AN.\LYSE ET DISCCSSION DES TEXTES
Eludions maintenant ces divers textes ; notre examen portera essentiellement sur le premier sùtra pâli et sur les textes tibétains et sanskrits qui lui correspondent, car les autres sùtras pâlis ne se composent guère que de répétitions ou de paroles élogieuses sur lesquelles il n’y a pas lieu d’insister longuement. Les remarques de quelque importance auxquelles ils pourraient donner lieu trouveront naturellement place dans l’étude des diverses parties du sûtra principal sur lequel doit se concentrer notre attention.
Je distingue, dans le sùtra que j’appelle la Prédtcation de Bénarès , trois parties: i° les caractéris-
’ Tous ces textes pâlis et tibétains, augnaentés du «sûtra (tibétain) des quatre vérités,» traduit plus loin, ont été publiés dans les Textes tirés du Kandjour (autographiés), dont ils forment la dixième livraison : on y a ajouté l’extrait du LalitaVislara sanskrit et tibétain; le récit du Mahâvastu est le seul qui ne s’y trouve pas; les textes pâlis sont en caractères birmans. Il s’est glissé malheureusement un certain nombre de fautes dans ce cabier de 48 pages in-8”.
tiques du sûtra; le discours lui-rnême; 3° les circonstances accessoires. Je les passerai successivement en revue.
CARACTÉRISTIQDES.
Par caractéristiques j’entends les formules initiale et finale qui s’ajoutent à tout sûtra; ce que j’ai à dire à ce sujet est bref, mais non sans importance.
Et d’abord la phrase evam mê sutam «voilà ce que j’ai entendu , » qui est la caractéristique initiale des sûtras, manque dans le texte pâli. Est-ce un oubli du copiste? Est-ce une omission volontaire? Nous ne saurions le dire, n’ayant qu’un manuscrit à notre disposition -, mais il est étrange qu’on trouve dans un exemplaire d’un sûtra de cette importance cet oubli d’une règle qui passe pour essentielle; il est vrai qu’on omet très-souvent cette phrase dans les textes pâlis , mais par abréviation et seulement dans les petits sûtras qui continuent un chapitre; on se borne alors à la mettre en tête du premier; c’est ce qu’on aurait attendu dans le cas actuel , et c’est ce qui n’existe pas.
La formule finale d’approbation qui termine invariablement chaque sûtra prête aussi , dans fespèce , à une observation ; d’abord ellen’existepaspartout;elle manque dans les textes tibétains purs, et même dans quelques textes pâlis mais, là même où elle se trouve, il arrive quelle n’est pas ce qu’elle devrait
‘ Toutefois, sur quatre, un sent ne ta donne pas, c’est un exemplaire du Mahâvaçigô du Vinaya.
être, le dernier mot du texte, puisque tout un récit des prodiges vient à la suite; peut-être pourrait-on voir dans ce fait la preuve que ce sûtra est réellement extrait d’un récit plus étendu. Notons cependant que, par une exception remarquable, le Mabâvastu, se conformant à la règle, mais non aux exigences du sujet, au lieu de placer l’approbation à. la suite des j)aroles du Buddha (ce qui était sa place plus naturelle, sinon olficiclle), l’a rejetée tout à la fin du sûtra , après le récit des prodiges.
Les noms du lieu de la scène, qui entrent toujours dans la formule initiale d’un sûtra, présentent ici deux variantes. La première, et la moins importante, est celle du pâli migadâya ((héritage des gazelles,» au lieu de mrgadâva ((bois des gazelles.» Mrgadâva se rencontre exclusivement dans les textes sanskrits, Migadâya dans les textes pâlis, qui cependant connaissent, je le crois, les deux formes, mais emploient surtout Migadâya. Le Dh. c. pr. ^ tibétain dit: ((Le bois où errent (rgyu-va) les gazelles, » ce qui paraît répondre, non pas à Migadâya du pâli, mais à Mrgadâva des textes sanskrits; le Mahâvastu porte' bien Mrgadâva; mais plus d’une fois on croit lire Mrgadâya. On s’explique sans peine la substitution d’un de ces.'mots à l’autre par l’analogie de nature et quelquefois de forme des lettres ya et l’a, le sens s’y prêtant d’ailleurs aisément^.
* Pour abréger, je représente le texte pâli par les initiales Dh. c. pr. — Lesinitiales Db. c. désignent le texte tibétain pur.
® Mrgadâva, dit le Lalitavistarr. , a été ainsi appelé parce que
Est -ce par une confusion de ce genre qu’il faut aussi expliquer la variante du nom de Rsipatana ^en pâli Isipatana)? Ce mot célèbre, très-fidèlement rendu dans le Dh. c. pr. tibétain , comme il l’est dans le Lalitavistara, par drang-srong-lhung-va, est représenté dans les textes tibétains purs par drangsrong SMRA-VA. Ainsi à lhüng-vci «chute» (patana), se substitue smra-va «parole, » qui semble répondre à un sanskrit vaccina «paroles,» mais est effectivement la traduction de vadana «bouche, visage, » d’où « parole; » car le Mahâvastu porte constamment Rsivadann^. Cette lecture reparaît ailleurs; ainsi, parmi les cent récits de l’Avadana-çalaka, deux ont Bénarès pour théâtre : le nom y est, à la vérité, écrit Rsipatana dans l’unique manuscrit sanskrit que nous connaissons, mais la traduction tibétaine porte Drang-srong-smra-va. D’où vient que la leçon pâlie, repoussée par l'es autres textes, reparaît dans le Lalitavistara? Si l’on se reporte à l’explication donnée dans cet ouvrage (p. 2 i ) du nom Rsipatana, on voit bien qu’il y est question d’une voix, mais non de
les gazelles y liabitent sans crainte : abhayaàallà : prativasanti (édit, de la Bib. ind. p. 20). Un commentaire du texte pâli, qui se trouve dans le Parilta, et que je ne connais que depuis peu, ne donne pas une autre explication de migadûya, et reproduit les termes du Lalitavistara dans l’expression abhayadànavasena.
* Dans le cours du récit; car précisément dans la formule initiale on lit Rpattaiiêj mot informe, doublement fautif par l’omission de si et la réduplication de t, mais qui paraît reproduire l’autre leçon. Je parle d'après le manuscrit de la collection Burnouf, le seul que j’aie consulté; il en existe un autre, n°9i de la même collection, que je n’ai pas eu le temps d’examiner.
celle des Risis. Du reste, rien n’empêche d’admettre que la tradition ait varié selon les temps et selon les lieux, surtout selon les écoles. On peut supposer aussi l’influence de la prononciation , qui a pu faire changer Rsivadana en Rsipatana, par le renforcement de en P , et de d en t. Il est donc possible que les modifications naturelles de la prononciation et les variations de la tradition aient agi les unes sur les autres ou les unes avec les autres, pour amener le changement, soit de Rsivadana en Rsipatana, soit de Rsipatana en Rsivadana, mais plutôt le premier que le second. La rivalité des écoles peut avoir eu une part dans ces variétés de lecture; mais je ne la crois pas prépondérante, car nous voyons deux écoles bien distinctes adopter la même leçon b
LE DISCOUBS DU BUDDUA.
Nous passons maintenant à la partie la plus intéressante, la plus importante, celle qui constitue le
' Ije commentaire du Paritla, cité tout à t’iieure, représente les Pratyeka-buddhas et lesRsis comme affluant à Bénarès pour y entendre la loi; et cette donnée, sans concorder avec celle du Lalitavistara , aboutit au même résultat quant à la lecture et à l’explication du nom de Rsipatana. C’est ee qui résulte de ces phrases : Ettka In uppatanupapannâ sahbannû (?) isayo palanti dhammacahkappavattanattham nisîdanti. . . AMsena âgantvâ paccekahaddhà isayo petlka ôsidanavasena patanli . . , Imind isinam patanupapannavasena tam Isipatananti vuccali. — Ces indications sembleraient même justifier la lecture paftanam (proprement « ville »), considérée comme fautive, mais qui se rencontre assez souvent au lieu de patana dans le nom qui nous occupe, car ce mot patana ne paraît pas avoir une existence distincte.
J. As. Extrait n” i i
sùli’a lui-même, les paroles attribuées au Buddba , son discours, — en un mot, sa prédication. Ce discours se divise en trois parties : i“ la théorie des deux extrêmes et de la voie moyenne; 2“ la théorie des quatre vérités (l’énumération et la définition de ces véi’ités); 3“ la théorie de l’évolution duodécimale, à laquelle on peut en ajouter une quatrième, qui est l’éloge et l’exposé des effets de cette doctrine. Dans les groupes pâli -tibétain, sanskrit -tibétain , sanskrit pur, ces diverses parties forment un seul et même discours; mais dans le groupe tibétain pur, elles constituent autant de discours parfaitement distincts, isolés les uns des autres, et de plus disposés dans un ordre différent; car il y a une interversion des deux dernières parties, c’est-à-dire que l’évolution duodécimale (3°) vient au second rang et précède l’énumération et la définition des vérités (2°) reléguée au troisième. Nous aui'ons à apprécier cette diversité , qui est ce qu’il y a de plus saillant dans les différences de nos textes; mais pour le moment, nous nous renfermerons dans l’examen spécial de cliaque partie.