Douleur
La première vérité est la douleur. En quoi consiste-t-elle? Sur ce point, les textes sont unanimes. La douleur, c’est la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort ; — c’est f union avec l’objet haï, la séparation d’avec fobjet aimé ; — c’estla déception dans
les espérances. Jusqu’ici, rien de particulier, rien qu’on ne puisse retrouver dans le Brahmanisme ^ ; mais à la fin, le Bouddhisme se caractérise; il nous donne l’expression définitive, complète, adéquate de la douleur dans ce résumé : en somme, la douleur, ce sont les cinq agrégats de la perception [pancuppâdânalîkhandhâ]. Cette conclusion appartient-elle à la rédaction primitive du sûtra? N’auraitelle pas été ajoutée après coup? La manière dont cette déclaration est introduite dans le texte semble le donner à penser; il est vrai que le Mahâvastu fait précéder ce résumé de l’énuméralion des agrégats, disant : « La forme est douleur, la sensation est douleur, etc.» Mais cette énumération, comme le résumé qui la termine, peut être une adjonction postérieure. Toutefois, si l’adjonction existe, elle ne peut être que fort ancienne; sa présence dans tous les textes sans exception le prouve suffisamment.
Les cinq skandhas sont donc le dernier mot de la douleur; hien plus, ils en sont le mot unique; elle se résume tout entière en eux , si nous en croyons le 3® sûtra pâli (voyez plus haut, p. 226). Il reproduit, en effet, la théorie des quatre vérités, exactement dans les mêmes termes que le premier, sauf, pour la première, la douleur, qu’il fait résider tout entière et uniquement dans les cinq upâdânakkliandhâ , sans prendre même la peine de les énumérer, tant ils sont connus, et les désignant seule-
Comparez Manu , VI , 6a , 63.
ment par le premier et le dernier. Ce sont : la forme (rûpa) ; la sensation (vêdanâ); la conscience (sanjnâ); la synthèse, ouïe raisonnement, l’imagination (sanskàra); l’analyse ou la distinction (vijnâna). On pense bien que nous ne pouvons disserter ici sur les célèbres skandhas : disons seulement qu’ils représentent les éléments de la personnalité. M. Childers, dans sa traduction du Khaddûka-pâtha , les appelle : « The five éléments of Being. » Ce n’est pas tout encore. Le 4' sûtra (voy. plus haut, p. aay ) reproduit exactement le 3®, si ce n’est que, dans la description de la douleur, il substitue aux cinq skandhas (des six sièges des qualités sensibles, les six soutiens du moi,» ou, comme traduit M. Childers, (des six organes des sens» [cha ajjhâttikâni âyâtanâni), qui constituent le cinquième des douze Nidàna , et comprennent l’œil (caxu), l’oreille (erôtram), le nez (gbrânam), la langue (jihvâ), le corps (kâya), l’espi’it (manas). Je n’insiste pas sur ce sujet, qui appartient à la métaphysique, et je termine cet exposé en rappelant que dans l’énumération qui ouvre le Klmddâka-pâtiia nous trouvons ceci : Quelles sont les quatre choses? — Les quatre vérités. — Quelles sont les cinq choses? — Les cinq éléments de la personnalité. — Quelles sont les six choses? — Les six organes des sens\ — et en faisant remarquer que, par cette direction donnée à la définition de la douleur, notre texte en place la cause, fessence, dans
' Childers, Khuddâka-pâtha , p. 2. Extrait du Journal asiatique de Londres (novembre 1869).
la constitution même de l’être humain, dans les éléments de son individualité. C’est par là que la métaphysique bouddhique se précipite dans la doctrine du Nirvâna-néant, et la porte lui est ouverte dans la prédication même de Bénarès ; mais cette porte était-elle ouverte dès l’origine? Nous le demandons encore sans vouloir prendre sur nous de répondre.