'un rare mérite, la Caisse de Paris devint un modèle d'administration et de comptabilité. Cependant, à mesure que ses progrès se développaient, il fallut prendre quelques dispositions nouvelles, dont M. Delessert eut le plus souvent Tinitiative. Afin d'obtenir un intérêt des sommes dépo-

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sées^ on avait songé d'abord à les placer dans les fondis publics el à remettre aux déposants les rentes achetées ; mais le minimum des inscriptions étant alors de 50 fr. de rente^ et les dépôts étant souvent infàrieurs au capital de cette somme^ M. Delessert obtint du trésor la créattoo de petites coupures qui rendirent les achats plus faciles. Plus tard^ il obtint que les livrets et les registres fussent exemptés du timbre ; eufin^ en 1837^ il fut rapporteur de la loi qui autorisait la Caisse des consignations à recevoir les fonds déposés et è en opérer le placement.

Le succès des caisses d'épargne commençait. à dépasser même les espérances des fondateurs^- Plusieurs départements s'étaient empressés d'en établir de semblables. Bien que la Caisse de Paris servit de type à toutes les autres, elle était imitée ailleurs avec plus ou moins d'exactitude* C'est pour donner à l'institution un appui légal, pour en étendre les bienfaits, et afin qu'elle reposât partout sur des bases uniformes, que H. Delessert rédigea le projet de loi qu'il présenta aux chambres en 1834. M. Charles Dupi n fut chargé d'en préparer le rapport. M. Delessert, faisant céder toute considération d'amourpropre devant l'intérêt public, se prêta aux diverses modifications que le savant rapporteur fit subit à ses idées. Le projet, d'abord accueilli par la chambre avec quelque froideur^ fut sur le point d'être rejeté. H. .Delessert le défendit avec talent, avec dignité, et repoussa certaines attaques avec une sorte d'indignation qui fit rougir les opposants. Un sentiment de pudeur ramena aussitôt la question à ce qu'elle avait.de sérieux et d'utile; mais la délibération fiit ajournée à 1835.

A cette session, le projet,, représenté au nom de

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MM. Delessert et Charles Dupin, fut adopté. La Caisse de Paris n^avait encore recueilli que ^4 millions : dix ans après^ elle en possédait 112. Il n'y avait alors que cinquante caisses en activité. En 1847, on en comptait trois cent cinquante^ et lé chiih*e des dépôts s'élevait à près de 400 millions.

Tout semble avoir été dit sur Tutilité des caisses d^épargne^ et pourtant que de résultats imprévus amènent chaque joui* leur développement et leur propagation ! Simplement destinées d'abord à recueillir les 'économies du travailleur pour les mettre à Tabri des chances, des pièges de la spéculation, et même des tentatives impru dentés du possesseur lui-même, elles montrèrent bientôt qu'elles avaient une plus haute portée, et que, ^i leur institution devenait générale / leur influence pourrait s'étendre non-seulemënt sur le bien-être, sur là moralisation des classes populaires; mais encore sur le crédit public, s\}T là sécurité commune et sur la stabilité de l'État.

Les caisses d'épargne, à côté de leurs notlibrettx avantages, ne présentent aucun inconvénient. Sï les hospices portent secours à la maladie et à la misère, elles dispensent d'avoir recours 'aux hospices;' si les monts-de-piété prêtent de l'argent qu'il faut rendre avec une perte d'intérêt, elles restituent le dépôt qu'on leur a confié avec les intérêts dont il s'est accru; si les bureaux de bienfaisance distribuent des secours teiîiporaires, les caisses d'épargne font plus : elles ptéVierinent la détresse, préparent des ressources pour des cas imprévus; et soulagent: le présent avec la réserve dfu passé.

De tous les'plûcenients à la portée des petites fortu-

348 ÊTUlIft» BIOGUAFUlljDliS.

nes^ le dépôt aux caisses d'épargne est le seul qui ne soulève aucune objection. Les faibles économies sont stériles et exposées à mille accidents; les placements individuels ont leurs dangers ; les tontines dépouillent les héritiers naturels; les assurances sur la vie spéculent sur la mort des coassociés. Les caisses d'épargne acceptent et font fructifier les plus petits dépôts; elles excitent au travail, détournent de la débauche^ et assurent l'ouvrier contre le chômage et la maladie. Rien ne redouble Tactivité etrénergie du travailleur comme cette sécurité que donne la possession^ fruit de l'économie; l'économie^ cette seconde providence du pauvre, qui se complète par la pensée de l'épargne, en prévision de l'avenir. L'aisance qui en est le résultat resserre les liens de famille, rend l'homme plus prudent et plus sage. Du moment où l'ouvrier possède un livret de caisse d'épargne, ce livret devient comme un brevet de moralité et de bonne conduite. L'ordre chez lui succède à l'imprévoyance, l'activité à la paresse, la tempérance à la dissipation; il se relève à ses propres yeux et se présente avec plus de confiance à l'estime de ses égaux.

Les caisses d'épargne sont pour l'ouvrier le salut de sa

vieillesse; de sa vieillesse, à laquelle il ne songe pas assez, car les sociétés de secours mutuels ne sont que des compagnies d'assurance contre les maladies et les accidents, et il oublie trop l'importance de préparera ses vieux jours une autre ressource que le pain de l'aumône et une autre retraite que les maisons de charité. Hais les eusses d'épargne ont un avantage plus prochain pour le travailleur, qui, encore dans la force de l'âge, peut, à l'aide de ses^ économies accumulées, s'élever chaque jour à unecondi-

BENJAMIN DEL£SSEHT. 3i9

tion meilleure. Ceux qui n'avaient rien passent ainsi peu à peu dans la classe de ceux qui possèdent; rhomme laborieux apprend qu'en ménageant les fruits de son travail il peut devenir riche à son tour. De nouveaux éléments s'introduisent dans les rangs de la bourgeoisie^ et de ceux-ci dans les rangs supérieurs ; ainsi s'affaiblissent les distances et s'émoussent les aspérités qui existent entre les conditions^ ainsi s'élève insensiblement le niveau de la richesse et celui de la civilisation. En même temps que les masses arrivent à l'aisance par le travail^ elles s'instruisent aux affaires comme aux idées; et il ne serait pas difficile de démontrer qu'à mesure qu'une nation s'enrichit de cette manière^ elle s'instruit et se moralise à la fois.

On comprend^ dès lors, comment les caisses d'épai^e peuvent devenir une garantie pour la paix publique et la stabilité du gouvernement. En associant le prolétaire par ses propres œuvres à la propriété^ elles augmentent le nombre des personnes attachées à la fortune de l'État. C'est de la même manière qu'agit l'extrême division de la propriété territoriale^ car la terre^ comme Ta dit un savant économiste, est la caisse d'épai^ne de l'habitant des campagnes (1). Tout possesseur d'un livret est donc intéressé à l'ordre. Les caisses d'épargne sont ^ en effets le thermomètre de la sécurité générale^ de l'aisance, du bien-être des masses. Tout ce qui tend à interrompre ou à suspendre s'y fait ressentir à l'instant. La peur^ l'abaissement du crédit, les troubles politiques^ sont les seuls dangers qu'elles aient à redouter. Le choléra^ en iS3% fit retirer moins d'ai^ent que les émeutes. « L'épidémie^

(l)M.Ch. Dupin.

350 ÉTUDES BIOGRAPHIQIBS.

« di&ait M. Delessert dans son rapport de i833^ a peu « attaqué les personnes qui ont des Uvrets à la caisse « d'épargne. Gela tient probablement à ce qu'elles mè- « nent une vie plus réglée et qu'elles sont habituées à « Tordre et à la sobriété. Ce que je puis assurer personc nellement, c'est que parmi les ouvriers de mes faa briques^ qui sont au nombre de plus de deux cents et < qui ont des livrets, aucun n'a succombé à cette triste a malaflie. »

M. Delessert regardait la fondation des caisses d'é-* pargne comme le point de départ d'une sorte de régénération sociale; Cette conviction se faisait surtout remar-" quer dans les rapports qu'ii présentait chaque année à l'assemblée générale des administrateurs. Ses vues, ses idées à cet égard, exposées avec cet acceât de vérité, de simplicité, de justesse, qui était le caractère de sa parole, ont , fini par être comprises de tout6 ia France La pen^' de l'épwfgne a passé dans les mœurs 'de la populaftion et y a jeté de profondes racines. Une circonstance récente a montré que l'institutioii était à l'abri des chances les plus inattendues, et qu^elle survivrait aux épreuves les plus menaçantes et les plus terribles.

Après avoir été l'un des principaux -fondateurs des caisses d'épargne et leur propagateur infatigable, H. Delessert voulut encore être leur bienfaiteur le plus magnifique. Comme dernier adieu aux enfants du- peuple > et afin de les protéger même après sa'nloi^,'il détacha de' sa fortune une somme de «cent dûqttknfé ttûWë francs^ divisée enli'ois mille livrets,* qu'il chargea l'administration de la caisse ^d'épargne dq distribuer aux travail-' leursé II savait qu'en les initiant à l'épai^pie, o'était Jes

BSlfJAMIir DKLBSnniT. 351

arracher à la paresse^ à Tinconduite ;- que* son bictofait ainsi réparti servirait^ comme autant de semences^ à multiplier le ban grain^ et donnerait «lieu à plus d'une génération d'ouvriers bonoétes^ prudents et laborieux*

.. Vffl .. .

Hais sa tâche n'eût pas été accomplie si , après ;«yoir

appris aux hommes de labeur le secret de se devoir à

eux-mêmes le bien-être et la sécurité, il n'eût enseigné à tout le monde l'art de trouver en soi les éléraei^ts d^up bonheur certain et durable. Tel est l'objet d'un ouvrage, dépouillé de toute prétention littéraire, dans lequel M. Delessert rassembla tout ce qui, à ses yeux, constituait la vraie sagesse et peut contribuer à nous rendre heureux (1). Ce n'est pas le livre d'un grave philosophe, ^'on moraliste austère, c'est tout simplement un recueil de maximes et d'avis bienveillants propres à diriger, ^ développer un naturel porté au bien, C'est l'ouvrage d'un esprit religieux, éclairé, d'un cœur droit, d'une âme compatissante. Empreint d'une couleur naïve , toute biblique, qui rassérène l'âme et l'encourage, il respire partout l'amour de l'ordre, du travail, de la charité, de la tolé^ rance. Guide suret fidèle, car il en a fait lui-même l'épreuve durant toute sa vie. Bien que la plupart dei$. préceptes qu'il renferme soient empruntés aux sages de tous .le$ siècles, on pourrait en croire H. Delessert l'unique auteur, tant ils résument sa vraie nature, ses idées et presque tous ses actes. Citons-en quelques lignes, ne fut-ce que pour

(1) U est intttulé U Guide du bonheur. 1 vol. in-8, 2« édiUon, Parii, 1840.

352 ÂTUDM BIOGlAPHIQin».

ajouter à son portrait de nouveaux traits de ressemblance :

< Les bonnes actions rendent la vie heureuse.

c n est plus aisé d'être honnête homme que de le paraître.

« Heureux et sage qui se dit en s'éveillaut : Je veux être aujourd'hui meilleur qu'hier.

a Ne faire jamais une chose que Ton ne voudrait pas qui fût connue.

< Deux éléments de bonheur : oubli des injures et souvenir des bienfaits.

a L'amitié est le ciment de la vie humaine.

« La bienveillance donne plus d'amis que la richesse et plus de crédit que le pouvoir.

a II faut mériter les louanges et les fuir.

a L'homme bienfaisant n'est pas celui qui donne le plus^ mais celui qui donne le mieux.

a La religion et les mœurs sont les seuls moyens de prospérité pour les nations comme pour les individus.»

A côté de ces maximes destinées à ceux qui^ jusqu'à un certain points sont maîtres de leur destinée^ se trouvent d'autres préceptes plus particulièrement à l'adresse des travailleurs. Plusieurs de ces adages sont de H. Delessert lui-même. Le plus grand nombre est emprunté à la Science du bonhomme Richard, ce code de l'ouvrier, rédigé par cet ouvrier imprimeur de Philadelphie, devenu l'un des fondateurs de l'indépendance américaine, Franklin, le plus lucide des philosophes comme des économistes :

a La paresse va si lentement que la pauvreté ne tarde pas à l'atteindre.

BENJAMIN DELESSBRT. 353

a La faim regarde à la porte de Thomme laborieux^ mais elle n'ose pas entrer.

« L'oisiveté est comme la rouille^ elle ronge plus que le travail n'use.

a L'industrie est le bras droit et la frugalité le bras gauche de la fortune.

«r L'œil du mattre fait plus d'ouvrage que ses deux mains.

a L'ordre a trois avantages : il soulage la mémoire^ il ménage le temps^ il conserve les choses.

« Le défaut d'ordre a trois inconvénients : Tennui^ l'impatience et la perte de temps.

a L'argent est comme le temps ^ n'en perdez point, vous en aurez assez. »

Voilà ce qu'enseigne cet excellent livre, en tête duquel nous voudrions ajouter cet autre adage :

a Le bien que l'on fait aux hommes, quelque grand a qu'il soit, est toujours passager ; les vérités qu'on leur a laisse sont éternelles (1). »

Il faut avoir été heureux pour oser enseigner aux autres l'art de le devenir; mais celui dont Tàme s'associe à l'infortune sait aussi prendre sa part du bonheur qu'il répand autour de lui. M. Delessert avait à sa portée des éléments nombreux de ce bonheur. Des frères qui l'adoraient et dont l'âme répondait si bien à la sienne, de nombreux amis, la considération, l'estime générale dont il jouissait, quel digne couronnement d'une aussi noble

(1) G. GuTier, Éloge de Tenon.

354 ÉTUDES BlOGftAFHlQm».

existence! Un seul chagrin, mais profcmd et ans^r^en avait troublé le cours, c'est la perte d^une épouse* accomplie, après dix^sept années de Tunion la plus perfsMte. H. Delessert n'avait jamais eu d'enfants, maiç ceux denses frères devinrent les siens, et sa vieillesse en fut eatourée et chérie comme l'eût été celle du père ie:pluSfjl^Bdpe: et le plus vénàré. Quiconque l'a conniixliin^ si^ vie iptisie et l'a pu voir au sein de cette admirable famille, où l'jélévfttion de l'esprit .comne de» sentioienls^l^^ mwterainsi que les vertus SMoblent se tran80ieiUa*e>€!MUiieun^'bér ritage, quiconque » été accueilli datta cette demeavef dont la richesse ne faisait ombrage à personne > où les «riijéts d'étude occupaient la {H^emièreet Uplus belle place, celui-là peut dire si M. Delessert fut heureux ets'îKamr bitionnerait pour lui^onéma une plus larige «nesurôf de bonheur. Dans ce musée, dans ces galeries^ au miU^ de ces groupes de savants, d'artistes, <l'vhommes éclairéa de tous les rangs, de toutes les nation^i^pn admii^ait ce vieil* lard à la haute taille, aux traits néiguliers^ à la physionomie sereine, reflet d'une âme douce et affectueuse, faisant avec une joie naïve et modizfste les honneurs de ce palais des arts, de la science et de l'industrie. La cordialité et la simplicité de ses manières formaient avec toutes ces richesses une sorte de contraste qui commandait l'attachement et le respect. Qu'il y a loin de cet affable accueil et de l'exhibition libérale de tant de merVeiHes, à l'égoîsme de certains amateurs qui ne comprennent que le sot orgueil d'une possession exclusive, et ne retirent d'autre fruit de leurs trésors qu'une admiration stupide, souvent arrachée à l'ignorance par l'importunité ! L'abord de M. Delessert était sérieux et réservé, mais

sans froideur. Une certaine timidité^ mêlée de bienveillance^ donnait beaucoup de charme à son accueil. Son cœur était aimant^ son âme pleine de généreuse initia* tive. Il causait peu^ discutait rarement; mais dès qu'il s'agissait de questions relatives à ses études habitudles^ sa parole s'animait et devenait lucide^ élevée^ presque abondante. Son esprit était ingénieux et résolu. Il y avait dans son caractère plus de solidité que d'éclat^ plus d'activité soutenue que d'élan et de passion. Quel que fût son amour pour le travail^ on pourrait s'étonner de la variété des choses auxquelles il a pu suffire^ si l'on ne savait que. le moyen de faire beaucoup est de ménage l'emploi du temps,, et que les esprits actifs Souvent le repos et puisent de nouvelles forces dans la diyersiié des occupations»

. M. Delessert eut un mérite bien rare^ celui d'apprécier sainement l'étendue^ les limites de ses facultés^ et de s^y renfermer avec sagesse.. Quels que soient les honneurs et les titres qvi'il. obtint^ il ne s'éloigna jamais de la voie du commei:ce et de Tindustrie^ la carrière de son ohobi, à laquej^eil savait devoir ioujt le reste. Sa modestie était sincère.. Lorsqu'un. projet s'était emparé de son esprit^ rien, n'égalait son ardeur, sa persévérance à en poursuivre l'accomplissement ; mais^ dès que le succès était devenu certain^ il le livrait à sa propre fortune, s'effaçait, et, laissant oublier la part personnelle qu'il y avait prise, il tournait son activité et sa haute intelligence sur d'autres sujets. Il traversa une longue vie et bien des vicissitudes publiques ou privées, sans s'écarter de l'unité de ses principes cooime de la ligne droite et pure qu'il s'était tracée. Industrid, soldat, économiste, homme politique.

356 KTUDK8 BIOGKAPBIQUES.

savant, tous ses actes eurent pour mobile Tintérêt du pays, le progrès de la civilisation, l'aniélioration morale et matérielle des masses. Il ne dut sa popularité ni à sa fortune, ni à l'éclat de sa parole, ni à d'autres qualités brillantes, mais à l'ascendant de son caractère, à sa bonté inépuisable, à sa droiture, à son désintéressement. Ce n'est pas à l'école du malheur, comme Franklin^ Howard ou Parmentier, c'est au sein même de la prospérité et de la plus belle existence qu'il apprit à compatir à l'infortune. 'Placé par ses propres œuvres dans une situation privilégiée, il ne s'attacha qu'à adoucir les inégalités des conditions et à rapprocher les rangs de l'ordre social. Voilà les vrais amis du peuple, et non ceux qui n'ont jamais fait pour lui que l'égarer en excitant ses mauvaises passions ou l'abuser par des prestiges! Essaiera-t-on de nier ces progrès évidents de la civilisation et du bienêtre général, opérés par les soins de quelques hommes sortis des rangs moyens de la société comme pour enseigner aux autres comment on s'élève soi-même, en se rendant utile à tous? Tant d'efforts généreux seront-ils donc perdus pour les générations qui suivront la nôtre; de si nobles exemples, de si beaux résultats seraient-ils destinés à périr? Ne le croyons pas. L'envie, malgré son aveuglement, ne peut méconnaître les bienfaits dont elle profite, ni ce qu'ils ont coûté à ces hommes qu'elle hait uniquement parce qu'ils lui sont supérieurs en intelligence et en abnégation. Que signifient d'ailleurs toutes ces haines jalouses? Comme si, après tout, la somme des biens et des maux ne rendait pas souvent les fortunes égales; comme si proscrire la richesse n'était pas infailliblement généraliser la misère et déshériter le pauvre

BENJAMIN DELESSCBT. 3.17

de guides^ de consolations^ d'exemples et de secours !

Sentiment profond de ce qui est beau, grand et juste^ piété, tolérance, amour sincère de Thumanité, tels furent les éléments, les convictions de sa belle âme : ordre et travail, indépendance et sagesse, charité, tels sont les enseignements qu'il laissa. Il ne manqua à aucun devoir^ ne déserta aucune noble cause et ne fit défaut à aucune idée généreuse. Sa vie, bien que féconde en actes et en bienfaits publics, n'en fut pas moins retirée, paisible, modeste. Les derniers instants en furent admirables. Une affection organique du cœur vint le saisir au moment où Ton se croyait encore sûr de voir se prolonger cette patriarcale vieillesse. Au milieu des plus vives souffrances, uniquement préoccupé de la douleur de sa famille , qui recueillait avec amour ses dernières paroles, il n'exprima aucun regret, aucune plainte. Gomme le juste de l'Évangile, il vit arriver la mort avec la sérénité d'une conscience irréprochable, avec le calme d'une âme chrétiennement résignée, et, confiant dans la justice divine, il alla lui soumettre l'emploi qu'il avait fait des facultés et des biens qu'il en avait reçus (i).

Ses funérailles, réglées à l'avance par lui-même, furent simples comnie l'avait été sa vie. Il fit distribuer aux pauvres l'argent que l'on eût consacré à de somptueuses obsèques : pour cortège ses parents, pour sépulture le cimetière de famille, et sur son tombeau cette seule inscription : « Il fut un des principaux fondateurs des caisses d'épargne. » Il avait la conscience d'avoir, en cela du moins, rendu un grand service à son pays.

La piété généreuse d'un ami, d'un compatriote, a

(1) 1«r mars 1847, dans sa 74« année.

358 ÉTUDES BIMRAPHIQCBS.

voulu rendre à sa mémoire un dernier hommage. H a voulu que la ville natale de M» Delessert^ que ces lieux jadis célèbres par les luttes de Téloquence et de la poésie (1)^ retentissent du simple récit de ses bienfaits, de ses vertus^ et que la couronne destinée au front de I/orateur par cette illustre Académie fût en môme temps déposée sur la tombe de, l'homme de génie dont Lyon s'enorgueillit à juste titre d'avoir été le berceau. «. . •

{"ï) C'est à Lyon que 'é'élèvait, tu 'éonfunencement Ue Tère chrétienne, le temple d'Auguste, oè - se •dMébraienÉ des jeux Httériines, auxquels Juvénal fait allus^u dana 1^ . vera suivants. : .

NOTES

(A) Voici, les plus liDp<;»rtantes de ces pubUicaUoQs.: , .

lo leones teleçtc^ plantarwn gtioi in tyitemaie.vni^trêali, ex herbarii» paritienaihini, proeiertim ex Leetertiano, àeeeripêit Âitg». Pyr. de CaniolU. 5 Yolumes. in>fol. pontenant les cinq premières centuries. Paris, ia20-lB46.

2o Un cahier de j)lfM9che8 .lithograpbiées :d'espèces rares de la Nouvelle-Hollande, avec ce titre : Iconeê lithogr. phni. Àustrakmœ. rariorum. Petit in-foL, Paris, 1837, avec des descriptions par Guillemin. .. '

ao FlorœSen^gambû;^ ^n(aft^, .etc., par JUM, GuiUamin, Perrotet et Richard^ 1 volume in'4, a vexï 72 planches, 1830-1^3.

C'est encore à la munificence de M. Delessert que Ton doit le grand ouvrage qui a pour titre : Recueil de coquillee décritee par Lamarek et non encore figurëee. i vol. in-8, Pajris* J.841 , jKve^ 4a planehes in-folio gravées,. et cotoriées. Il concourut «gaiement à celui que publie ^ M. Chenu, conservateur.de la galerie de condiyliologie, sous le titre à'IUwttraiiçtu «ono^io^tgiiet. Ce 4emicr)0uvniget présentera un epeeieê généjral de tputeq Jies coquilles connues» vivantes ou fossiles.

(B) La science ne pouyait manquer de payer son tribut de reconnaissance .à M, Del^ser^ en inscrivant son nom dans le catalogue du règne végétal. Deux genres botaniques lui ont été dédiéb, l'un par Lamouroux et l'autre par M. de Candolle. Le premier, qui a reçu le nom de Deleueriat a pour type une des algues les plus belles de la famille des floridées. Ce genre est même devenu le type d'une tribu, les Deleê$eriée»f la plus élevée dans la série phytologique.

L'autre genre, nommé Leeeertia par de Candolle, fait partie de la tribu des LoUet^de la famille des légumineuses. 11 a été fondé sur des plantes autrefois rapportées au genre Colutea, dont il est un démembrement. Le Prodrome de D. C. en énumère dix^sept espèces.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, contrairement aux lois de la nomenclature, tous les botanistes ont admis et respecté ce double

360 RTtDES BIOGRAPHIQUES.

emploi. Sprengel seol a essayé de protester, en substituant au nom donné par Lamonroox le nom barbare de WormikioUiia; mais ce nom n'a été adopté par personne.

(C) Nous ne croyons pas commettre nne indiscrétion en emprantant au bel Éloge de Delessert, que M. Plourens a prononcé à TAcademie des sciences, dans sa séance;poblique du 4 mars I8â0, un trait cbarmant que son auteur, dit le seyant biographe, « n'ayalt pu cacher. »

« Un jour qu'il aralt consacré une de ses visites aux Enfanu «m- Met et aux EnfanU iroiivéf, il revenait s'acheminent à pied. Ce jour était un premier janvier. A peine avait-il fait quelques pas, qu'il rencontre des groupes d'enfants, Joyeux comme ils le sont tous ce Jourlà, et dont les petits bras pliaient sous le poids des cadeaux dont on les avait comblés. Cette vue rappelle à l'excellent homme les «ifants qu'il vient de quitter, pauvres créatures abandonnées et qui ne connaîtront jamais ces joies. M. Delessert ne peut supporter cette idée. Avant de rentrer ches lui, il avait expédié aux deux hospices nne cargaison très-capable d'y apporter un bonheur aussi vif qu'inattendu. Depuis ce moment, les enfants maladif et les enfants trowfiê ont eu, chaque premier Janvier, leurs cadeaux et leurs joies du jour de Van. »

(D) Chimiste, physicien, naturaliste, homme d'atelier et de laboratoire, ses connaissances variées s'appliquaient à tout. Il a même laissé de son goût pour l'architecture un témoignage précieux. C'est un projet relatif à la reconstruction de la Bibliothèque nationale, applicable d'ailleurs à toutes les bibliothèques publiques (deux mémoires in-4, 1835 et 1888, avec planches grayées). Il donnait à son monument la forme circulaire, panoptique, et il prouvait que cette disposition permettrait non-seulement une distribution plus commode, une surveillance plus facile, mais qu'elle admettrait un nombre plus considérable de volumes, et qu'elle procurerait une économie notable dans les frais de construction.

MATTHIEU BONAFOUS (')

L'ombra sua torna ch'era dispartita.

(Dante al. m/"., cant. iv.)

Dans les dernières années du xvn*' siècle^ un des rameaux d'une ancienne famille noble française^ originaire du Quercy^ alla se fixer en Piémont et devint la souche d'une nouvelle lignée franco-italienne^ dont les membres s'établirent à Turin et à Lyon. Cette famille^ que des recherches généalogiques font remonter jusqu'au x** siècle, avait aussi jeté plusieurs branches dans le bas Limousin^ dans le Berry^ dans le Languedoc et dans la Picardie. La maison de Bonafoux ou de Bonafos avait, depuis plusieurs siècles^ fourni une longue succession de seigneurs de Presques, de Vern et de Tessieu, L'un deux avait accompagné Raymond YI à la croisade de 1^48 ; d'autres^ chevaliers de Halte ou de Saint-Jean de Jérusalem^ et pourvus de hauts grades militaires^ avaient combattu glorieusement^ à diverses époques^ dans les armées françaises. Au commencement du XYiii" siècle^ le second

(1) Éloge couronné par rAcadémie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, dans 9a séance du il juillet 1854.

3n ftrODBS BIOGRAPHIQUES.

fils de René de Bonafous, seigneur de Foix, colonel de dragons^ alla se fixer en Italie, auprès d'une tante qui avait épousé un officier supérieur, frère du gouverneur de Suse, et il s'y maria. Telle est Torigine de cette branche de la famille, dont les membres, dans le cours du siècle dernier, ne crurent pas déroger en se livrant au commerce et à Tindustrie. C'est à elle qu'appartenait M. Mathieu Bonafous. ( A. )

Matthieu Bonafous 1... Un nom de plus à ajouter à la liste de ces nobles cœurs dont les sentiments comme les actes honorent, servent, consolent rhumanité ; une illustration de plus à joindre à celles des Lyonnais devenus célèbres par leur savoir et par leurs vertus ! Et toutefois, au moment d'appeler sur ce nom respectable la reconnaissance de ses concitoyens, un scrupule vient nous saisir. Quelle forme donner au récit d'une vie aussi Gjmple, bien que si remplie 1 Comment accorder le ton solennel de l'éloge avec cette existence modeste et presque sans éclat ? Pourquoi porter au grand jour tant d'actes destinés par leur auteur à rester ignwés? mystères de dévouement et de bienfaisance qu'une pudeur délicate chercha si souvent à couvrhr d'obscurité ! Mais, nous l'avons compris, il s'agit moins ici d'une palme à offrir à l'éloquence, que d'un hommage à rendre à une mémoire vénérée, d'un devoir à accomplir, d'un appel à faire à la vérité. La vérité devra donc suffire, sinon à l'honneur du panégyriste, du moins pour conserver quelques traits d'une vie qui se loue d'elle-môme, et pour remplir à l'égard d'un homme 4^ bien les vues piei^ses de ses collègues et de ses amis.

Frankin Bonafous, l'un des descendants de la branche piémontaise, habitait Lyon lorsque naquit Matthieu, son

MATTHIEU BONAFOUft. 363

troisième fils^ le 7 mars i793< C^étaii aumœnent où la ville héroïque rassemblait toutes ses forces pour soutenir ce siège mémorable^ énergique protestation du travail^ de l'ordre et de Tintelligenee contre la plus odieuse des tyrannies. L'opulente cité^ jusque*là si fertile en grands industriels^ allait montrer qu'aux jours du danger elle n'était pas moins féconde en vaillants défenseurs. Âinsi^ c'est au milieu des horreurs de la guerre civile^ au bruit des luttes sanglantes qu'entraînent les passions politiques^ jqu'arrivait à la vie un homme destiné à réparer autant ^u'il était en son pouvoir les maux qui aocablaient son pays à l'heure de sa naissance. Par un étrange con^asté^ presque ^u même moment^ un autre Lyonnais^ comme lui homme de paix et savant agronome^ l'abbé Rozier périssait^, écrasé dans son lit par une bombe dirigée sur sa ville natale^ par la main de ses compatriotes !

Le père de Matthieu Bonafous n'était pas un négociant ordinaire. Pendant les guerres d'Italie^ il fit preuve dé talents administratifs d'un ordre élevé. Après la bataille de Marengo, N aj^oléon , appréciant^ avec son discernement rapide^ le mérite et le caractère de l'habile industriel, le jugea capable de seconder les vues de son génie^ et lui offrit la préfecture de Gênes. Frankin Bonafous n'accepta points mais il crut rendre au pays des services non moins réels, en ouvrant entre l'Italie et la France des communications régulières qui, jusque-là, n'avaient point existé. C'est alors qu'il fonda cet établissement de Messageries dont le nom est aujourd'hui populaire, et qui devint bientôt pour sa famille la source d'une honorable fortune. En 1813, sa mort mit cet établissement dans les mains de ses fils qui, en se fondant sur son exemple, ont conservé

304 ÉtVDRS BIOGKAPHIQUES.

jusqu'à ce jour, à cette part de Théritage paternel^ une réputation justement acquise et méritée.

Les premières années de Matthieu Bonafous s'écoulèrent à Lyon. Plus tard on l'envoya au collège de Chambéry, où un savant professeur, Georges-Marie Ij^ y ^ ymond , s'appliqua à développer les heureuses qualités de son àme, son instruction littéraire et le goût naturel que^ bien jeune encore, il manifestait déjà pour la culture des science^.

Au sortir du collège, il vint à Paris pour terminer ses études et pour suivre les cours des grandes écoles. Dans les divers séjours qu'il fit à Turin, les conseils de H. Matthieu Verne, son aïeul maternel, ancien écuyer de Louis XV et ami de l'abbé Rozi er, dirigèrent ses goûts scientifiques vers l'agronomie. L'ardeur qu'il appor* tait à ses recherches, la douceur et l'affabilité de son caractère lui valurent l'amitié de quelques savants, entre autres de Bunîyg et de Balb is, qui devinrent ses premiers guides dans une voie qu'il devait parcourir avec tant de succès. Hfttons-nous d'ajouter qu'aux enseignements de son père, si capables de tourner son jeune esprit vers des teibitudes de travail, d'ordre et d'activité, se joignaient les conseils d'une mère chérie, qui développèrent ses penchants naturels de bienfaisance et de foi religieuse, et ceux d'une tante qu'il aima comme sa mère, parce qu'elle continua longtemps pour lui l'œuvre maternelle. On l'a dit, et il faut le répéter : dans le cercle intime qui entoure dès leur jeunesse les hommes destinés à revenir éminents par leurs vertus sociales, se trouve presque toujours une douce et aimable figure de femme, noble source de leurs sentiments expansifs^ et à laquelle il faut

MATTHIEV BONAPOUS. 36f)

rapporter la plupart des élans de piété et de bienveillance qui les caractérisent.

Le goût précoce et décidé que Matthieu Bonafous annonçait pour les sciences naturelles avait en effet son principe dans Tàme généreuse comme dans Tesprit du jeune savant. Connaître ne devait pas lui suffire^ il voulait surtout devenir utile. Aussi^ bien qu'en approfondissant son caractère^ il soit possible de distinguer en lui l'homme de savoir et l'homme de bien^ il est difficile de l'apprécier isolément sous l'un ou l'autre aspect. Matthieu Bonafous ne cherchait dans l'étude des sciences que les moyens de multiplier ses bienfaits^ comme ses libéralités s'accomplissaient toujours en vue des développements de la science ; ne séparant jamais dans sa pensée les progrès de l'intelligence humaine de ceux de la morale publique^ s'efforçant toujours de féconder Tune par l'autre^ et de soutenu* par leur appui mutuel ces deux grands et éternels mobiles de la civilisation.

Dès son début dans la carrière agronomique^ Matthieu Bonafous sembla prendre pour modèles deux hommes à qui l'on doit l'heureuse direction et les plus précieuses découvertes dont se soient enrichies de nos jours les connaissances de cet ordre. L'un d'eux est Parmentier^ chimiste ingénieux autant que modeste^ à qui se rapportent lespi'Ogrès les plus remarquables relatifs à la culture des céréales, à la propagation de la pomme de terre^ à l'art de la panification. Le second est Vincent Dajj^lo, l'un des savants qui font le plus d'honneur à l'Italie moderne ;

ai.

366 ÉTCDBS BIOGRAPHIQUES.

tour à tour chimiste, physicien, administrateur^ économiste, et qui, à travers les événements politiques auxquels il prit une très-iarge part, ne cessa jamais de tourner son esprit vers les études agronomiques et industrielles.

A leur exemple, et parmi les recherches qu'il étendit à presque toutes les questions de Pagronomie, MatAîeu Bonafous s'attacha particulièrement aux cultures et aux industries les plus répandues dans sa double patrie : fai soie, le maïs, le riz, la vigne, ces grandes productions qui eontribuent si puissamment à la richesse, à la prospérité de la France et du Piémont. Il étudia ces sujets importants d'un point de vue élevé, comme dans tous leurs détails d'application ; il en approfondit les principes, les méthodes^ les procédés pratiques, et il consacra sa vie et sa fortune à les perfectionner, à les encourager, à en répandre l'enseignement.

Dès l'année 1821, Matthieu Bonafous présenta à la Société d'agriculture de Lyon , un mémoire intitulé : de l'Éducation des vers à soie. Ce travail lui mérita une n^aille de la part de la Sofoiété à laquelle il en avait fait hommage, et un rapport très-favorable de la Société d'encouragement* Le ministre de l'intérieur en ordonna la distribution aux cultivateurs des départements méridionaux. Ce mémoire, qui forme le point de départ de tous ses travaux sur la sériciculture, devint une sorte de manuel à l'usage des éducateurs de vers à soie« L'auteur en publia successivement quatre éditions, chaque fois enri^ chies d'expériences et d'observations nouvelles. La dernière, qui date de 1840, fut répandue en Algérie par ordre du ministre de la marine. Hais une circonstance singir* lière, c'est que cet ouvrage, d'abord en partie traduit de

MATTHI'RU BONAFOUS. 367

l'italien^ après avoir été traduit lui*méme dans plusieurs langues^ finit par être transporté de nouveau du français dans la langue italienne (1).

Ce travail en appelait nécessairement un autre^ destiné à en être le complément^ et qui parut^ en effets Tannée suivante 1822 ; c'était : VArt de cultiver les mûriers. La méthode que préconisait Matthieu Bonafous était celle qu'avaient récemment imaginée et mise en pratique le comte Verri et le marquis de Spigno. Ce second écrit de Matthieu Bonafous obtint tout le succès dont il était si digne ; H eut^ en peu d'années^ Thonneur de trois éditions et de deux traductions allemandes (2). Le préfet du Rhône décerna à l'auteur^ au nom de son département^ une médaille d'or, en témoignage d'estime et de gratitude, et ce fut à cette occasion que la Société royale d'agriculture de Turin offrit à M. Bonafous la direction de son établissement de la Croisette^ jardin expérimental de culture et de naturalisation.

L'art de cultiver les mûriers et d'élever les vers à soie remonte, en France, à la fin du xiv* siècle. A cette époque, quelques seigneurs qui avaient suivi Charles VIII dans les guerres d^Italie, rappoi*tèrent des plants de mûriers, qui furent transplantés en Dauphiné, dans les env^ rons de Montélimart. Ces essais ayant réussi, on créa des pépinières, on distribua des boutures aux cultivateurs, rindustrie de la soie prit un certain essor, et des manufactures, établies à Tours et à Lyon, commencèrent à se développer. Malheureusement,* ce premier élan ne se sou-

(1) Par Tabbé Spreafico. Milan, 1842.

(2) La 3* édition renferme la description de VÉekelle 'brouetta. Paris, 1825, avec une planche.

tint pas; la culture des mûriers fut peu à peu abandonnée^ et Ton continua pendant près de deux siècles à tirer le étoffes de soie de l'Espagne et deTItalie. Sous Charles IX^ un jardinier de Nîmes, François Francart, s'efforça de ranimer cette culture et couvrit de mûriers le Languedoc, la Provence et le Dauphiné. Vers la fin du tlvv siècle, Olivier de Serres, Tun des Nestor de Tagriculture moderne, éleva des vers à soie dans sa terre de Pradel, en Vivarais, et, protégé par Henri IV, il donna une vive impulsion au réveil de cette industrie. On favorisa la culture du mûrier à Toulouse, à Moulins, à Tours ; on 6t de nombreuses plantations de cet arbre, à Hantes, à Rosny et jusque dans le jardin des Tuileries. En 1599, un édit royal prohiba l'importation des étoffes de soie et fixa désormais en France cette riche fabrication. Dans le siècle suivant, d'abord encouragée par Colbert, mais arrêtée dans son essor par l'édit de Nantes, elle cessa de faire de nouveaux progrès, mais elle se ranima dans le cours du xvii* siècle. Enfin, plus près de nous, cette industrie, l'une des plus belles qui soient propres à notre climat, malgré son développement progressif, s'était peu ressentie des progrès généraux de la science, lorsqu'en 1815, le vénitien Dandolo résolut d'en faire l'objet de recherches approfondies. Il s'était posé pour problème d'obtenir la plus grande quantité possible de soie d'une quantité donnée de feuilles de mûrier. Ce problème, il l'avait résolu de la manière la plus heureuse, et l'ouvrage dans lequel il exposait ses recherches et leurs résultats, avait déjà opéré une véritable révolutio^n dans la pratique des éducateurs italiens.

Matthieu Bonafous ne pouvait s'appuyer sur une meilleure autorité que celle de Dandolo^ pour propager ' en

MATTHIEU BONAFOUS. 369

France les méthodes les plus favorables à cette industrie.

Cependant il restait beaucoup à faire dans cette voie ; rincertitude des récoltes^ souvent compromises par la gelée^ retenait encore les cultivateurs. Il fallait trouver les moyens d'y suppléer^ soit en imaginant d'autres sources d'alimentation pour les vers à soie^ soit en cherchant des succédanés à la feuille du mûrier blanc. Il fallait avant tout donner Texemple et fournir la preuve de la supériorité des nouvelles méthodes. C^est ce que fit M. Bonafous^ en publiant son Mémoire sur une éducation de vers à soie, sorte de tableau qui présentait les progrès successifs et journaliers de ses essais dans la magnanerie expérimentale qu'il avait établie à Saint-Âugustin^ prèsd'Alpignano. Il y notait jour par jour les observations recueillies et les résultats obtenus par une distribution mieux entendue de la nourriture, par l'assainissement des ateliers et par les soins plus intelligents dont il avait introduit l'emploi. L'ingénieux agronome avait déjà reconnu^ comme Francklin^ dans les champs de la Pensylvanie^ que^ pour mieux faire goûter les préceptes^ il faut surtout agir sur l'ignorance et la routine par la toute-puissance de l'exemple^ {Note B.) Les travaux de Matthieu Bonafous qui se rapportent à l'éducation des vers à soie et à la culture du mûrier^ constituent un ensemble de recherches qui comprennent presque toutes les questions relatives à cette branche d'agronomie industrielle. Elles peuvent se diviser en plusieurs séries de travaux qu'il poursuivit avec une constance, une activité, un désintéressement surtout, qui ne se ralentirent jamais. Faisant abnégation de tout amour-propre, de tout avantage personnel qu'il en eût pu retirer, il

.170 ÉTinm MOGBAMIQim.

s'iq[>pliqtta à .reproduire, avec le m^e aèle, les observations qui lui étaient propres et celles des expérimentateurs qui s'étaient proposé le même objet L'une de oes séries comprend les meilleures méthodes pour la culture du mûrier ordinaire, soit en arbre, soit en prairies (prati gehivi), comme elle se pratique en Amérique et en Chine ; ses recherches relatives à la greffe du mûrier blanc sur le mûrier des Philippine^ et dont la croissance rapide devance de plusieurs années celle du mûrier commun^ qui se multiplie par boutures aussi bdlement que le saule, qui donne une soie plus fine et toutaussi nerveuse, qui est d'ailleurs moins sensible au froid, ce qui permettrait d'at* tendre quelques jours la cueillette du mûrier ordinaire; ses expériences dans la vue de substituer aux feuilles de cet arbre, celles d'autres plantes de la même famille, comme celles du Morug cuctdlata, dnBroussonetia papyrifera^ do Madure orangé surtout, des bords du Missouri (Natehez)^ arbre de la famille des urticées qui, originaire dé l'Amérique du nord, résiste à un abaissement de température que ne supportent ni le mûrier de nos climats, iri celui des Philippines ou de Constantinopte. Elle comptrend aussi ses recherches comparatives sur l'emploi des feuilles du mûrier greffé et du mûrier sauvage, dans lesquelles il établit que les vers à soie n'ont pas plus de préférence pour les unes que pour les autres ; que la consommation des feuilles de mûrier sauvage est un peu moindre que celle des feuilles de mûrier greffé ; qu'elles donnent moins de litière, moins de vers malades> mais aussi que le produit est moins considérable et la qualité moins fine \^ que le mûrier sauvage produit moins de feuilles; qu'enfin il faut surtout tenir compte des conditions générales du sol,

MATTHIEU BONAFOUS. 371

du climat^ et des variétés de cet arbre qui y réussissent le mieux.

Une seconde série d'études se rapporte à l'éducation des vers à soie^ à Tart de diriger les magnaneries^ aux maladies dés vers^ à la purification des ateliers par l'emploi des fumigations^ des chlorures et de la ventilation. Elle comprend^ outre son premier Mémoire et son Journal d'une éducation de vers à soie^ un Règlement applicable à la direction d'une magnanerie^ règlement dont il avait fait répreuve dans son établissement de Saint- Augustin. C'est là que se trouvent placés son Rapport à la Société centrale d'agriculture sur l'ouvrage de Bassi^ relatif à la muscardine^ son Mémoire sur un nouveau système de ventilation applicable à l'assainissement des magnaneries; présenté à la Société, d'agriculture de Turin^ et son Aperçu de la culture du mûrier et de l'éducation des vers à soie^ dans quelques départements du centre de la France; Un troisième groupe comprend les essais d'éducation mul* tiple^ le choix des graines et des cocons, l'appréciation de la quantité et de la qualité des produits, l'emploi des résidus comme engrais ; ses Observations^swv les vers à soie qui fournissent le cocon blanc de la province de Novî, comparativement avecoeuxdela graine importée de la Chine, sous le règne de Louis XYI, où il montre, par la comparaison de deux éducations simultanées, que la faible supériorité du prix de la soie blanche de Chine sur celle de Novi ne compense pas la moindre quantité obtenue de la première, avec une môme quantité de feuilles; enfin ses Expériences sur les vers à soie nourris avec le Ma^ dura aurœfUiaca. Il avait remarqué que les cocoïis, bien qu'en retard de sept à huit jours, se comportaient fort

372 ÉTOOBS •IO«KAPBIi)UB&*

bien, et il en tira la conséquence que les feuilles de cet arbre pourraient suppléer celles du mûrier^ dans le cas de gelées tardives. Enfin^ une quatrième série de travaux a pour objet l'histoire et la littérature séricicoles. Celle-ci comprend sa traduction en italien de Touvrage de M. Stanislas Julien sur Tart de cultiver les mûriers et d'élever les vers à soie en Chine, une réimpression littérale de Touvrage d* 01ivier de Serres sur la Cueillette de la soie, sa traduction en vers français du poème de J érôme Vida, sur le Bcmbyx, Tannotatiou et la publication deTouvrage japonais intitulé ; Yo-San-Fi-Rok, sur Tart d'élever les vers et sur la fabrication de la soie au Japon, enfin la publication déjàfort avancée du catalogue de sa Bibliothèque 9éricicole, collection précieuse, la plus riche qui existe sur le même sujet, et qui réunissait presque tous les ouvrages connus, imprimés ou manuscrits, relatifs à Tindustrie de la soie.

A c6té des travaux de Matthieu Bonafg ingaui se rap* portent à la sériciculture, se placent en première ligne ses recherches relatives aux céréales. Dès Tannée 1829, il présenta à la Société philomatique une rwte $ur une nouvelie espèce de maïs, cette belle graminée, aux épis lourds et abondants, aux grains dorés et arrondis, aujourd'hui répandue chez tous les peuples; plante vigoureuse et rustique, qui réussit presque dans tous les terrains et dans tous les climats où prospèrent la vigne et ToUvier, sous les tropiques comme aux bords de TOcéan, dans les plaints de Test de la France C/omme sur les pentes des

MATTHIEU BONAFOUS. 373

Pyrénées. Quelques années après (iSS^), il donna son Traité du maïs, ou histoire naturelle et agricole de cette céréaUy ouvrage qui fut imprimé par ordre de la Société centrale d'agriculture de Paris. U avait pris pour épigraphe cette pensée d'Arthur Young, qui montrait toute l'importance de son sujet : a Posséder dans un pays une a plante qui seA à préparer la terre pour le blé^ à nourrir <x les habitants^ et dont les feuilles sont propres à en« €c graisser les animaux, c'est posséder un trésor. (C.) » L'année suivante^ lorsqu'il obtint le grade de docteur en médecine à la faculté de Montpellier^ Matthieu Bonafous fit choix^ pour sa thèse inaugurale^ du même sujets con^ sidéré dans ses rapports avec l'hygiène et la médecine.

Ënfm^eni836^ parut son magnifique ouvrage^ in-folio^ Hyant pour titre : Histoire natureUe, agricole et économique du matSy ornée d'un grand nombre de planches gravées et coloriées^ et de figures insérées dans le texte : publication splendide^ qui résume et complète non-seulement tous ses précédents écrits^ mais encore ceux des meilleurs agronomes^ sur la même matière. Cette riche monographie est divisée en sept chapitres^ dans lesquels l'auteur présente et discute successivement tous les points qui se rapportent à l'étude de cette céréale. U recherche ses diverses origines et son histoire; il énumère ses espèces et ses variétés; il étudie les meilleures méthodes de culture et d'engrais^ la récolte^ l'égrenage;, la dessiccation^ la conservation des grains^ leurs maladieis^ l'action des agents extérieurs; les parasites^ les insectes^ qui attaquent le maïs ; ses usages alimentaires et industriels^ enfin ses rapports avec Fhygiène et la médecine. Cet ouvrage qui^ de l'aveu des hommes compétents^ est le plus remar-

374 BTODSS BIOGBAPflIQOBS.

quabie qai existe sur cette précieuse plante^ fut presque aussitôt traduit en hollandais, en italien, et reproduit en langue arabe, par les ordres du vice-roi d'Egypte^ Mëhémet-Ali. A cette occasion, le roi Louis-Philippe et 2e grand duc de Toscane, LéopoM II, décernèrent chacun à l'auteur une médaille d'or (i), et Tilhistre botaniste, A. P. de Candolle, lui dédia, sous le nom' de Battafousia, un beau genre "Sê^plantes arborescentes (apocynées)^ originaires de la Trinité et de la- Guyane britannique.

Après l'histoire du mais, celle du riz fixa ausn^ d'une manière spéciale, les études de H. Bonafous. Depuis longues années, il recueillait les matériaux d'un grand travail sur l'histoire naturelle, agricoleet économique de cette plante ; ouvrage qui devait égaler par ^n étendue et son importance la belle monographie du maï&. M. Bomafous avait appliqué à toutes ses études scientifiques une mardie méthodique et régulière qui rendait ses recherches aussi sûres que complètes. Il commençait toujours par recueillir tout ce qui avait été fait ou écrit sur la matière qu'il voulait étudier. Il se mettait ensuite à l'œuvre luimême, se livrait à la pratique, à une observation assidue de son sujet, et, lorsque ses propres travaux ne lui fournissaient pas une solution satisfaisante du problème qu'il s'était posé, il faisait un appel aux observations étrangères, soit en encourageant les expérimentateurs, avec sa muni* ficence aussi lar^e que délicate, soit en fondant des coqcours dans le but de provoquer des recherches plus décisives. C'est ainsi qu'en 1843, il fonda un prixà l'Académie royale d'agriculture de Turin, pour la meilleure disser-

(0 Ce dernier y fit graver ces mots : Al cavalière Mailheo Bonafout ï^eitêr grato i dooerct ifggi hgloria il^eompirioé

KATTfllEU BOHAffOCS. 375

talion ayant pour sujet: Vltèfluefuee de la culture des rizières sur la santé de r/umme, et qu'en \9il, il en fonda un autre à rAoadémîe royale de chirurgie de Turin^ pour le meilleur ouvrage sur les Maladies Bxaqaelles sont sujets les cultivateurs du riz, ainsi que sur tes moyens de prévenir et de guérir ces maladies. Le grand travail qu^il avait eptrepris sur cette matière était entièrement terminé et sur le point d'être livré à l'impression au moment deâti mort. Tout fait espérer heureusement que les soins de sa famille et la munificence du gouvernement sarde accompliront la tàjche qu'il s'étmt proposée^ et donneront à cette œuvrel Thoncnrable publicité dont elle est si digne.

Un travail d'une égale importance^ pour lequel Matthieu Bonafous avait rassemblé des matériaux considérables^ était presque aussi avancé que le précédent. Il aurait eu pour titre : Ampélograpkie subalpiney et pour sujet : rétude et la description des principales variétés de plants de vigne cultivés en Piémont. Cet ouvrage aurait également contenu un grand nombre de planches coloriées^ déjà dessinées. d'après nature par M. f ^^ fe uft^^** âève de Redouté^ le protégé^ le collaborateur assidu, le compagnon fidèle et dévoué de M. Matthieu Bonafous. Les amis de l'agronomie peuvent aussi conserver Tespoir que ce beau travail, grâce aux a>émes soins, pourra s'achever, et venir couronner Tensemble des vastes recherches que l'auteur avait entreprises sur les principales cultures de la France et du Piémont,

L'activité ingénieuse que M. Bonafous consacrait à l'étude de ces cultures spéciales ne Tempéchait pas de porter son attention sur les autres suj/Bts de la ménie nature.

376 ftrODKS BIOGRAPHIQUES.

qui lui semblaient rédanier des améliorations. C'est ainsî^ qu'en i9Q6, il publiait une Notice sur rintroduclion en Italie des ehèvrti du Thibet, récemment importées en Europe par H. Jaubert. Ce travail faisait connaître leur régime, leur croisement avec les chèvres indigènes^ les résultats déjà obtenus, et la possibilité de multiplier en Europe les chèvres à duvet. En I83S, il insérait dans la bibliothèque de Genève un Mémoire sur ^amélioration des chevaux de trait. Les journaux d'agriculture de France, de Suisse et d'Italie renferment aussi de nombreux écrits dont il est l'auteur, sur la propagation et la culture de diverses plantes alimentaires ou précieuses pour l'industrie, comme la betterave, le topinambour^ le chanvre, le polygonum tinetorium et le ricin. Dans ce dernier travail, il considérait le ricin sous ses divers rapports, mais principalement comme plante textile. Il remarquait que cette plante sert, aux Indes, de nourriture à une espèce particulière de vers à soie. Bombyx cynthia, qu'elle n'est pas atteinte par la gelée et que les naturels en obtiennent par an jusqu'à sept récoltes. La soie qui en résulte est un peu plus grosse, mais elle résiste davantage. Quant à la filasse que l'on retire du ricin à l'aide du rouissage et du teillage, elle est d'une force presque égale à celle du chanvre et présente de nombreux avantages. Cet opuscule de H. Bonafous, imprimé à Turin en 1850, fut traduit deux fois en italien.

Il faut ajouter à cette liste de nombreuses notices sur la croissance des arbres, sur les moyens de détruire la cuscute, sur la fabrication des fromages en Suisse et sur le Mont-Cenis, sur la propagation ou le perfectionnement de divers instruments d'agriculture : le somoir, le plan-

MATTHIEl] BONAPODS. 377

leur mécanique^ le coupe-racine^ Féchelle-brouette pour la récolte des feuilles de mûrier; enfin des observations générales sur Tétat de l'agriculture dans divers cantons de la Suisse^ dans plusieurs départements de la France^ ou dans quelques provinces ditalie; observations qui étaient le fruit des voyages qu'il entreprenait^ presque périodiquement dans les contrées qui lui semblaient présenter le plus de matière aux études de cette nature. Mais un des points de Tagronomie auquel Matthieu Bonafous se livra avec le plus de persévérance et de succèSy c'est rimportation et racclipiatation des plantes étrangères. Il s'était attaché particulièrement à ce beau sujet de recherches^ qui se fonde sur les observations locales des agriculteurs pratiques comme sur les savantes explorations des naturalistes voyageurs. Il y voyait les plus heureuses conquêtes de la science et la source la plus féconde des perfectionnements ultérieurs de l'agriculture. Directeur du jardin expérimental établi auprès de Turin^ il ne bornait pas ses observations à celles que lui fournissaient le climat de la vallée du Pô et le sol de la Croisette^ il pratiquait à la fois les mêmes expériences dans sa propriété de Saint-Augustin^ près d'Âlpignano^ dans un autre domaine qu'il possédait à Hontcalieri^ sur le versant des Alpes^ dans un troisième situé sur le plateau du Mont-Cenis^ enfin dans le jardin qu'il avait fondé dans la vallée de l'Arc^ à Saint- Jean-de-Maurienne. C'était^ comme on voit^ tout un système d'expérimentations, pratiqué sous les climats et dans les sols les plus divers^ à des hauteurs et dans des expositions très-variées. Toutefois^ le jardin de Turin était l'objet de ses soins tout particuliers; le jardinier de la Croisetta avait été

378 Atudm biograpsioues.

élevée ses frais^ à Tlnstitut agroDomique de KeHe. Matthieu Bonafous avait déposé dans les salles de rétablissement sa riche collection de minéralogie eA de géologie, presque entièrement formée par les soins da célèbre Haûy. Il y avait joint les herbiers d'AIttoni ^ de Bellardi qui^ réunis à ceux de Balbis^ de ^feoli, de CoUa^ de Bumvay et de Moris^ [Nrésentenl aujourd'hui rensemble le plus riche et le plus complet de la flore du Piénoont et de laSardaigne; collection d*un haut prix^ qur'ati a Tespérance de voir conserver à Tétablissemnt^ grftce à la pieuse munificence de sa . famille, jalouse de réaliser en cela une intention que . le fondateur avait souvent exprimée* >

A ces diverses séries de travaux qui remplissent la laborieuse carrière de M. Bonafous^ il faut en ajouter- une dernière qui va nous le présenter sous un nouvel aspect. Nourri^ dès sa première jepnesse^ d'études littératures solides et choisies, il conserva toute sa vie un goût éclairé pour la littérature, qu'il .pe ^p^ait .pas d'ailleurs de son application aux connaissances agronomiques. L'un de ses premiers écrits, et pourtant l'un des derniers qu'il ait publiés, fut la traduction des Principes éT économie politique appliqués à V agriculture, de fifiic^acia, le célèbre auteur du Traité des délits et des peines. Plus tard, il traduisait en italien, la version que M. -^l^^^ftlîH^ ^HV^jh^'^^'^ donnée en.fr^nçais d'un ouvrage chinois , sur YÀrt ^e cultiver le mûrier et (Tél^er Içs vers à soie dans la Chine, traduction qui fut transportée dans la langue russe avee les notes et expériences qu'y avait jointes Matthieu Bona-

MATTHIEI} BONAFOUS. 379

fous. En 1833; il publiait une traduction française de l'ouvrage italien de Giob^ft^ sur remploi de récorcie du Bobinier faux acacia^ dans les arts et Téconomie domestique^ et quelques années après^ une reproduction ou plutôt un calque parfait de Topuscule d'Olivier (|e §igmg§; intitulé : De la cueilleUe de /a Mie, fragment détaché de son grand .oruvrage ayant pour titre : Théâtre d'agriculture Mais un travail plus iaiportant et qui ne pouvait mïmquer de lui assigner un rang des plus distingués parmi les gens de lettreS; fut la traduction en vers . français^ qu'il donna en .1840; du Boëme latin de Marc*Jérôme Vida, sur le Ver à %Qie.

Au siècle de Léon X., un prélat illustre^ qm déjà s'était exercé plus d'une fois dans la poésie latine^ prit pour sujet d'un nouveau poème le Bombyx et la fabrication de la soiC; industrie alors toute récente et dont l'origine comme les rapides développements présentaient encore une sorte de prestige capable de séduire l'imagination* Marc-Jérôme Vida^ de l'aveu de tous les critiques^ eut l'art d'appeler sur ce sujet l'intérêt le plus puissant et de jeter sur l'insecte fileur le même éclat que Virgile, an siècle d'Auguste, avait répandu sur l'abeille. Le barde de Crémone avait fait un être poétique de cet humble ver dont, sous le règne de Justinien, deux pauvres moines, au péril de leur vie, avaient apporté en Europe les germes pré* cieux. L'origine, l'existence, les produits de la chenille merveilleuse, à laquelle lé poète prêta des prévisions instinctives et jusqu'à des sentiments généreux, forment le sujet d'une sorte de drame qui «xcite au plus baut degré l'intérêt et l'émotion. Les préceptes relatifs à l'éducation des vers et à l'industrie do la soie s'y mêlent à

380 ArODtS RIOGKAPHIQimS.

d'heureuses fictions, à d'ingénieux épisodes, à des images pleines de fraîcheur, d'originalité et degrftce, tandis que la pureté comme Tharmonie du style y rappellent partout les plus brillantes époques de la littérature latine.

Le Bombyx de Marc-Jérôme V^da^ avait été réimprimé plus de trente fols en Italie, dans le cours de trois siècles^ et, bien que Pope Teût honorablement comparé à l'œuvre du poète de Mantoue (1), cet ouvrage ne s'était pas encore révélé aux muses françaises, lorsque M. Bonafous en entreprit la traduction. La poésie française^ dans ses nobles allures, se prête comme à regret aux formes de la didactique. Merveilleusement habile à reproduire les sublimes harmonies de la nature, les sentiments et les actes de l'ordre le plus relevé, réservant, en un mot, son langage divin pour les choses d'origine céleste^ elle laisse la prose appliquer sa précision aux faits d'un ordre inférieur, et répandre sa clarté admirable sur les détails techniques comme sur les phénomènes accessibles à l'observation et au calcul. Toutefois, d'heureuses exceptions ont prouvé que ce n'est point impuissance de sa part. Varron, Lucrèce, Virgile ont trouvé plus d'une fois parmi les poètes français de brillants interprètes, et quel» ques fragments, empruntés à la traduction de M. Matthieu Bonafous, vont nous servir à montrer que le savant agronome était digne d'occuper une place des plus honorables, auprès des Delille , des Saint-L ^ [j||^ert. des Boagan»^ viUfijet des Mollevaut.

Le premier chant du poëme de Vida est particulièrement consacré aux soins à donner à l'habitation tem-

(1) « Gremona now shall ever boast thy name, « As îipxt In place to Mantna, next in famé.

MATTHIEU BONAFOUS 38i

poraire des vers à soie et à leur éducation : voici comment le poète français reproduit quelques-uns de ses préceptes :

Prépare une demeure à la naissante race,

Où de raflVont des ans rien ne marque la trace ;

Qu'une double ouverture épanche en leur maison

Les clartés du soleil, les feux de la saison,

Dès qu'à la fraîche aurore, en éclairant le monde.

Les coursiers de Phœbus sortent du sein de l'onde.

Et lorsqu'à l'Occident, avides de repos,

Us plongent, faUgués, dans l'abime des flots ;

Dès que l'astre du jour, dans son rapide essor, A dénoué trois fois sa chevelure d'or, Les vermisseaux cachés sous un léger corsage. Échappent aux liens de leur doux esclavage, Et sur de blancs tissus, aux rayons matineux. Ils roulent de leurs corps et déroulent les nœuds. Qu'un modeste berceau protège leur jeunesse.

Après avoir prescrit de fournir avec réserve à leur appétit une nourriture suffisante, le poète décrit les phases principales de leur existence :

Cet instant solennel où, sur tes commensaux Le paisible sommeil s'étend en longs réseaux, . S'annonce à tes regards par un double présage ; Ils foulent à leurs pieds les débris du feuillage ; D'un œil fixe, immobile, et d'un front soucieux, Ils cherchent, redressés, le pur éclat des ci eux, Et tombent assoupis dans un morne silence. .

Tu les verras bientôt, après un court sommeil. De leurs flancs rejeter l'enveloppe infidèle, Et brillants, revêtir leur jeunesse nouvelle. Le serpent, sous la terre, à l'abri desf autans. S'engourdit loin du froid, jusqu'aux jours du printemps. Mais dès que Flore arrive, il brise avec adresse

382 ftnmis BiooiAFinQijn.

Son ararare écailleiMe^ et rampe et se vedresee. .

AinBl tes yermiMeaux, sujets anx mêmes lois, Dans un triple sommeil rajeuniront trois fois

Plus loin^ il indique les moyens à prendre pour conjurer ou guérir leurs maladies : voici les préceptes relatifs à l'exclusion des vers malades et à rassainissement des ateliers :

Bannis eeax que la mort a tonchés de sa fanx.

Dispersés dans les rangs, leurs cadavres livides,

De tes foyers peuplés feraient des foyers vides.

Interdis leur demeure à l'air impétueux ; • -

Mais, dés que du soleil Téclat majestueux

De rhumide rosée aura privé la terre,

Si les vents ennemis ne se font plus la guerre,

Donne aux jeunes zéphyn un aecès passager.

L'éther, qui se dilate à leur soufRe léger,

Répand sur le bercail une iialeine odorante,

Et ranime des vers la vigueur expirante.

Enfin parait le jour où les vers sans rivaux Font briller leur adresse et leurs riches travaux. Tout s'anime, tout vit dans leur riant asile. Attachés mollement à l'arbuste stérile, Celui-ci disparait sous son voile doré.

Celui-là resplendit d'ambre pur entouré; L'un efface à tes yeux la blancheur de nos laines. Et l'autre prend l'aspect des verdoyantes plaines.

Dirai-je quelle ardeur le ver changeant déploie Pour rompre les liens de sa prison de sole?

En vain l'épais rideau lui dérobe le jour.

Il s'agite, il s'émeut dans son étroit séjour, Et, dénouant enfin son attache dernière, L'insectÎB aérien se montre à la lumière ; Du papillon folâtre il revêt les dehors»..

Il ne se traîne plus tel que l'humble reptile. Il soulève ses flancs et cherche à voltiger,

MATTHIEU BONAPOUS. 383

Coqune Thôte des fleure au vol vif et léger.

Mais bientôt, ébloui de sa métamorphose, L'insecte ailé s*élance, et tombe et se repose; Il hésite, H chancelle et n'ose pas encor AiS^ter le zéphyr dans son timide essor...

Enfiii, le moment est venu dé recueillir les produits de cette laborieuse éducation ;

Au retour deç hivers, quand Tarbre san^ verdure. Attend que le printemps ranime la nature, Sans Jamais se lasser, Tes vierges des hameaux Font rouler sous leurs doigts leurs mobile» fuseaux.' IfaiSy submergeant d'abord leur noiiyelle rloh/e^se, Dans les flots agités qui bouillonnent sans cesse, De l'ardente chaudière elles font voltiger * LefÀ* fil aérien sur un disque léger : '- ' Chaque nœud se délie, et la soie enroulée Prend sur l'orbe qui tourne une forme ondulée. Admire avec quel art ces rets inaperçus Se changent sous l^rs doigt» en flexibles tissus I Le fil au fil. uni dans )a chaîne se jetti^, . Se croise sous le jeu de l'errante navette, ' Et tandis que leurs pieds,^pdr mille et inille efforts, Du rouet babillard: animent les ressorts, '

Elles font résonner les foyers domestiques .

De leurs récits d'amour et de leurs chants rustiques...

, Ces quelques citations, que nous n'oserions pas étendre davanttige, doivent suffire pour faire apprécier le talent réel que possédait. M. Bonafous pour la versification. Nous pouvons ^jouter que ce travail se distingue surtout par sa fidélité à reproduire la pensée de Tauteur original. Mais ce qui lui donne un prix incontestable^ ce sont les notes dont letraducteur Fa enrichi^ afin d'élucider le texte du poème de Vida et de le mettre en harmonie avec les notions plus rationnelles et plus com(dètes de l'art moderne. L4 première édition de cet ouvrage^ tirée à

384 ÉTUDES BIOGRAPHIQUBS.

un très-petit nombre d'exemplaires^ fut distrttmée par Tauteur à ses amis qui, luttant contre sa modestie^ le décidèrent peu d'années après à en publier une seconde. La troisième^ revue et corrigée avec un nouveau soin^ venait de paraître au moment même où la mort s'apprêtait à le frapper. C'est aujourd'hui un véritable traité poétique de l'art d'élever les vers assoie, aussi agréable à lire qu'utile à méditer^ aussi gracieux et élégant dans sa forme que solide et précieux dans ses enseignements. Une pensée qui avait le même principe, c'est-à-dire les recherches d'érudition appliquées à l'industrie séricxcole^ détermina M. Bonafous^ il y a quelques années^ à entreprendre la publication d'un livre d'une haute valeur sur la même matière. Cet ouvrage qui a pour titre : Yo^Sim" Fi'fiok, et pour sujet : l'art d'élever les vers à soie au Japon^ est la traduction exacte du premier livre japonais qui ait passé dans notre langue. C'est à l'instigation de M. Bonafous que cette version fut entreprise par le docteur Hoffman^ de Leyde, le seul orientaliste qui possède complètement la langue japonaise. Notre savant compatriote fit non -seulement tous les frais de cette publication splendide^ exécutée avec le plus grand luxe typographique, et accompagnée de cinquante planches gravées d'après les dessins originaux, mais il l'enrichit de nombreuses remarques et d'un discours préliminaire du plus haut intérêt historique. (D.) UYo-San-Fi-Rok est le livre classique sur l'industrie sérigène des Japonais. Composé au commencement de ce siècle, par Ouëkaki Morikouni , et rédigé en langue vulgaire, il résume tout ce qu'ont écrit de plus instructif les auteurs séricicoles de la Chine et du Japon. H. Bonafous, non content de répandre en

MATTHIEU BONAFOUS. 385

Europe ces précieuses counaissances^ voulut encore enrichir cette traduction de notes^ de commentaires et d'éclaircissements propres à expliquer^ à rectifier le texte^ et mettre la science de TOrient en harmonie avec le progrès que l'état plus avancé des peuples occidentaux a fait faire à l'industrie de la soie. « Mises en parallèle avec les nôtres^ dit le savant éditeur^ ces pratiques séculaires marqueront l'intervalle qui sépare l'Asie de l'Europe dans l'industrie sérigène^ et ce livre^ avec ses mythe set ses légendes^ jetés à travers d'utiles préceptes^ éclairera les esprits curieux d'étudier l'origine^ les phases et les progrès d'une industrie associée désormais à la marche active de notre civilisation. i>

Ce goût si louable, mais si rare, pour les études littéraires rapprochées des travaux scientifiques, porta M.Bonafous à fonder plusieurs concours destinés à propager les bonnes méthodes d'agriculture, à la faveur des ouvrages que l'antiquité classique nous à légués sur cette matière. C'est ainsi qu'il offrit à l'Académie de Lyon les fonds d'un prix à décerner à l'auteur de la meilleure traduction des Géorgiques de Vjfgjile, enrichie de notes et de commentaires agronomiques, et au Congrès scientifique de Milan, la même couronne pour Fauteur d'une semblable version en italien, aussi accompagnée de remarques et de rapprochements avec les méthodes modernes. C'est encore à la même alliance d'idées que se rattache le concours qu'il ouvrit à l'Académie de Lyon^ pour une histoire de l'industrie de la soie et enfin, le soin qu'il prit de former cette riche bibliothèque séricicole, qui comprenait deux mille ouvrages relatifs à la culture du mûrier ou à l'éducation des vers à soie, parmi ]es-

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