Destruction ou suppression
Étant donnée l’.origine de la douleur, la suppression consiste à faire disparaître cette origine. Aussi nos textes s’accordent-ils pour nous dire que la troisième vérité n’est autre que la suppression de cette soif, qui constitue la deuxième, et même le Lalitavistara en prend occasion pour compléter sa définition, eti ajoutant au mot soif les épithètes de « procréatrice » (janikâ) et «poursuivant le succès» (nivartikâ). Quant au Dh. c. pr. il s’attache au nom de la ti’oisième vérité nirôdha, pour y ajouter une épithète d’abord , et ensuite plusieurs synonymes. L’épithète est asêsa-virugô « absolument dépouillé de passion, » expression que le Lalitavistara décompose en açesô virâgô, faisant peut-être de virâgô « absence de passion» un substantif qui serait l’équivalent de nirôdha et comme un autre nom de la troisième vérité; et de fait, nous avons déjà vu, dans la première partie du discours, le terme virâga, substantif,
J. As. Extrait n" i i. (1866-1870.) 17
associé comme équivalent à nirôdha. Le Mahâvaslu opère la même séparation, et d’une manière plus sensible, par l’emploi d’un nouveau terme qui n’appartient qu’à lui , mais très-expressif, açêsa-xayô « destruction complète,» à moins qu’on ne veuille en faire une épithète de nirôdha, et traduire açésaxayô virâgô nirôdha par u la suppression exempte de passion et entièrement destructive, etc. o Ce qui paraît ressortir le plus clairement de toutes ces diversités, c’est que le terme nirôdha n’est cju’un mot choisi entre plusieurs pour dénommer la troisième vérité. En effet , les termes ne manquent pas pour la désigner, et, à l’exception du Lalitavistara, qui est, sur ce point, d’une sobriété exemplaire, nos textes abondent en synonymes de nirôdha.
Le pâli nous donne les termes » abandon» (câgô, — Sk. tyâga) , — « rejet » (patinissaggô = Sk. pratinissarga), — « délivrance » (miitti=;Sk. mukti) , — «absence d’attachement» (anâlayo). Le terme patinissaggô, dont le sens paraît pourtant bien clair, est traduit en tibétain d’une façon assez inattendue par so-sor-hsgyar-va. So-sor répond très-bien kprati; mais comment adapter hsgyur-va «changer» à nissarga «émission, rejet, expulsion en dehors?» L’idée de «changement,» exprimée par le mot tibétain, se comprend fort bien , seulement elle doit répondre à quelque expression autre que celle du texte actuel. Mais c’est surtout le mot anâlayô qui va nous fournir un exemple curieux, sinon de variété de lecture, au moins de diversité d’interprétation. Le tibétain
en donne en effet une traduction qui est une paraphrase et un commentaire : grol-va lajum-pa mêd-pa «qui est sans inquiétude au sujet de la délivrance » (le mot grol-va=matti précède immédiatement dans l’énumération). Il est évident que le traducteur tibétain a pensé au sens de « être abattu, désespéré^, » que possède la racine lî, augmentée de â; mais âlaya signifie aussi « demeure, » et li a le sens de «s’appliquer» (se adjungere, inbærere, adhærere). Le mot âlaya se trouve dans le Dbammapada (v. 4 1 i ) dans cette phrase : yassâlayâ na vijjanti, que Fausbôll rend par : « cui studia non reperiuntur, » et Max Müller par: «he wbo fias no interests-; » d’après le commentaire cité par Fausbôü, le mot âlaya, dans ce passage, est l’équivalent de talinâ «la soif» (tattha âlaycâtitanhâ). Je pense que dans notre texte anâlayo signifie, non pas précisément «l’absence de soif,» mais l’absence d’attachement pour la soif, ou pour l’existence, dont on ne se fait pas une demeure , une habitude. 11 est manifeste que le tibétain donne une interprétation tout à fait différente.
Le Mabàvastu ne donne pas les termes mukti et anâlaya , mais il reproduit tyâga et pratinissarga , entre lesquels il intercale un synonyme nouveau prahânu «abandon,» mot assez curieux, dont l’introduction dans cette partie du discours est une sorte d’anticipation sur l’évolution duodécimale, et que nous aurons à rappeler plus tard.
' iiTabescere, animo Hnqui » ( Westergaard , Madices lingiue samhrilæ). — * BiiJdItaghosIias paraHes,\nU'odnct\Qu.
En regard des quatre termes [câçjô , patinissaggô , inatli, anâlayô), que le pâli ajoute au mot nirôdha, les textes purement tibétains en ajoutent six : spangspa (( abandonner » (traduction de prahâna) \ — bor-va «rejeter; » — hsal-va «éloigner, purifier; » — zadpa «faire disparaître; » — iiê-var-ji-va «être calme» (traduction de upaçania)-, — nub-pa « s’enfoncer, disparaître. «Tout ce qu’on pourrait faire pour identifier chacun de ces termes à quelqu’un de ceux du texte pâli, n’aboutirait jamais qu’à des résultats incertains ; nous ne le tenterons pas. Nous ferons seulement remarquer, 1® que, en général, dans tous les textes, les diflérents termes employés reviennent tous à une même idée fondamentale , la disparition , la destruction de la soif; 2“ que le mot nê-var-ji-va (qui pourrait être considéré comme un équivalent de la traduction tibétaine de anâlayô dans le Db. c, pr. ) est ce même mot upaçama que le Lalitavistara , dans la définition des deux extrêmes, semble remplacer par plusieurs termes, au nombre desquels se trouve nirôdha, le nom de la troisième vérité, ce qui établit entre ces deux expressions la commune signification de « cessation, arrêt. » La troisième vérité consiste, en effet, dans fapaisement complet, la cessation, la suppression de la soif, c’est-à-dire de l’attachement à l’existence.